Les Homberg du Havre de Grâce

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De Saint-Pétesbourg au Havre de Grâce, du judaïsme au catholicisme, l'extraordinaire destinée d'une famille de négociants et armateurs ashkénazes au XVIIIe siècle...

Publié le : samedi 1 septembre 2007
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EAN13 : 9782336255293
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LES HOMBERG
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2005.Anne MézÏn
LES HOMBERG
DU HAVRE DE GRÂCE
L'Harmattan@
L'Harmattan, 2007
5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.1ibrairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan 1@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-04010-6
EAN : 9782296040106CHAPITRE I- 1 -
« Monseigneur,
Je serais déjà parti de Hambourg pour rejoindre
l'Angleterre sans l'heureuse rencontre d'un gentilhomme au
service du Czar qui me fournit matière de faire encore à
Votre Grandeur une très humble dépêche et même
d'attendre l'honneur de ses ordres à Bremen où je vais
)}passer quelques jours...
Henry Lavie releva sa plume, réfléchissant à la manière
de poursuivre la rédaction de sa lettre au secrétaire d'État de
la Marine, le comte de Pontchartrain, son protecteur. Le
crépuscule approchait mais la lumière du couchant qui
traversait le verre coloré des carreaux rendait presque
superflue la flamme de la chandelle et accentuait les traits
volontaires de l'homme. Son visage encore jeune n'était pas
sans agréments avec des yeux bleu clair, un nez aquilin, une
bouche généreuse et un menton rond, sous une abondance
de cheveux châtains et bouclés. La figure était mobile, le
regard fin et perçant, marquant de la méfiance. Grand, avec
une allure leste, il était vêtu d'un rhingrave et d'un
justaucorps de drap de laine brun, et d'une veste bleu de roi.Le rabat de fine percale blanche et les rubans formant
cravate attestaient un souci de netteté et d'élégance. Après
un moment, il continua:
« Le gentilhomme en question se nomme M. Lefort,
neveu d'une personne de ce nom qui a été général des
armées moscovites, et du premier régiment des gardes du
Czar, amiral de sa flotte (celle de mer), vice-roi de
Novgorod et qui a beaucoup contribué à la grande fortune
que le prince Menchicov a faite. Lequel prince, par cette
raison, honore mon dit Sieur Lefort d'une amitié très
)}particulière. . .
Les négociations en cours et la signature des premiers
traités de paix à Utrecht permettaient enfin en cette année
1713 d'envisager une reprise de la navigation dans les mers
du nord de l'Europe par des nations autres que les seules
Hollande, Angleterre ou villes hanséatiques. Le Czar Pierre
souhaitait notamment voir se développer un commerce
direct entre ses ports de la Baltique, dont sa ville naissante de
Saint-Pétersbourg, et ceux de la France. Il entretenait à
Hambourg un résident. C'était un Genevois, Aimé Lefort,
qui connaissait bien la France pour avoir autrefois servi en
qualité de capitaine dans les armées du Roi. Henry Lavie se
rappelait l'avoir croisé à plusieurs reprises lors de ses
pérégrinations à la suite du baron d'Urlich. Aimé Lefort était
le neveu de Franz Lefort, défunt favori du Czar.
Il était notoire que c'était Franz Lefort qui était à
1eret de celui quil'origine de la rencontre, en 1684, de Pierre
deviendrait le prince Menchicov. À cette époque Alexandre
Danilovitch Menchikov, fils d'un simple soldat, vendait des
petits pâtés dans les rues de Moscou et dans la cour du
château. Le jeune souverain russe en avait fait son page. On
disait que depuis le prince Menchicov avait su se soutenir
dans l'esprit de son maître par de basses flatteries. Son
influence restait tangible. Le Czar le consultait le plus
souvent car il avait grande confiance en son jugement. Si le
prince Menchicov ne savait ni lire, ni écrire, il compensait
10son manque total d'instruction par une intuition politique
innée. Il était aussi l'auteur du second mariage du Czar. Il lui
avait en effet cédé une Livonienne, Marthe Skavronska,
capturée lors de la prise de Marienburg, qui avait été sa
servante puis sa maîtresse. Rebaptisée Catherine, elle était
devenue en 1707 l'épouse et la mère des enfants du Czar.
Henry se remit à écrire:
«Aussi dois-je dire en sa faveur qu'il est homme
d'esprit et de mérite et capable d'exécuter ce qu'il promet,
plein de zèle pour pousser sa fortune au plus haut degré.
Nous nous sommes entretenus longtemps sur la cour
czarienne. J'ai tâché de pénétrer les sentiments des
ministres du Czar et leurs inclinations par rapport à la
France. Il m'a témoigné d'une manière qui m'a paru fort
sincère que son maître avait pour Sa Majesté le Roi une
considération très particulière et qu'il souhaitait d'établir
avec la France un commerce libre... »
La France n'avait à ce jour jamais eu de représentation
diplomatique permanente en Moscovie, songeait Henry.
Quelques missions temporaires avaient été organisées, le
plus souvent à partir de Varsovie. Les échanges
commerciaux entre les deux pays restaient accaparés par
d'autres nations qui ne manqueraient pas de susciter toutes
sortes d'obstacles et de difficultés face aux tentatives
d'implantation française. Aussi le soutien du prince de
Menchicov était-il indispensable à la France si elle voulait
parvenir à installer un agent permanent en Russie. Henry
Lavie envisageait d'être celui-ci, malgré un obstacle qui
pouvait se révéler dirimant s'il venait à être connu: il était
d'origine juive. La famille de Henry, installée à Homberg
dans la région de Mayence en Hesse depuis le début des
années 1600, y portait alors le nom de Lévi. Henry était
d'ailleurs né dans cette ville en 1678 mais n'y avait que peu
demeuré. En effet, en 1680, son père avait décidé de
s'associer au commerce de banque de sa belle-famille, les
Heilbut, à Hambourg. Henry fut, quant à lui, très tôt formé
11au négoce maritime. Dès l'âge de treize ans, il embarqua à
bord de navires de la branche anglaise de la famille qui faisait
le commerce des Indes orientales.
Henry avait le don des langues. Il n'avait donc eu
aucune difficulté à apprendre l'anglais pendant ses quatre
années de navigation. TI n'en eut pas davantage à se
familiariser avec le français quand il fut placé, en 1696, chez
ses cousins Lavie, négociants et armateurs à Bordeaux, pour
s'y former aux méandres de la pratique commerciale, de la
comptabilité, de la gestion des stocks, de
l'approvisionnement en marchandises coloniales et des subtilités
françaises en matière d'acquits à caution et autres formalités
fiscales des fermiers généraux.
Dès 1702, il avait participé à des armements de navires
utilisés pour le commerce de cabotage le long des côtes
espagnoles et portugaises. À vingt-cinq ans, il était déjà
associé à l'armateur portugais de la Nostra Signora de la
Conception, sur laquelle il embarquait trois ou quatre
cargaisons entre Bordeaux et Lisbonne, chaque année. La
guerre de Succession d'Espagne lui avait permis d'élargir son
entreprise. Il soumit alors ses services aux arsenaux du Roi,
se proposant d'importer du fer, du plomb et des goudrons
en se servant à nouveau des navires de sa famille à
Hambourg ou à Amsterdam. À la même époque, il assura
aussi quelques chargements de grains.
Un coup sec donné contre la porte interrompit ces
réminiscences.
- Entrez. Ah! Magnus, vous êtes de retour? On ne
vous espérait pas de sitôt!
- Je suis revenu d'Amsterdam, avec mon fils Philip. Je
craignais de vous manquer et que vous ne fussiez déjà reparti
pour Brême. Comment vont vos affaires? Avez-vous pu
rencontrer l'envoyé du Czar?
Magnus Hijman Gompertz était un homme âgé
d'environ quarante-cinq ans, de belle figure. Il avait une taille
au-dessus de la médiocre, un port noble et puissant, un teint
12frais, un nez droit, une bouche vermeille et décidée, un front
élevé et des cheveux blonds qui commençaient à blanchir et
à s'éclaircir. Issu d'une puissante lignée juive, armateur et
banquier, il était aussi l'un des plus riches habitants de
Hambourg. Henry Lavie et Magnus Hijman Gompertz
étaient cousins germains par leurs mères, nées Heilbut.
- J'ai pu rencontrer le sieur Lefort à trois reprises déjà,
répondit Henry. Je lui ai dit, pour faire avancer nos
entreprises, que j'avais l'honneur de correspondre avec le
comte de Pontchartrain. Je lui ai montré la copie de la
cessation d'armes entre la France et la Grande-Bretagne du
12 août dernier que Monseigneur m'avait envoyée. Le dit
Lefort a souligné l'inclination du Czar pour l'établissement
du commerce de ses sujets et qu'il écouterait avec plaisir des
propositions de la part du Roi. Lefort m'a aussi dit que, si la
cour de France voulait entrer en négociation, il se faisait fort
d'obtenir l'agrément du prince Menchicov pour aller en
France. Il prétend pouvoir beaucoup sur l'esprit de ce
pnnce.
- Il est certain qu'on ne peut traiter aucune affaire avec
la Russie sans le consentement du prince. Mais les intérêts
du Roi ne sont pas ceux du Czar. La France reste l'alliée de
la Suède.
- Certes, mais on a vu dans cette guerre la France avoir
commerce à droiture avec certains de ses ennemis. Or il n'y a
point de rupture ouverte entre le Roi et le Czar
Il est indispensable que vous arriviez à obtenir ce
brevet de consul que le comte de Pontchartrain vous avait
promis, sinon vous ne serez jamais agréé à la cour russienne,
reprit Magnus. Il vaudrait mieux pour vous que vous
puissiez vous installer à Pétersbourg. On dit que le Czar a le
dessein d'y faire sa résidence ordinaire. Mais je doute fort
que vous déterminiez la cour de France à former une
nouvelle compagnie pour le commerce du Nord et de la
Baltique... Évidemment, il nous serait très utile de vous avoir
sur place à Pétersbourg pour développer la fourniture aux
13arsenaux du Roi, par des bâtiments français. Vous savez
aussi que vous ne pouvez présentement passer en Angleterre
comme nous l'avions pensé. On m'a dit à Amsterdam que
vous n'échapperiez pas aux poursuites de gens aussi
puissants que les sieurs Shepheard et I<.eene. Ils sont
membres du Parlement, du parti régnant, et ils obtiennent
tout ce qu'ils veulent.
Pensif, Henry se leva et s'approcha de la fenêtre qu'il
ouvrit. Il faisait anormalement doux pour la saison. Les
odeurs marines et les bruits du port pénétrèrent dans la
chambre.
- Nos parents anglais m'ont en effet écrit que le
prestige de l'ambassadeur du Roi, Monseigneur le duc
d'Aumont, ne serait pas suffisant pour me protéger à
Londres de l'humeur turbulente des Anglais.
- Ils ne vous ont pas oublié, pas plus que le
chargement de plomb du Louis...
L'affaire du Louis avait constitué un sérieux
avertissement. Par une belle journée de septembre 1710, le
Louis, un navire marchand de cent quatre-vingts tonneaux,
était à l'ancre dans le port de Newcasde. Il devait rentrer au
Havre. L'arrivée des gardes de la douane et d'une escouade
de soldats avait interrompu les manœuvres du départ. Henry,
qui remplissait officiellement à son bord les fonctions de
subrécargue, avait pu s'esquiver du navire avant l'accostage
par la chaloupe de la douane: ses demandes répétées de
renseignements de tous ordres avaient fini par attirer sur lui
l'attention des agents débonnaires de la reine Anne. Les
Anglais avaient donc placé des sentinelles sur le pont puis la
visite du bâtiment avait suivi dans les moindres coins et
recoins pour se terminer dans les cales. Ils y trouvèrent du
plomb destiné aux arsenaux du Roi, dissimulé sous une
couche de charbon.
La barque de Henry s'était échouée quelque deux
miles en aval de Newcasde, dans une boucle du fleuve,
accrochée par des branches traînantes. Il avait dû regagner la
14rive à la nage, ses vêtements sur la tête. Les portes de la ville
étaient encore ouvertes et il avait rejoint la maison de Samuel
Levy, fripier dans une ruelle crasseuse des vieux quartiers de
la ville. Le lendemain dès l'aube, il l'avait accompagné dans
sa tournée; armé d'un crochet et d'un sac, ill' avait suivi dans
les ruelles étroites de Newcastle et aidé dans sa quête de
vêtements, chiffons et tissus, porcelaines ébréchées ou
fêlées, cuivres et autres métaux qui font la richesse de cette
profession. Ils avaient ensuite retrouvé à l'extérieur de la ville
Josuah, le flls du fripier, qui l'avait alors conduit à une
masure vers le nord. Un homme l'attendait pour le mener
jusqu'à la frontière de l'Écosse qu'il lui avait fait franchir
sans émotion aucune puis un berger avait pris le relais pour
rejoindre les abords d'Edimbourg. Trouver un passage sur
un bateau à destination de la Hollande ne fut pas le plus
difficile de l'affaire. Mais le Louis et sa cargaison avaient été
abandonnés à Newcastle sans espoir de les récupérer jamais.
Cette perte avait plongé Henry dans une situation
pécuniaire précaire, les armateurs entendant récupérer leur
mise. Il avait choisi de se faire oublier aussi bien en
Angleterre qu'en France et s'était rendu en Italie. À Venise, il
était passé au service du baron d'Urlich, ministre
plénipotentiaire du Czar, avec lequel il avait séjourné à
Ratisbonne et à Vienne, lui servant de secrétaire. Lors du
rappel en Russie, à la fin de 1712, du baron d'Urlich, Henry
avait rejoint son cousin Magnus Gompertz à Hambourg. Il
était entré au service de son fructueux négoce maritime. Ses
compétences en matière d'affaires de commerce étaient
indéniables, ses relations en France, à Rouen et à Bordeaux
surtout, étaient nombreuses. Enfin, Henry n'avait pas oublié
d'apprendre l'italien et le russe pendant les deux dernières
années.
- Pour servir le Roi, reprit Magnus Gompertz, il vous
faut devenir catholique pour être un agent de la Marine ou
un consul de Sa Majesté très chrétienne; soyez discret sur
votre origine. Vous risqueriez une dénonciation, surtout en
15Russie. Vous connaissez la haine des Juifs qui règne en
Russie tant parmi les marins, les soldats et le petit peuple,
qu'à la cour. N'oubliez pas vos déboires anglais... Vous
devez être très prudent!
- Je le serai en toutes circonstances. Je me méfierai de
tout et de tous et me conduirai avec beaucoup de
circonspection. Cependant, n'oubliez pas que l'un des
principaux ministres du Czar est l'un des nôtres. On l'appelle
même le Juif de Pierre. Vous en avez entendu parler, c'est le
baron Chafirov. Il est vice-chancelier. Il a aussi en charge les
Affaires étrangères. Il parle toutes les langues orientales en
plus du russe, du latin et de l'italien.
- Certes, mais je crois savoir qu'il s'est converti à
l'orthodoxie. Sinon, il n'occuperait pas de telles fonctions.
Mais il a quand même réussi à placer ses cousins, les
quatre frères Vesselovski, reprit Henry. Ils sont originaires
juifs, eux aussi. Et le Czar en a nommé deux pour ses
résidents, l'un à Vienne et un autre à Londres. Le troisième
est premier commis au collège des Affaires étrangères. Et le
quatrième est le secrétaire du prince de Menchicov. Mais
rassurez-vous, mon cousin. Il n'y a que moi qui puisse
remplir ces fonctions pour le roi de France dans les temps
présents. Je connais personnellement la principale noblesse
du Czar qui ne soupçonne pas mon origine. En France, je
suis bien introduit auprès de Monseigneur, il a déjà apprécié
mes mémoires sur le commerce à faire avec la Grande
Russie. J'ai déjà eu affaire au sieur Baudouin que je connais
depuis une dizaine d'années. Il s'est installé à Pétersbourg
l'année dernière. Je l'avais alors aidé dans ses démarches
auprès de la cour russienne. C'est le seul négociant français à
y avoir un comptoir. Il m'assure que des vaisseaux
pourraient être expédiés à Pétersbourg, un premier convoi
de quatre navires. Des négociants de Rouen seraient
maintenant intéressés à l'affaire.
- Lesquels?
16aurait Thomas et François Planterose. Ils sont- Il Y
très renommés à Rouen où ils sont négociants et armateurs.
Leur correspondant à Paris est M. Pajot. Et la veuve Morin
et ses fils Joseph et François, des Rouennais encore,
voudraient aussi prendre des parts à nos côtés. Aussi bien les
Planterose que les Morin font partie de ce groupe de
négociants rouennais qui ont racheté la Compagnie du
Sénégal en 1709 et qu'on appelle maintenant la
de Rouen. Les fonds de cette première entreprise pour
Pétersbourg ne sauraient être que de cinq à six cent mille
livres. On pourrait envoyer des vins, des eaux de vie, du
papier, des étoffes, des galanteries, des épices. C'est le
principal commerce que font les Anglais et les Hollandais à
la foire de la Saint-Michel, à Arkhangelsk. Au retour, on
aurait en charge des fournitures pour la marine, des blés et
des grains, des pelleteries aussi.
- Alors il ne vous reste plus qu'à aller en France. Vous
devez obtenir un entretien avec le comte de Pontchartrain
sans retard. Vous aurez toutes les recommandations
nécessaires... Mais il est tard. Nous en reparlerons demain.
Allons rejoindre ma famille. Je l'ai à peine vue depuis trois
semailles.
17- 2 -
La famille Gompertz était réunie dans une vaste salle
située au premier étage de la maison; ses trois grandes
fenêtres à meneaux donnaient sur un petit jardin intérieur
ceinturé de hauts murs. Des petits carreaux de verre teint,
sertis de plomb, composés d'ovales centrés dans un jeu de
rectangles et d'hexagones allongés se répétaient
géométriquement et entouraient un motif central de fleurs et
de fruits dans chaque vantail de fenêtre. Des bandes de
tapisserie entouraient les fenêtres. Deux grandes portes
peintes comme du marbre vert se faisaient face, surmontées
de corniches sculptées et colorées de la même façon.
À l'opposé des fenêtres, on voyait une grande cheminée
dont les deux colonnes rondes, surmontées chacune d'un
chapiteau décoré de volutes ciselées dans la pierre,
supportaient un vaste manteau décoré de rinceaux, fleurons
et listels croisés en bas-relief. Le sol était composé d'un
damier de dalles noires et blanches. Un salon de fauteuils,
chaises et canapé français, occupait le centre de la pièce. Une
table recouverte par un tapis aux motifs persiens et bordéd'une frange supportait une lampe de Hanouca, en argent
repoussé partiellement doré, décorée d'une gravure
représentant un chandelier à sept branches et les tables de la
Loi. Des porcelaines de Chine et des faïences de Delft
ornaient deux dressoirs marquetés, de facture hollandaise,
placés entre les fenêtres. Un perroquet était enfermé dans
une cage suspendue près de la cheminée. Une table à jeu,
une épinette au couvercle décoré sur sa face intérieure d'un
paysage champêtre, des violons et un violoncelle
complétaient ce mobilier qui, par ses ornements, son
abondance, son élégance et sa beauté, illustrait le goût et le
souci de qualité de ses auteurs et témoignait de leur fortune.
Madame Gompertz, un nourrisson dans les bras, était
assise sur le haut canapé à oreillettes, recouvert d'une
tapisserie au motif de grands bouquets de bleuets et de
marguerites sur un fond de verdure. Grande et corpulente,
elle donnait une impression de solidité et évoquait la
maternité épanouie. Ses cheveux étaient blond pâle, séparés
par une raie médiane et réunis en boucles de chaque côté de
son visage qu'elle avait rond et plat. Ses yeux clairs tiraient
sur le vert. Sa bouche était généreuse et son menton ferme.
Pour tout bijou, elle portait un collier de perles. Sa robe de
satin bleu nuit se relevait sur une jupe d'un bleu plus clair.
Ses manches bouffantes étaient bordées de dentelles de
Malines. Bien qu'elle fût nettement plus jeune que son
époux, elle paraissait lasse.
Seconde épouse de Magnus Gompertz, Madame
Gompertz était née Jacket Gompertz. Elle était une cousine
éloignée de son époux et issue d'une famille prestigieuse de
Juifs de cour: son bisaïeul du côté paternel, Salomon
Emmerich, était aussi son trisaïeul du côté maternel. Jacket
Gompertz était en effet la fille du banquier de Wesel
Lehmann Gompertz, qui avait été fournisseur des armées du
grand-duc de Brandebourg. Lehmann Gompertz avait
épousé sa propre nièce Sarah Hitzel Gompertz, fille de son
frère Élias Gompertz, encore appelé Élie de Clèves.
20Banquier à Emmerich, à Wesel et enfin à Clèves, Élie
de Clèves était devenu directeur des monnaies de l'Empire.
Il avait compté parmi les hommes les plus riches de son
temps. Sa banque d'Emmerich avait des ramifications dans
le monde entier, avec des succursales à Vienne, Rome et
Constantinople. Élie de Clèves était également le fournisseur
des armées du grand-duc. Son train de vie était princier et sa
maison ressemblait au palais d'un roi. Elle était aussi
admirablement meublée. Pour le mariage de l'un des ses fils,
Élie de Clèves avait reçu le prince Jean-Maurice de Nassau,
gouverneur de Hollande et le jeune prince Frédéric III de
Brandebourg à qui il regretta toute sa vie de n'avoir pas, sur
les conseils de son frère, offert la montre en or qu'il avait
pourtant eu l'intention de lui donner. La réception s'était
passée dans la grande salle d'apparat dont les murs étaient
recouverts de cuir doré. En raison de l'affluence et de la
personnalité des invités, les pères des jeunes époux n'eurent
même pas le temps de montrer et de compter les dots, ainsi
que le voulait l'usage. Chacun mit donc la sienne dans un
coffret scellé pour la compter après le mariage et le contrat
de mariage fut signé. La fête fut magnifique. Des danseurs
masqués entrèrent dans la salle et divertirent les invités de
mille manières; pour [mir, ils exécutèrent une danse
macabre, usage pourtant déjà tombé en désuétude. On disait
que depuis un siècle, aucun Juif n'avait reçu de tels
honneurs.
Le poupon souriait à sa mère qui caressait sa tête
couverte d'un bonnet. C'était une petite fille robuste, de
deux ou trois mois seulement, prénommée Suzanne. Elle
était le huitième enfant des Gompertz. L'aîné, Philip, âgé de
dix-sept ans, bavardait avec Moses son cadet de deux ans
plus jeune, pendant que leur sœur Miriam jouait de
l'épinette. Deux autres garçons d'une dizaine d'années,
Samuel et Chajim, disputaient une partie de dames. Il
manquait deux des filles qui étaient dans leur chambre avec
la servante.
21L'entrée des deux hommes anima ce tableau paisible
d'une fin de journée ordinaire. Le jeu de dames vola en l'air
pendant que les garçons se précipitaient dans les bras de leur
père.
- Avez-vous rapporté un bateau mis en bouteille,
papa? s'écrièrent-ils ensemble.
- Vous verrez tout à l'heure. Laissez-moi embrasser
votre mère pour l'instant.
Se penchant vers elle, il lui baisa le front.
- Montrez-moi notre petite Suzanne, ma bonne amie.
Mon absence ne semble pas lui avoir nui. Oh ! Elle fronce
les sourcils. Ne manifestez déjà pas tant de tempérament,
mademoiselle. Comment se sont passées ces trois semaines?
Nos fils ont-ils été studieux? Sont-ils pleins de
connaissances, comme des grenades qui s'ouvrent? Et je ne
vois pas toutes mes chéries, où se trouvent Glückel et
Ma~e ?
- Elles sont dans leur chambre. Vous allez voir au
souper. Avez-vous pu régler votre affaire avec nos cousins
d'Amsterdam?
- Pas exactement comme je l'aurais voulu. Vous savez
comment cela se passe chez nous: lorsqu'un Juif gagne cent
rixdales, les gens en font aussitôt mille... Ils sont persuadés
que je n'ai pas besoin de cet argent, que je peux attendre.
Mais, laissons cela pour l'instant et profitons de la présence
de notre cousin. Ce n'est pas si souvent que je le vois. Vous
savez qu'il doit bientôt nous quitter pour aller à Versailles et
ensuite, si tout va bien, à Saint-Pétersbourg, dans l'empire de
la Grande Russie.
- Oui, il m'en a parlé. Je ne sais pas si la nouvelle ville
du Czar est déjà plaisante, mais je vous souhaite, mon cher
cousin, toute la réussite possible, ajouta-t-elle en se tournant
vers Henry.
- D'après les nouvelles que j'ai reçues, la vie n'y est pas
facile et le climat insalubre. Saint-Pétersbourg n'était encore
il y a peu de temps qu'une citadelle entourée d'une ville
22construite en bois, comme le sont le plus souvent les villes
russiennes. Mais depuis leur défaite à Poltava et la prise de
Vyborg, la menace des Suédois est moins forte. Et c'est
pourquoi le Czar a décidé d'en faire sa capitale. Il veut
qu'elle devienne la plus belle ville d'Europe et il a ordonné à
sa cour et à ses seigneurs d'y établir leur résidence. Mais
surtout, Pétersbourg doit devenir le premier port du
commerce de la Russie, pour les marchandises russiennes,
pour celles de la Perse, de l'Inde ou de la Chine. Avec la
paix, les bâtiments français pourront passer le détroit du
Sund et aller jusqu'à la mer Baltique. La navigation y sera
plus facile que pour Arkhangelsk.
- Mais je croyais, reprit Jacket Gompertz, qu'il n'y avait
que des marécages et que le fleuve inondait souvent les
terres avoisinantes. Il paraît que la navigation n'est même pas
toujours possible, non seulement sur la mer, mais aussi sur la
Neva.
- Pour cela, ma chère amie, intervint, Magnus, les
Russiens y sont habitués. Voyez le commerce que nous
pratiquons à Arkhangelsk. Notre escadre quitte Amsterdam
à la fin juillet pour rejoindre Arkhangelsk en septembre. En
raison des glaces, elle doit être repartie au plus tard le
15 octobre. Comme tout est bâti en bois, il y a beaucoup
d'incendies. C'est pourquoi, il nous faut enterrer tout ce qui
n'a pas été vendu à la foire de la Saint-Michel et la petite
escadre du printemps va y terminer les ventes dès l'ouverture
de la navigation. Il faut souhaiter bonne chance à ce port de
Pétersbourg afin que le commerce puisse s'y développer.
Nous y trouverons aussi notre intérêt.
- D'ailleurs, le nouveau port est revêtu de divers
privilèges et de franchises, ajouta Henry. On dit que le Czar
a même accordé des exemptions de droits d'entrée et de
sortie afin d'y attirer un commerce universel. Il voudrait en
faire une ville aussi florissante qu'Amsterdam. Et puis, vous
vous souvenez de sa passion pour les choses de la marine.
23Pétersbourg doit devenir le port de sa marine de guerre, en
plus de celle de son commerce du dehors.
- Il est vrai qu'on y a élevé une bourse de commerce
en même temps que la forteresse, reprit Magnus, avant
même l'édification de l'Arsenal et l'Amirauté. Il se construit
maintenant des maisons particulières qu'il est obligatoire de
bâtir en pisé ou en pierre, comme les édifices de la couronne.
On craint tellement les incendies!
- Je suis persuadé que ma tâche sera pénible. Si je suis
nommé consul de la nation française comme je le désire
vivement, je ne pourrai même pas emmener ma famille, au
moins au début. Mais l'entreprise vaut ce sacrifice et il y a
tout à gagner. Si j'arrivais à mes fins, si je parvenais à établir
un comptoir solide à Pétersbourg, je pourrais, dans quelques
années, revenir en France. Je pourrais peut-être m'installer
au Havre de Grâce, c'est d'accès plus facile que Rouen, et y
développer une liaison solide avec la Russie. Mais je ne veux
pas rêver. Vous le savez bien, aucun homme n'arrive à la fm
de ses jours en ayant satisfait même la moitié de ses désirs!
Deux petites filles suivies d'une servante entrèrent à ce
moment-là dans la pièce. Elles se jetèrent au cou de leur père
qui les serra dans ses bras. Vêtues de robes en lainage rouge
recouvertes d'un tablier et chaussées de souliers en toile
rouge, Glückel et Ma~e présentaient le même visage rond et
rose surmonté de boucles rousses serrées dans un bonnet
blanc. N'eût été la différence de taille, elles auraient pu
passer pour des jumelles tant elles se ressemblaient.
Henry contemplait pensivement les petites filles. La
sienne était un peu plus âgée, dix ans déjà, songeait-il. Il
l'avait à peine vue depuis son départ de Bordeaux en 1708,
au cours de ses brefs séjours à Bordeaux. Son épouse y était
restée chez son père, avec ses deux enfants, Rose et Henri
Michel. Si jamais il arrivait à obtenir le poste de
SaintPétersbourg, il y avait en vérité peu de chances pour qu'il pût
un jour y faire venir sa famille. Car les nouvelles qu'il
24recevait de son épouse n'étaient pas bonnes. Sa santé était
altérée depuis la naissance de Henri Michel.
Sarah Lavie avait beaucoup changé depuis qu'il l'avait
rencontrée chez son père, qui était aussi l'associé de ses
cousins. Abraham Moranche était l'un de ces marchands
juifs portugais appelés nouveaux chrétiens qui étaient dits
catholiques. Ils avaient obtenu à Bordeaux des lettres de
bourgeoisie qui leur permettaient de vaquer paisiblement à
leurs affaires. Petite et brune, Sarah Moranche était à l'âge de
dix-huit ans la vivacité incarnée et son visage, aux traits fins
et mobiles, reflétait toutes ses émotions et ses sentiments.
Elle tenait le ménage de son père, veuf depuis plusieurs
années, et ce dernier pensait à la marier. Mais avant de
recourir à un marieur, Abraham Moranche avait voulu
connaître l'opinion de sa fille. Il n'était pas sans avoir
remarqué les visites fréquentes du jeune Henry, dès qu'une
occasion se présentait à vrai dire. À l'intérêt manifesté par sa
fille, il avait vite compris que s'il lui proposait Henry comme
époux, il obtiendrait certainement son approbation entière.
Lui pourtant n'était pas sans émettre quelques réserves.
Certes le jeune homme était juif. Il semblait aussi présenter
toutes les garanties morales qu'un père pouvait souhaiter
pour le futur époux de sa fille. Il paraissait également vif,
intelligent, astucieux et travailleur. Mais Henry Lavie n'était
pas originaire de la communauté portugaise qui, disait-on,
remontait à la tribu de Juda déportée par Nabuchodonosor à
Babylone, puis par le roi Hespian en Espagne. Henry n'avait
même aucune attache avec les Juifs portugais d'Amsterdam.
Il était un Juif allemand, un tudesque... Mais il venait de
Hambourg, fort heureusement, il ne pouvait être assimilé
aux pauvres colporteurs juifs lorrains qui arrivaient parfois
jusqu'à Bordeaux: par fidélité envers leurs origines, ceux-ci
s'habillaient et vivaient ostensiblement selon la tradition
juive; ils représentaient de ce fait presque une menace pour
les avantages et les privilèges financiers que les Portugais de
Bordeaux avaient acquis...
25Par ailleurs, Henry était encore un peu jeune pour se
marier. Il devait embarquer sur un navire à destination de
l'Angole puis de Port-au-Prince pour achever l'apprentissage
de son métier de négociant. Un tel voyage durait une bonne
année quand ce n'était pas deux.
Mais Henry avait eu le bonheur de plaire non
seulement à la fille, mais aussi au père. La parenté avec les
Gompertz de Hambourg et de Clèves n'y était pas
totalement étrangère... Abraham Moranche avait donc
consenti au mariage. Les jeunes gens avaient été flancés, les
dots arrêtées et le mariage décidé pour le retour de Henry
qui eut lieu en 1701. La petite Rose était née l'année suivante
et Sarah l'avait nourrie une année entière. Un deuxième
enfant, un garçon, naquit deux ans après. Mais en arrivant au
monde, il ne cessa de gémir pendant vingt-quatre heures, de
sorte que l'accoucheuse et toutes les femmes présentes
pensaient qu'il ne vivrait pas. Il mourut le troisième jour,
avant même sa circoncision. Un troisième enfant, Joseph, ne
vécut que deux mois. Sarah, éplorée, ne pouvait que méditer
les conseils de sagesse de son père. Ce dernier lui disait en
effet de ne pas se désoler alors qu'elle venait de perdre ses
deux enfants, car ce n'était pas elle qui les avait créés, mais le
Dieu tout-puissant qui les rappelait à Lui lorsqu'il le désirait.
Aussi la naissance de Henri Michel et sa croissance sereine
avaient-elles été des bénédictions. Cependant, un mois après
l'accouchement, Sarah avait été prise de malaises qui lui
tétanisaient les muscles et la laissaient ensuite dans un état de
grande faiblesse. Avec les années, son état ne s'était pas
amélioré. Son père s'inquiétait pour elle. Il écrivait à Henry
qu'elle avait beaucoup maigri et qu'elle se fatiguait désormais
pour la moindre chose. Elle était aussi la proie d'une
langueur persistante, incapable de former le moindre projet.
Le dernier passage de Henry l'avait à peine sortie de son état
léthargique.
Un grand voyage n'était donc pas envisageable pour
l'instant. Henry ne savait comment il vivrait à
Saint26Pétersbourg. Tout indiquait que les conditions matérielles y
seraient difficiles. Peut-être pourrait-il au mieux faire venir
son fils, dès qu'il serait en âge de voyager et d'être formé, à
son tour, au négoce. Mais il faudrait attendre encore quatre
ou cmq ans...
Sur un signe de Madame Gompertz, la servante
emporta alors la petite Suzanne assoupie et un valet annonça
que le souper était servi. Le repas achevé, Henry remonta
dans sa chambre pour y terminer sa missive au comte de
Pontchartrain et le récit de ses entrevues avec Lefort :
«À la troisième conversation, méditant de quitter
Hambourg, je lui dit que naturellement j'avais l'honneur de
correspondre avec Votre Grandeur. Il m'a dit d'informer
Votre Grandeur de ce que je viens de lui observer sur
l'inclination du Czar pour l'établissement du commerce de
ses sujets, que ce prince écouterait avec plaisir des
propositions de la part du Roi. Je lui ai répondu que je
croyais que, si le Czar faisait la première démarche,
j'estimais que ses propositions seraient favorablement
écoutées de Sa Majesté. Il m'a dit que si la Cour veut entrer
en négociation, il aura l'agrément de Monsieur le prince
Menchicov pour aller en France.
Henry se rappelait les propos de Lefort. Si le roi faisait
la grâce de lui accorder le brevet promis par le comte de
Pontchartrain, Lefort s'engageait à le faire nommer à
SaintPétersbourg plutôt qu'à Arkhangelsk. J'y serais plus utile et
serais mieux à même d'y glaner toutes sortes d'informations
puisque la cour y sera établie.
Aussi puisque Votre Grandeur m'a destiné pour la
Moscovie, si elle me fait la grâce de me faire expédier un
brevet, je pourrai peut-être obtenir de mes parents anglais
un secours de quelque argent. Lorsqu'ils verront cet
établissement fiXe et solide, cela les encouragera à me
rendre ce service. Au lieu d'aller en France, j'entreprendrai
ce voyage de Pétersbourg et abandonnerai encore pour
quelques années le dessein que j'avais de retourner en
France, pour rendre Votre Grandeur d'autant plus sensible
27que je préfère l'honneur de servir Sa Majesté et Votre
Grandeur à mes propres intérêts.
J'ai l'honneur d'être avec votre profond respect,
Monseigneur, de Votre Grandeur, le très humble, très
obéissant et très soumis serviteur,
H. Lavie,
à Hambourg, le 3 septembre 1713. »
Henry posa sa plume, jeta un peu de sable sur la lettre,
la plia et la cacheta. Il faudrait maintenant attendre la
convocation du ministre à Versailles pour arrêter les grandes
lignes de sa mission. Si tout allait bien, il serait bientôt
installé à Saint-Pétersbourg.
28- 3 -
Enfermé depuis plusieurs heures dans sa voiture en
compagnie de son secrétaire, enveloppé d'une pelisse en
fourrure de peau d'ours et portant sur la tête un bonnet de
martre, Henry Lavie supportait sans trop de désagrément un
froid qui s'élevait à vingt degrés. Passée la dernière poste
avant Riga, le cocher l'assura qu'ils atteindraient les portes de
la ville avant la nuit en ce mois de décembre 1714, époque
de l'année où le soleil ne se montrait guère que six ou sept
heures par jour.
Son séjour en France avait finalement duré une année
pleine. Arrivé à Paris fin octobre 1713, il avait trouvé un
premier gîte chez M. Brunet, rue des Boucheries dans le
quartier Saint-Honoré, puis après un court séjour à Rouen, il
avait pris une chambre à l'hôtel du Dauphin, rue Page Vin
près la place des Victoires. Henry Lavie voulait y finir
quelques affaires avant d'entreprendre le voyage vers
SaintPétersbourg. En premier lieu, il eut à résoudre le problème
de sa conversion au catholicisme, ce qui fut fait en décembre
au couvent des Petits-Pères, les prêtres augustins déchaussés,

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