Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus
ou
Achetez pour : 13,99 €

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Les hommes de la nuit

De
187 pages
Ce roman met en scène le monde étrange et mystique des "hommes de la nuit". Le lecteur rencontrera d'abord Messama, membre d'une société secrète, qui va se faire foudroyer par ses pairs parce qu'il refuse d'offrir son fils unique en repas nocturne. Ensuite, ce sera Akoung, enfant sorcier, qui va livrer un combat épique avec les forces du bien qu'incarne Nvendé Nfiè...
Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

Antoine-Beauvard ZANGA
Les hommes de la nuit
Ce roman met en scène le monde étrange et mystique des
«hommes de la nuit ». Le lecteur rencontrera d’abord Messama,
membre d’une société secrète, qui va se faire foudroyer par
ses pairs parce qu’il refuse d’o rir son ls unique en repas Les hommesnocturne. Ensuite, ce sera Akoung, qui va livrer un combat
épique avec les forces du bien qu’incarne Nvendé N è.
En e et, Akoung est un enfant sorcier introduit dans le de la nuit
ventre d’une fervente croyante sous forme de fœtus. Il est la
réincarnation de son grand-père, mort il y a vingt-cinq ans
des suites d’un crash d’avion de nuit. L’enfant est investi des
pouvoirs démoniaques qui font de lui le chef de la communauté
Bississima et le roi des hommes de la nuit de Nnam-évu, un
village dont la renommée funeste n’émeut plus personne. Le
petit garçon de cinq ans se nourrit depuis sa naissance du sang
et de la chair des humains.
En n, le roman décrira la n tragique de trois autres
hommes de la nuit : Nga-Ngang, Bikoula et Ekomba qui,
après être condamnés à vie par les instances juridiques d’Oyo
Momo, vont tenter des stratagèmes nocturnes pour s’évader de
la prison centrale.
Antoine-Beauvard ZANGA est né le 9 janvier 1982 à
NguenMinta, au Cameroun. Il est professeur des lycées et doctorant
en lettres modernes françaises à l’université de Yaoundé-1.
C’est un écrivain ému par les pratiques désenchantées de
certaines sociétés secrètes africaines. Son rêve serait de les voir
se muer à la recherche d’un bien-être collectif, pour la paix et
Préface de François Bingono Bingonole développement total de l’Afrique.
Photographie de couverture de stux, Pixabay (CC).
ISBN : 978-2-343-12111-6 Lettres camerounaises
19
Antoine-Beauvard ZANGA
Les hommes de la nuit


















Les hommes de la nuit





















Lettres camerounaises
Collection dirigée par Gérard-Marie Messina


La collection « Lettres camerounaises » présente l’avantage du
positionnement international d’une parole autochtone
camerounaise miraculeusement entendue de tous, par le moyen
d’un dialogue dynamique entre la culture regardante – celle du
Nord – et la culture regardée – celle du Sud, qui devient de plus en
plus regardante.
Pour une meilleure perception et une gestion plus efficace des
richesses culturelles du terroir véhiculées dans un rendu littéraire
propre, cette collection s’intéresse particulièrement à tout ce qui
relève des œuvres de l’esprit en matière de littérature. Il s’agit de la
fiction littéraire dans ses multiples formes : poésie, roman, théâtre,
nouvelles, etc. Parce que la littérature se veut le reflet de l’identité
des peuples, elle alimente la conception de la vision stratégique.


Déjà parus

Nonyu MOUTASSIE ERARD, La Cité des Ombres, 2017.
Jean-Claude MBARGA, Lumières. Une vie pleine d’embûches,
2017.
Georges Wilfried OSSA, L’ombre d’une passion ou Un cœur entre
deux feux, 2016.
Nonyu MOUTASSIE ERARD, Les trophées perdus de l’histoire
du Cameroun, 2017.
Egbokanlé Roméo SALAMI, L’aventure d’Iwé sur les chemins du
savoir, 2016.
Chantale Chekam KEMADJOU, Matcha’a ou l’attrait de
l’illusion, 2016.
Marc KÉOU, Le crépuscule des mœurs, 2016.
Maboa BEBE, Salmat la musulmane et Alan le chrétien, 2016. Dangereuses fréquentations. Une arnaque
financière, 2016.
OPIC Saint Camille, Les chansons du cœur, 2016.
Patricia NOUMI, Une aube nouvelle, 2016.
Antoine-Beauvard ZANGA











Les hommes de la nuit






Préface de François Bingono Bingono




















































© L’Harmattan, 2017
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.editions-harmattan.fr
ISBN : 978-2-343-12111-6
EAN : 9782343121116









À celle qui ne savait ni lire ni écrire,
à celle qui m’a tout appris,
à ma tante,
Brigitte MGBA





Préface
La nuit : ce temps de l’obscure-clarté
Eyo, Dieu, l’Innommé chez les Ekang, les
Béti-Bulu-FangNtumu, peuple bantu, a discipliné l’univers selon le principe de
la bipolarité : tout évolue deux par deux, en harmonie ou en
dualité. Le roman d’Antoine-Beauvard ZANGA s’aligne sur
cette logique où il dévoile un pan du clair-obscur de la nuit. Elle
n’est pas de tout repos chez tous. En effet, il est explicitement
des hommes de la nuit. Chez eux, l’énergie psychique de l’évu a été
réveillée afin qu’ils puissent évoluer dans le bas astral quand
tombe la nuit. C’est quoi l’évu ? Si la langue française comporte
dans son lexique le vocable sorcellerie, elle reste lacunaire sur le
mot désignant le principe de la sorcellerie, et que l’Ekang
appelle évu ; le Basaa huu ; le Duala éwusu ; sya dans certaines
langues bamiléké, virim en lamso ; dua en Gbaya; liemba en
bakéri, rim en bamun…, et on peut continuer ainsi
l’énumération dans les sociocultures africaines au sud du
Sahara. L’évu fait partie des constituants immatériels de l’être
humain. Celui chez qui on l’a réveillé suite à une initiation,
mène une existence double. Le jour, et même en tout temps, il
déploie son corps physique, matériel : il va, il vient, il respire,
boit, mange et dort. Mais, à des occasions spécifiques, et tout
particulièrement la nuit, alors que le corps physique dort, il sort,
dans l’astral, et mène d’intenses activités dans les mondes
invisibles. Dans le cas d’espèce, celui de l’œuvre de notre
auteur, l’évu est déployé dans son côté négatif : cannibalisme
mystique, sexualité mystique, assassinat mystique, jet de sort,
destruction… Les membres des confréries mystiques de l’évu
sont une société secrète où les règles, strictes, sont tenues à un
respect martial : qui en enfreint, mérite la mort. Et c’est ce dont
s’est rendu coupable Akoung, qu’un haut dignitaire du clergé
chrétien a délivré, selon une formule à la mode. L’ouvrage,

insidieusement, pose le problème de l’imbroglio de deux
mondes parallèles qui, bien qu’évoluant avec les mêmes
hommes, sont loin de s’entendre, car le code des hommes de la nuit
est insu de ceux du jour. Ces derniers subissent parfois les
assauts et méfaits des premiers. Mais faute de preuves, et
surtout face à l’absurdité des cas dont les explications
échappent au commun des mortels, le magistrat vogue dans un
océan dont il n’a pas de boussole du tout, et où il se perd, en
croyant pourtant lire le droit. Le romancier ZANGA livre au
lectorat, une alléchante fiction sur les mondes parallèles. Il part
de réalités relatives à des récits de vie et à des anecdotes. Autant
en tant qu’auteur il peut fantasmer, autant il convient à la
société scientifique des sciences humaines de mieux étudier ce
qu’est le phénomène de la sorcellerie, afin d’éclairer le
législateur, et toute la communauté des incrédules qui ne
comprend pas assez que, selon la science ethnolinguistique, et
même linguistique à la fin, les mots ne désignent que des réalités
culturelles connues des locuteurs. Si on se plaint de l’évu, de la
sorcellerie, c’est qu’on sait bien de quoi on parle. Il est illusoire
de croire combattre ce phénomène sans en avoir de réels
fondements explicatifs. La crypto-communication dont le
champ d’investigation est le monde invisible, a établi dès lors
une épistémologie du monde astral et du commerce qu’avec lui,
entretiennent certains habitants du monde physique. Les
voyages astraux ne sont pas que négatifs : loin de là. Mais le mal
qui y trouve son origine ne bénéficie pas encore d’une bonne
prise en charge. Des tentatives comme celles
d’AntoineBeauvard ZANGA sont à encourager. Mais, les quêteurs de
vérités sur la question de la sorcellerie, et les multiples activités
des hommes de la nuit doivent permettre qu’on aille plus loin que
les supputations artistiques. Les magistrats et hommes de loi
alors bénéficieraient d’assises plus confortables face à une
nébuleuse dont les ravages sont quotidiens. Et la grande masse
populaire, victimes désespérées, trouverait plus d’armes.
Dr François BINGONO BINGONO
10


1
Le soleil accablant illuminait tout le paysage lugubre de
Nnam-évu. Seuls les enfants naïfs couraient innocemment dans
tous les sens du village. Ils avaient couvert leurs têtes de
sousvêtements sales et troués qu’ils arboraient fièrement sous forme
de chapeaux. Les petites créatures candides allaient et
revenaient pieds nus, abdomens pleins de couscous aux feuilles
de manioc non vénéneux, errant partout sans grand choix, et ne
sachant véritablement quoi faire ni où aller : le village avait l’air
d’un labyrinthe.
Les femmes, bébés assis à califourchon sur leurs dos,
immenses fagots de bois posés sur leurs têtes, traînaient
inlassablement sous cette canicule, leurs éternelles grossesses,
preuves palpables de leurs fécondités. Les pauvres ingénues
rentraient douloureusement des champs, après une pénible et
dure journée de labeur, esseulées.
Les hommes, restés littéralement couchés sur de longues
chaises artisanales faites de lianes et de peaux de panthère
tannées, avaient une étoffe de tissu-pagne amarrée autour de
leurs tailles, laissaient entrevoir leurs bustes d’acier faits de
pectoraux, en mâchant délicatement des noix de kola, et en
sirotant paisiblement du vin de palme de raphia. Ils attendaient
que leurs épouses, de retour des champs, s’occupent d’eux avec
diligence, avant l’échéance fatidique de la nuit.
L’astre des luminaires était au zénith. Il sabrait l’ennemi
invisible, brûlait les peaux noires de malheur, jaunissait les
jeunes feuilles d’arbres frêles, asséchait les cours d’eau sans
affluent. Les éperviers voraces planaient au-dessus des têtes,
non loin du grand baobab mythique qui supplantait la contrée.
Comme souvent, ils étaient à la recherche farouche de leurs

proies. Les jeunes mères poules veillaient au grain, sous le
regard médusé des vieux coqs qui, parfois, jouaient les
sentinelles et réussissaient à chasser les redoutables ennemis de
leurs descendances.
Les chiens, assis désespérément sur leurs pattes arrière,
laissaient pendre leurs longues langues. Ils salivaient à grosses
gouttes de lacets : tout était sec. Le meilleur compagnon de
l’homme ne pouvait alors s’acharner que sur des incrédules
mouches posées sur la chair ouverte de ses oreilles. Son dernier
repas, fait d’os et d’arêtes de poisson fidèlement dépourvus et
nettoyés de chair par des acolytes hypocrites et avares,
remontait à un vieux souvenir. C’était son sort habituel, malgré
les prouesses qu’on lui reconnaissait lors d’une chasse à courre.
Le légendaire Messama traversait pesamment le village. Il
avait le dos courbé, fatigué de supporter la lourdeur de son
corps. Une vieille canne en bois bien lisse à la main gauche, une
pipe ancestrale dans la bouche, le vieillard ratissait le sol,
rattrapé par le poids avancé de son âge. Sa tête était couverte
depuis cinquante ans d’un chapeau blanc de nature qui ne le
quittait plus. La couleur de ses sourcils mariait inéluctablement
avec les cellules mortes qui enveloppaient le reste de son corps
ridé, tel un vieux margouillat. C’était la somme de ses multiples
saisons de vie sur terre, le résultat de ses intrépides victoires
dans la consommation mystique des humains. Ce corps, aux
apparences meurtries le jour, rajeunissait de plus belle la nuit.
Ce n’était qu’une carapace diurne, la partie visible de l’iceberg.
Le géronte savourait dans le souvenir, le goût alléchant de sa
dernière victime. Il pouvait se lécher spirituellement les doigts,
ne se doutant de rien quand soudain, un étrange bruit
assourdissant tonna du ciel. Les oiseaux gendarmes, effrayés,
déménagèrent de leurs nids fortement accrochés aux
branchettes de manguiers et de rameaux de palme. Les chiens
répandirent leurs aboiements lugubres, comme pour prédire un
autre événement malheureux. Un vieux chat noir sans tache
sortit de la case d’Ekomba. Il miaulait en direction de
12
l’infortuné. Poules et coqs caquetèrent à la fois, traversant à
grandes enjambées la grande cour, sous le regard abasourdi des
canards, réputés de volaille lourde et paresseuse.
Un ancêtre de hibou, hululant d’une voix grave et
chevrotante, entonna le chant de ralliement en plein jour. Le
cannibale se réveilla enfin de son sommeil :
- J’ose croire que ceci n’est pas un signe précurseur de ce que
je sais ? Les hommes de la nuit sont-ils déterminés à me faire la
peau en plein jour ? Si tel est le cas, ils vont devoir m’affronter.
Jamais je ne donnerai la chair de ma chair, la chair de mon
unique fils à ces fripons. C’est mon seul héritier. Je vais devoir
compter sur mes esprits maléfiques comme d’habitude pour
venir à bout de ces sorciers. Je sais mes esprits capables de
contrecarrer une fois de plus ce genre d’attaque. Je n’en doute
point. Cette rixe, nous la ferons à ciel ouvert, cette fois-ci au vu
et au su de tout le monde, ronronna-t-il.
Les caprices de la nature ne laissaient pas indifférent le vieil
homme. Il connaissait très bien la ritournelle. Ce n’était guère la
première fois qu’il se faisait attaquer par ses compagnons de
nuit. Cette fois, la scène semblait différente. Elle se déroulait au
cœur du village, en plein jour.
Autour du soleil, comme dans un cirque olympique, un halo
se forma. Les corbeaux à cols blancs firent le tour du cercle
après les tourterelles, chassées par des vautours acharnés. Le
ciel s’obscurcit tous azimuts on aurait dit une éclipse solaire.
Les pins se mirent à l’épreuve de l’autan. Ondoya, un autre
patriarche, sortit de sa cabane, l’air ahuri :
- Une tornade ! Ça n’est pas possible ! Une tornade en pleine
saison sèche ! Hum ! C’est hilarant. Jamais un pareil événement
ne s’est produit dans ce village. Le plus souvent, quand il pleut
en pleine saison sèche, c’est qu’un éléphant met bas. Qu’est-ce
que je dis ? Il ne pleut pas ! La nature serait-elle en colère ? Mais
contre qui donc ?
13
Il n’eut pas fini de parler qu’un grand vent fort souffla,
causant de graves dégâts.
- Miracle ! Miracle ! Miracle ! La toiture de la case de
Messama vole, cria au scandale le voisin du sorcier.
Comme un vulgaire papier, le toit de sa chaumière fut
saccagé par les forces des ténèbres. Ce fut le combat funeste qui
commença. Seuls les initiés pouvaient voir et comprendre ce qui
se passait. Messama n’était pas loin de chez lui, juste à quelque
cent mètres. Il fut lui-même le témoin vivant de la destruction
de son unique domicile.
Enfants, femmes, hommes et vieillards observaient
impuissamment le grand tourbillon emporter les entrailles du
logis du noctambule. Chaises, lits, matelas, poste radio,
calendrier, vêtements, ustensiles de cuisine, tout fut jeté et
émietté à tour de rôle dans la grande cour. Le tourbillon fit
encore un quart de tour, sélectionnant dans la foultitude, le
bétail et la volaille de Nnam-évu. Tout constat fait, les animaux
domestiques tués ne furent que ceux du vieux Messama.
Ondoya, les mains posées sur sa vieille et lisse calvitie qui
cachait encore quelques cheveux indiscrets au niveau de ses
oreilles, s’indigna :
- Que vois-je ? C’est la sorcellerie en plein jour ! Seuls les
biens de Messama sont détruits ! Il a certainement fait une
gaffe. Sinon, qui pourrait bien justifier cet acharnement des
esprits ?
Nonobstant cette scène mystérieuse, Messama n’affichait
aucune attitude d’un bonhomme étrillé. Aussi dit-il :
- Vous aurez de mes nouvelles. Que croyez-vous que je sois :
un vulgaire homme, un quelconque sorcier, un parvenu ? Je ne
suis pas un fils de Nnam-évu né de la dernière pluie. Je suis le
légendaire Messama, chef adjoint de la communauté Bississima,
notable invétéré de la grande cour.
14
Alors qu’il déclinait son identité, son corps se redressa. Le
vieillard laissa tomber sa canne. Ses cheveux jadis blancs de
vieillesse noircirent à l’instant de jeunesse. Son buste d’antan
faible se bonifia ; ses muscles naguère mous se fortifièrent : il
rajeunissait.
- Hum ! s’exclama Makrita, l’épouse d’Ondoya qui perdit
tout de suite connaissance et s’effondra sur le sol rocailleux, ne
pouvant supporter le choc de ce qu’elle vit. L’ancien corps
vieilli de Messama ne fut plus le même : il s’était
métamorphosé.
Le désormais jeune Messama, dans une ambiance infernale,
tête haute, poitrine bombée, fit de grands signes de la main en
direction du ciel. Il sembla dominer les forces de la nature. À
chacun de ses gestes, des éclairs fendillaient le ciel au même
rythme que le tonnerre qui grondait. Le ciel se couvrait de
grands nuages.
Des sifflotements assourdissants se firent entendre du côté
du grand baobab. Ce furent de nouveaux esprits venus en
renfort qui se mirent en branle contre lui. Ces esprits maléfiques
prirent progressivement de l’ascendant sur le combattant
solitaire et le paralysèrent.
Anéanti, Messama fléchit un genou en signe de faiblesse. Il
fut comme hypnotisé, pantois sur la route centrale qui séparait
les cases du village. Son malheur se préparait à l’orée. Comme
dans un film d’horreur, la foudre, transformée en une boule
rouge et chauffante, sortit de nulle part pour se diriger vers le
pauvre homme. Le légendaire comprit que sa fin avait sonné, lui
qui jadis avait déclaré ne jamais succomber à la moindre
épreuve des hommes de la nuit. Messama fut sommé de payer,
au prix du sacrifice extrême, sa dette envers la société secrète.
Trois mois auparavant, le vieillard avait reçu des visites
nocturnes en signe de représailles. Visites qu’il avait balayées du
revers de la main parce qu’il comptait sur les pouvoirs occultes
qui ne l’avaient jusqu’ici jamais abandonné.
15
Un jour, à son réveil, aux premières heures de la matinée, sa
première épouse avait trouvé, jeté devant le seuil de la porte de
sa cuisine, le corps d’un chat noir. Cela n’émut pas Messama.
Bien au contraire, l’homme avait ordonné à sa femme de le lui
préparer aux feuilles de tabac et aux morceaux de papaye non
mûre. Trois semaines après, sa deuxième fille lui raconta avec
effroi, le cauchemar qu’elle fit. Dans ce mauvais rêve, elle
déclara voir brûler son père dans les flammes de l’enfer, devant
une foule immense. Celui-ci criait, cuisait, fondait sans qu’aucun
fétiche ne lui vienne en aide. Messama lui répondit, avec aisance
et assurance, sourire aux lèvres, qu’il n’en était rien du tout. Ce
n’était qu’un cauchemar comme tout le monde pouvait en faire.
Trois jours avant, le vieillard perdit non seulement son robuste
chien noir, mais fut frappé par des abcès qui envahissaient tout
son corps. Ce sont ses fétiches qui l’avaient guéri de cette
maladie honteuse.
De loin, Messama vit la foudre se diriger vers lui. En dernier
sursaut d’orgueil de vieux combattant, il sortit de sa poche une
écorce d’arbre qu’il brandit en direction du mystère. Hélas !
Rien ne se passa. Ses fétiches semblaient le livrer à lui-même,
toute chose qui favorisa la terreur de la foudre qui s’abattit sur
lui sans pitié. Foudroyé, le légendaire lista en cris et pleurs, la
trentaine d’hommes qu’il tua et mangea mystiquement.
L’homme, émoussé, déclara regretter tous ses actes, suppliant
qu’on lui accordât une dernière chance pour se repentir.
Quelques minutes après, il rendit l’âme.
Messama, le redoutable sorcier, brûla dans les flammes
ardentes des ténèbres, sous le regard impuissant de ses sœurs et
frères qui accoururent certes, mais ne purent rien faire face à
des forces invisibles. Le feu dévora délicatement, dégusta
délicieusement et progressivement la chair du malheureux. En
un éclair, l’homme de teint clair se transforma en un amas de
charbon rouge noir. Ses épouses, venues tristement vivre la fin
tragique de leur mari, éloignèrent les enfants apeurés par cette
scène macabre.
16
Sous le hangar de la maison d’Ondoya, Ekomba se félicita :
- Je crois qu’il n’a eu que ce qu’il méritait. Tout le monde
connaît bien l’adage : « Qui crache en l’air… ». Messama ne
pouvait pas continuer de nous berner de la sorte. Il se croyait
tout permis. Les lois de notre communauté sont claires :
« cotiser ou mourir ». C’est normal que Messama paie le prix
fort, pour son absence de loyauté. Lui qui s’était toujours plu à
savourer, pendant toutes ces années, les délices qui venaient des
autres familles. Rappelle-toi que certains dignitaires parmi nous,
pour exprimer leur attachement avec le chef de la communauté
Bississima, avaient dû doubler la mise de leurs offrandes en
faveur de la louange des esprits. Il est clair qu’il ne faut jamais
prendre le risque d’essayer de doubler les forces du démon
quand on signe un pacte avec lui. C’est ce qu’a
malencontreusement tenté de faire Messama.
Bikoula acquiesça avec acuité les propos de son homologue
de la nuit :
- C’est clair, mon frère Ekomba. Que cela serve de leçon aux
autres membres de la communauté. La prochaine fois, on fera
pourrir le coupable de son vivant avant de l’achever. Personne
ne peut se dérober face aux lois qu’on s’est prescrites.
D’ailleurs, qui de nous peut prétendre ramasser une eau
versée par terre ? Qui de nous peut rentrer dans le ventre de sa
mère ? Qui de nous peut compter le nombre de cheveux qu’il y
a sur sa tête ? Le pacte avec les esprits est irréversible. Nous
avons choisi de manger nos enfants tous les premiers sabbats
de chaque mois, à minuit, en fonction des résultats du tirage au
sort. À quoi pensait Messama ? À quoi s’attendait-il ? Croyait-il
qu’il allait continuer à collationner les enfants des autres sans
que le sort ne lui tombe dessus un de ces quatre ? Quand on
décide de manger la main du chimpanzé, il faut d’abord
regarder la sienne.
Le corps gisant de Messama était allongé à même le sol. Il
sentait la viande de singe boucanée. L’homme était
17

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin