Les Khouan du lion noir

De
Publié par

Albert Truphémus (1873-1948) aime l'Algérie mais n'apprécie pas les industries touristique, sexuelle qui se mêlent, inextricablement, dans l'exploitation des enfants des rues de Biskra, les yaouleds. Les scènes nombreuses et sinistres des Khouan du Lion noir, réédité ici pour la première fois depuis sa publication en 1931, illustrent, dans un langage truculent, ce rejet des attitudes de Wilde, Douglas et autres Gide. Cette exploitation touristique sexuelle, se révèle n'être, finalement, que l'autre face de la colonisation.
Publié le : mardi 1 juillet 2008
Lecture(s) : 396
EAN13 : 9782296201262
Nombre de pages : 201
Prix de location à la page : 0,0107€ (en savoir plus)
Voir plus Voir moins
7 jours d'essai offerts
Ce livre et des milliers d'autres sont disponibles en abonnement pour 8,99€/mois

LES KHOUAN

DU LION NOIR

COLLECTION AUTREMENT MEMES conçue et dirigée par Roger Little
Professeur émérite de Trinity College Dublin, Chevalier dans l'ordre national du mérite, Prix de l'Académie fTançaise, Grand Prix de la Francophonie en Irlande etc.

Cette collection présente en réédition des textes introuvables en dehors des bibliothèques spécialisées, tombés dans le domaine public et qui traitent, dans des écrits en tous genres nonnalement rédigés par un écrivain blanc, des Noirs ou, plus généralement, de l'Autre. Exceptionnellement, avec le gracieux accord des ayants droit, elle accueille des textes protégés par copyright, voire inédits. Des textes étrangers traduits en fiançais ne sont évidemment pas exclus. Il s'agit donc de mettre à la disposition du public un volet plutôt négligé du discours postcolonial (au sens large de ce terme: celui qui recouvre la période depuis l'installation des établissements d'outre-mer). Le choix des textes se fait d'abord selon les qualités intrinsèques et historiques de l'ouvrage, mais tient compte aussi de l'importance à lui accorder dans la perspective contemporaine. Chaque volume est présenté par un spécialiste qui, tout en privilégiant une optique humaniste, met en valeur l'intérêt historique, sociologique, psychologique et littéraire du texte.

« Tout se passe dedans, les autres, c'est notre dedans extérieur, les autres, c'est la prolongation de notre intérieur.» Sony Labou Tansi

Titres parus et en préparation: voir en fin de volume

ALBERT TRUPHÉMUS

LES KHOUAN DU LION NOIR
Présentation de Gérard ChaJaye avec la collaboration de Roger Little et de Louis Lemoine

L'HARMATTAN

Le médaillon de la couverture reproduit une photo de yaouled d'A1cide Leroux (fin XIxe siècle)

<9 L'HARMATTAN,

2008

5-7, rue de l'École-Polytechnique,

75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05907-8 EAN : 9782296059078

INTRODUCTION par Gérard Chalaye

Études de Gérard Chalaye sur la littérature des empires
« René Euloge ou un destin dans la montagne berbère », in Regards sur les littératures coloniales, II : Afrique francophone: Approfondissements, sJ.d. de Jean-François Durand, Paris, L'Hannattan, 1999, pp. 227-254 « René Euloge entre tradition berbère et modernité coloniale », Les Cahiers du SIELEC [sic] (Paris, Éditions Kailash), 1 : Littérature et colonies (2003), 145-167 « Jésus vu par le musulman Amadou Hampâté Bâ », lnterculturel Francophonies (Lecce, Italie), 3 :Amadou Hampâté Bâ, textes réunis et présentés par Jean-François Durand (juin-juillet 2003), 297.317 « Le Liban dans la littérature romantique française: naissance, évolution et déclin d'un mythe orientaliste de l'ère coloniale (1780-1920) », voir le site de la SIELEC : www.sielec.net {(Le Désert sans Dieu de Pierre Loti », in Poétiques et imaginaire du désert, textes réunis par Jean-François Durand, Axe francophone et méditerranéen du Centre d'étude du ~ siècle de l'université Paul Valéry (Montpellier III), 2005, pp. 53-73 « Violence et sauvagerie dans l' œuvre de René Eutoge », Les Cahiers du SlELEC [sic], 2 : Nudité, sauvagerie, fantasmes coloniaux daml les littératures coloniales (2004), 23-41 « Le Hamallisme dans l'œuvre d'Amadou Hampaté Bâ: fait religieux ou résistance politique et culturelle? », Les Cahiers de la SIELEC, 3 : Faits religieux et résistances culturelles dans les littératures de l'ère coloniale (2005), 220.243 « Bénarès ésotérique / Jérusalem tragique: l'Orient mystique de Pierre Loti (1894-1900) », Les Cahiers de la SIELEC, 4 : L'Usage de l 'lnde dans les littératures française et européenne (XVIr.X)(' siècles} (2006), 243-260 SIELEC = Société internationale d'étude des littératures de l'ère coloniale: voir www.sielec.net

INTRODUCTION Les Khouan du Lion Noir... «Lecteur intrigué par l'obscurité mystérieuse de ce titre, sache que le livre que tu tiens dans tes mains, revient de loin! }}L 'Hôtel du Sersou, premier roman d'Albert Truphémus, publié l'année des fêtes du Centenaire de la conquête de l'Algérie, en 1930, avait déjà créé un petit scandale dans la communauté des pieds-noirs, à cause de sa sensibilité anticolonialiste, très rare, à cette date, sauf dans les milieux communistes ou surréalistes et chez Félicien Challaye ou André Gide - Le Voyage au Congo fut publié en 19271. L 'Hôtel du Sersou fut donc loin d'obtenir le grand Prix littéraire de l'Algérie pour lequel il concourait. En 1931, l'échec commercial du deuxième roman, d'un instituteur déjà retraité en 1927, devenait alors pratiquement inéluctable; et son lectorat se réduisit, fatalement, à une diffusion amicale de simple proximité, - comme ce fut le cas, pour tous les livres suivants, qui furent, d'ailleurs, publiés au compte d'un auteur qui dépensa ainsi ses maigres économies. L' œuvre Les Khouan du Lion Noir aurait donc dû être à peu près totalement
oubliée

-

tout comme

l'écrivain

lui-même

-

et pourtant,

lecteur, c'est bien ce livre que tu t'apprêtes à découvrir! Comme le romancier l'indique dans sa préface, Khouan est un pluriel du mot Khou, « frères », dans le sens particulier d'affilié à la même confrérie. Le Lion Noir est une marque de cirage utilisé par les enfants-cireurs des rues. Les Khouan du Lion Noir sont donc les yaouleds, les petits cireurs indigènes, les enfants des rues qui pullulaient à Biskra dans les Aurès
I Pour Félicien Challaye, voir ses Souvenirs sur la colonisation, Paris, Amis de l'auteur, 1935, réédités sous le titre Un livre noir du colonialisme, Paris, Nuits rouges, 1998. VIl

algériens comme ailleurs. Ce roman d'éducation est le récit du début de l'existence du petit cireur Kaddour: « Et voilà, lecteur, expliqué, le titre mystérieux!}) Attardons-nous, maintenant, sur l'auteur dont le patronyme fleure si bon la Provence romaine! Albert Truphémus en son roman Albert Louis Truphémus naît, à Remoulins (Gard), le 17 septembre 1873. Ses origines occitanes, languedociennes et provençales par voisinage de Nîmes et d' Avignon, maintes fois perceptibles dans son œuvre, font de lui un homme fortement enraciné dans le Sud-Méditerranéen. Son père, maçon, travaillait sur des voies ferrées dans le Midi de la France, parcourant ainsi la région du Languedoc. Le jeune Albert se mêle donc, très jeune, à la vie des chantiers, ainsi qu'à la vie simple de la campagne. Après sa sortie de l'École Normale Primaire Supérieure de Saint-Cloud, et de deux années dans les universités de Leipzig et de Graz, il devient professeur des écoles de Mâcon, Orléans et Avignon, puis inspecteur de l'enseignement primaire à Brassac. En 1908, il obtient sa mutation, pour Constantine, comme inspecteur de l'enseignement indigène et c'est le déclic qui bouleverse sa vie. Aux paysages verts et mesurés du Tarn, succèdent les immensités ocre-rouge. À une société archaïsante où l'on s'acharnait entre rouges et blancs, calotins et laïcs, se substituent les problèmes de coexistence de deux civilisations. Le poète parnassien qu'Albert Truphémus croyait être cède la place à un observateur lucide, quoique passionné, de ce monde nouveau qui l'entoure. Albert Truphémus, avec sa (seconde) femme Jeanne Coulon, est un militant actif et l'un des responsables du socialisme en Algérie. Il est rédacteur en chef de Demain, organe officiel des fédérations socialistes SFIO en Algérie de 1924 à 1929, mais il écrit aussi fréquemment dans Le TraVlll

vaille ur, dans Alger socialiste, dans La Voix des humbles, comme il avait, auparavant, collaboré au Rappel de Vaucluse. Posant des candidatures de principe aux élections législatives, en 1928 et 1931, son rôle est surtout d'animation des sections locales et d'organisation de débats contradictoires où ses talents d'orateur font merveille. Il est ainsi candidat du Parti socialiste SFIO aux élections législatives, dans la deuxième circonscription d'Alger, en 1928. Il recueille 663 voix sur 9656 suffrages exprimés au premier tour. Il assiste au Congrès des fédérations socialistes d'Afrique du Nord, à Alger, en novembre 1929. Franc-maçon, initié le 29 avril 1906 à la loge La Sincère Union, à l'Orient d'Avignon, loge rattachée au Grand-Orient, il poursuit son cheminement, vers la lumière, dans des loges dépendant, cette fois, de la Grande Loge de France: Les Hospitaliers de Constantine de rite écossais, puis L'Évolution mutuelle à l'Orient d'Alger, où il recherche une société parfaite dans un monde idéal. Ses talents font beaucoup, notamment auprès des membres indigènes de la loge, et son appartenance maçonnique apparaît en filigrane dans ses écrits. Truphémus, dont la carrière administrative a pris fin, en 1925, comme inspecteur de l'enseignement à Blida, s'est retiré, à la Pointe-Pescade, à l'ouest d'Alger (actuellement Rais Hamidou), dans une villa dominant la falaise, où il se consacre, à plein temps, à la politique et au journalisme mais aussi à l'écriture. Cela nous vaut, de 1930 à 1935, cinq romans ou récits, tous écrits après l'âge de la retraite. L'Hôtel du Sersou (1930) est donc le premier de ses romans. Nous reviendrons évidemment sur Les Khouan du Lion Noir qui paraît en 1931. Le livre L'Arrière-cour de la Paisible, édité à compte d'auteur en 1932, est, pour sa part, qualifié d'« esquisse de vie simple ». L 'Histoire prodigieuse de Master Corkscrew, milliardaire américain est, quant à elle, une fantaisie en trois courts volumes, éditée chez Soubiron en IX

1933. En 1935, paraît Ferhat, instituteur indigène, sans doute le plus important des ouvrages de Truphémus - actuellement disponible chez Omnibus. Mais même ses amis n'étaient pas prêts à entendre son message et Albert Truphémus mourut le 27 février 1948, bien oublié de tous, à la Pointe-Pescade où, par coïncidence, le FLN naîtra le 23 octobre 1954. Malgré cela, Truphémus est toujours vivant dans ses œuvres et dans Les Khouan en particulier. Mattéi dans L'Hôtel du Sersou, Mus (Truphé... Mus...) dans Ferhat, instituteur indigène... : l'auteur, dans chacun de ses romans, sème ses doubles reconnaissables à l'usage de la pipe. Dans Les Khouan, il ne fait aucun doute que le héros, l'écrivain Monsieur Bréhat, est le double de l'auteur. Les preuves en sont nombreuses et clairement visibles. Le livre Les Écuries d'Augias qui est censé avoir fait scandale à l'occasion des fêtes du Centenaire figure, bien évidemment, L 'Hôtel du Sersou (<< Voilà qui met un point à bien des mensonges officiels, bien des proses laudatives et tout le tambour du Centenaire et tous les satisfecit que nous nous octroyons avec une si balourde impudeur }): p. 108 ci-dessous). Et un développement de Miss Stem correspond à plusieurs traits de l'auteur, en 1931, malgré la référence trompeuse à Paris au lieu d'Alger. « Elle savait qu'il allait repartir, dans quelques jours, pour Paris où l'appelaient des obligations professionnelles : collaboration à des revues littéraires et à des journaux politiques, correction des épreuves de son essai critique sur les écrivains animaliers au XXe siècle» (p. 129), songe-t-elle. L'allusion aux écrivains animaliers se rapporte à L'Arrièrecour de la Paisible et celle aux journaux politiques, à la revue Demain, par exemple. Enfin, la mention d'Edmond Haracourt est liée à la Ronde de l'adieu citée, mais aussi à l'île de Bréhat (Côtes d'Armor) où il avait sa propriété. Cette référence masquée ne serait-elle pas un clin d'œil au lecteur contemporain qui y verrait l'origine du choix du héros nommé Bréhat?

x

Du témoignage à l'écriture romanesque
Nous avons affaire, dans Les Khouan, à une construction en abyme puisque le romancier Bréhat écrit deux livres. L'un, Au pays des sables, sur le Sahara, qu'il ne finira pas et qu'il ne publiera pas, se trouve en fait intégré dans le roman dont Bréhat est le personnage principal (<< ne peut pas faire, On moi du moins, je n'arriverai jamais à faire un bon livre sur le Sahara pas plus que sur l'amour»: p. 129). L'autre, Les Khouan du Lion Noir se construit progressivement dans le livre du même nom (<< Bréhat, pour le moment, porte allègre~ ment son livre encore anonyme Kaddour le Biskri, Contes du Lion Noir, Au pays des Lion Noir etc. » : p. 54). À tel point que le titre du livre en question est enfin trouvé, au dénouement, au moment du départ, de Biskra, de Bréhat (<<Les Khouan du Lion Noir: oui décidément, il s'arrêterait à ce titre» : p. 145) ! Le livre devra même être fini au moment du retour de son auteur-personnage à Biskra. Bréhat confirme en effet: «Le livre sera fini en octobre ou novembre prochain. Quand l'appel du désert me ramènera à Biskra, je vous lirai le manuscrit devant la ligne bleue, Miss Stem? »(p. 150). Cette technique romanesque «moderniste}) n'est pas le moindre intérêt de l' œuvre de Truphémus, en 1931, à une époque de renouvellement du roman. Les Faux~monnayeurs et Le Journal des Faux-monnayeurs n'avaient~ils pas été publiés en 1925 et 1927? L'œuvre des Khouan est un roman à thèse, «engagé », certes parfois un peu pesant et artificiel par le didactisme du dialogue, paradoxal mais incessant, entre la femme libérée que représente Miss Stern et le misogyne invétéré que demeure Bréhat. «Qu'Allah me préserve des bas-bleus! » (p. 37) s'exclame ce dernier. L'Anglaise sert, d'ailleurs, surtout, de faire-valoir à son interlocuteur. «Conversation? Non: un monologue plutôt », ainsi qu'HIe précise (p. 52).

Xl

Le personnage de la Miss démontrant que Truphémus est capable de dépasser une anglophobie et une misogynie latentes et persistantes, devient ainsi presque symbolique. Le patronyme de Stern ne jouerait-il pas sur deux échos? Stem, en anglais, veut dire sévère, mais en allemand, étoile Nedjma en arabe: on reviendra plus loin sur l'Étoile nordafricaine de Messali Hadj - mot dont il est difficile d'ignorer la valeur de symbole. Ce personnage a surtout le mérite de pousser Bréhat à mettre en relief une véritable esthétique romanesque, présentée sous forme d'une vraie doctrine littéraire, en quatre points: « 1°. En tant qu'homme et romancier, je m'accorde le droit de vivre, c'est-à-dire de voir, de sentir et de construire selon mes moyens personnels. 2°. J'observe, depuis un quart de siècle, que ma vision de I'homme - individuel ou social - est en conflit permanent, avec l'image d'Épinal et le chromo que m'en donnent tant d'écrits, tant de discours, tant de morales, tant d'homélies» (p. 125). Les deux premiers points revendiquent donc une volonté de réalisme, de transcription du petit fait vrai, pour ne pas dire de naturalisme, à la Zola, à travers observations, notes, carnets, journaux... L'auteur affirme, en effet, qu'« il accumulait une masse de documents, précis mais arides: des plans de village, d'hôtel, de maison; des indications d'état-civil et pour chaque personnage, les marques particulières qui accrochaient la ressemblance» (p. 112). Mais bien sûr, en contexte colonial, la peinture de la vérité prend, autant que chez Zola, des couleurs violentes et crues, aux nuances dénonciatrices et même provocatrices. L'écrivain, observateur scrupuleux, devient alors, par la force des choses, un témoin: « Je suis venu au monde avec des yeux à moi, des sens à moi. Je m'en sers, de mon mieux, et ça m'amuse de m'en servir. Or, il se trouve que tout ce que l'on m'a appris, officiellement, est en contradiction flagrante avec ce que j'observe)} (p. 123). La question est donc de parvenir à situer la tâche de l'écrivain entre un pur témoiXlI

gnage et un véritable engagement pour la transformation du réel. Jusqu'où le témoignage peut-il aller? A-t-on le droit de cacher une part de la vérité pour respecter les convenances bourgeoises? Rappelons-nous que Le Voyage au Congo et Le Retour du Tchad de Gide ont été respectivement publiés en 1927 et 1928. Les deux derniers points du « manifeste» de Bréhat-Truphémus semblent même mettre, indirectement, en cause, l'esthétique d'un autre hôte de Biskra, Oscar Wilde: «3°. Vais-je me taire égoïstement? 4°. Biskra dont le soleil hâte toutes les corruptions, m'offie la chance de pouvoir étudier, sur le vif, maintes saloperies humaines. Vais-je renoncer à cette chance et dessiner, d'une plume d'oie, quelque bête et tendre jardin d'Allah, comme fit l'Anglais WHAT-IS-mSNAME? » (p. 125)]. Un trouble enchantement Biskra, dans les Aurès algériens, est le cadre des Khouan. Et contrairement peut-être aux apparences, lecteur, et malgré l'obsession finale de la mort, ce livre est d'abord un livre heureux, même s'il n'est pas un « livre du bonheur ». C'est un roman qui nous entraîne vers la lumière, la chaleur et l'espace saharien, vers la ligne bleue qui est une ligne aussi bien mentale que physique, pour reprendre l'expression de Bréhat. C'est un livre de la communion panthéiste et cosmique avec le monde et la nature. C'est un livre de la communion collective unanimiste et de l'amour humain ~car avant que d'être de petits cireurs de chaussures, les yaouleds sont, avant tout, des enfants. L' œuvre Les Khouan du Lion Noir ne se présente pas, d'emblée et uniquement, comme une dénonciation de l'Algérie coloniale. Dans l'expression de la lumière, de la chaleur, de l'espace, de la joie profondément ressentis et
I

Par souci de précision, nous rappelons que si « WHAT-IS-I-llS-NAME » désigne Oscar Wilde, ce dernier était irlandais plutôt qu'anglais.
Xl11

traduits, il passe, à travers ses pages et comme dans celles de Gide - sur lequel nous reviendrons -, ce que nous pourrions appeler une forme d'enchantement algérien. Car tout compte fait, selon le témoignage même de Truphémus, et comme l'écrit très justement Jean de la Guérivière, «peut-être ne faut-il pas chercher d'autre explication, à certaines vocations coloniales, qu'un besoin physique de chaleur et de lumièreI}) : le sentiment océanique renvoie encore à l'harmonie, pour toujours occultée, de l 'habiter du monde. Comme Mus ou Mattéi, ses personnages, Truphémus a été profondément heureux sur les hauts plateaux du Sersou, comme, dans Les Khouan du Lion Noir, l'écrivain Bréhat, autre double de l'auteur, l'est à Biskra dans les Aurès. Bréhat est, également, un personnage en fuite, intérieure et physique, devant un monde qu'il exècre, mais le désir d'atteindre ce qu'il nomme «la ligne bleue)} est toujours, par essence, déçu et vain. Comme nombre d'orientalistes, comme Isabelle Eberhardt, comme Psichari, Brosset, Massignon, Montagne, Monteil ou Mohammad Asad, Bréhat cherche à échapper au piège du monde moderne qu'il sent se refermer sur lui. Son rapport au monde, en Algérie, semble consister en une orientalisation radicale qui va jusqu'aux ITontières d'une très particulière dissolution moniste et panthéiste dans le paysage. Ainsi, Bréhat, accompagné de Miss Stem, se rend aux Dunes de l'ouest où« il alluma la pipe bourrée d'avance mais réservée pour cette première minute de parfait nirvana)} (p. 134). L'Algérie de Truphémus n'est pas seulement un décor car, contrairement à la plupart des pieds-noirs, l'écrivain est fasciné par le monde arabe, fascination qui est, essentiellement, attirance vers une autre logique que celle du raisonnement, de la soumission à la ratio occidentale. Bréhat affirme qu'« ici, tout nous surprend et nous trompe; il ne faut croire ni nos oreilles, ni nos yeux, ni le mécanisme routinier de notre
1 Jean de la Guérivière, Amère Méditerranée: Le Maghreb et nous, L'Histoire immédiate, Paris, Seuil, 2004, p. 72. XIV

logique occidentale» (p. 133). Il s'agit d'un mode de vie arabe harmonieux, un mode de vie qui s'intègre au monde, au lieu de le détruire, car il sait accepter ses propres limites. « Le dénouement, toujours présent, à leurs yeux, ne les surprend guère et ne stupéfie personne» (p. 80), confirme-t-il. Enchantement algérien d'Albert Truphémus donc, et il est vrai que plusieurs des thèmes que nous venons d'évoquer sont partagés par les écrivains français d'Algérie que l'on a nommés algérianistes. Benjamin Stora, qui va peut-être un peu vite en besogne, n'hésite pas à le classer dans cette catégorie en affirmant qu'avec «Paul Achard, Charles Courtin, Edmond Brua et d'autres, il se proclame algérianistel ». II est pourtant vrai qu'il y a, dans Les Khouan du Lion Noir, bien des nourritures terrestres, le premier enchantement étant celui du voyage. .. Lecteur, cette œuvre est, en effet, hantée par un spectre omniprésent mais dont le nom n'est jamais prononcé - ce qui est d'ailleurs une performance - mais que Truphémus connaît très bien: André Gide, également accompagné des ombres de Wilde, Alfred Lord Douglas ou MontherIanr. Certes, Gide a découvert l'Algérie dès fin 1893 et L'Immoraliste a été édité en 1902. La publication de Si le grain ne meurt a été retardée jusqu'en 1924, mais les voyages à Biskra de l'écrivain ont été incessants, au-delà même des années 30, et l'auteur des Khouan se rapporte, en 1931, à des faits qui datent, parfois, de plus de vingt ans. Les rencontres et coïncidences, entre les œuvres, sont nombreuses, frappantes pour ne pas dire troublantes... L'on en arrive à se demander si Truphémus n'agit pas, comme Gide effrayé et honteux, effaçant soumoise1 Benjamin Stora, Histoire de l'Algérie coloniale (1830-1954), coll. Repères, Paris, La Découverte, 2004, p. 92. 2 Cf « l'Amour qui n'ose pas dire son nom» du poème « Deux amours » d'Alfred Bruce, lord Douglas (1870-1945), très lié à Oscar Wilde. L'expression. citée au procès de ce dernier, est habituellement interprétée comme une référence à l'homosexualité que Wilde a réfutée.

xv

ment, son nom, de la liste d'un hôtel, après y avoir découvert, ainsi qu'il le raconte, «ceux d'Oscar Wilde et de Lord Alfred Douglas [sic]l}) ! Dans Les Khouan, Bréhat, en 1931, est le double de Truphémus comme, dans L'Immoraliste, en 1902, Michel était celui de Gide, et Bréhat dialogue incessamment avec Miss Stem comme Michel avec Marceline. Ainsi qu'il le raconte dans Si le grain ne meurt, Gide s'installe dans les mêmes hôtels que Bréhat - L'Oasis, Le Sahara - sans compter le même Hôtel Royal que décrit Truphémus près du fameux Casino où se regroupent les yaouleds. Depuis la terrasse de Michel, la description de Biskra, avec sa répartition spatiale de lieux très symboliques (la palmeraie, le désert, les jardins. ..), est la même que celle qu'effectue Truphémus. Chez Gide également, le Jardin Landon est le cœur du dispositif touristique de Biskra. Marceline et Michel errent dans la palmeraie de l'oasis comme plus tard Miss Stem et Bréhat. Ceux-ci se rendent aussi aux Dunes de l'ouest pour y piqueniquer, tout comme Lord Douglas, accompagné d'Athman, dans Si le grain ne meurt, se rend à l'oasis de Sidi-Okba, où Kaddour avait bivouaqué. «Douglas l'emmenait avec Ali, chaque jour, en voiture, jusqu'à quelque oasis non lointaine, Chetma, Droh, Sidi-Okba, que des terrasses de l'hôtel, l'on pouvait voir, sombre émeraude sur le manteau roux du désert }) confirme Gide (SGM, 348). Et comme plus tard Bréhat, Michel subit l'effet d'un violent sentiment, cosmique, océanique, de paix profonde et de fusion extatique, avec la totalité de l'univers. Il avoue: « Je fermai les yeux; [...] je sentais le
1 André Gide, Si

le grain ne meurt, coll. Folio, GaUimard,Paris, 1955,p.

327 : nous noterons les références de cette œuvre, dans le texte, par le sigle SGM suivi du numéro de page dans cette édition. Gide, comme d'autres, ne distingue pas le nom de famille, Bruce, du titre, Douglas. C'est pourtant aussi faux que si l'on disait, pour George Gordon, lord Byron: George Byron, ou, pour Philippe de Noailles, duc de Mouchy : Philippe de Mouchy. XVI

soleil ardent doucement tamisé par les palmes; je ne pensais à rien; qu'importait la pensée? Je sentais extraordinairement I ... ». Bréhat, tout comme Gide, cède à l'appel du désert. Ce dernier écrit: « Je partais, chaque jour, souvent dès le matin; me lançais à travers le désert, dans d'exténuantes randonnées, tantôt suivant le lit aride de l'oued, tantôt gagnant les grandes dunes, où parfois j'attendais la tombée du soir, ivre d'immensité, d'étrangeté, de solitude, le cœur plus léger qu'un oiseau» (SGM, 352). Et à la fin du séjour à Biskra, Bréhat effectue le même nostalgique parcours d'adieu que Gide et Athman: «Il souffrait de tous les adieux balbutiés par des lèvres humaines, des ultimes baisers qui s'échangent sur le trottoir des gares» (p. 148). Dans L'Immoraliste, à Biskra, comme plus tard dans Les Khouan, c'est tout de suite le pullulement des yaouleds : Michel raconte que « survint une troupe d'enfants. Marceline en connaissait plusieurs et leur fit signe; ils s'approchèrent. Elle me dit des noms; il y eut des questions, des réponses, des sourires, des moues, de petits jeux» (Imm., 40). Dans Les Khouan, comme dans L'Immoraliste, d'une année sur l'autre, les mêmes touristes sont reconnus par les mêmes enfants qui deviennent, ainsi, leurs serviteurs ou leurs factotums, à travers un accord économiquement inégal. « Les enfants me reconnaissent. Prévenus de mon arrivée, tous accourent» (Imm., 176), s'exclame le même personnage. Truphémus confirme bien que «des liens s'établissent ainsi, fragiles et éphémères, entre les yaouleds et certains touristes. [. ..] Au cours des quatre ou cinq années antérieures, Belkacem, petit yaouled, s'était attaché à Mossié Bréhat qui revenait, tous les hivers, à des dates irrégulières, passer quelques mois à Biskra. Belkacem s'était institué le cireur attitré, le commissionnaire et même le guide bénévole de
I

André Gide, L'Immoraliste [1902], coll. Folio, Paris, Gallimard, 1972, p. 47. Le sigle Imm. désigne cet ouvrage dans notre texte.
XVll

Bréhat, à travers la palmeraie» (p. 34). Michel (alias Gide), comme Bréhat (alias Truphémus), a une tendresse particulière pour les plus petits, les obscurs, les sans-grade, les plus malheureux. 11confirme: «Je me souviens de chacun d'eux ~ je les revois... »(Imm., 47). Le portrait des enfants, à commencer par celui du Kaddour de Truphémus (nu sous sa gandoura rapiécée), ressemble fort à celui de Bachir: «Je remarque qu'il est tout nu, sous sa mince gandoura blanche et sous son burnous rapiécé» (Imm., 30). Un autre enfant, Lounès le Borgne, dans Les Khouan, ainsi que son surnom l'indique, a perdu un œil, comme Ashour dans L'Immoraliste. Dans Si le grain ne meurt, Athman devient le cireur de chaussures de l'auteur à Biskra: «Athman, à grands coups de brosse, cirait rythmiquement, en chantant, à plein gosier, je ne sais quoi qui ressemblait à un cantique» (SGM, 298). C'est d'ailleurs ce même Athman qui se fera, un moment, intendant d'Oscar Wilde et d'Alfred Lord Douglas. La touche antiquisante, à connotation sexuelle, comme chez Pierre Louys et d'autres, est un lieu commun de l' époque. Une scène contenant le véritable topos du joueur de flûte, se répète, en décalé, dans Si le grain ne meurt. La composante sexuelle n'est d'ailleurs pas le moindre élément à la source de l'extase vitaliste et païenne. Cela est même très évident dans Si le grain ne meurt à propos d'Ali. Mais il est vrai que Michel (alias Gide) n'est pas sans tomber dans les clichés antiquisants d'un orientalisme de pacotille que, bien avant Edward Saïd, Truphémus dénonce comme l'un des masques habituels du tourisme sexuel à prétentions culturelles. Virgile est, dans ce cadre, fréquemment mis à contribution par Gide. L'un des intérêts majeurs du roman Les Khouan est donc qu'il présente, sans fausse pudeur, l'envers du décor des œuvres de Gide et d'Oscar Wilde, à savoir l'exploitation des enfants algériens par le tourisme sexuel, ce qui apparaît clairement dans Si le grain ne meurt. Gide « n'oubliera pas que c'est à Biskra qu'il fut émerveillé par la
XVlll

facilité et la gravité de l'amour des garçons l » et c'est bien lui qui ouvre Biskra à Lord Alfred, accompagné, dit-il, «d'un jeune caouadji » (SGM, 335). La nuit colonialiste Albert Truphémus publie tous ses ouvrages, à Alger, de 1930 à 1935, dans le sillage des fêtes du Centenaire, anniversaire d'un siècle d'occupation en Algérie, qui, selon le témoignage de tous les observateurs, furent somptueuses. Retraité donc en 1927, il est déjà rédacteur en chef, en novembre 1926, de l'hebdomadaire Demain, organe de la SFIO en Algérie. 1926, 1927, ce ne sont pas là des dates anodines: «Le 20 juin 1926, les membres de l'Association de la Fraternité islamique qui pour la plupart, étaient proches de la Gauche française, se redéploieront, à l'initiative de Messali Hadj, sur une nouvelle association dénommée l'Étoile nord-africaine [l'ÉNA] »2. Alors que l'ÉNA faisait du mot d'ordre d'indépendance son seul et unique emblème, le docteur Benthami créera, le Il septembre 1927, la Fédération des élus indigènes d'Algérie sur un programme assimilationniste3. L'état d'esprit colonialiste atteint son sommet lors de la célébration du Centenaire de l'Algérie française, anticipant d'une seule année sur la dernière exposition coloniale internationale, inaugurée le 6 mai 1931 aux portes de Paris par le Président Paul Doumergue. La bonne conscience semble totale. Mais on ne saurait passer sous silence les voix de ceux qui profitèrent du Centenaire pour demander que l'Algérie fût pleinement assimilée et intégrée à la France. L'Association des instituteurs indigènes applaudissait le camarade Faci, le 15 avril 1930, lorsque paraphrasant, sans
1 Jean-Jacques Thierry, André Gide, Paris, Hachette, 1986, p. 54. 2 Daniel Rivet, Le Maghreb à J'épreuve de la colonisation, coll. Pluriel Histoire, Paris, Littératures Hachette, 2002, p. 333. 3 Ibid., p. 337.
XIX

le citer, Jules Feny, il s'écriait: « La politique indigène en Algérie ne peut être qu'une politique d'assimilation} ! })Cette déclaration illustre le millier de pages présentant les manifestations qui, de janvier à juin 1930, célébrèrent le Centenaire du débarquement ainsi que l' œuvre accomplie, et pour comprendre les conduites des Français d'Algérie, il faut prendre la mesure de ce discours conquérant. La célébration du Centenaire colonialiste fut seulement condamnée en France et en Algérie « par l'Étoile nord-africaine, le Parti communiste, les anarchistes et divers nationalistes algériens2 ». C'est ce consensus tragique, construit sur le mythe de l'épopée algérienne, qu'éclairent, d'abord, la création romanesque d' Albert Truphémus et, en l'occurrence, son œuvre Les Khouan du Lion Noir parue en 1931. On a parlé de dissonance, à propos de L 'Hôtel du Sersou et des Khouan, après le concert de louanges et l'enthousiasme général pour l'implantation colonisatrice de la France en Algérie, ce qui expliquerait, en grande partie, l'échec commercial de l'auteur. Pourtant, comme nous l'avons dit, le roman des Khouan du Lion Noir n'est pas anticolonialiste par nature, mais seulement au terme d'une longue évolution de l'écrivain. Pour illustrer cette évolution, il est d'ailleurs indispensable de faire référence à un livre de quatre ans postérieur: Ferhat, instituteur indigène. Aimé Césaire, intervenant encore beaucoup plus tard, dans un meeting tenu à Paris contre la poursuite de la guerre en Afiique du Nord, déclarera: «Le drame le plus important, le plus riche de conséquences, c'est moins, peutêtre, le drame initial de la conquête coloniale que le drame de la confiance trahie. Je veux parler de cette confiance que tous les peuples coloniaux, tous, sans exception, à un moment donné de leur histoire, ont été amenés à faire à 1a puissance

Charles-Robert Ageron, Histoire de l'Algérie contemporaine II, Paris, PUF, 1979, p. 408. 2 Ibid., p. 63:

I

xx

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.