Les grands espaces

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Les personnages qui peuplent ces seize nouvelles sont des gens ordinaires en recherche d'équilibre. L'auteur pose sur eux un regard tendre et les accompagne jusqu'à l'instant fragile où se dessinent les nouveaux horizons. Traversés de fantasmes, de désirs et d'ombres, les grands espaces sont avant tout des territoires intimes.
Publié le : jeudi 1 janvier 2009
Lecture(s) : 29
EAN13 : 9782336267326
Nombre de pages : 167
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Les Grands Espaces@
L'Harmattan, 2008
5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan 1@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-06793-6
EAN : 9782296067936Fabien Pichon
Les Grands Espaces
Nouvelles
L'HarmattanGRAVITATIONS
La fille en face de moi me jette un regard qui en dit long sur le
peu de cas qu'elle ferait des Lois de la Gravitation s'il s'agissait
d'entrelacer nos corps et de rouler l'un contre l'autre en figures
inconnues. Le soleil se lèverait à l'ouest et nous ne le saurions
pas. Bien qu'elle ne m'ait pas vu.L'AGNEAU
Un cisaillement balayait le silence. Je débouchai dans la lueur
distincte du matin en prenant soin de ne pas réveiller mon frère
dont le souffle rauque et régulier se perdait sous les draps. Je
refermai délicatement la porte de la chambre et fus bientôt saisi
d'un haut-le-cœur lorsque l'odeur fade et prégnante du sang,
que je reconnus aussitôt, se mêla aux effluves de tabac froid et
de pins qui d'ordinaire emplissaient tout entier l'appartement
en cette saison. Tirant de ma main gauche sur la ceinture de
mon pyjama beaucoup trop grand, je restai un instant suspendu
à la poignée de la porte, mon corps endormi soudainement
plus lourd encore, et presque douloureux. Mes jambes
tremblaient légèrement, un battement continu frappait mes tempes et
ce fut comme si le tumulte de la nuit, plutôt que de s'être
véritablement estompé à l'aube, s'était en sourdine perpétué à
l'intérieur de moi, témoin passif des événements, distant, et
donc victime « à demi» seulement.
Je lâchai enfin la poignée et traversai le vestibule. Un
store était baissé dans le salon, striant la pièce d'une alternance
de soleil blanc et d'ombre. Le congélateur, à l'intérieur de la
remise, à l'angle à droite, se mit en marche en vrombissant. Je
sursautai, fis quelques pas de plus, et je parvins au seuil de la
cuisine éclaboussée d'une lueur vive. L'odeur du sang, aux
abords de la pièce, se répandait de façon plus intense,
s'insinuant partout, comme un frisson.10 LES GRANDS ESPACES
Étendue sur le flanc, les paupières à demi ouvertes, la
bête sommeillait paisiblement. Sa tête reposait, paresseuse, sur
un tréteau de bois clair au-dessus d'un large seau dont l'éclat
métallique tissait des flls étincelants qui venaient buter sous le
museau de l'animal et fuyaient en méandres le long de son cou.
Une peau diaphane recouvrait sans la masquer complètement
la chair qu'on devinait rosée, luisante, compacte, et parcourue
par un réseau d'artères fugueuses d'un bleu violacé. Mon père
se tenait au-dessus, une cigarette sans flltre à demi consumée
au bord des lèvres. Il portait le même jean élimé et la même
chemise blanche que la veille, ouverte de tout son long sur le
torse, et affllait d'un geste sec et mécanique le tranchant d'un
couteau contre une longue pierre grise. Le contact du métal sur
la surface rugueuse produisait un sifflement grave, régulier,
dont le niveau sonore augmenta une fois que le moteur du
congélateur se fut éteint. Je ne bougeai pas, les battements au
niveau de mes tempes se faisaient plus discrets, mués en une
sorte de lent goutte-à-goutte cadencé. J'avais cessé de trembler
et ma respiration s'était peu à peu calée sur le rythme du
va-etvient de la lame sur la pierre. L'animal, étendu sur la table,
semblait attendre, non sans une certaine forme d'irritation, que
mon père se décide enftn à se préoccuper de lui. Ses pattes bien
raides, gris pâle, laiteuses, pointaient l'évier en inox, situé juste
en face, avec l'insistance outrée d'un monarque. Il gisait,
abandonné, dans une pose lascive de courtisane alanguie,
d'odalisque, et semblait réclamer son bain.
Mon père déposa le couteau sur la table. D'un vif
mouvement du pied, il étala un bout de cendre sur le linoléum
tacheté de sang. Quelques feuilles de papier journal froissé
jonchaient un des angles de la pièce, près de la porte fenêtre, etLES GRANDS ESPACES 11
se soulevaient de temps à autte au passage du vent. Le regard
de mon père se perdit un instant en direction de l'extérieur,
par-delà le dépôt à ciel ouvert de l'entteprise de consttuction
voisine. J'hésitai à sortir du recoin où j'étais posté pour me
diriger vers lui. En l'absence de ma mère, je n'aurais su quoi lui
dire. Je renonçai lorsqu'il se tourna soudain vers moi, puis
atttapa un autte couteau, plus fin et plus court que le
précédent, et reprit sa manœuvre sans même m'avoir vu.
Le son se fit plus aigu.
Quelques longues minutes passèrent, un insttument
succédant à un autte, puis un autte, jusqu'à ce qu'un large
hachoir à la lame rectangulaire vint compléter la collection que
mon père aligna méthodiquement sur un coin de la table. Je me
risquai enfin à l'orée de la pièce. Mon père leva son visage vers
moi et sans l'esquisse d'un sourire, sans un mot, m'adressa un
clin d'œil maussade qu'il eût sans doute souhaité amical.
J'ouvris la bouche, presque péniblement, mes lèvres collées
l'une à l'autte par la salive séchée de la nuit, et risquai un
« salut» à son attention, d'une voix bien plus grave qu'elle
n'aurait dû l'êtte. Empâtée. Fiévreuse. Il fit un petit signe de la
tête, m'invitant à m'approcher, mais je ne bougeai pas. Mon
regard rivé sur les yeux mi-clos de la bête, je conservai mes
deux mains bien serrées sur la ceinture de mon pyjama dont les
ourlets défaits balayaient la poussière du sol. Le vent pourtant
tiède du matin me fit frissonner puis je me relâchai, presque
convulsivement.
Mon père s'essuya le front du revers de la main et
rettoussa ses manches. Levant son visage vers le plafond, il tira
une longue bouffée sur sa cigarette. Le tabac incandescent se12 LES GRANDS ESPACES
consuma jusqu'à venir effleurer ses doigts. Il exhala un épais
nuage gris bleu qui vint danser en volutes nonchalantes autour
de sa frêle silhouette tandis qu'il écrasait le mégot sur un coin
de la table et l'expédiait d'une pichenette adroite dans le seau.
Un tintement léger résonna. Puis un son bref, étouffé. Celui de
la matière brûlante plongée dans un liquide.
Se saisissant du plus fm des instruments, il tira
sèchement sur une des pattes avant de l'animal et introduisit
délicatement la lame sous l'aisselle. D'un coup vif, il trancha la fme
épaisseur de peau. L'entaille d'une dizaine de centimètres de
long bâilla, dévoilant une chair un peu plus sombre et
légèrement sanguinolente. S'essuyant à nouveau le front du
revers du poignet, il plongea sa main dans la fente, sans plus
d'aversion que s'il avait enfùé un gant, et le contact des deux
chairs provoqua une sorte de gargouillement discret. Un rire
mutin de viande. Ciselant alors de la pointe du couteau la
mince pellicule blanchâtre, presque transparente, qui retenait la
peau aux muscles, il tira dessus d'un geste continu et gracieux,
un geste d'une étrange mais d'une élégante habileté.
Ses mouvements étaient d'une précision extrême,
enchaînés avec une étonnante maîtrise, sans à-coups, et presque
sans bruit, et seuls le frottement de la lame, comme un papier
qu'on déchire, et ce léger bruit de succion que produisait la
distension des matières perçaient le silence de la cuisine et
composaient une mélodie incongrue, feutrée, lancinante. Son
visage était grave, attentif, mais sans aucune tension apparente.
Les muscles de ses joues, de son menton, de son cou
semblaient figés dans le gris mat, uniforme et cireux, d'une sorte
d'extase sereine, comme le masque d'un défunt. Ses deux
mains tachées de sang parcouraient avec grâce les déclivités, lesLES GRANDS ESPACES 13
creux, les courbes, les crêtes, du corps de l'animal, et ses gestes
les plus violents, comme ces profonds coups de tranchant au
cœur de la chair, ou ces craquements aux jointures des
articulations, étaient exempts de toute brutalité. On eût dit qu'il
n'était pas en train de dépecer et de désosser la bête mais
seulement de l'effeuiller. Il la délestait de son enveloppe avec la
même attention, la même lenteur, la même précaution, la
même tendresse fmalement, qu'un homme aurait déshabillé
une femme tout en la caressant. Et alors qu'un sourire d'une
infmie légèreté se peignait peu à peu sur son visage pacifié,
devant moi semblait se dérouler, non la danse macabre d'une
victime et de son bourreau, mais le ballet sensuel de deux
amants. Je rivai mon regard sur les yeux mi-clos de la bête dont
le corps se désintégrait lentement à mesure que des pans
entiers de sa chair, extraits de la masse, s'entassaient dans
l'évier, et ces yeux me disaient simplement: «Tout va bien, je
n'ai pas mal. Ne t'en fais pas ».
Bientôt, le corps ne fut plus réduit qu'à une maigre
carcasse au bout de laquelle trônait encore la tête de l'animal.
Un jus épais, visqueux, presque noirâtre, goûtait sur le sol en
dégoulinant le long des bords de la table. Mon père empoigna
le cou de l'animal et le fit glisser vers l'arrière. La tête chuta du
tréteau, buta contre le rebord en émettant un son mat, et
s'inclina vers le bas. Il se saisit alors du hachoir, et à la manière
à la fois cruelle et comique d'une caricature d'assassin en noir et
blanc, brandit l'objet rectangulaire à quelques cinquante
centimètres au-dessus du cou de la bête.
Concentré sur ce spectacle étrange tout au long de
l'heure environ durant laquelle il s'était déroulé, je m'étais
délesté peu à peu de toute inquiétude, de toute angoisse. Mes14 LES GRANDS ESPACES
tempes ne battaient plus. La présence de cet animal
ensanglanté et décharné dans la cuisine de notte appartement, l'absence
de ma mère, le sommeil tardif de mon frère, les éclats de voix
et les ombres de la nuit, tout cela avait laissé place à une
contemplation morose, apathique, vide de sens. À cet ultime
instant, j'étais plus que jamais captivé par le visage de mon père
qu'il me semblait découvrir tout à fait. l'étais fasciné par son
expression, incroyablement plus proche de la quiétude et de la
félicité que je ne l'avais vu jusqu'alors. Une courbe timide vint
encore adoucir ses ttaits et je ne reconnus pas le sourire et le
visage qu'il tourna vers moi en m'adressant à nouveau un clin
d'œil maladroit. Ces ttaits étaient ceux d'un enfant espiègle, un
personnage que je ne connaissais pas, et que d'auttes pourtant
prétendaient connaîtte. Son regard était celui, bleu pâle et rieur,
d'un ange obscur que je captai au vol avant qu'il ne s'efface,
avant qu'une autte image, banale et familière, ne s'impose à
nouveau à moi, d'un conttaste saisissant; comme l'était le
conttaste entte l'atmosphère feuttée de cette boucherie
matinale et le chaos de la nuit précédente.
Il abattit d'un geste ample le hachoir sur le cou de la
bête mais je n'entendis ni le fracas du métal contte la table, ni le
craquement des os brisés. La tête ttanchée chutait au fond du
seau dans le magma d'une giclée de sang noirâtte et je restais
rivé à ce visage souriant, une unique question à l'esprit,
obsédante, tortueuse, d'une ef&oyable complexité.
Je me demandais qui était cet homme.L'AMPLEUR DU DÉSASTRE
Le pavillon repose dans la pénombre, tapi derrière une haie de
lauriers qui ondule dans le souffle tiède d'une légère brise
nocturne. À droite, une allée rectiligne de bitume bordée de
massifs fleuris mène au garage devant lequel stationne un break
Volvo, à deux pas des containers à ordures. Plus loin, une
pelouse grasse s'étend sur une centaine de mètres. Les
tourniquets d'arrosage sifflent dans le vent, puis caquettent,
crachotent des salves étouffées et sifflent à nouveau.
La bâtisse est ramassée, de forme strictement
rectangulaire, surmontée en son centre d'une sorte de court donjon, un
cube trapu qu'éclairent sur chaque face des fenestrons
circulaires de verre fumé. Le rez-de-chaussée est plongé dans une
obscurité quasi totale. Seules de courtes ondes bleutées
crépitent sur la grande baie vitrée orientée vers le sud, vers la rue en
contrebas. Dans la lueur orangée de l'étage qui se détache de la
somnolente masse grise apparaît une ombre qui va et vient,
disparaît, réapparaît, disparaît de nouveau, puis la maison
entière s'illumine.
Caroline Beille descend de sa chambre. Tout en
parcourant les marches étriquées de l'escalier de béton brut qui mène
au salon, elle réajuste à la hâte son chignon d'une main et
soulève un pan de sa robe de l'autre pour ne pas trébucher.
Élégante et brouillonne à la fois, drapée d'une dignité gauche-16 LES GRANDS ESPACES
ment cérémonieuse, elle parvient dans cet élan d'impérieuse
impatience à atteindre le bas des marches sans embûches. Elle
soupire. Une épingle à cheveux dans la bouche, elle joue
nerveusement avec, la tord et la détord d'un habile mouvement de
la langue. Elle jette un vif coup d'œil à gauche, à droite, puis
peste pour elle-même. Un bourdonnement confus entre ses
dents.
Sa robe est dégrafée dans son dos. Elle porte encore ses
mules. Quelques mèches folles tentent de s'extraire de sa
coiffure et pointent de-ci, de-là, ébouriffées, ou pendouillent
contre ses tempes. Elle parcourt la pièce à la recherche de ses
boucles d'oreille, fouille un petit coffre de bois. Rien. Elle
repart dans un sens, puis dans un autre, s'immobilise près de
l'entrée, interdite, puis revient sur ses pas pour tomber en arrêt
devant le grand miroir qui jouxte la cheminée. Une main
toujours enfouie dans ses cheveux, elle scrute son reflet dans la
glace. Elle ressemble de plus en plus à sa sœur, sa sœur aînée.
Un inconfortable frisson parcourt sa nuque à cette pensée,
entre malice et mol dépit. Elle se penche vers l'avant. Ce sont
les yeux qui font ça, se dit-elle. Il y a quelque chose de nouveau
dans son regard, quelque chose, un détail, une expression, un
je-ne-sais-quoi qu'elle n'avait encore jamais remarqué. Quelque
chose de nouveau et de profondément ancien, familier, un air
d'emprunt, usé, désabusé sans doute. Elle se penche un peu
plus. La couleur peut-être? Plus terne, vert jaune plutôt que
vert, passée, presque triste. « Ma sœur» fait-elle à haute voix en
imaginant Violaine, seule dans son atelier, les mains
barbouillées de gouache. Depuis qu'elle a quitté Antoine, elle ne
dépasse plus les quatre murs de ce capharnaüm. Elle passe ses
journées entières à griffer et peinturlurer d'immenses toiles

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