Les impostures

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Au XIXème siècle, siècle souvent perçu comme une époque faste et qui n'est pas moins empreint de nombreux dérapages éthiques, une entreprise de loisirs en crise a choisi, pour son redressement, d'exporter et d'exhiber, au même titre que des animaux, des populations indigènes importées d'un royaume africain prospère et civilisé. S'ensuit alors un imbroglio regrettable..
Publié le : lundi 1 septembre 2008
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EAN13 : 9782296199217
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Les impostures

Encres Noires Collection dirigée par Maguy Albet

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Issiaka DIAKITE-KABA, Sisyphe... l'Africain, 2008. S.-P. MOUSSOUNDA, L'Ombre des tropiques, 2008. Loro MAZONO, Massa Djembéfola ou le dictateur et le 2008. Massamba DIADHIOU, Œdipe, le bâtard des deux mondes,

Barly LOUBOT A, Le Nid des corbeaux, 2008. S.-P. MOUSSOUNDA, Le paradis de la griffure, 2008. Bona MANGANGU, Carnets d'ailleurs, 2008. Lottin WEKAPE, Chasse à l'étranger, 2008. Sémou MaMa Diop, Thalès-le-fou, 2007. Abdou Latif Coulibaly, La ressuscitée, 2007. Marie Ange EYINDISSI, Les exilés de Douma. Tome 2, 2007. LISS, Détonations et Folie, 2007. N°298, Pierre-Claver ILBOUDO, Madame la ministre et moi, 2007. N°297, Jean René OYONO, Le savant inutile, 2007. N°296, Ali ZADA, La marche de l'esclave, 2007. N°295, Honorine NGOU, Féminin interdit, 2007. N°294, Bégong-Bodoli BETINA, Ama Africa, 2007. N°293, Simon MOUGNOL, Cette soirée que la pluie avait rendue silencieuse, 2007. N°292, Tchicaya U Tam'si, Arc musical, 2007. N°291, Rachid HACHNI, L'enfant de Balbala, 2007. N°290, AICHETOU, Elles sont parties, 2007 N°289, Donatien BAKA, Ne brûlez pas les sorciers..., 2007. N°288, Aurore COST A, Nika l'Africaine, 2007. N°287, Yamoussa SIDIBE, Saatè, la parole en pleurs, 2007. N°286, Ousmane PARA YA BALDE, Basamba ou les ombres d'un rêve,2006. N°285, Abibatou TRAORÉ KEMGNÉ, Samba le fou, 2006. N°284, Bourahima OUA TT ARA, Le cimetière sénégalais, 2006. N°283, Hélène KAZIENDÉ, Aydia, 2006. N°282, DIBAKANA MANKESSI, On m'appelait Ascension Férié, 2006. N°281, ABANDA à Djèm, A contre-courant, 2006. N°280, Semou MaMaDIOP, Le dépositaire,2006. N°279, Jacques SOM, Diké, 2006. N°278, Marie Ange EYINDISSI, Les exilés de Douma, 2006.

André-Hubert ONAN.l\ MFEGE

Les impostures

L'Harmattan

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; http://\vww.librairieharmattan.com diEEusion.harmattan@wanadoo. harma ttan 1@wanadoo. Er

75005

Paris

Er

ISBN: 978-2-296-05722-7 E~~N : 9782296057227

«Je conclus alors que l'ignorance est source de préjugés et de haine, la connaissance, en revanche, est le moteur du respect et de la tolérance ».
Mon village, c'est le monde.

I.
Pa:r une matinée pluvieuse et £:roide, un septuagénai:re ttemblota:nt et fantasque était isolé dans un grand bu:reau mal éclai:ré en compulsant ttanquillement des dossie:rs. D'un geste las et démesu:ré, il y portait des annotations ou sa signatut:e ap:rès une lectu:re minutieuse. De temps à autte, il se mettait à dodeline:r sa grosse tête p:resque chauve à l'écoute d'une symphonie de Bach distillée par un phonog:raphe incorpo:ré à l'armoire de classement en bois massif. Le vieil homme actionna la clochette placée à l'angle du mu:r et son sec:rétaire se p:résenta aussitôt, l'air inquiet. TIlui tendit des dossie:rs su:rlesquels il avait apposé sa signature ou inscrit ses directives et lui demanda d'une voix g:relottante : -Que p:révoit mon agenda cet ap:rès-midi ? Le sec:rétaire s'en fut dans la pièce contiguë, :revint avec un :registte et :répondit: - Monsieu:r, vous avez p:révu une :réunion avec les memb:res du conseil de direction à la salle des confé:rences. Le vieil homme se laissa subitement choir sm son fauteuil en poussant un soupir de lassitude. -J'ai tenement envie de me :repose:r,décla:ra-til au bout d'un instant. Depuis p:rès de quatte décennies que je dirige cette entteprise, je n'ai pas eu un seul moment de :répit. A fo:rce de reche:rcher la gloire, j'ai sacrifié mon êtte. Aujou:rd'hui, je suis

un vieillard rongé par la maladie. Je suis fatigué. J'ai besoin de repos. Le secrétaire fut pris de compassion pour son patron et lui proposa: - Faudrait -il reporter cette réunion ou tout simplement l'annuler? - N on, maintenez-la, trancha le directeur en se plaignant d'une violente douleur aux poumons. Tu sais, mon fils, un chef est comme un otage, c'est l'otage de son personnel. TI ôta ses lunettes, les posa sur la table, s'agrippa au bras de son collaborateur, se leva en poussant un hurlement aigu et se dirigea, d'un pas lent et titubant, vers le petit salon jouxtant son bureau. Le dos voûté comme un arc, le regard hagard, la bouche suave et les lèvres palpitantes, il avançait péniblement, comme un automate, en s'appuyant sur le mur et les meubles qui bordaient son chemin. Lorsqu'il parvint à destination, il s'assit en criant de douleur et en respirant démesurément,
comme s'il avait COUID.

- Les vieux os craquent, les vieux muscles bouillonnent, se répéta-t-il à d'une voix étouffée. Son secrétaire sortit en refet:mant la porte pour lui permettre de se reposer. Mais il le rappela. - Allez me chercher le cha:rgé de presse, lui ordonna-t-il. -Oui monsieur. Le secrétaire s'en alla et revint, au bout de quelques minutes accompagné du chargé de presse. 8

C'était un quinquagénaire blond, grand, robuste et mafflu. Il portait un pantalon en étoffe bleue soutenu par une large ceintu.re de flanelle, une veste en soie, des brodequins en cuir et un bonnet en laine. Serein et apparemment sûr de lui, il marchait à pas vifs, la poitrine bombée et le regard fugace. Le directeur roupillait profondément sur le canapé, en ronflant et en bavant comme un épileptique. C'était toujours pareil au cours des dix dernières années, et cela n'émouvait plus personne. La consigne pennanente était de ne pas le réveiller ; un secret que son entourage restreint n'osait dévoiler. Deux heures s'écoulèrent, il dormait toujours sans bouger. Lorsque le sifflement de la locomotive déchira l'air, il se réveilla en sursaut et se mit à gesticuler comme s'il cherchait quelque repère perdu. Du coup, il eut honte.
- Ah ! Vous êtes déjà là, murmura-t-il

en

nettoyant discrètement ses baves à l'aide de la manche de son costume. Je me suis assoupi sans m'en rendre compte. Chaque fois qu'un vieil homme s'endort, on n'est jamais sûr de son réveil, car il n'y a qu'un cran entre son sommeil et sa mort. Vous le comprendrez mieux lorsque vous aurez mon âge. Je vous souhaite bien évidemment de vieillir. TI leva son regard sur le chargé de presse, le fiXa et lui dit : - Vieillir, c'est un privilège, une bénédiction divine. La révolution scientifique et technique a son 9

revers: la vitesse. Tout va vite, à un rythme vertigineux. Les jeunes veulent suivre la vitesse, et celle-ci finit par les broyer. L'homme crée la vitesse, mais celle-ci lui échappe. Voili la cause de la mort. Le chargé de presse sourit et approuva d'un hochement de tête. Un long silence s'installa. Au bout de quelques minutes, le patton lui dit : -J e préside tout à l'heure une réunion à la salle des conférences. Vous devez y prendre part, car elle pou:r:rait abouti:r à d'importantes décisions engageant la vie de l'entteprise. A l'issue, je ferai une communication spéciale. - Bien reçu monsieur, acquiesça le chargé de presse.

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II.
A dix sept heures, les membres du conseil de direction s'installèrent dans la salle des conférences. L'attente ne fut pas longue. Monsieur Anthony fit son entrée, suivi par ses proches collaborateurs. Après un échange de civilités, il leur dit : - Messieurs, le but de notre rencontre de ce jour est d'étudier les modalités de redynamisation du Jardin zoologique. La situation financière de la société est critique. Au cours des deux derniers exercices, nous n'avons réalisé aucun bénéfice. il est certain que ce déficit va s'accentuer si nous n'envisageons pas une diminution drastique des charges de fonctionnement, notamment les dépenses du personnel. Vous conviendrez donc avec moi qu'une compression des effectifs est inévitable. Voyez-vous, les affaires ne sont plus prospères. S'il est vrai que la guerre et les remous sociaux ont porté un coup fatal à nos activités, il n'en demeure pas moins que les mentalités ont radicalement changé. J'ai l'impression que les gens préfèrent travailler et gagner plus d'argent. ils accordent peu de place aux distractions. Ni le petit train, ni la rivière enchantée, encore moins les animaux exotiques, le potager ne font plus courir les foules. Le restaurant, le bar et l'hôtel ne procurent plus les recettes escomptées. Où est donc passée la passion immodérée des Européens pour l'exotisme et les découvertes. Que faut-il faire pour

résorber le déficit et surtout relancer les activités de la société? TI y eut un temps de silence. Après s'être concerté avec son collègue, l'un des conseillers, monsieur Chambert décla:ra: - Monsieur le directeur, c'est vrai que le Jardin va mal depuis que les animaux sont passés à la soupe. Au lieu de procéder aux licenciements, je proposerais plutôt qu'il soit élaboré un plan de relance efficient. Je voudrais, tout d'abord, relever que nos activités portent essentiellement su:r des expositions zoologiques, l'entretien du musée naturel, la recherche scientifique et le tourisme. Ces secteurs sont saturés, car la concur:rence est rode. En outre, vous venez de souligner que les mentalités ont changé, c'est incontestable. Mo~ je crois que le public européen est toujours avide de distraction, et il nous incombe de leur proposer celles qui leur plairont. Les visiteurs répugnent de voir les mêmes animaux et les mêmes décors immuables. Après avoir tout inventé, les Européens recherchent aujourd'hui des sensations nouvelles, le juste milieu entre l'austérité de la mécanique et l'harmonie de la nature, la sensualité et le romantisme. Monsieur Anthony fronça les sourcils et rétorqua: - Mon cher Chambert, vous êtes idéaliste. Le Jardin a déjà connu ses moments fastes, à présent, c'est le déclin. Les ours, les girafes, les chameaux, les kangourous, les bananiers et les bambous ne 12

satisfont plus la curiosité de nos concitoyens. L'exotique ne fait plus rêver, peut-être faut-il mettre l'accent sur le ludique pour ramener les visiteurs sur nos installations. - Je ne suis pas de cet avis, objecta Chambert. Nous vivons un siècle faste où les grands esprits rivalisent d'ingéniosité pour l'amélioration de la condition humaine. A l'instar des entreprises agricoles et industrielles, le secteur des services doit aussi faire preuve d'imagination féconde pour affronter les nouvelles exigences. TI
nous faut innover. . ..

- En quoi faisant? l'interrompit le directeur.. Chambert poursuivit calmement: -Si les animaux exotiques n'attirent plus les foules, les individus exotiques pourraient apporter de nouvelles sensations aux Européens. Monsieur Anthony rougit, secoua la tête en guise de désapprobation et répliqua: - Vous voulez donc exposer des êtres humains au Jardin zoologique, c'est du délire! -Monsieur le directeur, vous ne m'avez pas bien compris, j'ai parlé d'individus exotiques et non pas d'êtres humains, soutint Chambert. - Puisque vous me prenez pour un débile, alors expliquez-moi bien ce que signifie individus exotiques.. -Je veux faire allusion aux peuples primitifs et barbares d'Afrique, des races intermédiaires entre l'humanité et l'animalité, précisa Chambert..

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Monsieur Anthony fit un rictus et dit d'un ton malicieux: - Ils n'en demeurent pas moins des êtres humains comme toi et mo~ mon cher Chambert. Ces peuples concourent aussi au progrès de l'humanité. Ils nous procu:rent des matières premières pour notre industrie et constituent un important marché pour nos produits manufacturés. TIs ont déjà trop souffert de l'esclavage, épargnonsles de nouvelles souffrances qu'ils ne méritent pas. L'esclavage est en voie d'abolition, et pourquoi voudriez-vous ramer à contre-courant de cette nouvelle dynamique, hein? Certaines décisions sont amères, mais il faut les appliquer. Chambert resta muet. L'architecte paysagiste Boyer renchérit: -Souvenons-nous que c'est l'exotique qui a fait la réputation du Jardin, et je ne trouve aucun inconvénient à poursuivre sur la même lancée. Lorsque vous aviez pris l'initiative d'exhiber des animaux importés d'Afrique, cela avait suscité des réticences. Au bout du compte, ce fut un succès éclatant qui pe:rmit à la société d'engranger d'importants bénéfices et de se faire une renommée. Hommes, femmes, enfants, aristocrates, bourgeois, ouvriers, chercheurs, universitaires, nationaux et étrangers se relayaient alors par milliers au Jardin pour découv:rit: ces espèces venues des tropiques. Tout cela eut des effets induits sur le restaurant, le ludique, l'hébergement et l'emploi. C'était la belle époque où tout allait à merveilles. Je

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pense

que l'idée de Chambert mérite d'être prise au

sérieux, car elle peut nous pemlettre de sortir de l'impasse. - Je n'ose pas croire que monsieur Anthony est cynique au point de sacrifier des nobles Blancs pour protéger une poignée d'indigènes, observa Chambert. - Je ne voudrais ni sacrifier les Blancs, ni martyriser les Noirs, se défendit monsieur Anthony. Je dois mettre certains salariés au chômage en attendant une éventuelle amélioration de la situation f11lancièrede l'entreprise. TIspourront certainement se reconvertir dans les hauts fourneaux, les mines, le textile et même l'agriculture qui constituent des gros consommateurs de main d'œuvre. A l'ère de la société industrielle, les possibilités d'emplois se sont multipliées pour ceux qui veulent travailler. - Nous sommes aussi à l'ère des explosions protestataires, j'espère que nous saurons gérer les mouvements d'humeur qui résulteront de ce plan de redressement, s'inquiéta Chambert. Embarrassé, monsieur Anthony ne put répondre instantanément. TI alluma sa pipe, tira quatre bouffées successives, toussa bruyamment, s'éclaircit la gorge et se tourna vers les autres conseillers: -Qu'en pensez-vous? Monsieur Humbert, chef de l'unité potager, prit la parole: -Ce sera effectivement très difficile de gérer les revendications de nos employés. Ils ne 15

comp:rendront jamais pou:rquoi on les met au chômage. Ce qui importe, pou:r nous, c'est de sauve:rl'entteprise et son pe:rsonnel, tout en :restant c:rédibles. Mais comment y parvenir? Chambert a fait une p:roposition intéressante, peut-êtte faud:raitil lui donne:r la possibilité d'en p:récise:r tous les contou:rs. Le p:rojet est-il :réalisable? Quels sont les moyens à mobilise:r à cet effet? Quels sont les délais d'exécution? Monsieu:r Anthony :resta silencieux, Chambert :rebondit: - Dans la vie, il faut parlois ose:r. Et nous ne risquons rien en essayant. TI a bien fallu qu'un eff:ronté allât che:rche:rle p:remie:resclave en Afrique pou:r que la t:raite négriè:re naquît, s'o:rganisât et s'amplifiât. En dépit des :récnm111ations et des condamnations que cela a dû suscite:r, il n'en demeu:re pas moins que ce ttafic permît de :réso:rbe:r le déficit de main-d' œuv:re dans les plantations de coton et de canne à suc:re en Amérique. Le monde est un système complexe où chaque composante joue le :rôle auquel elle est p:rédestinée. Tenez, l'homme blanc éclaire le monde pa:r son intelligence et son ingéniosité, tandis que la :racenoire concourt au bonheu:r du Blanc en le servant et en lui obéissant. Refuse:r cet état de chose, c'est nie:r l'essence même de la vie. Je c:rois que la :race supérieu:re doit illumine:r de sa civilisation les :races inférieu:res.

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