Les laisses de mer

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Le personnage principal de ce livre est chercheur et universitaire. Il a tenu pendant trente ans un journal où il décrit le parcours exigeant auquel il a soumis sa vie personnelle et familiale. Ce journal est aussi un document sur l'exercice d'un métier: celui de géologue marin, contraint d'explorer les fonds océaniques depuis les navires de surface ou les submersibles, et de ce fait lourdement tributaire des outils de la recherche et des caprices de la mer.
Publié le : vendredi 1 avril 2005
Lecture(s) : 52
EAN13 : 9782296394872
Nombre de pages : 173
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LES LAISSES DE MER

Ouvrages récents du même auteur: Introduction à la Géologie. La dynamique de la lithosphère. 3e édition, en collaboration avec Ph. Huchon et Y. Lagabrielle. Dunod, Paris, 2003, 202 p. La déchirure continentale. Géologie des marges passives. En collaboration avec C. Coulon. Gordon and Breach, Paris, 1998, 210 p. ** Laisses de mer: débris de plantes que la mer porte et dépose au haut du rivage, lors des grandes marées (Littré, dictionnaire de la langue française).

Illustrations de la couverture:

- première

page: la Darse de Villefranche-sur-Mer, site de l'Observatoire Océanologique (peinture de l'auteur). - quatrième page: photographie Michel Gaudichon.

Gilbert Baillot

LES LAISSES DE MER
Chronique d'une carrière scientifique

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

AVERTISSEMENT

Le "journal" des Laisses de Mer est authentique. Mais il a été simplifié. N'ont été conservées que les pages ayant trait aux activités professionnelles du narrateur et à leurs conséquences sur sa vie personnelle et familiale. Les noms de personnes ou de lieux ont été changés, et certains personnages du récit ont plusieurs modèles. Enfin la carrière scientifique d'André Charron a été réduite à ses étapes significatives. Malgré cet émondage et ce resserrement, je pense que le texte présenté dans ce livre donne d'un chercheur universitaire au vingtième siècle un portrait fidèle et représentatif de sa génération. G. B.

~L'Hannattan,2005 ISBN: 2-7475-8210-8 E~:9782747582100

PREMIERE PARTIE (La trentaine)

Eté 1968. Je suis à moitié étendu, à moitié assis sur ma couchette dans la cabine avant du "Petit Pierre" où le moindre coin, la plus petite étagère recèle la crasse de plusieurs années. Ma tête touche le plafond de bois verni, d'où une lampe incrustée jette une lumière crue sur le cahier bleu où j'écris. Les vibrations du moteur au ralenti se communiquent à mes épaules par la cloison de contreplaqué où je m'appuie. Michel, qui m'accompagne et m'aide dans cette campagne, est étendu et lit dans la couchette inférieure, sous la mienne. Un étudiant et une étudiante sont allongés dans deux autres couchettes symétriques des nôtres, masqués par un rideau qui se balance dans la pénombre au rythme du roulis. Le Petit Pierre, un ancien chalutier de 22 mètres, ne travaille pas la nuit, et se laisse alors passivement malmener par la houle. Aujourd'hui nous avons lancé une vingtaine de fois le carottier, pratiquement sans résultat: partout la roche était recouverte de sable. Mais il fait beau, très beau même, à peine ce matin ai-je ressenti un léger malaise, vite dissipé, et ce soir je peux écrire quelques lignes, mal, mais écrire tout de même dans le grand cahier cartonné dont les coins labourent ma poitrine à chaque secousse de la mer. Je veux noter quelque chose chaque soir, autant pour garder un semblant de vie nonnale à bord que pour écrire la chronique de ce retour à la mer après deux ans sans campagne. **

Revenu à terre, je relis la résolution précédente pour m'en amuser. C'est qu'il est bien difficile de tenir un journal dans les conditions de confort et de promiscuité qu'offre le Petit Pierre. C'est déjà un petit exploit d'écrire quand la course même de la main est contrariée par le mouvement désordonné du bateau, quand tout le corps doit lutter pour ne pas être jeté au bas de la couchette, et lorsque chaque mot, s'il naît spontanément à l'esprit, doit naître une seconde fois sous le stylo au bref moment où le navire s'immobilise entre deux coups de roulis. La pensée est brisée par cette simple difficulté à tracer des lettres sur le papier. Et puis la tenue d'un journal implique une certaine intimité, tout à fait interdite par l'exiguïté de notre cabine. Alors, mieux vaut rassembler ses impressions quand on est de retour sur la terre ferme, à l'abri des regards curieux. Je veux d'abord noter ce motif de fierté: cette année, est-ce à cause de l'accueil d'une mer favorable aux premiers jours de la campagne, je n'ai pas connu les malaises et les humiliations de certaines missions des années passées. Il y eut des jours épuisants, sur un pont jamais en repos, des jours démoralisants, quand le carottier, sans cesse relancé, toujours revenait vide, mais du moins aucun jour de défaite personnelle comme j'en ai vécu plusieurs autrefois. Il est vrai que sans être jamais calme, la mer nous a laissés travailler tous les jours. Je me réjouis en tout cas de cette réconciliation provisoire avec la navigation et même avec le bateau: saleté, odeurs de saumure ou de mazout, ou, plus simplement, relents humains, à toutes ces incommodités je me suis très bien fait cette fois-ci. Restait la nuit, sans doute plus dure à vivre que le jour: le navire en travers de la houle, abandonné à lui-même, et moi, là-haut sur ma couchette, étendu en chien de fusil, appuyé sur la planche anti-roulis, hésitant entre l'insomnie pure et simple et un demisommeil peuplé de cauchemars: des enfants écrasés par 8

ma voiture devenue folle, un marteau piqueur s'attaquant soudain aux fondations de la maison où je dors, et bien d'autres terreurs dont le souvenir s'était effacé au réveil, mais dont restaient les blessures inconscientes qui compromettaient les petits bénéfices de ce repos contrarié. Michel, pelotonné dans la couchette sous la mienne, rêvait lui aussi de catastrophes. Une nuit, alors que les cloisons du bateau grinçaient et craquaient plus que jamais, il hurla, véritablement, demandant "que personne ne bouge, que personne ne bouge". Souvenir de sa guerre d'Algérie? Il venait de heurter du front sa planche anti-roulis, et au lieu de s'éveiller comme moi, il avait plongé dans je ne sais quelle panique, et mes appels ne parvenaient pas à le tirer de là. Le lever sur le Petit Pierre reste toujours un moment difficile. Il est six heures. Depuis une heure ou une demiheure, dans la torpeur d'un éveil incomplet, ou bien luttant contre un sommeil tardif, j'attends la sonnerie du réveil. En allumant, c'est moi qui donne le signal du lever. Le moteur tourne encore au ralenti, comme il a tourné toute la nuit, mais nous ne l'entendons plus depuis longtemps, et c'est le silence plutôt qui me surprendra quand nous serons à quai dans quelques jours. Six heures cinq. Tout en restant étendu, j'ôte la planche qui borde la couchette du côté du vide, je la place de l'autre côté, contre la cloison de bois verni. Mais sans planche, la couchette devient plus incommode encore, et mieux vaut s'asseoir en évitant de heurter le plafond avec sa tête, écarter les couvertures, placer avec précaution ses pas dans l'échelle fixée à la couchette, descendre les échelons en s'accrochant aux montants, et accepter de poser ses pieds nus, encore humides de la sueur de la nuit, sur le sol poussiéreux et poisseux. Pas de douche, les réserves d'eau sont limitées. Les vêtements sont suspendus à la porte qui ferme la cabine, ils ont gardé l'humidité d'hier. Avec difficulté, j'enfile mon pantalon, mes chaussettes et mes bottes. La 9

sortie s'effectue par le pic avant. En réalité notre cabine, que nous nommons pompeusement notre carré, est l'ancienne cale à poisson du chalutier, sommairement aménagée pour accueillir les scientifiques. Arrivé sur le pont mouillé, dans la lumière blafarde du petit matin, j'essuie mes mains sur un chiffon qui traîne accroché à un câble, déjà elles ont ramassé des traces de cambouis, je ne sais où. La mer est là, grise encore, jamais vraiment calme mais cette année jamais grosse non plus. La "cabine du téléphone", comme nous l'appelons, est à la turque, il y coule à la fois l'eau de refroidissement du groupe électrogène et les eaux usées lâchées par l'évier de la cuisine mitoyenne. Il faut prévenir le cuisinier de notre présence par quelques coups de poing sur la cloison métallique pour qu'il ne nous ébouillante pas avec l'eau de vaisselle. Et ce bateau qui n'arrête jamais de rouler, de tanguer quand vous êtes accroupi... Dans la cuisine, à peine plus vaste que la cabine du téléphone, deux hommes de l'équipage trempent du pain dans un bol de café. Ils se serrent pour me faire place. Poignées de mains. Questions et réponses banales sur le sommeil de la nuit, sur l'état de la mer ce matin, oui encore un jour où nous pourrons travailler, c'est toujours ça de pris... A cette heure, je ne peux avaler qu'un bol de café. Je rends mon bol vide au cuistot qui le plonge dans une bassine d'eau sale. Visite à la passerelle, quelques échelons plus haut. Le plan de travail pour la journée a été établi hier au soir. Le patron m'annonce que nous sommes tout près du point prévu pour commencer. Mise en route du sondeur. Le moteur qui attendait au ralenti gronde soudain, le bateau tourne lentement et choisit son cap, la journée débute où je resterai ainsi longtemps debout, les deux mains accrochées aux poignées métalliques du sondeur, fixant la progression de la trace noire sur le papier bleuté. Parfois le mécanicien ouvre une porte basse tout près de moi et descend par une échelle vers sa 10

machine. Alors du ventre du bateau monte une chaude et écœurante odeur de mazout tandis que s'amplifie soudain le vacarme du moteur tournant à plein régime. La porte claque derrière le mécanicien, l'aiguille du sondeur fait un saut parce que la cloison a tremblé, et le bruit du moteur s'assourdit de nouveau... Pour l'instant, le fond sous-marin est désespérément plat, le sondeur n'enregistre que le mouvement du bateau qui s'éloigne un peu du fond et s'en rapproche au gré de la houle. Et puis voici un léger relief. Michel ou bien celui des étudiants qui est de quart avec moi note sur un carnet la position de ce pont N° 1. Le patron est à la barre, occupé à maintenir fermement le cap de son navire. Nous passons sur les reliefs sous-marins N° 2, 3, 4, parfois 10 ou 15, avant de choisir le premier site de carottage sur l'un de ces reliefs. Mais s'agit-il bien d'un affleurement rocheux? ... Le navire fait quand même demi-tour et ralentit; je quitte la passerelle quand le relief repéré il y a un instant réapparaît sur l'enregistrement du sondeur; je saute les quelques échelons qui me séparent du pont mouillé. Les marins sont déjà à leurs postes, ils ont compris qu'on allait une nouvelle fois lancer le carottier quand le bateau a changé de cap, comme eux j'enfile des gants, un ciré s'il pleut ou s'il bruine, enfin le navire casse son erre par une bruyante marche arrière. Le treuil soulève alors le carottier qui se balance dangereusement dans le roulis, du câble est filé quand le bateau penche du bon côté, mais le carottier cogne quand même la coque en bois avant de couler vers le fond... La chute libre est de 80 mètres. Si le carottier frappe la roche, il ramènera peut-être un échantillon. Si c'est du sable qu'il rencontre, il reviendra sûrement vide... La remontée de l'engin, une sorte de petite torpille inerte, est bien plus lente que sa chute. Une marque rouge sur le câble avertit qu'il n'est plus qu'à vingt mètres de la surface, voici sa silhouette floue dans l'eau verte, enfin il sort et s'égoutte, et j'essaie de deviner à l'aspect de son embout si le tube est Il

plein ou s'il est vide, si ce carottage est enfin un succès ou bien un nouvel échec... 260 lancers pour 30 échantillons identifiables. C'est un rendement bien faible. Il n'y a pas de quoi pavoiser, la mission n'est pas un grand succès. Mais au fil des jours nous avons amélioré la technique de prélèvement, et ce résultat compte aussi. Quant à la valeur des échantillons, il faudra attendre pour l'évaluer d'avoir taillé et observé les lames minces, de connaître le résultat des analyses. Alors peut-être pourrons-nous tous, ceux qui ont participé à la mission et à son exploitation, préparer un article scientifique, et ainsi laisser une trace de nos nuits d'insomnies et de nos jours de travai1... Cette année, faute d'avoir su proposer un authentique programme de recherche, nous effectuons un travail d'exploration. La géologie de la plate-forme qui borde la Bretagne du Sud est pratiquement inconnue. Nous avons mission de faire l'inventaire de tous les affleurements rocheux qui pointent sous le voile des sédiments meubles, et d'y prélever des échantillons. Ce n'est pas très excitant, mais du moins cela donne-t-il un objectif à notre minuscule et toute jeune équipe... Il y eut aussi une escale dans un petit port breton où Sophie était venue m'attendre avec Marc, notre second. Et cette joyeuse nuit à l'hôtel, tandis que l'enfant s'en allait dormir à bord du Petit Pierre, sur la couchette de papa et sous la protection de Michel...

Printemps 1969. Notre bateau fait escale à Santander. Une grande ville, mais sans vraie beauté. Les plaies de la guerre civile sont cicatrisées presque partout, mais les cicatrices se reconnaissent aux immeubles neufs qui se serrent sans grâce le long des quais ou des avenues. Je reviens d'une longue promenade sur la haute crête qui 12

sépare le port de la mer et qui domine la ville. C'est le vent et la pluie qui m'ont ramené à bord. Ce premier contact avec l'Espagne est un peu décevant. Mais cela tient peut-être au caractère forcé de notre escale. C'est que, après trois jours de calme plat, la mer s'est réveillée et nous a forcés à nous mettre à l'abri. Nous avions bien profité de son sommeil, et la pêche est riche, du moins si on la rapporte au temps passé au large. Et puis le temps très doux et très calme a favorisé l'accoutumance au bateau et à son inconfort. De sorte que je fais figure de bon marin, comme disent les Anglais, aux yeux des étudiants qui m'accompagnent... Tout de suite, dès l'arrivée sur les lieux de carottage, j'ai été repris par la curiosité de l'explorateur qui avance pour la première fois en des lieux inconnus, par la volonté passionnée de réussir l'entreprise quoi qu'il en coûte. En quittant les mers bretonnes que j'explorais encore l'année dernière, j'ai pris un risque certes, mais je suis aussi parti à la découverte d'un nouveau monde sous-marin que personne n'a visité encore. Et voilà comment l'appréhension du départ est devenue une attente impatiente et avide. Il reste à espérer que la suite de la campagne tiendra la promesse du début, que les Dieux du vent et de la mer nous seront de nouveau favorables. J'écris peu dans ce cahier, malgré le temps dont je dispose le soir, quand le carottier est arrimé sur le pont. Il m'est difficile d'être seul dans notre étroite cabine, et cette sorte d'écriture exige la discrétion. Je suis entouré de jeunes gens qui ne connaissent de moi qu'une face, celle du professeur et du chef de mission, et je répugne à leur montrer un autre visage, celui d'un vieux jeune homme qui tient sonjoumal intime. J'écris peu, mais je lis. Je veux noter aussi, de peur de l'oublier, le petit coup de cafard qui m'a pris au départ, lorsque j'ai laissé Sophie et les enfants dans l'exubérance du printemps breton. Je me le demande parfois: nos entreprises valent-elles de 13

laisser ainsi filer des instants qui pourraient être plus heureux? ** De retour à terre, que je retrouve en pleine floraison. D'habiter comme nous le faisons en bordure des champs et des bois nous fait vivre au rythme des saisons, et c'est un peu de la joie de la nature renaissante qui passe en nous au printemps. A moins que ce ne soit le retour au temps de l'action qui nourrisse mon humeur optimiste et conquérante. Cette année, je le pressens, sera celle de la réussite ou de l'échec, du moins dans l'étroit espace où je suis enfermé à présent. Par les multiples démarches où j'ai laissé tant de temps depuis un an, je me suis à la fois forgé un outil et assuré des soutiens financiers et humains indispensables à mon entreprise. La campagne dans la mer cantabrique dont je reviens, avec en mémoire les pics d'Europe enneigés dans le lointain, malgré sa brièveté fut une réussite presque parfaite, une partie bien jouée. Nous avons considérablement amélioré la technique et le rendement des carottages, et surtout nous avons rencontré des terrains que nous n'attendions pas au lieu de ceux que nous étions venus chercher. C'est ce que j'appelle une divine surprise. Nous pensions trouver les prolongements submergés du proche continent ibérique, et ce sont ceux des lointaines Pyrénées que nous avons découverts. La chaîne se continue-t-elle sous la mer bien au delà du Pays Basque? Les conséquences géologiques et pétrolières seraient considérables. Tout aussitôt, en arguant de la découverte, j'ai demandé et obtenu une autre campagne qui aura lieu dès cet été. Je défends de nouveaux projets, bref me voilà habité par la passion du joueur qui vient de gagner sa première mise et qui espère bien la multiplier au prochain coup. Les étudiants qui m'accompagnent dans 14

l'aventure partagent mon enthousiasme, et notre petit laboratoire est maintenant en pleine effervescence.

Eté 1969. Seul dans le train qui roule vers Bordeaux et Saint-Jean-de-Luz, et seul dans l'étrange compartiment à trois places d'un vieux et cahotant wagon de deuxième classe. Plutôt que vers le bateau qui m'attend là-bas, il me semble m'en aller vers l'été. A mesure que la journée s'avance, que je m'éloigne de la pluie et du vent qui nous ont fait frissonner la semaine dernière jusque dans la maison, je change de saison. Le ciel bleu est traversé de quelques hautes traînées blanches, le vent qui tout à l'heure encore fatiguait les jeunes feuilles est maintenant tombé. J'ai entrouvert la glace du compartiment, et des bouffées d'air chaud viennent soulever les pages de ce cahier. Au long de la voie et dans les champs, les foins coupés sèchent en meules bien rangées. Ce beau temps est de bon augure: il annonce une mer calme. Et, seul dans le compartiment à trois places, j'éprouve une sorte de jubilation à rouler ainsi vers l'aventure longtemps désirée. J'ai écrit: aventure, car l'entreprise est risquée. Nous ne sommes pas seulement à la merci des caprices de la mer. Le bateau, l'équipement sismique, les hommes peuvent également faire surgir des obstacles insurmontables. J'ai fait aussi un pari en fondant toute la campagne sur les premiers indices rapportés, il y a deux mois, de ces terres inconnues que la mer recouvre au nord de l'Espagne. J'ai joué très gros enfin en engageant toutes les finances du laboratoire et au-delà: le Petit-Pierre ne sera disponible que dans deux mois, et j'ai entièrement dépensé la subvention accordée par la Compagnie pétrolière qui nous soutient pour louer un autre bateau et son équipement. En somme, j'ai vendu la peau d'un ours qui court encore, utilisant l'argent pour acheter le fusil. 15

Mais aucune de ces inquiétudes n'est assez forte pour compromettre l'excitation joyeuse que j'éprouve en ce moment à rouler vers le Sud, vers le petit port où m'attend la "Brigitte-Thérèse" - c'est le nom du chalutier loué, sans doute un hommage à la femme ou la fille du patron - tout équipée déjà, prête à appareiller demain matin. Après une journée et une nuit de navigation, je reverrai au loin les pics d'Europe aperçus ce printemps entre les nuages et sous la neige, et je saurai dès les premières heures du sondage sismique si j'ai eu raison ou tort de venir chercher là ce que personne n'attend et que j'ai cru entrevoir à ma dernière visite, bref, si j'ai gagné ou si j'ai perdu, si je peux honorer ou non le contrat qui nous lie à notre sponsor... Le train a passé la Loire depuis longtemps. Je suis entré dans le pays où les maisons sont couvertes de tuiles rondes, et cela aussi contribue à mon humeur joyeuse, en me rappelant le pays du soleil et de l'enfance. ** A Santander de nouveau. Nous sommes à quai pour réparer l'appareil de radionavigation, tombé en panne pour la troisième fois depuis notre départ. J'enrage. Deux nouveaux jours de beau temps stupidement perdus. Dehors, au large, la mer est plate, sous une brume épaisse. Ce dernier incident s'ajoute à beaucoup d'autres, après la panne du compas le matin même de l'appareillage. C'est aujourd'hui le dixième jour de la campagne, et nous n'avons pas accompli le quart du programme. Je commence à vivre dans l'angoisse d'un échec... J'écris cela dans l'étroit carré de la Brigitte-Thérèse. A ma gauche, sur l'un des flancs du bateau, sont deux couchettes étagées, et deux autres en face, à ma droite, fixées à l'autre flanc. Je dors bien la nuit, dans l'une de ces couchettes, parce que le carré est à l'arrière du bateau, à son endroit le plus stable. C'est un grand avantage qu'offre 16

ce navire-ci sur le Petit-Pierre, où les scientifiques au contraire sont cantonnés dans le carré avant, toujours terriblement secoué. Ici, sur la table fixe où j'écris, nous prenons aussi nos repas, et je le fais de bon appétit maintenant. Mais j'ai beaucoup souffert les deux premiers jours de mer, comme jamais depuis longtemps. Enfin, me voilà amariné, mais de plus en plus soucieux à mesure que les heures passent à attendre en vain le technicien appelé pour réparer nos appareils. Saint-Jean-de-Luz: quelle charmante petite ville, et quelle joie de vivre le soir! La veille de notre départ était un dimanche, jour de fête en Pays Basque comme ailleurs. Le soir, un orchestre faisait alterner sur la place les fandangos et les slows. Les confettis jaillissaient au visage des filles, et soudain, au milieu d'un paso-doble qui avait mis sur la piste tous les jeunes et les moins jeunes, voici les lumières qui s'éteignent. C'est la traditionnelle irruption du taureau de feu. L'animal est métallique, hérissé de pointes, qui simulent sans doute des cornes. Il galope dans la foule sans se soucier des cris et de la débandade. Il crache des jets d'étincelles et de feu, lance des pétards vers les terrasses de cafés, fait fuir les badauds ou bien au contraire affronte des jeunes gens téméraires qui s'opposent à sa course comme les toréadors dans l'arène. Enfin, l'animal fantasmagorique s'arrête, une couronne de feu se met à tourner sur sa tête, qui projette des étincelles à dix mètres à la ronde, et l'on voit les enfants traverser le rideau d'étincelles en bondissant. L'embrasement s'achève par un bref feu d'artifice jailli de ses entrailles, une épaisse et suffocante fumée enveloppe alors la place, le feu s'éteint, les lumières reviennent, et l'orchestre reprend son paso là où il l'avait laissé. Les touristes prévoient cet intermède pyrotechnique obligé. Mais nous avons été surpris et charmés, nous qui sommes là pour tout autre chose que participer aux fêtes de l'été dans un site balnéaire. Je garde aussi un plaisant 17

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