Les Maîtres du hasard

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Laure Tadler, brillante experte dans le domaine des probabilités, fait une découverte prodigieuse : la loi qui régit le hasard. Elle peut dès lors prédire l'avenir. Mais autour d'elle le danger rôde, sa découverte attisant les convoitises. Aurait-elle sans le savoir ouvert une brèche dans le tissu spatio-temporel où le passé, le présent et le futur s'entrechoquent comme les boules d'un jeu de billard cosmique ? Mais le hasard libérant des forces insoupçonnées ne se laisse pas vaincre facilement.
Issus de ce tourbillon de forces pétries dans la glaise de la création, il y a Trevor Alquist de la Guilde des Historiens, Jordan Tracy de l'Ecole des Gardiens du Temps, GOD le Grand Ordonnateur du Destin. Des liens étroits les relient tous à Laure Tadler et à sa formidable découverte...


Publié le : mercredi 3 juillet 2013
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EAN13 : 9782332561473
Nombre de pages : 344
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ISBN numérique : 978-2-332-56145-9

 

© Edilivre, 2013

 

Illustration de couverture : Salvatore DeVito

Dédicace

 

A Patricia

 

Dans les brumes d’avant le Commencement, le Destin et le Hasard jouèrent aux dés le droit de diriger la Partie ; puis celui qui avait gagné s’en alla à travers les brumes vers Màna-Yood-Sushai et dit : « Maintenant crée des dieux pour Moi, car j’ai gagné et la Partie sera Mienne. » Qui gagna, et qui, du Destin ou du Hasard, s’en alla à travers les brumes d’avant le Commencement vers Màna-Yood-Sushai, nul ne le sait.

Les Dieux de Pegàna – Lord Dunsany

 

Chapitre I
Une expérience troublante

« Il est extrêmement dangereux de dire a priori qu’une chose est impossible. »

Arthur Conan Doyle

Novembre 1997

Frédéric Staine jeta un coup d’œil à sa montre. Deux heures d’attente encore avant le rendez-vous que lui avait fixé Laure Tadler. Il aurait pu rentrer chez lui et patienter en écoutant Haydn ou Mozart, ses compositeurs préférés. Mais il préféra marcher sans but précis dans les rues de Belfort où il trouvait toujours, ici ou là, matière à écrire un article pour le Quotidien du Territoire. Il aimait se fondre dans la foule, observer, écouter, rencontrer, parler. Sa source d’inspiration, il la trouvait là dans la rue aux côtés de ses concitoyens. Non pas afin de coucher sur le papier, de façon télégraphique, les quelques lignes destinées à la sempiternelle rubrique des chiens écrasés qui pourtant – cela il ne l’avait jamais compris – trouvaient un écho plutôt favorable auprès du lectorat du premier journal de Franche-Comté. Comme si les lecteurs prenaient plaisir à se tenir informé du malheur des autres ! Peut-être était-ce, se disait-il en manière d’explication, pour exorciser leur propre crainte de voir un jour le mauvais œil s’abattre sur eux. Du reste, bon nombre de feuilles de choux à sensation connaissaient un franc succès. Un succès malsain. Frédéric déplorait cet engouement pour cette presse à deux sous qui, aimait-il à répéter, ne faisait qu’attiser davantage l’instinct de bête sauvage qui couve secrètement en chacun de nous. Laissant à d’autres les dérives nauséabondes du fait divers spectacle, il signait pour sa part des articles de fond qui traitaient de problèmes de société et n’hésitait pas, malgré les protestations de son rédacteur en chef, à prendre des positions fermes sur tel ou tel sujet. Ce qui, bien souvent, se traduisait par des plaintes, voire des empoignades rocambolesques dans les bureaux du Quotidien, lorsque les parties mises en cause s’opposaient avec vigueur à ces « ragots » que tout le monde savait pourtant être la vérité.

Frédéric avait la plume acerbe. Acerbe mais impartiale. C’était ce qui avait contribué à bâtir sa renommée. Une franchise et une ouverture d’esprit exemplaires. On lui accordait une confiance totale car il mettait toute sa verve journalistique et son talent au service des causes justes. En quelques mois, il avait su gagner l’estime de ses lecteurs à tel point qu’on se ruait quasiment sur ses articles dès leur parution. L’écho de son succès étant parvenu jusqu’à la capitale, certains magnats, soucieux d’augmenter le tirage de plusieurs publications, lui avaient même proposé un poste de rédacteur en chef. A la plus grande satisfaction du Quotidien du Territoire, Frédéric Staine avait toujours opposé un refus catégorique prétextant qu’il aimait la région et que rien, pas même les promesses de carrière les plus mirobolantes, ne lui ferait changer d’avis. Il n’avait pour l’instant d’autre ambition que d’exercer au mieux son métier de journaliste dans une ville où il se sentait bien dans sa peau.

Sans prévenir, une pluie fine se mit à crépiter sur l’asphalte chaud de la rue. Une fragrance caractéristique monta aussitôt du sol. Frédéric s’engouffra dans la première brasserie qu’il trouva. Il prit place sur une banquette en simili cuir et commanda une bière pression. Désireux d’échapper à la pluie, plusieurs clients occupèrent peu à peu les places vacantes. Un couple âgé vint s’asseoir à ses côtés. Le reporter sortit de la poche intérieure de son blouson un paquet de Marlboro duquel il extirpa une cigarette. L’endroit était plutôt bruyant mais il aimait ce tohu-bohu dans lequel, paradoxalement, il puisait l’inspiration nécessaire à la rédaction de ses articles. Faisant fi de l’environnement ponctué de rires et du tintement métallique des flippers, il ouvrit une chemise cartonnée qu’il avait posée sur la table et, plaçant une feuille blanche devant lui, entreprit, cigarette à la bouche, de rédiger le texte de sa chronique quotidienne qui paraîtrait le lendemain. Il avait beau se concentrer, il ne parvenait pas à accoucher d’une seule ligne. Pas même d’un mot. Rien, le vide le plus complet. Car sa pensée était ailleurs… orientée vers le rendez-vous de Laure Tadler. Un rendez-vous qu’il n’aurait manqué pour rien au monde. Ce qui, du reste, faillit être le cas car il était parti deux jours en Allemagne pour les besoins d’un article portant sur les travailleurs frontaliers et ce matin, en rentrant à son bureau, il avait eu la surprise de lire la missive de Laure Tadler. Une missive laconique dans laquelle elle demandait gracieusement au reporter de bien vouloir honorer de sa présence une réunion restreinte et officieuse sur l’état d’avancement de ses travaux. Une réunion qui aurait lieu cet après-midi même à seize heures, non pas dans les locaux de l’Université de Belfort mais chez elle, 7 rue du pré fleuri à Bourogne, un petit village situé à quelques kilomètres du centre ville. Il ne s’agissait pas, précisait-elle, d’un exposé purement théorique du résultat de ses recherches – qu’elle désirait éviter dans un premier temps – mais plutôt d’une démarche scientifique qui consistait à recueillir les avis d’un auditoire ciblé. Elle procéderait même, in situ, à une petite expérience qui ne manquerait pas de susciter un certain intérêt.

Il y avait quelque chose, dans cette convocation, qui flattait l’ego de Frédéric. Non seulement parce qu’il avait su se faire remarquer – il faut dire qu’il y avait mis du sien – mais aussi parce que l’invitation revêtait un caractère non officiel. Comme si par ce geste, il entrait dans le cercle des intimes. Bien sûr, il connaissait Laure Tadler, brillant professeur de mathématiques, pour l’avoir rencontrée à plusieurs reprises ici ou là à l’occasion d’inauguration ou de journées portes ouvertes à l’Université. Mais sans plus. Il se souvenait très bien de leur dernière entrevue et notamment de la conversation passionnée portant sur la probabilité très mince qu’avait eue la vie d’apparaître sur Terre. La jeune femme qui avait su gagner le respect de ses pairs malgré son jeune âge, s’était alors montrée charmée par l’éloquence, la richesse d’esprit et l’érudition scientifique de Frédéric. Elle lui avait même confié que s’il n’avait pas embrassé une carrière littéraire, il aurait sans conteste pu gagner sa place dans le cercle des hommes de science.

Le journaliste la trouvait fort à son goût. Cette convocation était l’occasion de faire plus ample connaissance, d’aborder d’autres sujets de conversation et, qui sait, peut-être de programmer d’autres rendez-vous… moins scientifiques. Car Laure Tadler, pour être enseignante de mathématiques appliquées et maître de recherches dans l’une des plus grandes universités de France, n’en était pas moins une femme qui physiquement attirait l’attention de tout homme normalement constitué. Une tête bien faite sur un corps bien fait. Non pas qu’elle fût, à la vérité, d’une beauté extraordinaire, non, la sienne relevait tout simplement du mariage harmonieux d’une grâce naturelle et d’une joie de vivre qui exaltaient les sens. Il se dégageait de sa personne un charme particulier qui forçait l’admiration et attisait, dans le cœur, le désir secret de compter parmi ses amis. Frédéric était tombé follement amoureux de son sourire. Un sourire empreint d’innocence et de fraîcheur comme celui qui illumine le visage d’un enfant. La fossette qui, conjointement, creusait délicatement sa joue gauche la rendait à ses yeux plus irrésistible encore. De longs cheveux auburn tombaient en cascades sur ses épaules. Son regard noisette pétillait d’intelligence. Pourtant, jamais dans ses manières ou la façon dont elle s’exprimait, elle ne montrait qu’elle appartenait à cette catégorie de femmes qui en sait plus que les autres. Sa modestie n’avait d’égale que la passion avec laquelle elle se consacrait à ses travaux de recherche. Une obstination et une persévérance face à l’échec qui la menaient toujours plus loin dans les contrées inexplorées de la science.

Travailleuse infatigable, elle ne délaissait pas pour autant l’enseignement. Ses cours faisaient toujours salle comble. L’étude des probabilités, en général, ne rencontre pas un grand succès auprès des étudiants. Beaucoup trop compliqué et abscons. Cependant, Laure Tadler était toujours assurée de trouver en face d’elle un auditoire attentif qui ne pensait pas un seul instant à sécher les cours comme dans bien d’autres matières tout aussi impalpables. Car elle enseignait avant tout avec le cœur. Elle ne se contentait pas, à l’image de certains collègues, de noircir tous azimuts le tableau d’équations incompréhensibles dans le seul but de s’acquitter de cette mission injustement considérée comme peu valorisante dans le milieu universitaire face au prestige de la recherche. L’enseignement ne constituait pas, pour elle, une activité subalterne. Elle s’y investissait avec autant de dynamisme et d’attachement que lorsqu’elle se trouvait seule, confrontée aux mystères de la mécanique statistique. En revanche, elle ne tolérait dans ses cours que la présence d’étudiants fortement motivés. Elle consentait bien à expliquer pendant plusieurs heures les multiples lois régissant les probabilités mais elle se devait d’être certaine que sa prestation ne se heurtait pas à un mur d’incompréhension, ou pis encore, d’indifférence. Du reste, elle ne mâchait pas ses mots à ce sujet.

– Ceux qui assistent à ce cours autrement que par curiosité et intérêt intellectuels n’ont rien à faire ici, disait-elle à chaque début de cycle. Ils perdent leur temps et me font perdre le mien.

Jouer franc jeu dès le départ, c’était gagner de moitié. Et de fait, les étudiants faisaient preuve d’une assiduité qui, bien souvent, déconcertait la plupart des autres enseignants. Ils respectaient leur prof de maths car elle-même les respectait. Au-delà des démonstrations fastidieuses liées à la théorie des grands nombres, elle savait éveiller l’intérêt général pour cette branche plutôt rébarbative des mathématiques en s’appuyant la plupart du temps sur des exemples concrets qui donnaient aux formules une acuité et un sens profonds. Elle avait le don de rendre vivante cette matière. La nature, bien souvent, lui servait de support démonstratif. Et ce qui, quelques instants auparavant, n’était aux yeux des étudiants qu’un théorème apparemment sans fondement prenait soudain une consistance et une signification qu’ils n’auraient jamais soupçonnées comme si, soudain, le voile opaque obscurcissant la vérité mathématique de ces lois venait miraculeusement d’être levé. Les formes de l’abstrait, peu à peu, se désagrégeaient pour laisser place à quelque chose qui, des profondeurs du noyau conceptuel, irradiait d’une lumière nouvelle la perception des mécanismes de la nature.

Laure n’énonçait pas une formule ou un principe sans le rapporter aussitôt à un phénomène physique particulier. Elle n’étudiait pas, ni n’enseignait les mathématiques pour le seul plaisir des mathématiques. Mais pour comprendre et faire comprendre la nature, l’univers et la place de l’homme dans ceux-ci. C’était là tout ce qui faisait son succès. Et puis surtout, elle se moquait ouvertement du sacro-saint conformisme de l’enseignement. Elle établissait ses propres plans de formation et n’hésitait pas à ignorer tel ou tel chapitre du cursus, estimant qu’il n’apportait rien de plus à la maturité intellectuelle de l’étudiant ou à la compréhension d’un phénomène naturel. Plusieurs fois elle s’était vue reprocher ces « négligences » – comme les nommaient les instances dirigeantes de l’Université – mais jamais elle n’avait cédé à ce genre de pression qu’elle qualifiait d’outrage à la confiance accordée à l’enseignant. Tant que le rectorat ne lui interdisait pas de professer les multiples théories des probabilités, elle resterait seul maître à bord de son vaisseau ; et si le but qu’elle se devait d’atteindre dans sa mission était clairement défini, elle ne tolérait aucune ingérence dans le choix de l’itinéraire pour y parvenir. Son opiniâtreté à cet égard ne souffrait aucune dérogation. Un sacré caractère !

Laure Tadler était une femme élégante. Elle ne portait pas la traditionnelle blouse blanche, caractéristique du chercheur, dont s’enorgueillissaient tant certains de ses collègues. Comme si ce signe distinctif revêtait un caractère symbolique ! Un message en direction de ceux – les sots – qui n’auraient pas encore compris : « Attention, ici matière grise ! ». Pourtant, il eut été plus judicieux, afin d’éviter toute équivoque, d’arborer un béret basque violet à pois jaunes ou de se draper dans une toge d’un joli vert fluorescent ! Question de goût, peut-être ? Laure, quant à elle, dédaignait cet apparat d’albinos, le laissant volontiers à ceux qui doutaient de leur condition d’homme de science. Elle préférait s’habiller avec plus de gaieté. Après tout, elle n’avait que trente ans. Une très jeune femme, en somme, qui avait un goût marqué pour la mode et elle ne s’en privait pas. De ce point de vue, elle était très branchée, très « in » comme auraient dit certains. Il est vrai qu’elle n’hésitait pas à venir en jeans à l’université (la qualité de ses cours ne s’en trouvait pas pour autant affectée !) au grand dam de certains collègues bigots (des bigotes à chignon au relent de naphtaline, pour la plupart) au caractère souvent revêche qui piaillaient sur son dos comme une bande de poulets au col déplumé. La tenue qui lui allait le mieux était le tailleur qu’elle portait avec beaucoup d’élégance, mettant en valeur ses jambes finement ciselées. En tout cas, les étudiants, eux, ne s’en plaignaient pas… pas plus que Frédéric Staine qui se réjouissait par avance de sa prochaine rencontre avec elle.

Un verre tomba d’une table voisine éclaboussant de son contenu le sol carrelé. Des éclats vinrent heurter les pieds de Frédéric. Il sortit de sa rêverie fugace. Sa cigarette s’était consumée de moitié. Les cendres tombèrent sur la feuille de papier, toujours vierge, posée devant lui. Il les fit disparaître d’un léger souffle puis tira quelques bouffées sur sa Marlboro. Autour de lui, le brouhaha s’était amplifié. La pluie tombait de plus belle, drainant toujours plus de clients dans la brasserie. Des jeunes et des moins jeunes, un couple d’amoureux assis face à face, main dans la main, des parents beuglant contre leurs enfants afin qu’ils restent tranquilles et ne renversent pas leur verre de coca-cola, des chômeurs las d’attendre un travail qui jamais plus ne se présentera, des paumés, des drogués… Tout un microcosme dans lequel le journaliste puisait la matière de ses chroniques quotidiennes.

La pluie semblait ne pas vouloir s’arrêter. Environ cinq cigarettes et deux verres de bière plus tard, Frédéric, trop nerveux pour se concentrer sur la rédaction de son article, décida de prendre l’air. Du reste, une légère migraine commençait à lui tarauder le front. Il ne désirait surtout pas se trouver indisposé pour le rendez-vous de Laure. Il se retrouva dans la rue, chemise cartonnée sous le bras. La fraîcheur vivifiante des gouttelettes d’eau sur le visage atténua quelque peu son mal de tête. Il jeta un coup d’œil à sa montre. Quatorze heures cinquante ! A peine plus d’une heure encore avant le rendez-vous. Bien sûr, c’était plus qu’il n’en fallait pour se rendre chez elle mais il ne voulait rien négliger qui pût, d’une manière ou d’une autre, provoquer un retard ou pire, l’empêcher d’assister à cette réunion. Aussi entreprit-il de partir en reconnaissance, de repérer la maison afin d’être présent sur le pas de sa porte à seize heures. Sa voiture – une Peugeot 205 rouge – était garée rue Stractman. Il remonta le col de son blouson – un de ces blousons d’aviateur en cuir marron très en vogue – puis, d’un pas pressé, eu égard à la pluie que continuait à déverser le ciel bas, prit quelques raccourcis à travers un dédale de ruelles peu fréquentées qui le conduisirent à son véhicule. Avant de mettre le contact, il se sécha et se donna un coup de peigne. Il se devait d’être présentable devant les autres invités… et surtout devant son hôte. Il alluma l’autoradio. Yves Montand chantait « les feuilles mortes ». Finalement, il démarra et s’engagea dans le Faubourg de France. Arrivé Place Corbis, il obliqua sur la gauche afin de prendre la direction de la gare. Il longea la voie ferrée par le quartier de la Pépinière dans le but d’éviter les feux du centre ville. Même à cette heure-ci, la circulation était dense. Il aurait pu prendre le tronçon d’autoroute jusqu’à l’échangeur de Sévenans qui menait directement à Bourogne mais il préféra passer par Danjoutin et suivre tranquillement la nationale 19. De toute façon, il serait sur place bien avant l’heure et disposait de suffisamment de temps pour arriver à la bonne adresse.

Il trouva la villa du premier coup. Au 7 rue du Pré Fleuri. En fait, ce fut moins le numéro de la rue que la maison elle-même qui lui permit de localiser la demeure de Laure Tadler. Une somptueuse villa d’architecture comtoise sise au centre d’un terrain d’environ vingt cinq ares dont le périmètre était bordé d’une ceinture de sapins bleus. Un crépis à l’ancienne conférait à la bâtisse l’aspect d’un vieux manoir. Une rangée de fenêtres, étroites et rapprochées, sur la façade avant, à l’étage, accentuait cette impression. Des parterres de gazon, soigneusement entretenus, tapissaient la surface du parc suivant des arabesques et des circonvolutions agencées de manière à laisser place au tracé sinueux d’un chemin de promenade. Dans un coin, s’élevait un ensemble de jeux de plein air pour enfants : balançoire, échelle, corde… Un peu plus loin, un cabanon de guingois reposait contre les fûts de deux sapins. Certainement une remise pour les outils d’entretien du parc. Frédéric passa lentement devant la maison sans s’arrêter. Son attention fut attirée par une Range Rover gris métallisé avec deux bandes latérales rouges, stationnée dans la cour gravillonnée, entre la route et la luxueuse demeure comtoise. Sans doute la voiture de Laure, se dit-il. A moins que ce ne fût déjà celle d’un invité ? Il n’était pas tout à fait quinze heures trente. Frédéric fut sur le point d’anticiper sur l’horaire et se présenter sans plus attendre chez la jeune femme. Il disposerait ainsi, avant l’arrivée des autres membres de l’assemblée, de quelques minutes pendant lesquelles il pourrait s’entretenir avec elle en toute tranquillité. En toute intimité. Mais finalement il chassa cette idée de son esprit. Ne risquait-il pas de paraître à ses yeux un peu trop entreprenant ? Femme de caractère, elle ne tomberait pas facilement dans le piège d’un empressement excessif. Plus d’un prétendant avait dû y laisser quelques plumes ! Non, Frédéric n’allait pas gâcher, ex abrupto, l’occasion qui lui était donnée d’établir une relation suivie avec elle. Il passa son chemin.

Lorsque vers seize heures il s’engagea dans la cour gravillonnée, deux autres véhicules étaient garés à côté de la range Rover. Une Renault 25 anthracite et une Ford Sierra blanche. Il rangea sa voiture parallèlement aux trois autres. La pluie n’avait pas cessé une minute depuis le début de l’après-midi. Pas même une éclaircie pour réchauffer le cœur. Rien que des cordes froides et maussades. Avant de sortir, il se regarda dans le rétroviseur intérieur, histoire de remettre en place une mèche rebelle et de rajuster sa cravate (qu’il s’était forcé à porter pour la circonstance bien qu’il détestât ce serre-col pompeux). Puis, rapidement, il descendit de voiture, claqua la portière, courut jusqu’au perron de la maison, heureusement abrité, et appuya sur la sonnette. Un carillon déversa des notes mélodieuses à l’intérieur de la villa. Frédéric se sentit un peu nerveux. Au bout de quelques secondes, comme personne ne se manifestait, il se demanda si le tintement du carillon avait fait son office. Il s’apprêtait à sonner une seconde fois lorsque la porte s’ouvrit. Laure Tadler l’accueillit :

– Oh, Monsieur Staine, je vous fais attendre ! Veuillez m’excuser mais Jacqueline, ma femme de ménage, est allée chercher ma petite Lucie à l’école et j’étais, pour ma part, occupée à installer dans le salon mes collègues qui viennent tout juste d’arriver. Entrez, je vous prie !

Il serra la main de la jeune femme et entra dans un vaste corridor. Plusieurs tableaux étaient accrochés aux murs. Des tableaux dont les couleurs à dominance pastel brisaient l’atmosphère sombre du couloir privé de lumière naturelle. Sur la droite, un escalier menait à l’étage. Après avoir délesté le journaliste de son blouson – qu’elle rangea dans une penderie – elle le pria de bien vouloir la suivre au salon.

– Je me réjouis de votre présence Monsieur Staine, poursuivit-elle, car n’ayant pas reçu confirmation de votre part, je n’étais pas certaine de vous compter parmi nous aujourd’hui.

– Veuillez me pardonner cette indélicatesse, répondit-il en se traitant intérieurement de tous les noms pour cette irrémissible omission, mais je n’ai, en vérité, pris connaissance de votre invitation qu’aujourd’hui même, en fin de matinée. Une absence de quelques jours, pour raisons professionnelles.

– Je comprends, ajouta-t-elle. Mais ce n’est pas grave. Vous êtes là, c’est l’essentiel.

Elle poussa une porte et ils se retrouvèrent dans une pièce qui parut à Frédéric être moins un salon qu’une bibliothèque car les murs étaient quadrillés d’étagères sur lesquelles étaient rangés des milliers de livres. Deux hommes (la Range Rover appartenait donc bien à Laure Tadler, pensa-t-il subitement) d’un âge relativement avancé par rapport au sien – et à celui de leur hôte – se levèrent à l’unisson et saluèrent le journaliste du Quotidien d’une vigoureuse poignée de mains.

– Messieurs, je vous présente Frédéric Staine du Quotidien du Territoire. Vous le connaissez, n’est-ce pas ? Monsieur Staine, je vous présente le Professeur François Garnier, Directeur de l’Université et Maître de Conférences en mécanique des fluides, et Arthur Sukovitch, spécialiste en analyse infinitésimale.

– Je crois effectivement que nous nous connaissons, enchaîna le Professeur Garnier en lâchant la main de Frédéric. Nous avons eu l’occasion de nous rencontrer en juin dernier, me semble-t-il, lors de la remise des diplômes si mes souvenirs sont bons. En tout cas, veuillez accepter mon entière reconnaissance pour les articles plutôt élogieux dont vous êtes le signataire. Notre Université vous doit beaucoup et, croyez-moi, toute notre administration vous en sait gré.

– Mais je ne fais que mon travail, répondit simplement le reporter ; ma plume œuvre au service de la vérité là où elle se trouve et s’il m’est arrivé plus d’une fois de dire du bien de votre Université, c’est qu’elle le mérite.

– Bien, il ne nous reste plus qu’à attendre Philippe Trelaunay et nous pourrons commencer, dit Laure Tadler.

Puis, se tournant vers Frédéric, elle ajouta :

– C’est le responsable du département Algèbre et Calcul Matriciel. Il fait partie du corps enseignant de l’Université depuis un an environ et remplace à ce titre Jonathan Colin qui nous a subitement quitté, victime d’une crise cardiaque. Philippe est très compétent dans sa partie, d’une culture remarquable, qui s’intéresse ouvertement à tout ce qui peut enrichir sa connaissance personnelle. Les probabilités le passionnent également. Et il porte une attention particulière à l’évolution de mes travaux. J’espère qu’il ne va pas trop tarder. Dans cette attente, je vous invite à vous asseoir. Vous ne refuserez pas, je suppose, un verre de Cognac ?

Laure Tadler sortit du salon-bibliothèque. Frédéric prit place dans un fauteuil à côté d’un petit bureau en pin sur lequel se trouvait un micro-ordinateur. Un de ces PC relativement performants qui pullulaient sur le marché de l’informatique. L’atmosphère de la pièce était imprégnée de l’odeur caractéristique, mais ô combien agréable, que dégagent des feuilles fraîchement imprimées. Le mariage de l’encre et du papier, vieux ou récent, distillait ce parfum particulier propre aux grandes salles d’archive. Ici, le livre régnait en maître. Des milliers de livres qui, du sol au plafond, contre les murs, occupaient le plus petit espace disponible. Des ouvrages d’un éclectisme surprenant, relevant de tous les genres imaginables en littérature, des volumes aux formats multiples, reliés, brochés ou rehaussés d’enluminures filigranées dont quelques uns, véritables pièces de collection, auraient fait pâlir d’envie plus d’un conservateur de musée. Les ouvrages à caractère scientifique constituaient – on s’en serait douté – le noyau dur de cette bibliothèque privée que Frédéric considérait avec fascination. Les œuvres d’Euclide et Diophante, Viète et Descartes, Boole et Caylay, gainées pour la plupart, dans le cuir de leur première édition, se partageaient les rayonnages de chêne massif fléchissant sous le poids de tant de volumes. Combien de traités et de postulats, de principes et de théorèmes renfermaient ces pages, garantes de la mémoire collective, plusieurs fois centenaires ? Atomtheorie und Naturbeschreibung de Niels Bohr, Ondes et mouvements de Louis de Broglie, Théorie de la relativité restreinte et générale d’Albert Einstein, Die Rolle der Unbestimtheitsrelation in der modern Physik de Werner Heisenberg, Leçons de thermodynamique de Max Planck, Théorie analytique de la propagation de la chaleur ainsi que Calcul des probabilités d’Henri Poincaré, Expanding universes d’Ernst Schrödinger, Science and the modern world d’Alfred North Whitehead… autant de livres qui témoignaient d’une soif de connaissances dans tous les domaines et plus particulièrement dans celui des mathématiques appliquées, véritable outil de décryptage des mystères de la nature.

– Collection impressionnante, n’est-ce pas, lança le Professeur Garnier à Frédéric émerveillé par tant de précieux volumes.

Le reporter acquiesça d’un geste de la tête. Autant d’ouvrages dans une seule pièce lui donnaient le tournis. Tout le savoir, à peu de choses près, se trouvait là, imprimé sur des milliers et des milliers de pages. Et tout cela, dans une bibliothèque privée ! Décidément, Laure Tadler était une femme intéressante. A tout point de vue.

– La bibliothèque de l’Université, ajouta Garnier, s’enorgueillirait de posséder quelques-uns de ces précieux volumes. En tout cas, je connais plus d’un étudiant qui serait ravi de consulter quelques livres chez Laure.

Tout en allumant le fourneau de sa pipe – une vieille pipe en merisier dont le tuyau s’incurvait en forme de S inversé – il adressa un coup d’œil entendu à Frédéric. Ce dernier esquissa un léger sourire. Des cours particuliers, lui aussi en prendrait volontiers avec Laure. Et pas seulement des cours de mathématiques…

Le Professeur Garnier tirait de larges bouffées sur sa pipe. C’était un homme qui pouvait bien avoir entre soixante et soixante-dix ans, le cheveu blanc sur les tempes et l’œil très vif. Doyen de l’Université, il s’était vu confier la direction de l’établissement et depuis, se consacrait moins qu’il ne le souhaitait à ses travaux de recherches. Grand spécialiste en mécanique des fluides, il faisait autorité en la matière. Les étudiants le nommaient affectueusement « Papy Nobel » tant son érudition et l’excellence de ses démonstrations dans ce domaine plutôt abscons des sciences commandaient le respect. Il avait, lui aussi, des idées bien arrêtées sur l’enseignement. Un bon étudiant, disait-il souvent, n’est pas seulement un étudiant qui sait mettre à profit son intelligence mais aussi, et surtout, qui sait se montrer curieux et observateur et fait preuve de beaucoup d’imagination. Des qualités qu’il avait décelées chez Laure Tadler et qui pesaient pour beaucoup dans sa décision de la nommer responsable du département Statistiques et Probabilités. On lui reconnaissait le talent de débusquer les éléments d’exception. En tout cas, il ne se trompait jamais sur le choix de ses collaborateurs… ou presque pas.

Arthur Sukovitch, quant à lui, arborait une mine moins avenante. Rien à voir avec le côté « père tranquille » du Professeur Garnier. Assis à côté de ce dernier sur le canapé en cuir vert du salon, il le dépassait largement d’une tête. Etriqué comme un linge essoré jusqu’à la dernière goutte, il devait bien mesurer un mètre quatre vingt dix. Un expert en analyse infinitésimale tout en longueur ! Un regard bleu clair, presque transparent, et des sourcils broussailleux qui s’élevaient en accent grave vers l’extérieur, renforçaient l’aspect rébarbatif du personnage. C’était sans doute, se disait Frédéric en le lorgnant discrètement, le genre de bonhomme grognon, toujours enclin à bougonner pour un rien. On le sentait impatient, presque nerveux, comme si ce rendez-vous l’ennuyait. A vrai dire, il voyait d’un mauvais œil l’ascension de Laure Tadler à l’Université. N’était-elle pas en train de devenir le bras droit du patron ? Il n’avait pas trimé pendant plus de trente ans pour se laisser moucher par une gamine. Sûrement pas. Mais bon, il ne désirait surtout pas faire mauvaise figure. Alors il était venu. Sans gaieté de cœur. Et cela le contrariait.

– J’espère que ce ne sera pas long, dit-il en se tournant vers le Professeur Garnier. Je n’ai pas encore terminé le rapport d’études que nous ont demandé les établissements Martin et je m’en voudrais beaucoup de passer à côté du contrat.

Eh bien, qu’attends-tu pour aller le terminer, maugréa intérieurement Frédéric face à l’impatience mal placée de Sukovitch. Personne ne t’oblige à rester. Et personne ne t’a obligé à venir.

Il ne connaissait pas encore cet homme, sec comme un coup de trique, mais déjà il ne l’appréciait pas. Il lui faisait l’effet d’une personne pateline, pas tout à fait le genre d’individu en qui l’on peut avoir confiance.

Poussant du pied la porte entr’ouverte, Laure entra dans le salon avec dans les mains un plateau chargé d’une bouteille de fine Cognac et de quatre petits ballons en cristal de Baccarat. Elle versa un verre à chacun de ses invités. Frédéric, lui, n’avait d’yeux que pour la jeune mathématicienne. Elle portait un fuseau moulant qui lui allait si bien !

– Désolée de ne pas vous accompagner, mais le Cognac n’est pas vraiment mon for, dit-elle en tendant les verres à ses invités.

Puis, elle alla s’appuyer contre le bureau qui faisait, en fait, office de table informatique. Elle mit le PC sous tension. L’alimentation du micro-ordinateur émit un léger ronflement.

Ostensiblement, Arthur Sukovitch regarda sa montre. Espèce d’imbécile, pensa Frédéric. Pas le moindre tact.

Le geste du mathématicien n’échappa pas à l’attention de Laure car, elle aussi, jeta un bref coup d’œil à sa montre avant de dire :

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