Les Gens de Matador

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Matador c'est en quelque sorte une saga, qui se déroule chez des gens sans grande envergure sociale. Eléonore a "fait" quatre enfants avec quatre hommes différents, sans déchoir aux yeux de ceux qui la considèrent. Elle a constitué une vraie famille autour de laquelle gravitent d'autres personnes aux tempéraments bien marqués. Jean Sylvain Zébus signe le dernier ouvrage de la série.
Publié le : samedi 1 octobre 2005
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EAN13 : 9782296397415
Nombre de pages : 289
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Les gens de Matador

Lettres des Caraïbes Collection dirigée par Maguy Albet
Déjà parus Marguerite FLORENTIN, Écriture de Griot, 2005. Patrick SELBONNE, Cœur d'Acomat-Boucan, 2004. Danielle GOBARDHAN V ALLENET, Le secret du Maître rhumier, 2004. Marie-Flore PELAGE, Le temps des alizés, 2004. Pierre LIMA de JOINVILLE, Fetnat et le pistolet qui ne tue pas, 2004. Christian PA VIOT, Les Amants de Saint-Pierre, 2004. Henri MELON, Thélucia,2004. Max JEANNE, Un taxi pour Miss Butterfly, 2003 Eric PEZO, Passeurs de rives, 2003. Jean-Pierre BALLANDRY, La vie à l'envers, 2003. Jean-Claude JOSEPH, Rosie Moussa, esclave libre de SaintDomingue, 2003. Monique SEVERIN, Femme sept peaux, 2003. Eric PEZO, Passeurs de rives, 2003. Marcel NEREE, Le souffle d'Edith, 2002. Josaphat LARGE, Les terres entourées de larmes, 2002. Gabriel DARVOY, Les maîtres-à-manioc, 2002. Timothée SCHNEIDER, Rue du Soleil Levant- Voyage dans le territoire de la Guyane, 2002. Manuela MOSS, Sous le soleil caraïbe, 2002. Victor-Georges DRU, Zack, Destin Caraïbes, 2002 Océane MONTMULIN, Lafiancée du Roi, 2001. Dieudonné ZELE, Marie Passoula, 2001. Joscelyn ALCINDOR, Carrefour des utopies, 2000. FRANKITO, Pointe-à-Pitre - Paris, 2000. Françoise EGA, L'Alizé ne soufflait plus, 2000. Sylvain-Jean ZEBUS, Crépuscule et solitude, 2000. Max JEANNE, Tourbillon partenaire, 2000. Marise FIDORE-P ARICHON, Le figuier maudit, 2000. Ernest BA VARIN, Le cercle des Mâles Nègres, 1999. Danièlle DAMBREVILLE, Le Quimboiseur, 1999. Eric PEZO, Marie-Noire, Paroles en veillées, 1999.

Térèz LEOTIN, Tré ladivini, Le plateau de la destinée, 1999.

Sylvain Jean Zébus

Les gens de Matador
Chronique

L'Harmattan

Du MÊME AUTEUR

Deux et deux font quatre, L'Harmattan, Idora, L'Harmattan, 1997.

1996.

Les péchés capitaux, Editions des Ecrivains, 1999. Crépuscule et solitude, L'Harmattan, 2000.

@ L'Harmattan,

2005

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, Italia s.r.l. Via Degli Artisti 15 10124 Torino L'Harmattan Hongrie Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest ISBN: 2-7475-8336-8 EAN : 9782747583367

LE TEMOIN Quand on déambule sans hâte ni rendez-vous important sur le trottoir de nos villes, on a souvent le sentiment puéril et prétentieux d'être un penseur inspiré de la chose sociale... disons le mot "un sociologue, distingué même". On est au cœur de la proximité, en position de tout appréhender, de tout comprendre sans réellement communiquer avec personne... Quand il se mêle à cela des relents de culture filmique plus ou moins bien restitués, on a la certitude en croisant, évitant, heurtant ou dépassant des centaines de gens, de frôler des drames, des affaires loufoques ou cocasses, des accomplissements et des complications terribles du destin... Pour peu que l'on s'arrête et qu'on parle à un inconnu qui n'attendait que vous pour trouver la catharsis qu'il cherche désespérément, on est capable de dire le vrai. La pythie de Delphes prenait-elle des bains de foule? Raphaël Falinois aime à promener ses loisirs savants le

long de la rue Frébault toujours encombrée - le flux - et sur les trottoirs populeux de la rue Schoelcher - le reflux. Il pose un
regard aigu et amusé sur ses frères qu'il ne fait que deviner... et met joyeusement en pièces ceux qui ont le périlleux honneur d'être ses amis ou ses parents.

Dieu prenant en compte ses ennemis - dont il n'a cure il se charge lui-même de ses amis, à commencer par lui-même. Le prodigieux spectacle du monde le stupéfie et le plonge dans des abîmes de réflexion... mais, habitué à considérer fort légèrement les choses sérieuses, il est à l'abri de la dépression chère aux héros de Goethe et de Shakespeare. Il déploie des efforts pénétrants pour ne pas être un "Intello" et pour demeurer lucide. . . Sans grande considération pour lui-même, il n'a pas d'état d'âme pour ses coreligionnaires, surtout parce qu'ils vivent sur le mythe de la pureté originelle et de l'irresponsabilité morale qui les excuse à tout jamais, parce qu'ils ont été esclaves, puis colonisés. Un drôle de corps, ce Raphaël. C'est le prototype 7

du râleur, rigolo à la dent dure, gaffeur avec calcul, champion du non-dit et du discours intérieur. Il est professeur certifié de Lettres de son état et pour se faire plaisir il a passé une licence de philo, qui lui procure d'ailleurs des satisfactions infinies. C'est en cette matière qu'il accepte de donner quelques leçons particulières... Il ne déteste pas, de temps en temps, le tendron émerveillé et consentant. Ce n'est pas un saint, Raphaël. Il a pourtant un cœur comme tout le monde et des sentiments très naturels. Ses affections sont en dépôt dans deux adresses de ce pays, qu'il ne trahira pour rien au monde. Il y a tout d'abord Matador, son Louvre. La Victoire de ce musée vivant, c'est Eléonore Désiré, sa mère. Quelques statues plus modestes ont pour nom Estelle, jolie métisse aux boucles châtain foncé, René-Claude aux charmes indéfinissables de Batazindien et surtout Alexandra, Vénus hottentote noire de seize hivernages... tous, dans la grande maison, l'entourent de soins attentifs, tout en barguignant sur les espaces de liberté qu'on prétend ne pas lui disputer. Eléonore vit depuis dix-huit ans avec Jo, le père d'Alexandra. C'est une terre rapportée plutôt bien intégrée à l'Archipel Désiré. Tous ceux-là vivent à la Casa Matador, une grande maison miracle de Douville, que respectent les vents et les assauts de la sottise humaine... Eléonore y a créé et élevé une famille digne de ce nom, phénomène rare par les temps que nous VIvons. Le second haut lieu de l'âme de Raphaël, c'est une gentilhommière de Nérée, où règne sa compagne, Dolly. Fille d'un lointain émigré de la Dominique, devenue professeur elle aussi, ( d'anglais! ), on s'en serait douté, elle est plutôt libertaire, d'un type intellectuel non conforme au modèle déposé, qui est toujours en croisade culturelle à travers le sous-continent caraïbe, espèce de terre en jachère qu'il faut explorer à la machette, avec une boussole. .. les repères habituels étant le plus souvent brouillés.
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. .. Elle a cependant consenti avec joie à concevoir et mettre au monde un enfant, Jonas, âgé de presque six ans au début de notre voyage... Il est tout de même "élevé", cet enfant de toutes les contradictions. Ce n'est pas là le moindre paradoxe de ce couple un peu spécial... qui, tout en protestant de son non-alignement, sacrifie aux canons de la pensée dite ringarde et bourgeoise. Par-dessus tout, ils se méfient des psy, dont s'inspirent les parents paresseux ou modernistes. Il arrive à Jonas de recevoir la fessée et c'est assez souvent qu'on oppose des refus sans appel aux billevesées qu'il expose. Pour le bonheur des siens, Jonas est bilingue; ses parents lui adressent la parole tantôt en créole (pas seulement pour l'engueuler) tantôt en français. En revanche, il s'adresse en créole aux gens dont il sait qu'ils ne maîtrisent pas d'autre langage, et parle anglais à sa grand-mère Mary ainsi qu'à Dolly, pour affirmer son métissage culturel. Sans qu'il se l'explique clairement, avec le créole, il apprend la terre, le sol sur lequel il vit, les gens qu'il côtoie, et découvre la nature profonde de son père, arrière-petit-fils de moune bitation. Raphaël est propriétaire, à Nérée, d'un peu plus d'un hectare de terres rachetées probablement à l'Usine, où il plante des ignames; il fait aussi paître quelques bœufs qu'il a à la moitié avec de vrais agriculteurs-éleveurs... Comme il se garde comme de la peste de toute attache politique, toujours réductrice et contraignante, il dispose de tout son temps pour aimer les siens, élever son fils, lire abondamment et fréquenter sans arrière-pensée ses bons amis. Il avance aussi, ligne à ligne, son grand œuvre... ; et la vie se résume pour lui à une suite de rencontres toujours positives. . .

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LE COUPDUP

V

Le Carnaval avait été long cette année-là. .. Pas plus long que d'ordinaire, à vrai dire. L'Institution tout simplement. La vie active s'était mise en sommeil, pour éclater en cavalcades éphémères et peinturlurées. Les banques, promptes à s'octroyer des ponts de Tancarville, avaient fermé le robinet à finances depuis le vendredi midi, ce qui en aucune mesure n'incitait le citoyen à ne pas dépenser, voire même à éviter de gaspiller comme à l'accoutumée. Raphaël a un rapport à l'argent plutôt spécial: quand il a mis quelque chose de côté pour ses vieux jours, réglé ce qu'il faut pour la maison à court et à long terme... il claque joyeusement le reste à se faire plaisir et avec les copains. Aussi se trouve-t-il ce mercredi matin plutôt démuni. Pour tout arranger, l'agence de la périphérie qui gère son pactole fluctuant est en cours de transformation..., et tous ses clients doivent se rendre en Centre-ville, rue AR Boisneuf, et s'agglutiner devant un guichet unique, comme des SDF en attente de leur bol de soupe. Il faut faire simple... Raphaël s'insère dans le flot des véhicules côté darse et a le bonheur de trouver une place en double file à peu près devant l'entrée de la banque. C'est tout simplement merveilleux! Côté gauche, la file autorisée, puis la double file, au milieu un large espace où même un car pourrait circuler s'il était autorisé à baguenauder en ville; côté droit l'autre file autorisée. Raphaël, dans son bon droit, s'extirpe de sa deudeuche le cœur léger et ne fait qu'un saut jusqu'à la file des condamnés, où, à 8h30, il n'a que le numéro 19... Sur le trottoir, devant le distributeur automatique, il n'y a guère que trente personnes, en désordre, naturellement, mais étonnamment calmes. .. La tripe un peu anxieuse, et trouvant les opérations bancaires plus précautionneuses qu'à l'ordinaire, Raphaël louche vers la rue en se disant... que les bleuets deux-tons de Bangou, Il

foutre, n'iront pas choisir juste aujourd'hui pour faire du zèle! Il calcule à une vitesse grand V qu'il ne servira de rien d'attendre une bonne demi-heure pour se faire remettre un chéquier et sa nouvelle carte bleue. . . Fidèle à ses habitudes, il n'attache aucune importance aux dates, et il se retrouve bel et bien raide comme un passelacet. .. La certitude toute créole de son bon droit l'abandonne d'un seul coup et il jaillit sur le trottoir afin de déplacer sa tire. Enfer et damnation! Ce n'est pas une bleuet deux-tons qui va l'alpaguer, ni un des bonshommes toujours par trois de la Municipale. C'est une escouade de la Maison Poulaga, rue Gambetta, apparemment dirigée par une nana à l'œil sévère. Il n'a encore rien sur son pare-brise; mains et pieds ailés, il s'active à reprendre vite fait le courant du sens unique, quand la Walkyrie, d'un stylo impérieux brandi vers lui, le cloue sur place; elle ordonne à un des jeunots qui l'accompagnent de relever toutes les références de ce délinquant à l'œil goguenard. Il est bon pour une contravention à deux cent trente francs - parfaitement injustifiée, puisque les voitures circulent

librement en direction du quai Foulon - et que tous les lieux de
parquage à une lieue à la ronde sont saturés au sortir de ce ouiquende stupidement prolongé, etc.... Il défère cependant volontiers à l'invitation polie (?) des Agents de la force publique, non sans prendre ostensiblement à témoin un de ses amis qui, sidéré, assiste à la scène parmi des badauds mi-figue mi-raisin: "Et pendant ce temps-là les braqueurs de bijouteries ont tout loisir de travailler!" La nana unifonnée le fusille du regard et ne peut rien objecter puisqu'il n'a pas insulté "un agent en uniforme dans l'exercice de ses fonctions"... On lui remet son billet doux... Pendant que les flics modèrent la circulation afin qu'il décroche, notre homme, soulagé et pas ravi, farfouille dans sa boîte à gants et en extirpe une contravention antédiluvienne, de même couleur que la récente; regardant dans le blanc des yeux la petite sergent de ville médusée, il déchire le papier cartonné en huit morceaux, qu'il jette dans la rigole. Royal après cet acte 12

délictueux peu écologique, il tire sa limousine du mauvais pas, sans érafler aucune voiture à l'arrêt autorisé, et met les voiles. Jamais la deudeuche, à direction terriblement non assistée, n'a été si aérienne... Cet honnête citoyen lambda rejoint le CES Carnot où il est appointé pour enseigner la langue et la littérature françaises à quelques dizaines de gamins dévorés d'acné juvénile, délurés et plutôt fouté-pas-mal pour ce qui est de cette discipline, si noble entre toutes... Il pose la tire devant un panneau individuel d'interdiction, dont il connaît le propriétaire, un ancien élève à lui. Le type, qui dirige une entreprise de menuiserie, détient une copie de clé, au cas où... C'est plus fort que tout chez ce garçon. Il n'aime pas les flics, surtout depuis le Quartier latin. Il sait cependant que ces gens-là sont peu payés pour faire leur boulot malaisé et le plus souvent dégueulasse. Raph s'apprête néanmoins à déchirer à belles dents le galonné qui se fourvoiera à lui délivrer une contredanse. Il produira alors le commerçant ci-devant Consul d'une République, qui se fera le plaisir de confondre le pauvre flic d'aller ailleurs, parce que M. Falinois a l'autorisation permanente de stationner ici... Dans le cas présent, Raph n'a absolument rien à faire à Carnot... Son rendez-vous est ailleurs.

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UN ATYPIQUE INSPIRE La cour du collège joue de la contrebasse. Cet établissement, qui est un pari d'architecture, résonne comme un boula. Le silence ronfle et se nourrit des ébats divers qui se déroulent dans les cellules des trois étages. Une rampe en colimaçon, richement armoriée, fait croire qu'on est dans un musée fameux. Cela dépayse. Raph est en symbiose avec son lieu de vie où l'on est partout et nulle part. Il travaille avec ses élèves la rigueur et l'imagination, le respect de la fonne et la créativité. Dans l'ensemble ils sont ravis. Le principal fait ce qu'il désire et le laisse mener ses entreprises comme il l'entend. L'IPR qu'on voit peu ou plutôt pas assez, se contente de savoir que toutes les classes de M. Falinois marchent à ravir, même si ce qui s'y fait n'est pas toujours orthodoxe. D'ailleurs ce professeur bienveillant prend tout ce qu'on lui propose et dont les autres ne veulent pas... étonnant mélange de bons sujets plutôt rares, de gros moyens plus ou moins velléitaires et de déjantés qui dès la rentrée annoncent qu'ils s'en foutent intégralement. Les parents sont priés fermement de ne pas s'en mêler si ce n'est pour participer loyalement aux plans arrêtés par le professeur avec la bande. .. Car chaque classe est une bande, pas autre chose... dans ces classes dites de français on fait feu de tout bois: magazines, journaux divers, manuels hors d'usage, verso de tracts, cartons, colles, aquarelles, cutters, crayons et feutres, et surtout le meilleur ami de l'homme: le dictionnaire. On apprend peu de grammaire et l'on récite des poèmes. On en produit aussi. . . Raph refuse les sixièmes; un collègue PEGC, (instituteur titularisé dans l'enseignement secondaire) a accepté à ce niveau de faire du sauvetage en lecture et en écriture. Les résultats ne sont pas enthousiasmants; seuls certains professeurs engagés, dont Raph, arrivent à transformer l'essai en cinquième... Les premiers contacts avec les déjantés sont homériques. Le professeur qui est soigneusement rasé, une belle chevelure 15

noire en boule, affectionne les jeans, les chemisettes fantaisie, les polos de couleur vive. Ses yeux furètent derrière des lunettes sans bords. Il est correct et strict. Cela paraît l'autoriser à tenir aux gamins un discours réellement décoiffant: "les casquettes pendant le cours je n'en veux pas, le chewing-gum non plus; les baladeurs je les confisquerai personnellement et pour toute l'année. Le catogan je ne peux pas l'empêcher... quant aux boucles d'oreille chez les garçons, pensez à les enlever en entrant ici... les devoirs non rendus c'est zéro; d'ailleurs nous réaliserons beaucoup de choses ici, ensemble. Maintenant, voyons ce que vous savez faire chacun: dessin, musique, petits élevages, loisirs, sports... même ceux qui croient ne rien savoir faire - et qui ne sont que paresseux - ont des talents cachés. Nous devons pouvoir les utiliser. Voici des fiches; vous inscrirez tout cela dessus, en français si possible. . ." Les anciens combattants, les fiers-à-bras, les malabars tigrés s'entreregardent éberlués et n'osent souffler mot lorsque le professeur, suave, interroge: "Pas de question ?". Il sait qu'elles viendront après, bien entendu. Autrement ces enfants-là seraient ou intellectuellement en danger ou imbéciles. Déjà quelques casquettes à visière arrière sont revenues en marche avant... la plupart ont réintégré le sac marin ou la gibecière qui est d'uniforme. Quelques coups de coude dans les côtes... et les dernières réclames, honteuses, descendent de leur perchoir. Il ne faut pas pavoiser; le professeur les reverra encore quelquefois, comme pour tâter la température. . . Raph a renoncé à ouvrir les hostilités avec une dictée de dix lignes. C'est toujours un désastre, et les canards boiteux ne sont pas toujours ceux qu'on croit. Souvent ceux qui écrivent comme des gorets et ont une orthographe à variantes jours pairs et impairs sont quelquefois pétillants d'idées. Il leur arrive de réaliser des cassettes intéressantes. Il se contente de proposer un banal exercice à trous dont un quart des vingt items sont accompagnés des bonnes réponses, en vrac. Il faut que tout le 16

monde et les nuls aient chaque jour un certain degré de réussite... fût-ce en résumant un article de France-Antilles. En revanche il ne faut ni ennuyer ni limiter les happy few qui n'ont presque pas besoin de maître. Cela lui demande de l'imagination et des moyens. Aux séances des premiers jours, il leur distribue quelques livres de poche, une ou deux nouvelles, un ou deux courts poèmes à apprendre et réciter. Et surtout il délivre et administre les avantages du texte libre. Le partage de ces brevets est toujours éclairant: il faut réellement découvrir l'intérêt ou la morale des nouvelles, et "dire" les poèmes de manière convaincante. Le bonhomme La Fontaine se révèle d'une actualité étonnante... La critique des Fables est un moment réjouissant révélateur de la maturité des adolescents. Le professeur estime que même les canards boiteux ont intérêt à savoir comment fonctionne la langue. La vertu d'un accord bien fait est moralisatrice. .. Il lui est arrivé de citer à ses élèves, bien amusés, le célèbre distique de Boileau: "d'un mot mis à sa place il montra le pouvoir, et réduisit la Muse aux règles du devoir. . ." Le texte libre est la clef de voûte du système. Même les "à qui on ne la fait pas" s'y laissent prendre. Non seulement ils ont quelque chose à dire, mais encore on les écoute avec un intérêt non feint; enfin et surtout, avec un petit groupe de camarades, on entreprend de donner figure humaine à leur texte initial, qui en sort transfiguré. : préludes à des ateliers d'écriture, à la fin du cycle. Et pour se faire plaisir, on illustre: aquarelles, collages, mobiles, bandes dessinées... avec l'intervention intéressée du professeur d'arts plastiques qui n'a plus à motiver les techniques qu'il voudrait proposer... Le bonheur d'être dans des classes pas comme les autres. Ce n'est pas toujours le Pérou, mais les bandes se muent petit à petit en républiques autogérées qui sont heureuses de grandir ensemble, malgré de nombreux accidents de parcours: petits vols, gros mensonges, parts de travail collectif non 17

assurées, échanges de horions, traîtrises de faux-culs, coups bas au professeur, dont les yeux s'attristent derrière ses lunettes rondes. Le sel de la terre, la lie du mélange, la vraie vie vécue telle qu'en elle-même. . . Aujourd'hui la quatrième est invitée à réagir devant un texte culte, tiré de l'immortel Gouverneurs de la Rosée, que

toute la classe - ou presque - a lu. Il est admis une fois pour
toutes que les lourdauds et les incroyants qui ne lisent rien se larguent d'eux-mêmes et échappent au bonheur de vivre une autre vie par la magie des mots. Tous les élèves sont penchés sur le texte de Roumain -le seul qui soit à leur charge - ; le CD! a complété les achats que certains indécrottables parents ont refusé de consentir. Les bons liseurs ont parcouru leur exemplaire personnel... Les bouquins sont écornés et marqués au crayon... C'est l'œuvre emblématique d'un Nègre fils de la nécessité, amoureux de liberté, chantre de la tragique vérité de son peuple. Et le professeur lit. Le professeur doit toujours lire le premier... une bonne lecture étant déjà le début d'une bonne explication. .. lui ont enseigné ses maîtres. Le plus souvent lorsque l'extrait en prose est long, pour échapper aux trahisons du direct, Raph prépare une piste avec des arrêts et des silences calculés, des mouvements de voix et des intonations que l'on rate une fois sur deux en lecture spontanée. Annés de leur crayon, les élèves pianotent des traits, des tirets, des soulignés et de courtes observations. La voix se développe, en ondes lentes, vers le terme du passage: « ... Il baisait la terre des lèvres et il riait. » Point final. Dans cette cohorte d'adolescents dévorés par la puberté, le verbe de cette chute eût dû amener des sourires finauds sur les lèvres avec des clins d'œil en coin sinon des rires vicieux à peine contenus. Il est juste de dire que la morale pratiquée par l'équipe n'admet plus ces égarements de concupiscence supposée d'un propos. Il arrive que l'on n'évite pas de rire un bon coup d'une cocasserie fortuite... Ce ne sont pas des anges... 18

Ils sont pour le moment en état de lévitation intellectuelle et abordent l'explication dans un relatif esprit de création artistique ou de réflexion philosophique. Les règles du jeu sont tout d'abord d'une grande simplicité. Celui-ci ou celui-là avoue n'avoir rien compris à tel ou tel mot, malgré le dictionnaire. Les autres se bousculent pour le lui expliquer. Le professeur s'ingénie à gérer des échanges un peu brouillons pour que la découverte d'un terme ne débouche déjà sur la trop rapide déduction d'une idée maîtresse, qui porte le texte comme un pilier de sagesse... Le livre entier porte l'intelligence de l'extrait; il s'y ajoute que l'existence ici d'une importante diaspora haïtienne, l'inquiétude essentielle dans laquelle vit constamment la première république noire de l'histoire, et les problèmes cycliques causés par la sécheresse en Grande-Terre font du thème de l'eau une passion commune: une querelle partagée comme les battements d'un même cœur. Une belle bataille pour déterminer le passage le plus important, sur lequel pourrait s'articuler le mouvement du texte. On s'arrête enfin à : "Ces habitants de Fonds-Rouge, ces têtes dures, ces cabezes de roche, il leur fallait cette eau pour retrouver l'amitié entre frères et refaire la vie comme elle doit être: un service de bonne volonté entre Nègres pareils par la nécessité et la destinée" ...

Raphaël sait bien - ou du moins croit - que seule l'idée de plan
est importante, pas le plan lui-même. . . Dans le cas présent, tout paraît plus clair avec la découverte ordonnée et progressive des signes d'eau: le vol des ramiers, le tassement assombri des arbres, les plantes volubiles et désordonnées poussant dru et serré puis les images, les figures de mots (sans la manie horrible de les nommer) «un élan de

torse puissant - une main d'autorité» et pour finir l'explosion,
les malangas, un bouillonnement, l'eau vivante, l'eau de vie. .. Un enfant d'une douzaine d'années, un de ces fils de paysan fin et madré, dont on dit dès la laïque qu'il "ira très loin", fait remarquer: "Monsieur, je trouve qu'il y a une musique dans 19

ce passage... Un réalisateur pourrait bien s'en inspirer dans un film. Tout se passe d'abord sur le corps et le cœur de Manuel... puis autour de lui. .. » Evidemment, d'autres ont vu et témoignent..., dans cette bande-là les emprunts sont monnaie courante et nul n'est accusé de voler l'idée de l'autre. C'est néanmoins le vrai découvreur qui est invité à préciser sa pensée. "Une idée le frappa qui le mit debout". Et l'enfant de poser brièvement avec ses mots le fondu-enchaîné imagemusique qu'il perçoit... "son sang est bouillant" "il allait vite, il était pressé. .. que son sang s'engorgeait et essayait de s'échapper par ce tapage sourd dans le plein de sa poitrine" Vous voyez, le battement toc, toc, toc, de la batterie ou du ka. .. «Son oreille le guidait », «il marchait dans un grand silence»... Vous voyez, toute l'image sur le vert des arbres, des lianes, le balancement des feuilles de malanga... "une sorte de faiblesse le prit aux genoux" et le mot "frénésie"... Et puis, Monsieur, la grande musique un peu folle, verticalement sur ce grand Nègre ridiculement - est-ce qu'on peut dire: amoureusement
couché sur la terre et l'étreignant?

-

Oui, on peut

dire:

amoureusement. . . Raph n'est pas sûr d'avoir vu tout cela en isolant cet extrait. Mais il faut le recevoir tel que c'est parce que c'est à la fois astucieux et tellement rare... En explication, cet art pesant le plus souvent ennuyeux, la vraie pédagogie fait que le mouvement se développe en marchant, dépassant l'impulsion première. Il faut terminer utile car l'apothéose n'est pas toujours exhaustive. Les sentiments et la libre parole des élèves comptent autant que celle du maître. Et les libres propos valent le temps qu'on leur consacre: "le passage que j'aimerais reprendre à mon compte" ; "qui était réellement Roumain ?" ; "Pourquoi faut-il que Manuel meure ?"; "est-ce que cette quête éperdue de l'eau n'est pas prémonitoire de notre propre destin, à terme ?". . . Et pour finir: «Monsieur, qu'allons-nous en faire? Une affiche en peinture naïve, un montage poétique, un 20

regroupement de textes sur l'eau nourricière... ou tout simplement un bout de dictée de cet extrait ou le tout, progressivement? .. » Il ne fait pas bon venir après M. Falinois sur l'emploi du temps... C'est pourquoi on utilise volontiers le samedi matin, ou l'heure double revient en quinzaine. Là on ne gêne personne. Raphaël, ou la littérature comme une Terre promise... et toujours retrouvée.

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ELEONORE Eléonore est une Matador... une câpresse sculpturale et autoritaire, insolente et généreuse... On ne peut demeurer insensible à son charme, qui grandit avec l'âge comme le fumet d'un bon crû... On ne saurait lui marcher sur les pieds, comme on dit familièrement et, tout compte fait, il vaut mieux être de ses amIS.. . Elle est de ces femmes qui ne négligent rien dans leur mise ni dans leur apparence, portant avec un égal bonheur la robe à corps, soulignée de rares bijoux anciens et authentiques, des copies de prêt-à-porter de qualité ou du négligé arrangé par une bonne cousette de campagne. Elle a mené sa vie à sa guise, avec intelligence et détermination, et surtout peu de concessions à la morale bourgeoise. C'est un beau jardin d'Eden dru et vigoureux, aux tons dorés et sauvages, dont aucun arbre n'est vénéneux. Responsable d'elle-même et le plus souvent maîtresse de ses inclinations, depuis longtemps elle ignore la honte, et sa conception du péché est très spéciale. Ainsi, si d'aventure Alexandra, sa dernière fille qui va sur ses seize ans, va avec un homme maintenant, ce sera un péché si elle l'a fait sans amour, sans réflexion, par gourmandise, et surtout sans lendemain. Son intégrité morale autant que physique ne doit pas être mise en danger par la survenue d'un enfant non désiré; car l'IVG n'est pas un contraceptif... et l'éviter n'a rien à voir avec la religion. . . - Ma fille, tu es jeune, belle, saine, ftaîche et encore entière. Il y a des choses que tu ne dois pas faire: mentir inutilement, ne pas avoir de parole et te servir des autres sans rien donner en échange. C'est pourquoi il faut peu d'amis. Les choses que tu peux faire, tes frères, ton père et moi-même sommes tout disposés à en discuter avec toi en même temps. . . L'autre la regarde avec des yeux où l'étonnement se partage avec l'envie de rire. . . 23

- Précisément, s'agissant des hommes, c'est un univers incontournable, troublant et le plus souvent décevant... où il faut s'aventurer avec circonspection. De toute manière il n'y a pas d'amour heureux... Pour l'instant, d'ailleurs, il y a mieux à faire. .. du moins à mon sens. En tout cas, quand tu seras lasse de savoir les choses par ouï-dire et lorsque tu en auras assez de demeurer sottement vierge, alors que ta cervelle sera en fusion, dis-le-moi. Je t'enverrai chez une amie gynéco qui te prémunira contre les mauvaises surprises en tous genres. Jete fais confiance pour gérer ce nouvel espace de liberté avec passion, sagesse et intelligence. Ce ne sera pas facile... car devenue femme sans l'être tout à fait, plus que jamais il te faudra rester entière, façon de parler... Si tu vois ce que je veux dire... Alexandra qui a été élevée très tôt à appeler un chat un chat et une b... une zigounette, acquiesce en souriant. Elle a tendance à revenir de plus en plus souvent sur ce genre de questions... pas pour elle-même, naturellement... Le second poste téléphonique de la maison, nanti d'un cordon surmultiplié, est souvent dans sa chambre... Une voix connue reconnue l'appelle pour du latin... ou de la physique. On lui a seulement suggéré d'appeler le soir car les communications sont moins onéreuses... Raph a décrété que ce n'est pas parce qu'elle est au régime qu'elle ne doit pas consulter le menu. . . La petite est vraiment mûre pour gérer son secret de Polichinelle.. . Eléonore a eu quatre enfants de pères différents à la fois parce qu'elle a d'instinct détesté les faiseuses d'anges, et parce qu'elle a chaque fois aimé d'amour très fortement. Pour les trois derniers, elle était responsable d'elle-même et solidement investie dans son statut de chef de famille... Mais il lui a fallu souvent braver l'opinion et le mépris de gens plus méprisables qu'elle-même. Deux fois au moins, elle a dû assumer plus que son rôle... Depuis Jo elle n'est plus seule, enfin. Elle aime à se rappeler. . . A dix-huit ans ou un peu plus, elle est une cavale indomptable et rebelle; on peut, avec deux grandes mains
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d'homme lui enserrer la taille... et ses deux longues nattes arrivent plus bas que l'admirable cambrure de ses reins. Son père est économe sur une habitation de l'Usine Courcelles. Sa mère tient dans leur maison familiale à Douville, un petit 1010où les hommes des champs et ceux de la distillerie achètent le pain canot du matin, accompagné de morue frite et le pétrole. Les prix, plutôt élevés, mettent à malle petit argent des quinzaines. Le 1010 débite aussi du tafia et des rondelles de saucissons pendus à un cercle de barrique, au-dessus de la tête de la patronne, comme un nimbe... Eléonore apprend le métier de coiffeur (pour hommes, naturellement) et à conduire, avec son père. Le bel Alexandre est l'heureux propriétaire d'un tacot bien entretenu, avec lequel il rend visite à ses maîtresses, certains soirs et le dimanche. Joséphine, la mère, comme on dit par ici, ramasse "plus souvent que rarement" une ou deux gifles, lorsqu'elle se hasarde à revendiquer contre la dilapidation des fonds du 1010chez les coquines et les concubines. Le reste du temps, père et mère ligués font état d'exigences morales de bon aloi à l'endroit de leurs trois filles... trois créatures aussi prometteuses et désirables l'une que l'autre. Le père, libertin comme on dit, ne voudrait surtout pas que l'on fasse à ses petites merveilles ce qu'il fait si délibérément à celles des autres. Ils sont tous pareils... Eléonore, têtue et renfennée, fait donc très tôt l'apprentissage de la contradiction et de l'incohérence. Chaque matin, alors qu'elle pédale joyeusement sur son vélo, elle rencontre au croisement du chemin blanc de la plage avec la Nationale, un Nègre de grande taille, noir comme un tapé. Il vient de l'autre côté du bourg, sur sa petite moto, et se rend à Courcelles où il exerce le métier de bouilleur aux turbines à sucre. Il a un nez au profil racé, des cheveux courts et bouclés, brillants et dociles. Un grand chapeau de paille pend sur ses omoplates, retenu par deux ficelles. Il a un regard droit et dominateur. .. Ponctuel et réservé, il la salue du sourire éclatant de ses dents blanches. Il n'est pas bien honnête pour une 25

demoiselle de mettre pied à terre pour parler à un Monsieur que ses parents ne connaissent pas... Et la petite continue, sans se retourner, silhouette gracile entre les champs à l'herbe rare, plantés en désordre de manguiers éreintés et de pommiers de pommes surettes à l'odeur entêtante. Le beau Nègre arrête sa machine et la suit du regard jusqu'à la crête du morne. Puis il reprend sa route en hochant la tête avec des claquements de langue dépités. Petit à petit Eléonore calcule son chemin pour ne pas rater son attirant compagnon de la grand-route. Elle appréhende les jours de pluie où il faut se presser et ne pas muser en route. Un jour pourtant, où il pleut des hallebardes, elle s'arrête dans un carbet de fortune, à l'entrée du chemin de Bois-Jolan. Lui aussi met pied à terre, forcément... Et elle apprend, ravie, qu'il s'appelle Bien-Aimé, qu'il est martiniquais... qu'il vit seul, ou presque, dans une case à Deshauteurs, et qu'il a des ruches. Il apprend, lui, tout ce à quoi son cœur veuf aspire depuis quelques semaines. . . La pluie cesse... et leurs routes se séparent; la petite va retrouver ses ciseaux et sa tondeuse, en priant Dieu qu'il pleuve souvent, à la hauteur de Bois-Jolan. Celui-là, là-haut, en décidera autrement. Un jeudi matin, Bien-Aimé viendra offrir son menton au coupe-chou manié par la main assurée de la petite. .. et le patron lui enlèvera un petit quelque chose sur la tignasse, en faisant remarquer finement que ce n'était pas bien long, ni ici ni là... Le nouveau client, lui, trouve la boutique bien attractive et y reviendra sous tous les prétextes. Un amour violent, démesuré, inextinguible a fondu sur l'enfant vierge et hardie, qui n'a, pour son bonheur, jamais joué avec ces choses-là. Elle est d'humeur à parier toute sa vie dessus et à braver toutes les opinions pour être heureuse avec cet homme-là. Si elle se trompe, elle est prête à ne rien regretter.

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AU BOIS JOLI Ce matin-là, le vélo a suivi la moto sur le chemin blanc sinuant entre les champs de cannes et les terres à demi noyées, peuplées de catalpas et de raisiniers bord-de-mer. La niche où ils atteignent est agreste et bucolique. L'air est mêlé d'odeurs de mangues mûres, de bouses de vache tiédissant au soleil et de mares saumâtres que lèche le flot. Sur le sable à gros grains jaunes, courent en liberté des lianes de liseron bord-de-mer aux vastes corolles mauves... De minuscules crabes rouges et cé-ma-faute s'entrecroisent en un ballet incessant, allant d'un trou à un autre terrier, annés de vagues reliefs de chasse. Le vent balaie les épineux, les catalpas aux fleurs bicolores, les zing-zing, les bélangè bata, les farine chaud, avec des irruptions soudaines et de longs silences. La petite inspecte cette espèce de niche naturelle d'un œil soupçonneux... "Si on allait les surprendre !"... Rassurée et excitée, elle se réfugie dans les bras de Bien-Aimé. Elle scrute de près ce visage qu'elle a déjà rasé quelquefois, embrassé à la sauvette plus rarement. Les sourcils sont bien dessinés... l'œil marron foncé avec des éclats irisés est plein de tendresse... de belles dents blanches de mangeur de cannes, un sourire enjôleur et carnassier. Ses voiles tombent un à un... Eléonore qui n'a jamais encore contemplé un homme de si près est dans la surprise et le ravissement. Elle explore des yeux, hardis, et des mains encore timides ce continent brûlant... Une grande belle bête assurément, à l'allure féline: des muscles puissants jouant sous une peau aux reflets bleutés... des attaches fines et souples... une architecture ossue dans un parfum mêlé de sueurs discrètes, de secrets d'homme, soulignés de bay-rum... La petite n'a jamais qu'entraperçu le pénis insignifiant de petits cousins en train de s'exonérer. Elle assiste, médusée, à la montée en puissance du désir et suppute la redoutable force qui va l'investir tout à l'heure. 27

Bien-Aimé est un amant parfait et élégant, qui entreprend de dévoiler à l'enfant que son corps est une lyre. Et elle a l'air de bien aimer ces préludes à la gloire. Avec un sourire aimablement possessif, il constate avec ses deux grandes mains l'incroyable finesse de la taille de la jeune fille. Par un réflexe d'adorable pudeur, elle croise encore ses bras sur sa poitrine ferme et menue... tandis que le mouvement saccadé et profond de sa croupe exquise attise l'attente du beau mâle. Il enfonce sa face faunesque dans la fauve toison du mont de Vénus; le sable doux et chaud accueille le double corps frémissant, sur une natte propice. Lorsqu'elle feule doucement puis l'étreint sauvagement en le griffant, il la pénètre alors lentement et de tout son cœur, de toute son âme... Le mariage, le seul que voudra jamais connaître Eléonore, est consommé dans un grand ahanement des deux belligérants de cette tendre guerre, avec des larmes de bonheur, de douce souffrance et de gratitude tout à la fois... On entend tout près le râle mélancolique d'un quio arpentant la vase de son pas de géomètre; des couples de petits oiseaux en quête de rameaux fourchus zèbrent l'air en jacassant d'une note aiguë; par les mouvants espaces entre les rameaux du raisinier bord-de-mer brillent cent soleils complices. Le grand arbre s'en souvient encore... il a vaincu le temps, les vents et les cyclones... et la hache assassine des squatters en tous genres l'a miraculeusement épargné... La surprise heureuse passée, la petite veut encore être aimée. Bien-Aimé aussi, plein de force, au grand air, en pleine lumière... On ne pourra pas toujours raconter des histoires au patron coiffeur sans le mettre dans le secret, ni continuer à faire une aussi belle chose que l'amour dans les halliers. Pour commencer, on va tout dire à Joséphine; ce n'est pas là chose grave. Ce qui est imprévisible, ce sera la réaction du père, qui a d'autant plus de prétentions à la morale qu'il est un coureur invétéré... lui qui en outre se considère comme un mulâtre pur, soucieux de mésalliance ethnique... Ces gens-là sont encore 28

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