LES LARMES DU MATIN

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L'héroïne des Larmes du matin, Hélène naît dans les secousses de la haine. Son père, éternel absent, ne cessera de la hanter, tandis que les maris ou les relations de sa mère se succèdent à la maison. Au milieu d'une existence factice, Hélène tentera vainement de trouver des points de repère. Elle s'attache sans se fixer et, étrangement, ce n'est qu'à l'approche de l'issue fatales qu'elle saura qu'elle n'a jamais cessé d'aimer.
Publié le : vendredi 1 mars 2002
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EAN13 : 9782296278981
Nombre de pages : 314
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Les Larmes du matin
Petite chronique d'une enfance

Ouvrages de l'auteur: Chez F.-Xavier de Guibert - Marie, je t'appartiens
-

Enfant, je suis ta mère

-

L'ami caché - Je suis Jésus et mon Père est le tien Chez Ravine - Marie, ma passion (épuisé)

Marina de Wolanski

Les Lannes du matin
Petite chronique d'une enfance

L'Hannattan

@

L'Harmattan,

2002

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, Italia s.r.l. Via Bava 37 10124 Torino L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest ISBN: 2-7475-1980-5

Moi, Hélène, je suis née prématurément. On m'a entourée de tous les soins possibles. Ma famille se compose de ma mère, de ma grand-mère, et d'un grand frère né d'un mariage précédent. Il y a aussi mon oncle Nicolas, mais ma mère est brouillée avec lui et je ne le vois jamais. Avant, eh bien! avant, il y avait mon père Valodia. La scène se passe en Finlande, à Helsinki, dans le très bel appartement que mes parents occupent. Valodia déclare: C'est la guerre. Tu sais que je pars demain et j'ignore quand je reviendrai. Ivan, mon meilleur ami, prendra soin de
tOI.

Ce n'est pas la peine, dit ma mère. Si, tu es seule et enceinte. Je serai plus tranquille. Comme tu veux, mais... Invite-le ce soir à dîner avec nous. Les rapports entre mon père Valodia et ma mère sont loin d'être excellents. Je dirai même qu'ils sont franchement mauvais. Fatiguée par sa grossesse, nerveuse, jalouse des autres femmes qui viennent à la maison et dont la minceur l'agace, ma

mère est fort difficile à vivre. Mon père est galant, aime faire la cour aux jolies femmes et les scènes succèdent aux scènes. Je ne suis conçue que depuis quatre mois mais j'ai perçu les cris, l'atmosphère orageuse d'où l'harmonie est absente. Je sens une sorte de souffrance ténue, un manque de sécurité. Si je le pouvais, je m'en irais. Je ne suis pas bien, là, à l'intérieur de ma mère. Mais Valodia va partir et peut-être ce soir-là y a-t-il eu une trêve. Ivan entre, accompagné de Valodia. Il est grand, brun, avec de grands yeux noirs. Ma mère est très belle. Elle a mis une robe de dentelle noire qui l'avantage et fait ressortir sa blondeur. Ivan, plaisantant: - Valodia, je me tiendrai devant ta porte, sabre au pomg, toutes les nuits jusqu'à ton retour. - J'y compte bien, dit Valodia. Ma mère, seule entre les deux hommes, rayonne de tout son charme. Elle a de l'esprit. Le dîner est gai. Le lendemain, Valodia est parti. Trois jours de silence, puis Ivan téléphone. - Avez-vous besoin de votre garde du corps? Etes-vous seule ce soir? - Non, dit ma mère, mais venez remplir votre devoir. 8

Car il Y a toujours des amis à la maison. Ma mère reçoit beaucoup, et Ivan est toujours là. Il est aussi profond que mon père est léger, et tombe follement amoureux de ma mère, sans s'en rendre compte. Un soir qu'il est resté après le départ des autres, il regarde ma mère et s'asseyant près d'elle, pousse un soupir. - Que ne t'ai-je rencontrée plus tôt! - Oui, dit ma mère. - La femme de mon meilleur ami, c'est bien ma veine. - Je ne suis plus la femme de Valodia. Dès que l'enfant sera né, je le quitterai. Ivan pâlit. - Faut-il que je ne revienne plus ? Cela n'a rien à voir avec toi. Valodia m'a cruellement offensée. Je ne l'aime plus. Mon cœur est libre. , . - E t... tu aImes... queIqu 'un d autre. ~ Elle rit. - Ne l'as-tu pas deviné? - Mais... Elle lui prend la mam, l'attire vers elle. Leurs lèvres se joignent. Ivan laisse éclater sa passion. Il vient tous les soirs, part avec les amis et revient passer la nuit avec ma mère. Oubliant toute prudence, il finit par 9

s'installer chez elle. Je sais que l'homme qui dort dans le lit de ma mère n'est pas mon père. Je ne l'aime pas. Je sens sa présence; elle m'oppresse. Son corps grand et lourd m'écrase. De mes minuscules mains, j'essaie de l'éloigner. De toutes mes perceptions, je le refuse et j'éprouve un ressentiment envers cette femme qui sera, qui est ma mère. Elle triche, je lui en veux de ne pas jouer le jeu. Et je lui en veux de son mensonge. Je voudrais ne pas être là. Je voudrais ne pas avoir à subir ces deux présences, celle de cet homme qui n'est pas celui qui m'a engendrée. Je le sais, mais cette connaissance ne me sert à rien. A mesure que je grandis, je sens une rancune qui pousse avec ma chair. Je voudrais m'en aller loin, jouer un jeu honnête et avoir une vraie famille: un père qui soit là et une mère fidèle. Je voudrais avoir choisi mes géniteurs. Je ne comprends pas pourquoi les choses sont autrement. Je ne suis pas d'accord. Une fois née, je dirai non à tout. J'ai sept mois maintenant. Je me suis recroquevillée dans mon refus. Je suis si petite que ma mère n'a pas l'air d'attendre un enfant. L'amour entre elle et Ivan a grandi. Dès que je serai née, elle va divorcer et ils se marieront. Une nuit. Ils sont enlacés. Mais ma mère ne dort pas. Elle est 10

inquiète. Les avions ennemis ont survolé la ville en jetant des bombes. Des soldats soviétiques ont marché dans les rues en chantant des hymnes de guerre. En passant, ils donnaient des coups de baïonnette dans les portes des maisons. Elle frissonne. L'aube blémit derrière les persiennes tandis qu'elle ferme les paupières, lasse. Dans son demi-sommeil, elle entend un bruit derrière la porte d'entrée. Sont-ce les soldats? Une clé tourne dans la serrure et un pas rapide et joyeux traverse le vestibule. Elle reconnaît le pas de Valodia, elle a un sursaut d'affolement. Mais déjà, il ouvre la porte de leur chambre, allume l'électricité et reste pétrifié. Ivan sursaute, réveillé par la lumière et le cri de mon père, se frotte les yeux. Son ami est là, plein de colère et de reproche. D'un coup de poing, mon père l'envoie à terre, puis il le pousse hors de l'appartement et le jette dans l'escalier. Ma mère est livide. Fou de rage, Valodia revient vers sa femme. Elle lui crie:

-

L'enfant est de toi. Je partirai dès sa naissance.

Aveuglé par le chagrin et la jalousie, il n'entend rien et tire ma mère hors du lit, la traîne par les cheveux jusqu'au salon. - Tu me le paieras, hurle-t-il, tu me le paieras! - Attention à l'enfant! Sourd à l'avertissement, ilIa frappe. 11

Soudain elle porte les mains à ses flancs. Elle se sent mal, ne parvient pas à se relever. Mon père réalise-t-il ? Il téléphone à la clinique. Quelques minutes plus tard, l'ambulance est là. Ma mère est emmenée. Je naquis de ce choc. Je me rappelle très bien être passée aussi rapidement que possible hors de l'utérus et dans un canal étroit. Je voyais le jour pointer au bout de celui-ci. Etait-ce ma délivrance? Un médecin dit en russe:« Comme elle est
petite! » C'est ainsi que je nais sans pousser un cri. Des mains aimantes me tiennent, me lavent et m'habillent d'une ridicule robe de dentelle. Je suis furieuse et refuse leur amour de toutes mes forces, mais ils sont si grossiers qu'ils ne comprennent rien et s'étonnent de mon silence.

Je garde les yeux fermés plus de quatre semaines. Je ne tête pas. On me met dans une cage en verre et, pour me venger de cet emprisonnement, je me couvre de boutons. Ma mère exige qu'on me sorte de là et, le jour même, les boutons disparaissent. On me cajole mais je boude cette vie où je viens d'entrer après un tel drame. Deux jours après, Valodia nous a rendu visite. Il est très grand, mince et roux. Il me regarde en silence avec amour. Il est ému. 12

- Vous n'aurez jamais l'enfant, dit ma mère, il est à moi. Elle est pleine de haine.
Cette haine ne l'a jamais quittée. Mon père n'est jamais venu me chercher. Jamais. Ivan est mort trois semaines après, d'une mauvaise grippe. Pas de lait, surtout pas de lait! Je l'ai en horreur. Ma mère est désespérée. On n'a jamais vu un nouveau-né hochent refuser du lait. la

Les médecins

la tête. On appelle une nourrice à

rescousse. Même refus de ma part. Finalement on achète des fruits à des prix extravagants et j'accepte de les absorber en bouillie. Chaque repas dure deux heures. Une nurse a remplacé la nourrice. C'est un ange de patience. Je survis.

Une jeune interneseul avaitdit: « Cette naissance prématurée
a-t-elle été provoquée par un choc? » Ma mère s'était tue.

~ ~ ~

Un souvenir isolé. J'ai un an. Ma mère est sortie. Valodia est venu. Il a longuement parlé avec la nurse et l'on est sortis, tous les trois. Quelqu'un a pris une photo. Impression de vitesse, de 13

bonheur fugitif, pris à la va-vite dans le dos de ma mère.

~ ~ ~

Je sais qu'elle « fond» à ma vue : je suis si terriblement petite
et le médecin l'a inquiétée au sujet de ma santé et du choc. On me soigne énormément et c'est terriblement ennuyeux. Les grandes personnes me sourient et me font des guili-guilique je trouve ridicules. Puis on part sur un grand bateau. Ça tangue. J'ai une autre nurse. Le soir, ma mère vient m'embrasser dans mon berceau ou plutôt dans une sorte de cage en bois avec des barreaux. Elle sent bon. On est en Amérique. Aux environs de New-York L'endroit est vert et boisé, ça s'appelle Larchmond. J'ai deux ans et demi, je comprends le russe et l'anglais, car ma mère fréquente les réfugiés russes, elle est née dans les pays baltes et parle couramment la langue de Dostoïevski ainsi que l'allemand et l'anglais.Je ne comprends pas les sons mais je devine ce que les gens veulent dire. A Larchmond, je suis dans une grande pièce aux fenêtres hautes, avec un ami de la famille que j'ai surnommé Magoula-leBolchevik, à cause de sa moustache qui tombe de chaque côté 14

de sa bouche et lui donne un air de Croquemitaine. Il est grand, large d'épaules et très gentil avec moi. Je sais que ma mère, entretemps, s'est remariée avec un Russe distingué et chauve. Je ne le vois presque jamais, pas plus que ma mère du reste. J'ai une grosse gouvernante noire, magnifique, que j'adore. Et quand elle sort, c'est Magoula qui me garde. Je suis également très entourée et aimée du groupe d'émigrés russes. La pièce donne sur un parc. Il fait du soleil et je voudrais bien aller me promener, mais Magoula-Ie-Bolchevik dort d'un sommeil profond. Il souffle régulièrement et fort entre ses moustaches qui frémissent à chaque fois. Je le regarde avec attention. Cela m'amuse un moment, car ça fait sssst. Mais il peut dormir ainsi jusqu'au coucher du soleil et moi, je veux absolument aller me promener. J'attends très longtemps, au moins trois minutes. Puis je viens sous son nez et le regarde longuement. Je me rapproche jusqu'à le toucher et je le pousse un peu avec ma tête pour le réveiller. Mais rien n'y fait. Le sssst continue de plus belle. Je lui donne alors un grand coup de coude là où je peux: c'est son genou. Mais rien n'y fait. Et le grand soleil qui me nargue à travers les volets m'invite à la promenade. Alors j'utilise les grands moyens. Regardant autour de moi, j'aperçois la boîte de biscuits de mon goûter, sur une table trop haute pour moi. Je me dresse 15

sur la pointe des pieds, amve à la pousser et m'en saISIS. M'approchant crâne. Il s'éveille en sursaut en disant: «Nie! » et se frotte la tête en se demandant ce qui se passe. La minute d'étonnement passée, de Magoula, je lui donne un grand coup sur le

il articule: «Bébé, qu'est-ce que tu veux? - Me promener... Tu dormais si fort..

»

Il est surpris et amusé.« Je vois », opine-t-il. Nous sortons dans le parc.

~ ~ ~

Le transatlantique quitte doucement la rade de New-York Les gratte-ciel s'éloignent, diminuent jusqu'à n'être que de petits dés à coudre, tandis que le navire gagne la haute mer. On va en France. Je quitte un pays que je n'ai pas eu le temps de connaître et dont je balbutie encore la langue. Une autre fuite vers l'inconnu. La France, qu'est-ce que c'est? - Là-bas, tu auras des tas de cousines, oncles et tantes. Toute la famille du côté des barons Haussmann, dit ma mère toute fière. Mais en attendant, je suis sur le pont du bateau. Magoula est 16

resté à New-York avec le troisième mari de ma mère. Je suis triste car bien que je lui aie tapé sur la tête avec la boîte de biscuits, il m'aime comme sa propre fille, et on s'amuse bien ensemble. Je perds un père pour la seconde fois. Peut-être panni les oncles Haussmann, yen aura-t-il un qui m'adoptera.

~ ~ ~

Il y a beaucoup d'agitation. Le train arrive en gare d'Orsay. Il y a énormément de bagages qu'un porteur empile les uns sur les autres. Je me souviens du bruit de la locomotive, du train qui stoppe, du sifflet, des valises, puis d'un hall d'où le bruit s'est absenté. Mon oncle Nicolas me porte dans une chambre d'hôtel et me pose sur un grand lit. Le calme se fait. Le reste se perd dans mon sommeil.
Le lendemain je prends un autre train avec ma mère, mon frère et une dame volubile qui fume sans arrêt, entourée d'un halo malodorant, véritable locomotive en miniature; elle

m'embrasse tout en parlant russe avec ma mère et dit qu'on va aller en Savoie habiter son château.

L'arrivée m'impressionna fortement. A la gare, il y avait un 17

cabriolet avec un cocher qui tenait un grand fouet. Maman et la dame-locomotive s'assirent au fond, mon frère et moi sur la banquette. C'était l'été. Les prairies étaient émaillées de nuées de fleurs: boutons d'or, bleuets, coquelicots, herbes parfumées. Le cheval trottait dans de petits chemins, bordés d'arbres qui formaient une voûte au-dessus de nous. Je n'avais jamais vu une nature aussi gaie. Il y avait des chants d'oiseaux, des criquets qui faisaient des bruits de claquette. Je ne peux pas savoir si cette arrivée au château dura une heure, un jour ou une semaine. J'en garde la vision éblouie. C'est là que ma mère rencontra un jeune officier français qui avait perdu un œil à la guerre et qui portait un bandeau noir comme un corsaire. Pour bien faire, il aurait dû avoir un
couteau entre les dents et une ceinture rouge. Je me pris d'affection pour lui et le surnommai Black Eye. Ma mère en tomba follement amoureuse.Il s'éprit d'elle à son tour. Ils se virent souvent. Allait-il être le père que je cherchais? Juste après la Savoie, on habite encore une fois chez des amis émigrés arrivés en France en même temps que nous. La dame que j'appelais Tiotio Ma était une juive russe dont s'était épris un jeune homme belge de bonne famille envoyé en Russie parce qu'il faisait la noce. Il avait fait des affaires dans le bois et

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il était fort riche. Ils se marièrent malgré l'opposition de la famille de Diadia Mila -oncle Emile-. Ils eurent trois enfants et émigrèrent en Amérique où ma mère les avait rencontrés; ils étaient devenus inséparables et décidèrent, pour lier leur sort, d'habiter la France. Diadia Mila, plein de dollars, loua une somptueuse maison à Saint-Cloud. C'est là que ma mère me laissa pour essayer de travailler à Paris où elle élut domicile avec son fils et mère-grand. Je devais avoir trois ou quatre ans. Un jour que je jouais dans la jardin, confiée à mère-grand, une dame très belle et élégante vint nous voir. Revêtue de fourrure, couverte de bijoux, elle dégageait un parfum virulent. Traversant l'allée, elle vint parler à mère-grand. C'était Lolita, la sœur de mon père Valodia, qui avait appris que nous venions d'arriver en France. Mon père ,. n avalt pas ose se montrer.
/

Ma grand-mère opposa un mutisme farouche à ses avances. Si ma tante eut le droit de m'embrasser, je l'ignore. Je me souviens, par contre, de l'énonne ours en peluche dont elle me fit cadeau. Il était aussi grand que moi, tout blanc, et il portait sur son abdomen l'inscription en grosses lettres bleues: My heart is far)W. Je ne savais pas lire et ces lettres brodées me parurent ridicules. Je trouvais le moyen de prendre des ciseaux et de taillader le ventre de l'ours. Coupaillé , le fil qui reliait les 19

lettres s'émietta et j'eus bientôt la joie de posséder un ou'rs au ventre vierge que je nommai Martin. Le soir, ma mère et ma grand-mère eurent une longue conversation qui se tennina par une querelle. Ma mère criait, ma grand-mère répondait en hurlant. Martin dura quinze ans. Il dormait avec moi. Le soir, quand on venait me border, on l'embrassait aussi. Dans la journée, il partageait mes jeux, mes idées, mes chansons. Je garde un souvenir limpide et heureux de la somptueuse propriété de Saint-Cloud. Mais les dollars fondaient et Tiotio Ma et Diadia Mila durent trouver une habitation moins onéreuse, que j'appelai le second Saint-Cloud. Et de celui-là, je me souviens encore mieux. Les événements de cette partie de mon enfance s'y déroulent comme dans un film. Je n'ai qu'à dévider la bobine et à envoyer la projection. On accédait au second Saint-Cloud par une longue allée sablée qui semblait aller jusqu'au ciel. Mais au fond, des arbustes épais cachaient la vue. Ce fut une merveilleuse surprise, le jour où, échappant à la surveillance tendre de Tiotio Ma et sortant de la propriété, je découvris, cachée derrière les arbustes, la voie du chemin de fer.
L'allée se dénommait A W1Ue de la Passerelle. Notre villa était la

plus belle. Les autres bâtiments sont sortis de ma mémoire. 20

Située au centre d'un terram fleuri et arboré, elle tenaIt à sa droite une pelouse qu'une haie de buis séparait du jardin potager. Et c'était ce potager qui m'enchantait. Je me souviens particulièrement des groseilliers aux baies rouges qui, l'été, fourmillaient d'abeilles. On m'avait dit que ces dernières piquaient. Mais pour moi, elles faisaient la cour aux baies et j'aimais leur bourdonnement affairé. Il y avait aussi des

framboisiers; j'avais la permission de cueillir autant de fruits que je le voulais; ainsi, je faisais la navette entre framboises et groseilles. Tout me paraissait relever d'un certain mystère dans ce jardin potager. Je m'y enfouissais, je communiquais avec lui. Je connaissais par cœur la position de chaque essence. Toutes étaient mes amies. Je passais des après-midi entières en leur compagnie. Tiotio Ma savait où me trouver. Quelquefois le jardinier ou la femme de ménage qu'on avait envoyée me chercher revenait bredouille à la maison. - Allons donc! s'exclamait Tiotio Ma. Vous n'avez pas bien regardé. On m'appelait. Pas question de répondre. Il fallait qu'on me trouve. C'était mon jeu, je voulais les forcer à y jouer. Après avoir grommelé un peu, le jardinier ou la femme de ménage entrait à nouveau dans le potager et me voyait tout de

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suite, à moins que je ne me sois faufilée entre les bosquets serrés des buis où, là, il fallait vraiment venir me chercher et me prendre par la main. Alors j'avais gagné. - Pourquoi ne venez-vous pas quand Madame vous envoie chercher?

- Parce qu'il faut me trouver!
Au fond, ils étaient d'accord de jouer. Tous les jours, à l'heure du goûter, le même jeu recommençait, comme un rite sacré dans lequel aucun des protagonistes ne trichait; on faisait cela très sérieusement. Une fois, je ne m'étais pas vraiment cachée, en train que j'étais d'écouter un gros bourdon à la ceinture de velours noir, essayant d'imiter son chant: bzzz... bzzz... bzzz. - Eh! cria le jardinier. Je te vois ! Tu ne joues pas aujourd'hui? Je sursautai. - Reviens dans une minute, je serai cachée. - Bon! J'attends près de la maison. Vite, vite! Où aller? Oh! une idée! Dans la cabane aux lapins: il est tellement habitué à ne regarder que derrière les arbustes qu'il n'aura jamais l'idée d'aller voir. Et de courir aussi vite que je peux vers la cabane. Je poussai la porte. Une bêche tombe avec un bruit qui me semble tonitruant, mais le jardinier est loin, il n'entend rien. Un balai de 22

crin et d'autres outils traînent et obstruent le passage. Je les pousse du pied. Une vieille chaise à demi défoncée me tente. Je m'y assieds, elle craque et me voilà par terre. Le fou rire me prend. Un merveilleux fou rire idiot et plein d'insouciance. Je tends l'oreille... Rien. J'attends encore un moment qui me paraît éternel. Puis, n'y tenant plus, j'entrouvre la porte. Jean, le jardinier, était allé du côté opposé. Je vois sa silhouette qui se profile. Il se penche... Je referme la porte et attends, le cœur battant. Toujours rien. Je sors prudemment... Personne dans le potager. Je traverse les plates-bandes sur la pointe des pieds et arrive près de la pelouse. Tout est désert. J'avale ma déception. Que faire? Et si tout le monde goûte sans moi? Et si Jean ne veut plus jouer? J'ai triché! Il ne pouvait pas deviner
,.,~ . ou JetaIS. Je ne me suis jamais sentie aussi triste.

Ferais-je: « ouh! ouh!» ou entrerais-je simplement dans la
salle à manger m'asseoir à côté de Tiotio Ma comme

d'habitude? Au moment de franchir la porte, j'entends la voix de Jean. - Hélas! elle n'est ni dans le potager ni dans les bosquets de buis. La voix de Diadia Mila :

- Pourtant,

elle est bien quelque part... Quand je suis rentré 23

du bureau, elle n'était pas dans la maison, j'en suis certain.

- Ah! ditJean, j'ai une idée.
Et moi de courir comme une folle vers la cabane aux lapins. A peine ai-je refermé la porte qu'un pas pressé se fait entendre et qu'une main vigoureuse la pousse. Je n'ai jamais eu autant de joie à revoir le tablier bleu de Jean. - Ah! la maligne! Sans Monsieur, je ne te trouvais pas. Et... tu serais restée là toute la nuit?

- Oh non!

j'ai bien trop peur le soir!

- Viens, ils ont tous presque fini de goûter.
Et il ajouta, taquin : - Je crois qu'il ne reste plus de tartine. Monsieur Léon, qui est revenu plus tôt que d'habitude, a tout mangé. Léon était le dernier fils de Tiotio Ma et de Diadia Mila.

~ ~ ~

L'intérieur de la maison comprenait un large vestibule, la salle à manger sur la droite et un grand salon lambrissé avec des moulures de plâtre et des filets dorés. On y allait rarement. La vie de la famille se passait dans la salle à manger. Là, il y avait la cheminée, des fauteuils en face du feu et, au fond de la pièce, une grande table carrée. 24

A l'heure ~u thé, on apportait un grand samovar d'argent qu'on posait au milieu de la table. L'eau y bouillait tout le temps grâce à une lampe à alcool. Deux grands théières d'argent complétaient le service. Tiotio Ma coupait de longues tartines et me les donnait. Je revois encore Diadia Mila coupant les siennes. J'en sens l'odeur. Ce thé durait fort longtemps. La famille s'y racontait les événements de la journée, les nouvelles politiques. Quelquefois il y avait aussi des amis de Paris et tout ça buvait force tasses. Les Français avaient été russifiés et gaspillaient le temps sans compter. Quand cela devenait trop ennuyeux, je prenais Martin et allaisjouer dans un coin. Quand il y avait vraiment beaucoup d'amis, on ouvrait le porte de communication avec le salon et on était occupé jusqu'au dîner ou plus tard - je ne sais plus quelle était l'heure car Tiotio Ma m'emmenait prendre mon bain et me coucher dans son lit. J'y dormais tête-bêche avec Tiotio Ma, mais je n'ai jamais rencontré ses pieds car je dormais depuis longtemps quand elle venait se coucher et, le matin, elle était déjà levée. Au même étage, face à l'arrivée de l'escalier, il y avait un cabinet de toilette, presque un débarras où trônait une armoire à médicaments. On m'avait interdit de l'ouvrir. - Elle contient du poison. Si tu Ytouches, tu peux mourir, 25

m'avait menacé Tiotio Ma. Le mot poison m'avait fait un effet extraordinaire. Je me demandais comment ça s'écrivait. Le fait qu'on me parlât d'un danger que je ne comprenais pas aiguisait ma curiosité. L'histoire allait en rester là quand, un matin, me réveillant plus tôt que d'habitude, j'ouvris la porte du fameux cabinet pour me trouver nez à nez avec Tiotio Ma. - Je voulais voir l'armoire aux poisons. - Là voilà! - Où sont les poisons? - Dans les médicaments. - Pourquoi met-on du poison dans les médicaments ?

-

Pour guérir les malades. Tu m'as dit que si j'en mangeais, je mourraIS. Et les

malades, alors, pourquoi ne meurent-ils pas? - Si tu es bien portant et que tu prends des médicaments, tu peux t'empoisonner. Mais si tu es malade, ces mêmes médicaments te guérissent. Je trouvais cela padaitement stupide: ou ça guérissait ou ça tuait, qu'on soit malade ou non. Mais je ne dis rien à Tiotio Ma. - As-tu vu ces petites boules blanches dans les arbustes, près des buis? demanda Tiotio Ma. - Oui, j'en ai même pris une et je l'ai écrasée. 26

- Surtout ne les mange pas! Tu pourrais... Ah! mon Dieu! fit-elle en portant la main à son cœur. - Mourir parce qu'on croque une petite boule inoffensive, , . c est cOlllique.

- Promets-moi,ajoute Tiotio Ma d'une voix grave, que tu ne
mettras jamais ces boules dans ta bouche. Promettre une chose aussi simple me fit sourire, malS Je promis. Les grandes personnes ont des idées bizarres. Nous autres, enfants, nous sommes tellement plus sages et plus philosophes! Nos drames, nous les jouons, mais ils restent toujours des jeux. Tandis que les adultes prennent tout au sérieux. Je me rappelais les scènes entre ma mère et Valodia avant ma naissance. Mes parents étaient de véritables héros de tragédie. Othello, Desdémone, ils jouaient leur rôle sans le savoir et souffraient. Quelles crises et quelle fureur! Une rage et une jalousie presque mortelles. Et cette haine à l'égard de l'auteur de mes jours était demeurée cachée chez ma mère après qu'il fût parti. On ne m'en parlait jamais. C'était comme si je n'avais pas eu de père, moi! Comme si j'avais été conçue du Saint-Esprit ou d'une pilule magique. Il y avait aussi ces querelles entre ma mère et ma grand-mère, en russe ou en allemand, afin que je ne comprenne pas. Mais c'était le même russe que celui que parlaient Tiotio Ma et 27

Diadia Mila et dont je devinais le sens: je savais qu'elles se déchiraient. Par contre, ici à Saint-Cloud, personne n'élevait jamais la voix. Tiotio Ma était un ange de douceur. Tous les jours à quatre heures, quand Diadia Mila rentrait goûter, il m'effleurait les joues de ses longues moustaches. La fille aînée de Tiotio Ma, tante Ariane, avait épousé l'oncle Nicolas, le frère de ma mère. Ils habitaient aussi Saint-Cloud mais on les voyait rarement. Nicolas était un énorme bonhomme, d'un mètre quatre-vingt-dix, gros et très beau de tête. Il m'impressionnait car il ne parlait jamais. Cet étrange mutisme venant de cet immense type m'angoissait. Son départ me délivrait. Les deux autres fils de Tiotio Ma, Boris, l'aîné, et Léon faisaient les grandes écoles. Je m'imaginais une grande bâtisse de huit étages où des jeunes gens pâlissaient sur des manuscrits pendant de longues heures; ils devaient sûrement être blêmes et très sérieux. Ce n'était pourtant pas le cas de Léon qui était gai comme un pinson et chantait souvent à tue-tête. Depuis le train qui l'amenait de Paris, tous les soirs, jusqu'à l'avenue de la Passerelle, il fredonnait. On l'entendait traverser le jardin, refermer la grille, ouvrir la 28

porte de la maison et, avec lui, revenait une sorte de printemps. Je crois qu'il était un peu le chouchou de Tiotio Ma. Seul Boris avait mes amours. Je ne sais pas pourquoi, mais quand il rentrait, je devenais songeuse et émue. Il était grand, mince, très distingué, avec des yeux d'Asiatique bleu foncé, très rentrés dans leurs orbites. Cela me fascinait. Il avait une passion pour les enfants; je le savais, je le sentais, j'en jouissais autant qu'un être solitaire -car je l'étais malgré l'amour et les soins dont cette merveilleuse famille m'entouraitle pouvait. J'éprouvais un étrange bonheur qui, bien que fugace et difficile à exprimer, m'envahissait chaque fois que je me trouvais en sa présence. L'hiver, on entretenait du feu dans la salle à manger. L'oncle Boris, que j'avais appelé Batia, est là. Il m'a prise sur ses genoux, je le contemple avec adoration. Heureusement qu'il ne s'en est jamais aperçu. Il me regarde et me fait sauter. On joue au cheval. Il va d'abord au pas puis me demande: «Que veuxtu que nous fassions?
»

-

Le trot, puis le galop.

Il fait aller un genou, d'abord lentement, puis de plus en plus vite, ce qui fait que je suis désarçonnée et que je dois m'accrocher à ses bras pour ne pas tomber. Cest dangereux et c'est pourquoi c'est si amusant. Il trotte en faisant aller ses pieds 29

l'un après l'autre dans un rythme régulier, puis c'est le petit galop rapide où il lève les genoux tandis que je saute en l'air et Je dois faire bien attention pour suivre sa cadence et, quand je commence à avoir une bonne assiette, il part au grand galop. Et là, c'est vraiment le summum pour le cavalier. Il lève très haut ses genoux, me fait faire de grands sauts; je retombe, flac! sur ses genoux, repars aussitôt dans un grand élan et nous rions à gorge déployée. C'est fantastique d'être là sur les genoux de l'oncle Batia qui m'aime tant et qui a l'air de s'amuser autant que mOl. Et quand il fallait finir cette galopade -tout a une fin, n'est-ce pas? - il se levait et me tenait haut dans ses bras, jusqu'à presque toucher le plafond. J'étais ivre de bonheur. Ma réalité correspondait à la sienne. On était d'accord sur les règles: il était un grand cheval de course et j'étais un jockey fameux. Et nous gagnions, bien sûr, toutes les courses. Nous ne décevions JamaIsnos paneurs. - Où courons-nous ce soir? - A Auteuil. Ton nom, ainsi que celui de ton cheval et celui du propriétaire sont inscrits sur une grande affiche. Tu pars en première ligne. - Quelles sont mes couleurs ?

..

.

- CDmme tu cours pour une écurie, tu en portes les couleurs.
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- D'accord? - Prête?
Frémissante d'excitation, je fais oui de la tête.

-

Bon, mais avant la course on doit chauffer le cheval.

- Qu'est-ce que c'est? - Tu me fais d'abord marcher au pas pour me dégourdit les jambes, puis tu me fais trotter, puis trot enlevé, puis un léger galop avant la course. Mon cheval chauffé, c'est la course. Un soir que nous avions commencé notre jeu, je lui dis:

- Et si nous allions courir en Amérique du Sud?
J'avais dit ça à tout hasard car je n'avais pas la moindre idée où se trouvait ce pays. Batia m'en fit une brève description. - Ton cheval est né dans un ranch entouré d'une grande plaine avec de l'herbe où tu le laisses brouter en paix. Il rêve: - Cela ressemble à la plaine russe, à la toundra désolée qu'a si bien décrite notre poète national Pouchkine. Immenses étendues sans fin, folles herbes que le vent couche en longues ondulations tristes qui donnent le spleen. Pas un arbre, pas une maison sur des milliers de kilomètres. Rien ne peut être comparé à l'incessante plaine russe où se lamente le vent. Il poursuit: 31

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