LES HOPLITES ou la vie d'une famille athénienne au siècle de Périclès

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Le Ve siècle, le siècle de Périclès, est considéré comme celui de l’épanouissement de l’art et de la culture, sous l’influence d’Athènes, en même temps que de la découverte de la démocratie. Mais cet aspect flatteur cache bien des abus et des misères. On retrouve la vie du peuple grec à cette époque : celle des hommes politiques, des commerçants, des propriétaires terriens, des artisans et des pêcheurs. Ils étalent leur révérence pour les dieux ou leur doutes philosophiques, leur patriotisme chauvin et leur goût pour les jeunes garçons et les jolies filles.
Publié le : mardi 1 janvier 2002
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EAN13 : 9782296296176
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Yves NAJEAN

LES HOPLITES
Ou la vie d'une famille athénienne au siècle de Périclès

L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polyteclmique 75005 Paris FRANCE

L 'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino IT ALlE

Collection Roman historique

Déjà parus

Roger FAUCK, La vie mouvementée

du curé Jules Chaperon, 2000.

André VARENNE, Toi, Trajan. Treize entretiens avec un empereur païen au Paradis, 2000. Béatrice BALTI, Zeyda, servante de l'Alhambra, 2000. Yves NAJEAN, Era ou la vie d'une femme à l'aube du néolithique, 2001. Franz V AN DER MOTTE, Mourir pour Paris insurgé. Le destin du colonel Rossel, 2001. Claude BEGAT, Clovis, l'homme, 2001. Jessie RIAHI, La reine pourpre, 2001. Marcel BARAFFE, Les larmes du Buffle, 2001. Général Henri PARIS, Cent complots pour les Cent-Jours, 2001. Raymond JOHNSON, Le bel esclave, 2002. Claude BEGAT, Les héritiers de Clovis, 2002. Jacques NOUGIER, Les Bootleggers Marie-Anne de Saint-Pierre, 2002. CHABIN, l'affaire Chevreau Julien, 2002.

Yves MURIE, L'enfant de la vierge rouge, 2002. Madeleine LASSERE, Moreau ou La Gloire perdue, 2002. Turkia Labidi BEN Y AHA, A toi Abraham, mon père, 2002. Rafuk DARRAGI, Egilona, 2002. Marcel BARAFFE, Les Fleurs de Guerre, 2002. André LIVOLSI, Naida, 2002. Marielle CHEVALIER, Sarita, princesse esclave, 2002.

A Serge et Olivier, les seuls de ma famille à avoir appris le grec, en espérant que ce livre leur plaira en leur rappelant des souvenirs.

Du même auteur:

Albilla , servante gauloise. L'Harmattan, 1999

Era, la vie d'une femme à l'aube du néolithique. L'Harmattan, 2001

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I

Depuis l'andrôn, la pièce de réception du rez de chaussée réservée aux hommes, un brouhaha confus montait dans toute la maison. C'étaient des rires bruyants, des exclamations de gens auxquels le vin capiteux, insuffisamment coupé d'eau, montait à la tête, et qui couvraient les sons de la flûtiste invitée à charmer le banquet de noces. Car Dèmarate, le marchand de meubles, fêtait ce soir avec ses amis le mariage de Melissa, sa seconde fille. Comme d'usage, ce repas nuptial, qui couronnait un engagement pris depuis des mois entre le père et le futur époux, se déroulait en l'absence des femmes; la jeune fille et sa mère s'étaient contentées d'accueillir sur le seuil de la maison les invités de Dèmarate, puis s'étaient retirées avec quelques amies dans le gynécée, leur appartement, à l'étage. Après le repas proprement dit, au cours duquel les invités avaient découpé les plats de viande, la pièce avait été nettoyée et on avait installé lits et tables autour de la pièce pour le symposion, la réunion amicale qui suivait tous les banquets, où les hôtes allaient partager vin, plaisanteries, jeux et chants. Il faisait froid, ce soir, à Athènes, car la cérémonie avait été programmée pour la pleine lune du mois de janvier, ce mois de gamélion durant lequel on célébrait généralement les épousailles; aussi avait-on été obligé de fermer les volets de bois de la fenêtre donnant sur la rue. Et, malgré la porte laissée ouverte sur la cour, les fumées du brasero de cuivre, mêlées aux vapeurs du vin et à l'odeur de sueur des convives, rendaient l'atmosphère à peu près irrespirable. Cela n'empêchait pourtant pas la gaieté de s'exprimer bruyamment, et le futur époux d'être plaisanté grossièrement sur les prouesses qu'il devrait accomplir le soir même, si du moins son ivresse le lui pennettait.

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Autour de l'hôte il y avait là, couchés sur les lits de part et d'autre de la table centrale, les invités d'honneur, les membres les plus proches de sa famille, son frère aîné Hermippos, et son gendre Spondias auquel il avait donné deux ans plus tôt sa fille aînée. Des fils gris dans la barbe et dans la chevelure noire indiquaient que les deux frères approchaient de la cinquantaine; le maître de maison, qui faisait travailler ses esclaves plus qu'il ne travaillait lui-même dans son atelier d'ébéniste, était rondouillard et en était fier, car cela, disait-il, témoignait qu'il ne se salissait pas les mains dans un métier manuel, considéré comme vil; son aîné, lui non plus, ne paraissait pas épuisé par l'exploitation de son domaine rural, confiée à ses esclaves; elle lui valait seulement d'avoir le teint bronzé et la face burinée par le grand air. Spondias, lui, qui vivait comme artisan potier dans le quartier voisin du Céramique, paraissait souffreteux, et avait les traits pâles d'un homme qui travaillait la plupart du temps en reclus, auprès de ses fours. En face de ces hommes, le marié, Déméas, un cousin de Dèmarate, portait allègrement ses trente-cinq ans. Lui, qui vivait du travail de sa parcelle de terre, montrait avec orgueil ses larges épaules, ses muscles solides et ses mains calleuses. Grand et sec, mais le crâne déjà dégarni, il avait un air sûr de lui qui attirait les moqueries de l'assistance:

- "Comment te feras-tu obéir de ta femme, ô Déméas ? Saurastu la corriger quand ton repas ne sera pas prêt à temps ou quand tes légumes seront trop cuits? Et seras-tu capable de lui faire le garçon qui est attendu par ta famille? Une femme, c'est plus difficile à travailler qu'une pièce de terre. Et puis, Melissa, c'est une belle fille, méfie-toi de tes amis!"
Le repas lui-même était terminé, et les invités de Dèmarate s'étaient régalé de filets de daurade grillés, d'une fricassée de canard aux olives vertes et d'un chaleureux ragoût d'agneau au fenouil. Maintenant les deux servantes, femmes d'âge mûr au corps usé par des années de besognes domestiques, n'avaient plus qu'à passer et repasser les coupes de vin, heureusement coupé d'eau fraîche, tandis que les convives se servaient des amusegueules: fruits secs, légumes conservés dans la saumure, fèves et pois chiches salés, petits oignons mêlés de miettes de thon. Elles

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avaient déjà été obligées de nettoyer un lit souillé de vomi, mais elles savaient hélas dans quel état serait la salle, quelques heures plus tard, et qu'il leur faudrait bien la laver, quel que soit leur dégoût. La joueuse de flûte invitée pour le symposion, bien qu'on ne l'écoutât guère, continuait elle aussi imperturbablement à remplir l'office pour lequel elle était payée. C'était une jeune esclave louée pour la soirée par une maison spécialisée du Pirée, et les convives savaient qu'elle accepterait, le banquet fini, d'accompagner chez lui l'un ou l'autre d'entre eux pour le prix d'une ou deux drachmes, comme le voulait aussi son métier; mais il n'en était pas encore temps. Deux des invités cependant ne semblaient pas gagnés par la joie ambiante. C'étaient des amis de Dèmarate, des hommes plus âgés que la plupart des autres invités. Tous deux avaient été récemment tirés au sort dans leur tribu pour être bouleutes, membres du conseil des Cinq-Cents, le Sénat de la ville. Obligés de ce fait d'assister aux réunions régulières où se décidait le sort de la cité, ils étaient ainsi plus au courant que les autres invités de l'évolution de la situation politique, et conversaient à voix basse, sourds aux plaisanteries et aux rires qui fusaient autour d'eux. - "Crois-tu, mon cher, disait à voix basse l'un d'eux, que la catastrophe navale qu'a subie Mardonios, le gendre du Grand Roi, nous prémunira d'une tentative d'invasion des Perses 1 Je crains fort le caractère irascible de Darius, et son désir de se venger de l'aide que nous avons apportée il y a quelques années à la révolte des cités d'Ionie, de Milet en particulier. Sa conquête de la Thrace, l'été dernier, ne me dit rien qui vaille." - ''Ne te soucie pas trop, répondait l'autre. Darius saura se contenter d'avoir maté nos cousins révoltés, et il n'y a d'ailleurs pas été de main morte. Pourquoi voudrait-il envahir l'Attique 1 A cause des vingt misérables vaisseaux que nous avons envoyés làbas pour aider les gens de Milet 1 Une campagne contre nous lui serait difficile, et quel avantage y trouverait-il, en dehors d'une satisfaction d'amour-propre 1" - "Serait-ce si difficile que tu le crois 1 Une partie des Grecs accepterait sans doute, plutôt que de combattre, de se soumettre

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aux Perses, ce qui ne leur coûterait qu'une humiliation et un tribut annuel. Tout le monde sait ce qu'ont payé en morts et en destructions les Ioniens pour s'être révoltés contre Darius! Les Thessaliens vont accepter son offre, j'en suis sûr, et tu vois qu'Egine, à notre porte, est toute prête à en faire autant. Ces îliens préfèrent le succès de leur commerce à l'honneur de vivre libres." - "Ne sois donc pas si défaitiste Moi, j'ai confiance en nos hoplites. Les Perses ne débarqueront pas facilement, s'ils viennent. Ils ont dû être échaudés par la destruction de leur flotte. Darius a d'ailleurs dû penser que les Dieux avaient pris notre parti, et lui envoyaient cette tempête pour lui faire comprendre qu'ils nous protégeaient. Et puis, si un jour nous avons la guerre, nous aurons l'aide de Sparte, et tu sais ce que valent ses soldats au combat. Tu peux compter sur l'ambassade que va mener auprès d'eux Miltiade et les autres stratèges d'Athènes. Je ne crois pas que les Lacédémoniens, bien qu'au fond ils ne nous aiment guère, abandonneront la cause des Grecs, et refuseront de se battre aux côtés des Athéniens. De toute façon, nous verrons dans quelques mois, quand la navigation pourra reprendre, si Darius met de nouveau à l'eau une flotte qui nous menace ou si, comme je le crois, il renonce à ses représailles. Mais, au fond de moi, je suis tranquille. " - "Puisses-tu dire vrai! Moi, je crois, hélas, l'attaque et le succès des Perses inéluctables. Ils sont trop forts, trop nombreux, et n'ont jamais été vaincus. Mais cessons ces propos, qui ne conviennent pas au banquet de ce soir; il faut laisser nos amis à leur joie. Il sera bien temps, le cas échéant, de leur demander de prendre leur casque, leur lance et leur bouclier et d'abandonner leur foyer pour aller se battre! Regarde plutôt le jeune fils de la maison, allongé à côté de son père; quel beau garçon que ce Lysiclès. Lui, en tout cas, ne se fait pas de soucis à propos de la guerre! " De fait un bel adolescent d'à peine une douzaine d'années s'était paisiblement endormi, indifférent au bruit régnant autour de lui. C'était le fils de l'hôte, qui pour la première fois de sa vie avait été jugé d'âge à participer à un banquet d'hommes faits. Sa bouche

Il

vermeille, sa lèvre fine que n'ombrageait pas encore la moindre ébauche de moustache, ses cheveux châtains gracieusement bouclés, sa peau qui gardait encore le velouté de l'enfance, sa pose nonchalante, ses longs cils ombrageant les yeux clos, son demi sourire dans son innocent sommeil attiraient les regards de tous ceux qui l'entouraient. - "Oui, c'est vraiment un superbe adolescent, ne put s'empêcher de s'exclamer celui qui venait de parler. Voilà un garçon qui trouvera facilement au gymnase un aîné pour guider ses premiers pas dans la vie d'adulte. S'il est aussi intelligent qu'il est beau, il sera courtisé par des gens de la noblesse et y trouvera un parrain. C'est ce que désire son père, sans doute. Quelle chance pour lui d'avoir un si beau fils !"

A l'étage, chez les femmes, l'atmosphère, qui aurait du être autant à la joie que dans l'andrôn, était plutôt morose. A l'arrivée des hôtes, la jeune mariée, strictement voilée, avait partagé religieusement avec son futur époux le gâteau de sésame, symbole de sa fertilité à venir, et bu avec lui une coupe de vin. Mais elle et les autres femmes s'étaient retirées dès que le repas avait commencé, avant même que les amphores aient été ouvertes et que la joueuse de flûte soit arrivée dans la salle de banquet. Melissa, qui venait d'avoir seize ans, était pour l'occasion vêtue d'un péplos plissé de lin brillant qui ne laissait que deviner sa fine silhouette et sa poitrine d'adolescente; elle portait au cou un collier d'or finement ouvragé, cadeau de son père, et deux bracelets d'argent ciselés en forme de serpents, offerts par son époux, décoraient ses bras. Ses cheveux bruns, naturellement bouclés, étaient retenus par une résille en un lourd chignon sur sa nuque. Son nez droit, ses lèvres fines, son cou long et souple, ses grands yeux sombres sous les paupières discrètement fardées lui donnaient une allure aristocratique et un aspect de jeune femme sage. Les cadeaux offerts par les amies de sa mère, robes brodées, châles de couleur, amulettes d'argent ou d'ivoire, vases peints de noir sur fond rouge, s'accumulaient auprès d'elle. Mais en dépit de son maquillage, son teint était pâle, ses traits tirés. Il était évident

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qu'elle craignait le destin qui s'ouvrait à elle, qu'elle redoutait l'homme qui lui était imposé et qu'elle devrait dorénavant servir; elle n'avait manifestement, du fait de son inquiétude, que peu dormi les nuits précédentes. Elle savait pourtant bien, cette jeune fille, qu'elle n'avait rien à dire vis-à-vis des décisions de son père, dont c'était le rôle de la marier, et uniquement en fonction de l'intérêt de sa famille; c'est pourquoi sa dot n'était pas définitivement donnée à son mari, mais lui serait uniquement prêtée, avant que cette part de l'héritage paternel ne soit transmise au fils qu'elle aurait conçu de lui. Dèmarate avait finalement choisi ce Déméas, un lointain cousin, de modeste fortune et qui ne s'était donc pas montré trop exigeant quant à la dot de l'épousée. Elle ne l'avait vu que deux ou trois fois, à l'occasion de réceptions familiales, et ne lui avait jamais parlé. Au premier abord, il ne lui avait pas semblé sympathique, mais elle ignorait si cette impression était fondée. L'engagement fonnel du mariage avait été pris, en la présence de Melissa, mais sans bien sûr lui demander son acquiescement, quelques jours plus tôt. Il y avait eu, dans l'andrôn où elle avait été conviée en même temps que son futur époux et les témoins, l'échange des phrases rituelles. Son père avait dit à Déméas: 'Je te donne ma fille, afin que tu la laboures (elle avait rougi de la grossièreté de cette fonnule, pourtant usitée depuis toujours et qui disait bien le peu de respect que l'homme avait pour la femme), et qu'elle mette au monde des enfants légitimes". Et le futur gendre avait donné publiquement son accord à cette union. Puis Dèmarate avait ajouté, et c'était peut-être le point le plus important de cette cérémonie: "je te donne comme dot, outre l'esclave qui a élevé ma fille, des meubles pour orner ta maison, et cinq cents drachmes qui te pennettront d'arrondir ta terre; tu me les rendras si Melissa ne te donne pas d'enfant et que tu veuilles la répudier. Si elle accouche d'un fils, j'ajouterai à cette dot deux cents drachmes, dont tu auras l'usufiuit jusqu'à sa majorité." Déméas avait encore acquiescé, ce qui tenninait la cérémonie. Par ce double engagement, son père acceptait que la jeune vierge quitte le foyer domestique, et son époux lui confiait dès lors le soin de vénérer les dieux de son nouveau foyer. Melissa allait seulement quitter un

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tuteur, son père, pour un autre, son mari; c'était le lot des femmes, éternelles mineures. Il ne lui restait qu'à espérer que l'homme qu'elle allait découvrir lui apporterait cette affection entre époux, cette chaleur de la maison familiale, auxquelles toute femme grecque aspire, mais n'obtient que trop rarement. Ce soir, les femmes étaient réunies autour de la jeune épousée dans la grande chambre du gynécée, toute recrépie de blanc à cette occasion. La mère de famille, Myrrhina, une femme d'à peine la quarantaine, mais exhibant déjà une poitrine lourde, des traits empâtés et des mèches grises dans sa chevelure noire, avait chargé ses doigts de bagues, son cou de colliers, ses oreilles d'anneaux d'argent; toutes ces breloques témoignaient devant ses invitées de l'aisance de son foyer. Mais, sous un dehors passif: son oeil vif était sans cesse aux aguets et dénonçait une énergie inflexible. Près d'elle, la soeur aînée de Melissa, Eunoa, âgée de vingt ans, gardait malgré deux grossesses récentes une taille svelte et une élégance dont elle paraissait fière; assez grande, le cheveu et l'oeil noirs, des jambes fines qu'elle allongeait encore par des talonnettes de liège enfilées dans ses cothurnes de cuir rouge, elle ressemblait beaucoup à sa cadette; mais elle avait une vivacité de langage et de gestes, une autorité naturelle, qui contrastaient avec l'apparente langueur de celle-ci. Ce n'était peut-être en réalité que l'effet de la jeunesse de Melissa, et de sa crainte à l'idée de quitter à jamais sa maison. L'épouse de l'oncle Hennippos, qui du fait de son vilain caractère s'était brouillée avec toute la famille, n'était pas venue à la cérémonie, mais la mère du marié, du nom de Chrysosthémis, était à l'honneur, et la jeune épouse la regardait avec curiosité et crainte, car elle savait qu'elle allait être pour elle, dans son nouveau foyer, une maîtresse peut-être plus redoutable encore que Déméas parce que, quand celui-ci serait aux champs, sa bellemère, elle, serait toujours à la maison. C'était une grande femme sèche aux cheveux gris, qui avait les lèvres pincées et un air d'autorité ne présageant rien de bon pour la jeune fille. Elle avait d'ailleurs eu quelques phrases inquiétantes, quand elle avait dit à Myrrhina que la maison de Déméas, dans le quartier pauvre de

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Collytos, n'avait ni l'élégance, ni les commodités de celle où elle était reçue ce soir, mais qu'il faudrait bien que Melissa s'y adapte. D'autres femmes amies bavardaient alentour, rappelaient les épisodes de leur propre mariage, parlaient de leurs ambitions pour leurs enfants. On avait aussi invité quelques jeunes filles, compagnes intimes de la mariée, avec lesquelles elle avait partagé autrefois le même pédagogue, car Dèmarate avait tenu à faire donner à son enfant, davantage en vérité pour s'honorer lui-même que pour former la petite fille, des rudiments d'instruction; mais elles se trouvaient mal à l'aise au milieu des femmes mariées, ne pouvant tranquillement échanger, comme elles l'auraient aimé, ces petits riens qui faisaient leur familiarité. Toutes ces dames et ces demoiselles avaient revêtu leurs plus beaux vêtements, des manteaux de fine laine, teints de couleurs vives, des robes plissées de lin brodé, et des bijoux de prix, bracelets et boucles d'oreille d'or ou d'argent, colliers de pierres dures, amulettes de corail. Les servantes, montant du rez-dechaussée, ne cessaient d'offrir à boire aux unes et aux autres, mais les femmes n'avaient pas l'habitude du vin, et préféraient s'empiffrer des gâteaux de rete garnis de pâtes de fruits, et des sucreries disposées à profusion dans des coupes de céramique peinte posées sur des tables et des guéridons de bois précieux. Dèmarate aimait ainsi rappeler sans discrétion qu'il était un des meilleurs ébénistes de la ville. Melissa se blottissait contre sa mère, comme si celle-ci était capable de la protéger contre le rapt qu'on allait lui faire subir. Elle l'interrogeait tout bas, répétant les questions qu'elle avait posées cent fois les jours précédents. - "Maman, j'ai peur que Déméas soit brutal avec moi. Penses-tu qu'il me battra quand il sera mécontent? On dit que c'est tellement fréquent. Oh, comme j'aimerais rester encore un peu plus de temps à la maison, auprès de toi! Je suis encore si jeune, et j'étais si heureuse ici. Cet homme qu'on m'impose aujourd'hui me fait peur. Je ne peux pas m'habituer à l'idée d'être mariée." - "Voyons, ma petite fille, ne sois pas stupide. Tu sais bien que

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tu dois partir d'ici ce soir. C'est le destin des :filles de devenir femmes et d'enfanter au moins un fils, et tu aurais pu trouver un parti bien pire que notre cousin Déméas. Il est bel homme, et je suis sûre qu'il sera bon pour toi. Il traite bien ses deux esclaves, m'a-t-on dit, ce qui veut dire qu'il a un bon fond. Je sais qu'il travaille avec ardeur dans ses champs, de sorte qu'il ne revient à la maison que tard le soir. Tu seras donc libre de gérer les affaires de ta maison, avec l'accord de ta belle-mère bien sûr, comme tu l'entendras car tu sais que les hommes ne vivent chez eux que pour y dîner et y dormir; et si tu es économe, travailleuse, et docile avec Chrysosthémis tu t'entendras bien avec elle. Crois-moi, c'est un avantage que de ne pas être sans cesse obligée de rendre des comptes à un mari avaricieux, qui tourne toujours autour de toi et te surveille sans cesse!"

- "Et ne te fais pas de souci pour tes devoirs à l'égard de ton époux, ma petite soeur, ajouta Eunoa. Rappelle toi que j'avais aussi peur que toi quand je fus donnée à Spondias, il y a trois ans. On dit tant, entre nous les filles, qu'il est si pénible de supporter un époux! Mais tu seras heureuse, j'en suis certaine, car avec ton charme tu sauras séduire ton mari, et tu regretteras seulement qu'il vive trop peu dans ta maison."
Ces discours ne rassuraient en rien la jeune épousée, qui n'avait évidemment jusque-là cherché à séduire aucun homme, même si, lors des processions des Dyonisies et des Panathénées, elle aimait à mettre en évidence devant les spectateurs ses longs cheveux bouclés et ses chevilles fines, mais bien sûr sans penser à un garçon en particulier. Il est vrai qu'elle n'en connaissait guère, recluse qu'elle était depuis qu'elle était nubile au gynécée où sa mère vivait elle aussi presque tout le temps. C'est là qu'on lui avait appris tout ce que doit savoir une femme et qu'elle allait mettre en application dans son nouveau foyer: carder et :filer la laine, tisser les chlamydes, les tuniques et les manteaux, balayer la maison et la cour, faire griller l'orge pour en faire des galettes et pétrir la farine de froment avant de cuire le pain, veiller à la bonne conservation des aliments ramenés de la campagne ou achetés au marché, préparer les viandes grillées lors des repas de fête et le poisson frit des jours ordinaires.

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Mais cette réclusion n'était pas pénible pour Melissa, car la maison de son père, bâtie dans le quartier riche de ScambonidaÏ, était plus vaste que la plupart de celles d'Athènes; un bout de jardin, derrière l'édifice, abritait quelques arbres fruitiers, un amandier, un figuier et quelques oliviers, et au fond un pavillon ombragé d'une treille, sous laquelle la famille aimait paresser en devisant à la fin du jour; c'est là qu'elle aimait courir et jouer librement avec son jeune frère. En outre, l'atelier de son père jouxtait la maison et les enfants aimaient aller y gambader parmi les piles de bois odoriférants, poutres de pin et de sapin, de cèdre, de thuya et de cyprès, planches de chêne, de noyer, d'orme, importées de Thrace et de Cilicie, qui séchaient sous les hangars. Ils regardaient travailler les esclaves, et ceux-ci les distrayaient en taillant pour eux dans les chutes de bois une poupée, un bateau, une carriole. Mais surtout, Melissa avait eu la chance que Nicandra, l'esclave thrace qu'elle avait toujours connue dans la maison, puisqu'elle avait été achetée peu après sa naissance pour être sa nounou, l'ait aidée de sa gentillesse dans son fastidieux apprentissage domestique, et elle était contente que son père ait pensé à la lui donner comme servante pour l'accompagner dans son nouveau foyer. Melissa regrettait d'avoir si peu d'instruction. Sa mère avait en effet dès sa puberté exclu la fréquentation de l'école publique, mais réservé pourtant les soins du pédagogue à son jeune frère, de sorte qu'elle savait mal lire et moins encore écrire. Myrrhina, il est vrai, n'en savait pas davantage, et ne s'en plaignait pas; elle ne voyait pas du tout quels avantages sa fille aurait tirés d'une éducation plus poussée que la sienne! La jeune fille jalousait pour cela son amie Alkè, qui habitait la maison voisine et qu'elle pouvait voir souvent, ne serait-ce qu'en passant d'une terrasse à l'autre les soirs d'été; celle-ci avait pu prolonger ses études, et même apprendre à jouer de la lyre, mais elle appartenait à une famille de plus haut rang que celle de Melissa, et ses parents pouvaient se permettre une dépense jugée inutile par les siens. Heureusement, lui avait-on dit quand elle avait quitté l'école, on la marierait dans sa famille, et donc dans sa classe sociale, celle où se retrouvaient la plupart des marchands et des petits

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propriétaires, et son futur époux ne se soucierait sans doute d'aucune façon du degré d'instruction de sa femme; elle n'aurait donc pas à rougir dans SOD foyer de son inculture. Elle n'existerait d'ailleurs, on le lui avait répété assez souvent pour qu'elle s'imprègne de cette loi, que pour servir fidèlement l'époux qu'on lui aurait choisi et pour lui faire des enfants et avant tout un garçon; et pour cela peu importait l'instruction. Cependant Melissa, toujours blottie contre le sein de sa mère, sortait de temps en temps de ses réflexions moroses, et suivait alors de nouveau le fil des conversations. Eunoa, sa grande soeur, s'adressait à la mère du marié, qu'aucune des femmes de la famille ne connaissait bien:

- "Comment se fait-il, ô Chrysosthémis, que Déméas se marie si tard? Il ne manque pas de filles dans la famille, de cousines qu'on aurait pu lui présenter plus tôt, bien avant Melissa."
- "C'est bien simple, ma petite. Il y a deux raisons à cela. "Je suis moi-même la première cause de ce retard. Tu sais sans doute que je suis restée veuve, étant jeune encore. Déméas avait alors dix ans, et depuis je me suis consacrée à lui. Quand il a terminé son éphébie, son service militaire, et pu commencer à exploiter la petite terre que lui avait laissée son père (elle avait été louée jusque-là, ce qui nous avait aidé à survivre), je suis restée auprès de lui et j'ai géré sa maison, comme l'aurait fait une épouse. Je lui préparais ses repas, je lui reprisais ses vêtements, j'allais cultiver quelques légumes dans le petit jardin potager qu'il possède dans les faubourgs de la ville, au bord de l'Ilissos. Qu'avait-il besoin d'une épouse? J'en assurais tout le travail. Et cette situation a duré près de vingt ans. Mais je deviens vieille maintenant, et je ne peux plus faire tout ce que je voudrais; il me faut de l'aide, et c'est pour cela, ma petite Melissa, que tu seras chez nous la bienvenue. "La deuxième raison, je peux le dire parce qu'il ne le cache pas, et que cela t'a sûrement été répété, ou le sera bientôt, est l'amitié, je devrais dire l'affection profonde, que Déméas a pour un garçon, un jeune éphèbe qu'il a rencontré lors des exercices gymniques

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exigés pour l'entraînement des hoplites. Je ne sais pas ce que lui apporte ce jeune Pactyès qui, je crois, est très fruste. Toujours estil qu'il en a fait son ami de coeur, et qu'ils ont vécu, ces dernières années, très proches l'un de l'autre; et cette amitié semblait suffire à contenter mon fils. Mais Pactyès devait avoir des goûts autres que ceux de son aîné, car il s'est mis paraît-il à courir les filles du port, à Phalère où il vit encore chez ses parents. Ce furent des scènes de désolation à la maison, et je fus prise comme confidente; c'est ce qui me permit de dire à Déméas qu'il était temps pour lui de se marier, de fonder un foyer et de faire des enfants, ce que lui imposait d'ailleurs son devoir envers les Dieux et la Cité. Voilà ce qui s'est passé. Je crois hélas que c'est bien banal."

- "Mais que peuvent bien trouver d'exaltant les hommes à l'amour d'un jeune garçon ?" interrogea Melissa.
- "Ma fille, tu ne vas pas me dire que tu es si innocente, répliqua sa future belle-mère! Tu sors peut-être rarement de chez toi depuis que tu es nubile, mais tu vis avec des esclaves qui, elles, ont l'expérience de la vie, et qui ont dû te parler. Tu sais que beaucoup d'hommes, à Athènes, aiment les jeunes gens, et préfèrent le plaisir de promenades, ou de conversations intimes avec eux à la fréquentation de leur foyer et de leur épouse." - "0 mère, quelle horreur que ces moeurs, ne put s'empêcher de s'exclamer la jeune mariée. J'espère en tout cas que son mariage guérira Déméas de telles habitudes." - "J'y compte bien, comme toi, et j'en prie les Dieux, opina Chrysosthémis. Excuse-moi d'avoir été si franche, ô Melissa, mais il fallait bien que tu sois mise au courant, et ce n'aurait pas été plaisant d'avoir à découvrir par toi-même les défauts de ton mari. J'espère de tout mon coeur que le fait d'avoir maintenant une belle jeune femme auprès de lui modifiera les goûts de Déméas. Tu as là, Melissa, une lourde responsabilité. " - "Cessons donc cette conversation douloureuse pour nous, les femmes, intervint alors Myrrhina. Mais je voudrais cependant ajouter une autre raison à ce mariage tardif. C'est la question d'argent, que tu as occultée, ma chère Chrysosthémis. Ton père,

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Melissa, est riche. Tu sais que tu habites ooe maison plus spacieuse que celles de la plupart des gens de notre classe et que le quartier que nous habitons, Scambonidaï, est le plus chic d'Athènes. Dèmarate espère, pour lui et plus tard pour ton frère, passer dans la classe * des cavaliers dans les années à venir, mais il faut justifier de revenus importants pour cela. Deux filles à doter, c'est beaucoup, et si votre père avait voulu donner à ses gendres une somme importante cela aurait beaucoup reculé cette promotion, ou l'aurait peut-être même empêchée. C'est pourquoi il a choisi pour toi, Melissa, ce cousin dont la situation difficile ne le mettait pas en mesure d'être très exigeant pour la dot que tu lui apportes. Je ne te choque pas, je l'espère, Chrysosthémis, en disant cela, ce n'est pas un secret pour les gens de la famille. Je dois dire qu'il y a eu quand même des discussions financières difficiles, dont j'avais l'écho sur l'oreiller, entre ton père et ton futur mari, Melissa. Celui-ci était plus exigeant que prévu. C'est aussi l'une des raisons pour lesquelles les choses ont tant traîné."

- "C'est vrai, renchérit Chrysosthémis; nous ne sommes pas
riches, et ma belle-fille s'en rendra vite compte. La dot donnée par son père servira à arrondir la petite propriété rurale qui est notre seule possession, et cela nous aidera à vivre. Rassure-toi cependant, ma petite Melissa, je ferai tout pour que tu ne sois pas malheureuse chez nous, en dépit de la perte du luxe dont tu as joui jusqu'ici; tu n'as que du bien à attendre de moi. Et tu auras auprès de toi ta fidèle esclave, cette Nicandra qui te rappellera la maison d'où tu viens et le temps où tu jouais sous sa garde à la poupée."

Cependant, au rez-de-chaussée, le banquet s'était encore animé. Une danseuse acrobate était venue se joindre à la petite flûtiste, et soulevait l'enthousiasme des convives par son habileté à jongler avec des anneaux; et quand elle sautait en l'air sa courte jupe haut
* TI y avait quatre classes sociales où se répartissaient les citoyens en fonction de leur richesse: la première était celle des grandes familles, surtout terriennes; la seconde était celle des cavaliers, la troisième celle des zeugites, moins fortunés, la dernière, celle des thètes, les pauvres, marins ou ouvriers.

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levée dévoilait jusqu'à leurs racines des cuisses blanches comme de l'ivoire, au grand plaisir des hommes un peu éméchés. La réunion toutefois touchait à sa fin. Des invités saluaient et remerciaient, au sortir de la salle de réception, celui qui les avaient conviés et félicitaient Dèmarate du choix des artistes, tandis que d'autres soulageaient leur vessie contre le mur de la cour ou rotaient bruyamment pour marquer leur satisfaction quant à l'excellence du dîner. Le char à boeufs qui transporterait la jeune épousée jusqu'à sa nouvelle demeure, garni de couronnes de feuillage et de rubans de toutes les couleurs, était déjà dans la rue, et Nicandra, sur l'ordre du maître, était allée chercher le gril et le tamis à farine qui symbolisaient le travail domestique de la nouvelle épouse, et que l'usage voulait qu'elle transporte avec elle dans sa nouvelle demeure. Sous les acclamations, les voisins et leurs épouses se groupaient devant la maison pour faire escorte à la jeune fille jusqu'à son lointain quartier et on leur distribuait les flambeaux qui illumineraient la procession nuptiale. Là-haut, Melissa comprit que le temps était venu de la séparation. Elle se leva et remit en ordre son péplos brodé, ajusta son voile, et se tourna vers sa mère, la figure toute chiffonnée des larmes qu'elle ne pouvait s'empêcher de répandre. - "Le moment est arrivé, Maman, balbutia-t-elle, celui que je redoutais depuis si longtemps. Je te remercie pour tout ce que tu as fait pour moi depuis ma naissance. Je te promets d'être courageuse, et soumise à mon époux comme tu l'as été avec mon père. Mais je t'en prie, jure-moi de venir me voir aussi souvent que possible. Et toi aussi, Eunoa, ma soeur chérie, ne m'oublie pas, je t'en prie; viens me réjouir de ta présence et de ton affection chaque fois que tu le pourras. Toutes les deux, vous savez à quel point je vais avoir besoin de vous!"
Dans la cour, elle entendait son père grommeler:

- "Melissa, tu nous fais tous attendre. répandre tant de larmes et de perdre tant de Sais-tu que tu te rends ridicule, en pleurant l'idée de trouver ce soir dans ta couche ton choisi pour toi. "

Quel besoin as-tu de temps dans tes adieux. au lieu de te réjouir à mari, l'homme que j'ai

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Les embrassades n'en finissaient plus, au bas de l'escalier de bois et dans la cour, et les filles du quartier tenaient toutes à féliciter une dernière fois, et aussi à consoler, la jeune épousée; certaines étaient déjà mariées, mais la plupart attendaient encore, avec inquiétude, la décision de leur père ou de leur tuteur; elles comprenaient bien la tristesse de la jeune fille qui quittait son foyer, et son angoisse à l'idée d'être livrée ce soir à un homme plus âgé qu'elle, et qu'elle ne connaissait pas. Il était temps, enfin, de monter sur le char nuptial qui attendait. Melissa, à côté de son époux un peu gris qui l'avait prise gentiment par la taille, ne put s'empêcher, en larmes, de se retourner à plusieurs reprises vers la maison familiale, jusqu'à ce que le tournant de la rue la masque aux regards.

Le récit des premiers jours de sa nouvelle vie, c'est à sa mère que Melissa le réserva, lorsque, quelques jours plus tard, Myrrhina fit sa première visite à sa fille, dans son nouveau foyer. La jeune femme était arrivée dans la demeure de son époux, toute décorée, comme celle qu'elle venait de quitter, de couronnes de laurier et de branches d'olivier. Son mari, descendu du char nuptial peu avant, l'y attendait sur le seuil et lui présenta le feu et l'eau: le feu sacré, emblème des divinités domestiques, l'eau lustrale qui sert dans tous les actes religieux; puis il la prit dans ses bras, selon le rite, pour lui faire franchir le seuil de sa maison. Après qu'elle eût avec son époux prononcé quelques prières en l'honneur des ancêtres de sa nouvelle famille, on répandit sur elle des noix et des fruits secs, et elle eut un instant l'idée qu'elle devenait par ce rite l'esclave de la maison, puisque c'était aussi la cérémonie traditionnelle par laquelle on introduisait les serviteurs récemment acquis dans le foyer où ils allaient vivre pour toujours. Enfin elle fut amenée, après avoir de nouveau pris une bouchée du gâteau de sésame et de miel et avalé une gorgée de vin, dans la chambre nuptiale. - "Je n'eus guère le temps d'examiner ma demeure, tant la foule qui m'entourait, et qui hurlait ses voeux, était compacte autour de

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moi, dit-elle à sa mère. Et il est vrai qu'après nos adieux j'étais hors de moi-même, pleurant à la fois mon départ et riant du vin qu'on m'avait fait boire et des plaisanteries salaces dont j'étais l'objet. On me fit enfin monter au gynécée, et on m'introduisit dans la pièce qui serait dorénavant ma chambre, celle où je te reçois maintenant, Mère. Je ne vis d'abord qu'un lit de sangles, des murs nus dont le crépi n'avait pas été refait depuis des années et quelques coffres qui traînaient dans les coins. Comme tu le vois, la chambre donne sur la cour, et pendant au moins une heure encore j'entendis les gens féliciter en riant mon époux et boire avec lui une dernière coupe de vin. Epuisée, je m'étendis sur ma couche, restant par crainte toute habillée, pour attendre celui qui avait maintenant tous les droits sur moi. Ma belle-mère me dit qu'elle coucherait dans la pièce voisine, et resterait éveillée pour m'aider si je l'appelais, ce premier soir. "Je ne veux pas, ma mère, car cela me choquerait, te narrer les premiers moments de mon mariage, mais je me souviens pourtant de cette première nuit durant laquelle les ronflements de mon époux, mais aussi la gêne que me causait la présence d'un homme à mes côtés, m'empêchèrent de dormir. Il ne s'aperçut pourtant qu'au matin qu'il avait une femme auprès de lui. Depuis lors ma belle-mère est heureuse de voir son fils me rendre hommage, comme elle nomme nos effusions, presque tous les soirs. Elle me questionne là-dessus d'une manière qui me gêne un peu. Mais elle serait si contente de voir que, grâce à moi, Déméas quitte définitivement son ami qu'elle déteste, et, sans doute plus encore, de me savoir enceinte!" Dans les premières semaines, Déméas accompagnait sa jeune épouse dans sa chambre et restait avec elle jusqu'au matin. Mais bien vite il prit l'habitude, comme Dèmarate aussi le faisait, Melissa s'en souvenait, de dormir sur le lit dressé dans l'andrôn, la pièce des hommes, où il disait qu'il se reposait mieux, tranquille, et de n'aller retrouver Melissa à l'étage que de loin en loin, hélas souvent au sortir d'un banquet où il avait retrouvé ses amis. Le plus fréquemment, c'était sa belle-mère qui la sortait du lit où elle avait dormi seule, pour lui rappeler, gentiment mais fermement, qu'elle avait à prendre en charge les responsabilités qui étaient

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devenues les siennes, celles de maîtresse de maison, et qu'elle ne devait donc pas flemmarder. Nicandra, heureusement, était le plus souvent derrière elle, lui disant par un sourire qu'elle saurait l'aider dans ces charges. Il ne lui avait pas fallu longtemps pour découvrir le nouveau logis dont elle allait être, sans doute pour toute sa vie, et au début du moins sous l'autorité de sa belle-mère, la maîtresse. C'était une maison de torchis, sans étage, comme la plupart des demeures d'Athènes, construite dans une ruelle de Collytos, un quartier pauvre du Midi de la ville. A droite de l'entrée, l'andrôn, la pièce réservée à son mari, celle où il recevait ses amis et dormait quand il n'avait pas envie de rejoindre sa femme, était la seule dallée et avait été récemment peinte de rouge et d'ocre; elle était aussi la seule chambre à posséder une fenêtre sur la rue. C'est là que le maître prenait ses repas du soir, servis par sa femme qui restait selon l'usage debout derrière lui. Il n'y avait pas de lits autour de la table, mais seulement des chaises d'osier; mais Déméas prétendait que ce dénuement dû à sa pauvreté était en vérité pour lui plus confortable. A gauche de l'entrée un escalier raide comme une échelle permettait l'accès, à l'étage, à un balcon en surplomb sur la cour, sur lequel s'ouvraient les deux pièces du gynécée, le domaine des femmes. Elles étaient sombres, éclairées seulement par des lucarnes donnant sur le puits de la cour. L'une était pour Melissa, et sa servante y avait aussi son grabat dans un coin, y reposant quand Déméas ne venait pas retrouver son épouse; alors il envoyait Nicandra au rez-de-chaussée, dormir dans la resserre où l'on conservait le grain. L'autre pièce, aussi modeste, était à la disposition de sa belle-mère. Toutes deux n'avaient qu'un sol de terre battue, mais Chrysosthémis avait tendu au mur des chambres, pour en cacher le délabrement, des draperies tissées par des femmes d'une génération précédente, un peu passées, représentant grossièrement des combats homériques; cela donnait un peu de chaleur et d'intimité à ces pièces. On y avait aussi placé, quelques jours après l'arrivée de Melissa, les meubles donnés par son père, deux coffres lourds taillés dans du bois de chêne, et aussi deux tables basses et des sièges pliants aux pieds sculptés.

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Melissa avait rangé dans l'un des coffres ce qu'elle avait amené avec elle de la maison familiale, ses habits de cérémonie et ceux de travail, ses modestes bijoux, et elle y serrait aussi les quelques richesses que lui avait confiées son mari, essentiellement de la vaisselle d'argent, un lointain héritage de sa nouvelle famille. Ç'avait été une cérémonie quasi solennelle que celle où Chrysosthémis, jusqu'alors unique maîtresse de la maison, lui avait remis la clef qui faisait d'elle la dépositaire de la fortune du foyer. Mais ce dont Melissa était la plus fière, et c'est pourquoi elle était seule à l'épousseter, c'était le grand vase à figures noires, représentant d'un côté les noces de Zeus et d'Héra, de l'autre le départ dHector pour son dernier combat, que lui avait donné sa soeur à l'occasion de ses noces. La petite maison de ville de Déméas, comme toutes celles du quartier, n'avait guère de dépendances. La cour n'était qu'un puits, sur lequel donnaient, outre les chambres à l'étage, un assez vaste cellier au rez de chaussée, en face de l'andrôn; on y gardait les réserves nécessaires à l'alimentation de la famille, les amphores de vin et d'huile, les produits des champs, dont le surplus était vendu au marché de l'Agora, et le charbon de bois, indispensable pour faire cuire les aliments et chauffer les chambres pendant les nuits froides. Un réduit voisin servait à abriter des outils agricoles, que Déméas ne voulait pas laisser, abandonnés, dans sa bicoque des champs; c'était là que les deux esclaves mâles, tous deux venus de Phrygie et qui baragouinaient à peine le grec, se réfugiaient durant l'hiver, sur un tas de paille, se réchauffant mutuellement sous de vieux sacs, faute d'autre endroit pour les loger; pendant l'été, ils vivaient en permanence à la campagne, et Melissa ne serait pas importunée par leur présence. Les deux chiens de Déméas, eux aussi ramenés des champs pendant la saison froide, allaient et venaient dans la cour, y semant sans gêne leurs crottes, et partageaient la nuit le logis des esclaves. Un appentis appuyé au mur du fond abritait la cuisine, et permettait à la fumée du foyer de s'échapper librement. Les murs de la cour, faits de terre rouge mêlée à des brins de paille, s'effritaient à leur base, hébergeant dans les anfractuosités des araignées et des insectes piquants dont on ne pouvait se débarrasser.

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Le quartier de Collytos, où logeait maintenant la jeune femme, n'était pas non plus bien engageant. Ses ruelles étroites, sales et boueuses en ce printemps pluvieux, serpentaient entre les maisons basses construites sans aucun ordre et tassées les unes contre les autres. L'odeur des excréments et de l'urine, car le contenu des pots de chambre était négligemment jeté dans la rue, prenait Melissa à la gorge chaque fois qu'elle sortait; les esclaves de la municipalité chargés du nettoiement s'occupaient en effet sans ardeur de leur tâche dans ce coin perdu de la ville où ne vivaient pas les magistrats responsables. La jeune femme revenait de chacune de ses sorties souillée de boue jusqu'aux chevilles quand il pleuvait, et elle se rendait compte de la nécessité, chantée dans les poèmes épiques, d'accueillir les hôtes en leur lavant les pieds; ce n'était pas qu'un rite! Mais l'unique fontaine du quartier était loin de chez elle, et ses alentours toujours encombrés d'une foule de femmes et de servantes qui se bousculaient autour de l'unique bouche déversant un filet d'eau parcimonieux. Melissa devait y aller au moins deux fois par jour avec Nicandra, et elle en revenait les bras moulus par le poids des lourdes cruches. Dans sa rue et dans les ruelles voisines, il y avait quelques modestes boutiques, en fait une simple porte ouverte sur une courette où les femmes de la maison, épouse, fille ou servante, attendaient l'acheteur, accroupies sur leurs talons, devant quelques poissons pêchés la nuit précédente, des sardines, des anchois, une tranche de thon sanguinolente, ou bien devant des produits venus de la campagne, couples de volailles liées par les pattes, petits tas de blé ou d'orge étalés sur le sol, ou quelques légumes verts. Mais Melissa n'avait guère de nécessité d'achat, puisque son cellier était convenablement rempli, de sorte qu'elle n'avait pas besoin de sortir de chez elle et n'en était, au vrai, que peu tentée. Elle savait qu'elle aurait pu aller, à peu de distance, à l'Agora pour y trouver, sur le vaste marché quotidien, des objets de qualité, de la viande fraîche qu'elle ne pouvait pas avoir en réserve, des étoffes fines de lin qu'elle ne pouvait pas tisser eIlemême, de la poterie utilitaire, et toutes sortes de choses qui étaient

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en abondance dans la maison de sa mère, mais qui lui manquaient cruellement dans sa nouvelle demeure. Mais Déméas lui avait fait comprendre, dès les premiers jours, que c'était à lui et non à elle d'aller flâner hors de son quartier; si elle avait besoin d'un objet quelconque, elle n'aurait qu'à le lui demander, et il profiterait pour faire ces achats, s'il les jugeait utiles, des séances de l'Ecclesia, l'Assemblée du peuple, qui avaient lieu au moins quatre fois par mois, et auxquelles il assistait avec assiduité, puisque l'hiver ne le retenait pas aux champs. D'ailleurs, son épouse devait bien savoir que les flâneries en ville étaient mal considérées pour les femmes de bonne réputation, et pour lui éviter toute tentation, ajoutait-il, il ne laissait à la disposition de son épouse que quelques oboles. Dès les premiers jours de leur vie commune, il lui avait indiqué comment il concevait sa vie dans son foyer. - "Je n'ai hélas pas été éduqué par mon père, mort peu après ma naissance, lui dit-il, mais par ma mère et par mes grands-parents qui étaient envers moi beaucoup plus stricts qu'on ne l'a été pour toi, me semble-t-it. Les temps changent, il est vrai. Alors les femmes vivaient recluses, du moins quand il n'était pas nécessaire qu'elles sortent pour aller travailler, mais ceci n'était le fait que de celles des basses classes. C'est le genre de vie dont je voudrais que tu t'inspires et qui me ferait honneur, d'autant qu'il devient trop rare. Tu n'as nul besoin de flâner à l'Agora, et tu ne t'y rendras, s'il le faut absolument, qu'avec ma mère pour t'escorter. Je ne veux pas que tu traînes dans les rues, et c'est pourquoi, si ta mère ou ta soeur veulent te voir, elles viendront ici. Quand une femme va chez l'une, chez l'autre, dans ses allées et venues elle rencontre forcément des hommes, qu'elle doit saluer. Ce sont des tentations à éviter, des entrevues qui font mauvais effet. Je ne veux pas de cela pour toi, du moins tant que tu n'auras pas d'enfant. "Cet hiver, où tes tâches seront modestes parce que le mauvais temps nous cloue à la maison, tu pourras t'occuper, sous la surveillance de ma mère, à tisser les manteaux dont nous avons tous besoin; car nous sommes six à vêtir maintenant, avec les esclaves, et, s'il y a quelque surplus de tissu après cela, Nicandra pourra aller le vendre au marché; les ressources de ma petite terre

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ne sont pas telles que je puisse négliger le gain de quelques drachmes. Il faudra aussi chauler les pièces du gynécée, elles en ont grand besoin. La santé de ma mère, tu l'as vu, n'est plus très bonne; elle a vieilli. Avec ta servante, tu auras largement de quoi t'occuper dans la maison, d'autant qu'en plus il est nécessaire de moudre le grain et préparer les repas pour nous tous. Tu devras faire montre d'énergie, car dès le printemps tu auras en plus à travailler à la campagne; mais tu es solide, et tu en seras capable. "Avec la somme reçue de ton père, je vais acheter un lopin de terre supplémentaire. En plus de notre petit jardin potager, qui sera à ta charge, tu devras, avec ta servante, aider aux champs aux périodes de presse, à la moisson, aux vendanges, si je ne veux pas être obligé d'acheter un esclave de plus. Ce sera un peu fatigant pour toi, d'autant que mes champs sont à plus d'une heure de marche d'ici, et que tu ne peux évidemment pas dormir dans la chaumière que j'ai installée là-bas, avec le mulet, les chiens et les esclaves qui y vivent en été. A ce propos, je ne connais pas encore le tempérament de Nicandra, mais elle n'est pas si vieille et je me méfie de la sensualité des femmes; aussi je veux que la nuit elle reste enfermée au gynécée, de sorte qu'elle n'ait pas la tentation de rejoindre l'un des esclaves dans la resserre de la cour. Un malheur est vite arrivé! "Peut-être trouves-tu ce programme un peu chargé; mais il faut te faire à l'idée que tu n'es plus une enfant, que tu es devenue une femme, une épouse, une maîtresse de maison. Sois cependant sans crainte. Je ne suis pas une brute. Je n'exigerai rien qui soit audessus de tes forces, et, si je bats parfois mes esclaves quand ils sont par trop fainéants, je ne te frapperai jamais, sauf bien entendu si tu me désobéis ouvertement." Melissa ne pouvait que s'incliner, baisser la tête pour témoigner de sa soumission, et affirmer à son seigneur et maître qu'elle se plierait fidèlement à ses instructions. Sauf peut-être pour le ton sur lequel ils avaient été donnés, ces ordres ne différaient en fait guère des prescriptions usuelles dans toute éducation des filles. Les mois d'hiver s'écoulèrent effectivement selon le programme qui avait été édicté par Déméas. Le matin, la jeune femme

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apportait à son époux, qui désertait de plus en plus souvent le soir le lit conjugal (Melissa craignait qu'il ait renoué avec l'éphèbe qu'il aimait avant son mariage et dont il se prétendait le protecteur), dans l'andrôn son petit déjeuner frugal, des galettes d'orge, qu'il trempait dans un doigt de vin, des olives et des figues sèches. Une fois celui-ci parti, elle ne savait généralement pas où, et ne se croyait pas le droit de le lui demander,Melissa s'affairait avec sa servante aux soins du ménage, avant d'aller à la corvée d'eau. Les esclaves mâles ne la gênaient pas, car Déméas les avait loués, pour la morte-saison, comme manoeuvres dans un chantier naval, et ils quittaient dès l'aube la demeure pour s'en aller au port travailler tout le jour, ne rentrant à la maison qu'à la nuit. Quand tout était propre, la belle-mère, la servante et la jeune femme s'installaient dans une chambre, s'il pleuvait, dans la cour si le soleil brillait, et s'activaient à leur ouvrage: laver la laine brute dans l'eau chaude, puis carder les flocons en les étirant et en les serrant bien sur la jambe tendue, puis enfin filer, ce que Chrysosthémis exigeait qu'on fasse debout, pour mieux balancer le peson au pied de la quenouille. La tâche de Melissa était plus généralement le tissage, sur le métier droit qui à Athènes ornait chaque foyer et en était le symbole, et à la fin de la journée la jeune femme était exaspérée d'avoir passé des heures à lancer la navette entre les fils de chaîne lorsqu'elle mesurait le faible résultat obtenu par ce travail fastidieux. La présence constante, la surveillance insidieuse de sa belle-mère, qui ne faisait pas grand chose en arguant de sa mauvaise santé mais ne se gênait pas pour gourmander sa belle-fille quand il lui semblait que son labeur se ralentissait, agaçaient au plus haut point la jeune femme, qui se sentait considérée par la vieille dame comme une servante et lui devait obéissance comme si elle l'était. Mais qu'y pouvait-elle? Melissa, pendant ces premiers mois de mariage, se sentait ainsi prisonnière dans sa nouvelle demeure, et le soir, seule dans le lit généralement déserté par son époux, sanglotait à fendre l'âme; Nicandra, qui était couchée, dans un coin de la pièce, sur une paillasse à même le sol, se levait alors, la prenait dans ses bras, comme l'aurait fait sa mère, essuyait ses larmes, et la consolait:

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- "Ma petite, je vois que tu es triste, mais cette vie est la même pour toutes les femmes, tu le sais bien. Ta mère a vécu comme cela après son mariage. Les choses s'arrangeront, tu verras, et ton mari sera moins exigeant, quand tu lui auras donné un fils.
"Songe à notre destin, à nous qui sommes esclaves, à moi que tu aimes. J'ai été séparée des miens, j'avais à peine dix ans; je n'ai de ma mère qu'un souvenir très vague; sans doute est-elle morte, maintenant. J'ai été vendue au marché, et j'en conserve un affreux souvenir; du moins je remercie les dieux d'avoir été achetée par tes parents, qui m'ont gardée chez eux même quand ils n'avaient plus besoin de moi pour prendre soin de leurs filles et m'ont toujours bien traitée, comme si j'étais de la famille. Mais je n'ai jamais eu rien que je puisse dire bien à moi, même pas la paillasse où je dors, qui ne m'est que prêtée. "J'aurais aimé, moi aussi, comme toutes les femmes, mettre au monde des enfants, mais la cohabitation avec un esclave mâle que j'aurais aimé et considéré comme mon mari m'a toujours été refusée; je devais vivre uniquement avec ma maîtresse et les autres servantes; ta mère pensait que le fait d'aimer un homme et de passer mes nuits avec lui était gênant pQur le service que je devais; peut-être avait-elle aussi peur que son époux s'éprenne de moi. Mais les travaux pénibles qu'elle m'a imposés m'ont vite rendue peu séduisante! Tu vois que la destinée que m'ont réservée les dieux est bien pire que la tienne. Ainsi calme-toi, ma petite Melissa chérie, et accepte le destin des femmes, qui était écrit dès le jour de ta naissance. " La jeune femme n'avait que de loin en loin la visite de sa mère, qui, en d'autres termes que la servante, lui disait aussi comment une bonne épouse devait savoir se résigner et ne masquait pas qu'elle non plus n'avait pas toujours été très heureuse avec Dèmarate, mais avait su ne pas gémir ouvertement sur son sort.

- "Si tu as des motifs sérieux, mais vraiment puissants, de te plaindre, après en avoir parlé à ta belle-mère pour lui demander conseil, profite d'un moment où Déméas sera de bonne humeur, et parle lui franchement, conseillait-elle à sa fille. Il grommellera

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sans doute, mais je suis sûre que si tes griefs sont fondés il tiendra compte de ce que tu lui auras dit." Mais les plaintes de Melissa, les reproches qu'elles faisait à son époux et à sa belle-mère, étaient en vérité bien vagues. Le fait que son mari ait un ami de coeur était tout à fait banal et admis, l'enfermement de Melissa dans sa maison était le fait de la plupart des femmes de sa condition, sa sujétion à une belle-mère acariâtre n'avait rien d'exceptionnel, et pas une seule fois Déméas n'avait levé la main sur elle, même s'il avait plus d'une fois manifesté son agacement devant ses larmes.

Melissa avait pu, dans le voisinage, faire la connaissance de quelques autres femmes, qui l'avaient accueillie chaleureusement, mais la plupart étaient de la plus basse classe, celle des thètes, gens libres mais pauvres; elles étaient dénuées de toute instruction et apparemment sans curiosité, sans désirs; peut-être, se disaitelle, à cause de cela vivaient-elles plus heureuses qu'elle-même. C'était en particulier le cas de la femme d'un pêcheur, qui habitait la masure voisine de la sienne et se glorifiait de ses deux bébés, des jumeaux, un rare présent des Dieux. Son bagout, son optimisme, sa foi dans la vie, réjouissaient Melissa, bien que la langue qu'elle parlait, toute émaillée de vulgaires expressions populaires, la choquât un peu. Il y avait aussi, un peu plus loin dans la rue, une très jeune fille, épousée juste à la puberté, qui avait mis au monde, coup sur coup, deux enfants, en attendait déjà un troisième et paraissait sur le point de mourir d'épuisement, tant étaient lourdes ses charges domestiques; Melissa en avait pitié, mais ne pouvait guère faire plus que de l'aider à porter sa cruche en revenant de la fontaine et lui faire donner par Nicandra en cachette quelques vivres. Mais il lui manquait, et cela lui pesait, les conversations d'autrefois avec des femmes de plus de culture, . .
comme ses anCIennes amIes.

L'hiver enfin se terminait. Les Grandes Dyonisies avaient eu lieu, fêtées comme d'habitude par des sacrifices publics, des processions, et Melissa avait eu pour une fois l'autorisation d'assister à la plupart de ces cérémonies. Etait-ce l'approche du printemps? Déméas avait manifestement retrouvé l'affection de

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son jeune amant qui, lui avait dit la voisine car ses amours étaient connus de toute la rue, s'était montré très jaloux lors de son mariage; ces retrouvailles avaient amélioré l'humeur de son mari, qui était devenu affable, parfois même affectueux, vis-à-vis de sa femme, sans se rendre compte que cette gentillesse due à un autre amour que le sien la choquait profondément. Melissa eut même l'occasion de voir les deux hommes ensemble, de loin, se tenant la main dans la main en suivant une procession solennelle, et elle en fut révoltée, comme d'un outrage à l'égard des Dieux. Mais que pouvait-elle dire? Personne n'aurait compris sa colère. Les esclaves étaient en congé, avant la reprise des travaux des champs, et pour leur faire partager les réjouissances de tous le maître leur avait donné une poignée d'oboles, ce qui faisait qu'ils rentraient à leurs quartiers tard le soir, avinés, et donnaient comme des brutes. Myrrhina avait eu la chance d'obtenir des invitations pour l'une des journées de spectacles données au vieux théâtre de Dyonisos à l'occasion des fêtes, et Déméas avait autorisé la jeune femme à l'y accompagner. Fille, elle n'avait pas pu assister à des représentations théâtrales; femme, elle y était acceptée. Elle vibra aux évocations de l'histoire des dieux et des héros, s'identifia aux femmes qui étaient glorifiées dans la tragédie, crut un instant être Alcmène ou Andromaque, ou subir comme Iphigénie le couteau du sacrifice pour la plus grande gloire de la Grèce. Elle rentra dans son taudis, persuadée de pouvoir elle aussi devenir, s'il le fallait, une héroïne. Déméas, avant les durs travaux qui l'attendaient après la mauvaise saison, se réjouissait d'aller régulièrement aux séances de l'Assemblée, sur la colline de la Pnyx, écouter les orateurs disserter sur la gestion de la Cité, puis voter les amendements aux lois et les décrets proposés par les bouleutes sur les grandes et petites questions agitant la ville. Ce privilège de citoyen lui donnait un sentiment de puissance que, depuis sa majorité, il ressentait toujours avec la même jouissance. Il avait été, l'année précédente, tiré au sort pour être l'un des membres du jury du tribunal de l'Héliée, et ne se tenait pas de joie lorsque le hasard le désignait pour siéger à l'une des séances, même si la journée passée à écouter sans dire un mot les plaidoiries des parties avant

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de voter pour l'un ou l'autre de ceux qui s'affrontaient dans des oppositions souvent sordides lui paraissait souvent longue. Lorsque ces tâches politiques ne le retenaient pas, il aimait traîner sur l'Agora, flânant entre les éventaires en tous genres où il était sûr de rencontrer quelqu'un de connaissance avec qui entamer une conversation d'autant plus animée qu'elle portait sur des sujets plus futiles. Commencée sur la grande place populeuse, sa promenade se terminait généralement dans un cabaret, où il pouvait grignoter des légumes conservés dans du vinaigre ou des pois chiches salés et manger quelques sardines grillées, tout en savourant deux ou trois coupes de vin noir coupé d'eau ou de miel. Il avait aussi à se conformer aux obligations de l'entraînement militaire, et le stratège élu par sa tribu ne plaisantait pas avec ce devoir civique, surtout compte tenu de la situation politique incertaine exigeant des futurs combattants qu'ils fussent parfaitement en forme. Mais c'est avec joie qu'il retrouvait à cette occasion les autres hoplites de son dème, ses camarades avec lesquels il faisait régulièrement l'exercice depuis l'adolescence. Quel enthousiasme que de réussir, côte à côte avec ses amis de toujours, une manoeuvre impeccable, de protéger parfaitement de son bouclier son voisin de gauche, tout en se sentant également couvert par celui de droite! Quelle puissance exprimaient les mouvements de la phalange, quand elle partait, d'un bloc, à l'assaut d'un adversaire imaginaire! Les Perses, s'ils osaient se frotter aux Athéniens, n'auraient qu'à bien se tenir. Mais les séances d'exercices étaient surtout pour Déméas l'occasion de retrouver le beau Pactyès, de dix ans son cadet. Après des années, il restait séduit par sa taille svelte et ses hanches étroites, en même temps que par son habileté aux exercices de la palestre comme aux gestes de l'hoplite. Pendant des semaines, il s'en souvenait, il avait rêvé de serrer contre le sien ce jeune corps souple luisant d'huile et de sueur, et il avait cherché les moyens d'approcher l'adolescent. Les clîners des membres de son dème, dont le jeune homme faisait aussi partie, avaient permis qu'ils se rapprochent, et Pactyès avait été heureux de recevoir les louanges de son aîné; la liaison entre l'adulte et l'adolescent, qui aspirait à trouver auprès de son aîné conseils et affection, s'était

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alors vite développée. Chaque fois qu'il évoquait ces débuts de son attachement pour Pactyès, Déméas était presque aussi ému qu'au prenner Jour. Certes, son ami n'était qu'un thète, fils d'un humble pêcheur, et son éducation avait été bien négligée; c'est tout juste s'il savait lire. Issu de la plus basse classe, il n'aurait sans doute pas pu devenir hoplite et aurait seulement participé à la défense de la cité comme rameur anonyme sur une trière si Déméas ne lui avait offert l'équipement indispensable, casque, bouclier et lance, permettant ainsi la promotion que désirait tant le jeune homme; mais cela n'avait pu améliorer sa culture, sa conversation restait bien pauvre, et l'homme mûr était souvent moqué par ses amis quant au choix de son protégé. Mais cet adolescent était si beau, il lui offrait si volontiers sa tendresse! Malgré la vénération qu'il avait pour lui, l'annonce du mariage de son protecteur avait été mal admise par le jeune homme, qui considérait perdre avec lui l'affection de son aîné. Il avait fallu à Déméas des mois de patience pour renouer peu à peu des relations confiantes. Il avait du expliquer longuement au jeune homme que la présence d'une femme chez lui n'était qu'une obligation morale, valable pour tout citoyen d'Athènes, qui se devait d'engendrer un fils. Déméas et Pactyès s'étaient enfin parfaitement raccommodés, et se retrouvaient le matin au marché, où le jeune homme allait vendre le poisson frais qu'il pêchait la nuit avec son père, puis se promenaient enlacés, sans fausse honte, sous les portiques de l'Agora ou dans le parc de l'Académie; et le soir ils dînaient ensemble aux banquets rituels des membres de leur dème. Bien souvent, Déméas ne revenait chez lui que fort tard, ou même seulement au petit matin. Melissa, pendant ce temps, attendait, seule dans sa couche, ravagée de jalousie malgré les consolations de sa belle-mère et de sa servante pour lesquelles une telle situation était normale, parce qu'habituelle. Le printemps était cependant arrivé, et l'heure de la reprise des travaux des champs avait sonné. Il fallait bien pour un temps que Déméas renonce aux plaisirs de l'oisiveté. Les deux esclaves prirent avec leur maître le chemin des champs et de la petite

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masure qu'il y avait élevée. Le maître ne reviendrait à la ville que tous les trois ou quatre jours, et il en profiterait pour retrouver son jeune amant et aussi, s'il en avait l'envie, le lit conjugal. Les esclaves, eux, vivraient là-bas jusqu'aux vendanges; Déméas n'avait pas à craindre leur fuite, car la police était bien faite et les châtiments assez lourds pour dissuader toute tentative de ce genre. Sa femme, avec la servante, s'occupait du jardin potager des bords de l'Ilissos, proche des murs de la ville, où l'on pouvait cultiver grâce à l'irrigation les légumes nécessaires à la maisonnée et même obtenir un surplus que Nicandra allait vendre au marché. Quand la charge de travail des trois hommes serait excessive, les deux femmes viendraient donner un coup de main aux champs d'autant plus facilement qu'à l'époque de la moisson la rivière asséchée ne permettrait plus la culture maraîchère. Melissa, chaque matin, se levait à l'aube pour profiter de la température encore fraîche, car dès avril le soleil tapait fort aux approches de midi. Avec sa servante, elle trottinait dans les ruelles encore sombres pour rejoindre la petite pièce de terre que son époux appelait pompeusement son potager. C'était, contigu à d'autres jardinets que cultivaient comme elle d'autres femmes du peuple, une longue mais étroite bande de terrain à peu près plat, entouré d'une haie de broussailles épineuses pour empêcher les chèvres et les moutons de venir brouter les tentantes feuilles vertes. Elle était toute proche de la rivière qui, à cette période de l'année, n'était pas encore à sec, mais c'était cependant une rude tâche pour les deux femmes que de charrier, toute la matinée, les lourds seaux d'eau qu'elles devaient vider au pied des butées de terre où croissaient les choux et les salades, les fèves et les pois, les oignons et l'ail, la menthe et la sauge. Presque aussi fatigant était le maniement de la houe, avant la plantation, puis le repiquage des jeunes plants, et il fallait aussi épierrer le médiocre sol, sur lequel à chaque printemps apparaissaient de nouveaux cailloux. A la mi-journée, Melissa n'en pouvait plus de fatigue, ses bras étaient moulus, elle ruisselait de sueur sous sa tunique courte, et son dos lui faisait mal, à force d'avoir été pliée en deux. Elle ne souhaitait plus que rentrer chez elle, laver ses pieds et ses mains souillés de terre, s'allonger sur son grabat dans la fraîcheur

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de sa chambre sombre, et faire la courte sieste que sa belle-mère autorisait, avant de reprendre le métier à tisser devant lequel elle était restée accroupie tous les mois d'hiver, et enfin au coucher du soleil préparer le repas que Nicandra irait ensuite apporter à Déméas et aux esclaves, qui couchaient aux champs. Et elle savait que ces corvées allaient recommencer, jour après jour, pendant toute la belle saison, puis, plus tard, année après année tant qu'elle serait capable de les accomplir. C'était là le destin d'une femme, obéir et travailler, contre lequel, hélas, elle ne pouvait rien.

II

La saison était déjà avancée quand les nouvelles laissant prévoir une guerre imminente se répandirent. Melissa n'était guère tenue au courant par son mari, qui considérait que les événements politiques ne regardaient pas les femmes, mais des rumeurs folles et contradictoires se répandaient, et les servantes, plus libres que leurs maîtresses de leurs rencontres, étaient souvent mieux informées que celles-ci. C'est d'ailleurs par Nicandra que Melissa apprit la mobilisation de Pactyès; il devait partir avec les plus jeunes des hoplites pour une expédition visant à obliger les gens d'Egine à se rallier aux Athéniens, du moins à ne pas accepter la proposition infamante du Grand Roi de lui donner "la terre et l'eau", c'est-à-dire en fait de se soumettre à son autorité et de lui payer tribut. Cette campagne, disait la jeune femme à sa belle-mère, aurait l'avantage d'éloigner le jeune amant de son mari, et d'inciter celui-ci à rentrer plus souvent au domicile conjugal. Aussi fut-elle désolée quand on apprit que les Eginètes, ces éternels rivaux des Athéniens, avaient rapidement capitulé; mais elle ne pouvait guère exprimer les raisons de sa déception! Melissa n'apportait en fait guère d'attention à tous ces bruits d'armes, persuadée qu'une fois de plus les rumeurs de guerre allaient s'éteindre toutes seules. Tout ce qu'elle voyait comme conséquence de cette agitation était que les banquets des citoyens du dème, qui se prolongeaient le plus souvent en beuveries, étaient à la fois plus rares et plus brefs, et que de ce fait son mari rentrait plus souvent dîner et passer la soirée à la maison. Quand elle en

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