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Les Maîtres du Temps

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Depuis 500 ans, l’empire de Béliqa règne en maître sur le continent de Tersecca grâce aux pouvoirs temporels que possèdent ses dirigeants, aptes à altérer le cours du temps en le ralentissant ou, dans le cas de l’empereur Hémos Tempès, en le figeant complètement. Béliqa se partage le territoire avec six autres provinces, qu’il contrôle par le biais de la Grande route marchande, véritable poumon de l’économie et voie de communication essentielle à la diffusion de la doctrine béliqoise.
Le Coltapès, qu’habitent les éfibiaux – des êtres amphibies dont les autres provinces, et particulièrement Béliqa, se méfient –, a toujours été hostile à l’hégémonie des Béliqois, insensibles aux maux d’autrui. Or, voilà qu’un nouvel espoir surgit dans le camp éfibial.
Tarmiq Albalouve, un métis mi-homme mi-éfibial, est envoyé en mission à Voqars pour dérober dans le panthéon des Rois le grimoire de l’Autre monde, un vieil ouvrage qui contiendrait des secrets sur la pierre temporelle.
Cependant, l’empereur Hémos Tempès et son généralissime Miscide sont prêts à tout pour perpétuer le règne de leur nation.
À l’autre bout du monde, Starpa Métagne a vent du conflit qui secoue le nord du continent. Aussitôt, il met le cap sur le berceau de la civilisation éfibiale pour apporter son aide aux séditieux.
Au fil de son périple, parsemé d’embûches, son passé revient le hanter, le contraignant à conjurer ses démons dans une vaine tentative de refouler d’amers souvenirs d’une époque révolue.
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Etienne Duhamel

Les Maîtres du Temps

Le grimoire de l'Autre monde

 


 

© Etienne Duhamel, 2017

ISBN numérique : 979-10-262-1051-1

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Courriel : contact@librinova.com

Internet : www.librinova.com


 

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Quiconque sait la clé des mots saura trouver la pierre

« La stèle, quand impose nette image, règle soignée régissant la cadence, cohérent gage, amènera tout adhérent au lieu où se terre placardé – cep mort tout autour, esclave mortifère entonnant nuits et aubes la peur, l’ample plainte – le funèbre rire des temps. Trame, calcine et quête un jour fini, et perd l’orateur étale! Grandis et surgis où se cachent le sieur cuirassé et la tête fielleuse, car ta faculté à vivre enlacera la fougue des rusés maléfiques. »

 

 

 

Le grimoire de l’Autre monde

 

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Chapitre I
La forteresse de Voqars

 

 

 

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Un épais brouillard enveloppait la ville de Ribalouka par un matin d’automne grisâtre. Debout à l’extrémité de la poupe d’un navire de la flotte marchande qui appareillait en direction de la péninsule, Tarmiq serra les dents en voyant disparaître sa terre natale dans l’humidité aurorale.

— Prochain arrêt, Béliqa! s’écria gaiement un compagnon de voyage, soulagé, comme tous les porteurs, des quelques journées de répit que supposait la traversée.

« La flotte marchande arrive toujours au large des terres impériales en début de soirée », lui avaient assuré les comploteurs. « Avant de pénétrer dans le port, elle doit attendre la marée haute, au petit matin. À partir du point d’ancrage, on devine la présence de la ville portuaire et d’une jungle, à l’ouest. À plusieurs jours de nage vers le nord se trouve la grotte de Croc-du-Diable. Selon la chronique que nous avons découverte, c’est là que déboucherait le tunnel secret menant à la forteresse. »

Au couchant de la troisième journée de navigation, après un périple sans histoire, la péninsule de Béliqa sourdit, enfouie sous une luxuriante végétation, ses hauts sommets déchirant le ciel avec une grâce intimidante. À leurs pieds, les vagues se brisaient sur les écueils devançant la berge escarpée, contre lesquels une infinité de vaisseaux avaient connu leur épilogue. Quelques mâts fanés, sur le point de sombrer à tout jamais au fond de la mer, témoignaient de la voracité du littoral et justifiaient la prudence dont faisaient preuve les flottes marchandes en jetant l’ancre au large.

La cloche qui annonçait le repas du soir sortit Tarmiq de sa rêverie. Sur le pont, des dizaines d’hommes des quatre coins du continent engouffraient leur pitance dans un concert de sapements et d’éructations. La plupart d’entre eux, de modestes Béliqois, gagnaient leur vie comme portefaix et vivaient en conquérants sur les berges de la province du Coltapès. Se mêlaient à eux des aventuriers du Fauroque, de la Talicie et du Karche en quête d’un boulot entre deux expéditions sur la Grande route marchande.

Assis en retrait des autres travailleurs, écoutant avec une indifférence dissimulée les contremaîtres crier à tue-tête des directives pour le débardage des marchandises, Tarmiq engloutit sa soupe de poisson et son morceau de pain noir, une lueur d’espoir dans les yeux.

— Cette lavasse est immangeable! pesta un colosse encrassé en laissant tomber son bol. Comment est-ce qu’on peut nous forcer à porter des ballots toute la journée si on nous nourrit avec pareille cochonnerie! On nous prend pour des éfibiaux, ou quoi? demanda-t-il à Tarmiq dans une tentative d’entamer le dialogue.

Le sang monta à la tête de Tarmiq. Il inspira profondément. Son cœur, après s’être emballé, reprit peu à peu son rythme normal. Physiquement, il ne s’apparentait en rien à un éfibial typé, car son sang métissé garantissait son anonymat, quoique des doutes l’assaillissent parfois lorsqu’on le lorgnait avec un peu trop d’insistance ou qu’on l’interrogeait sur ses origines.

À la différence des éfibiaux purs, que l’on pouvait aisément distinguer avec leurs traits osseux, leur peau glabre et leurs iris noirs, Tarmiq avait une mandibule proéminente, des cheveux crépus ainsi que des yeux d’un bleu océanique empreints de nostalgie. Une forte barbe, héritage génétique de son grand-père maternel, couvrait son visage tanné par le sable et l’air salin. Seuls ses pieds, plus petits que ceux des pures races, étaient palmés, mais il portait jour et nuit des sandales de cuir pleines pour cacher ce traître attribut. Sec et musclé, il se démarquait de ses demi-frères par la largeur de ses épaules.

— Il faut faire avec, répondit-il sèchement, peu enclin à fraterniser avec le Béliqois. Il avala en vitesse sa dernière bouchée et alla chercher sa ration d’eau.

 

* * *

 

Le sommeil avait eu raison de tous les occupants du dortoir. Des ronflements se mêlaient aux grincements de l’embarcation. Tarmiq quitta sa couchette sur la pointe des pieds, descendit dans la cale, s’approcha d’une caisse de bois subtilement marquée et s’empara d’un sac dissimulé entre des poches d’épices du Bascomté. Il le tâta sans l’ouvrir, palpant à travers la toile tous les objets promis.

Il passa à quelques pas de la piaule de l’entrepont et se dirigea vers le pont principal, où des sentinelles montaient paresseusement la garde. Armées jusqu’aux dents, elles ne devaient normalement pas dégainer leur épée avant d’accoster à Béliqa, où les mésaventures étaient monnaie courante. Leurs rires et conversations résonnaient dans la nuit paisible. Un vent doux agaçait la mer. Sur les berges lointaines, des lueurs scintillaient faiblement.

Tarmiq jeta un coup d’œil autour de lui. Il laissa tomber son sac, qui disparut aussitôt de la surface de l’eau.

Il se fit apostropher au moment où il allait enjamber la rambarde.

— Eh! Que fais-tu là, toi? Qui t’a permis de sortir? De quelle délégation es-tu? le semonça une voix autoritaire.

— Viens voir, il va falloir t’expliquer, lui ordonna un factionnaire en s’approchant d’un pas résolu. Ton nom?

— Losto Môni, de la délégation d’Olron Golde, répondit-il en tentant de garder son calme. Ça pue dans les dortoirs, surtout avec les éponges à eau-de-vie qu’on y retrouve. Je vois pas le problème qu’il y a à prendre un peu d’air avant de…

— Les problèmes, c’est nous qui les décidons, compris? l’interrompit le plus présomptueux des deux hommes. On jurerait que ce blanc-bec souhaite se faire ramener à l’ordre, persifla-t-il en jetant un coup d’œil complice à son camarade. Allez, au cachot!

Il saisit Tarmiq par le bras, mais celui-ci le repoussa en grognant.

— Allons, sacripant! Ne résiste pas, lui conseilla-t-il en durcissant le ton. Je te garantis que les cellules de la cale sont dignes des meilleures auberges taliciennes comparées aux geôles de Portamar. Ne fais pas d’histoires. Tu fais un beau dodo et on en reparle plus, ajouta-t-il avec un sourire condescendant.

En constatant que le fautif offrait de la résistance, les autres sentinelles en devoir accoururent. Toutefois, avant qu’elles n’arrivent sur le lieu de l’altercation, la bagarre éclata. L’un des soldats tenta de tordre le bras du délinquant pour l’immobiliser, mais Tarmiq lui asséna un coup de coude sur le nez et le repoussa de toutes ses forces, puis il évita habilement la charge du second garde. Ce faisant, il bascula maladroitement par-dessus bord.

— Un homme à la mer! retentit aussitôt une voix.

— À l’aide! Je sais pas nager! Aidez-moi! hurla Tarmiq, saisi de panique.

Impuissants, les factionnaires regardèrent les flots engloutir le porteur.

 

* * *

 

Les lueurs des lanternes se dissipèrent à mesure que Tarmiq sombrait au fond de la mer. Il récupéra son sac, inspira profondément l’eau pure et se mit à nager. Arrivé au rivage, il sortit la tête et jeta un coup d’œil vers le large. Des lampions s’agitaient chaotiquement d’un bout à l’autre du navire, détonnant avec le calme profond qui régnait sur la côte. Une brise nocturne se lamentait en tourbillonnant dans les saillies des rochers. La végétation s’épanouissait le long du littoral et la multitude de cris qui en émanait laissait deviner la richesse de la faune béliqoise.

Sous ses pieds, des requins de récif s’adonnaient à la chasse, semant la panique parmi les autres espèces, mais Tarmiq ne leur prêta pas attention, jouissant de la vue de millions étoiles miroitant sur les vaguelettes de l’océan. Il replongea et nagea toute la nuit, jusqu’à ce que le soleil annonce sa venue en blanchissant l’horizon.

Six jours s’écoulèrent au cours desquels Tarmiq progressait implacablement jusqu’à tomber de fatigue. Il mangeait alors des poissons, des crustacés et des algues, puis piquait une sieste dans une caverne sous-marine. Lorsque le rivage se tordit abruptement vers l’est, annonçant la proximité d’Océlimar, de l’autre côté d’un grand fjord, il fit halte et consulta la carte de la péninsule.

À un quart de lieue, une série d’étocs frôlaient la surface de l’eau devant une dépression qui ressemblait à une bouchée qu’une terrible bête eût prise dans le rivage : la grotte de Croc-du-Diable. Des morceaux de roc instable s’étaient affaissés en plusieurs endroits et les flots grugeaient la terre ferme en s’infiltrant dans la gorge du monstre fossilisé. La marée pénétrait violemment dans l’excavation avec chaque vague et en ressortait en coulant bruyamment entre des dents acérées, comme de l’écume hors d’une gueule rageuse.

Tarmiq fouilla du regard l’horizon, la baie et le rivage, puis se dirigea à la hâte vers l’entrée de la grotte. Dans la gorge de la chimère, une mare relativement placide, résultat du jusant, contrastait avec la mer nerveuse. Des reflets transparaissaient par moment à travers l’épais tapis de végétation de la calotte, illuminant les remous que provoquaient les va-et-vient de l’océan. Il se mit à la recherche de l’embouchure d’une galerie appartenant davantage au mythe qu’à la réalité et découvrit après une longue exploration une petite brèche derrière un amoncellement de branches mortes. Il scruta d’un air anxieux la crevasse, conscient qu’à l’autre bout l’attendait la forteresse de Voqars.

Juchée sur le Plateau du mont Piéto, au sommet de la cordillère Cazelo, la capitale impériale était réputée imprenable. Des mesures de surveillance rigoureuses garantissaient qu’aucun intrus ne puisse s’infiltrer dans la ville, des sentinelles incorruptibles ayant en tout temps au guet les quelques portails qui perçaient ses imposants remparts. Tout envahisseur, à défaut de souhaiter se frotter aux soldats qui fourmillaient sur ses fortifications, devait se risquer à traverser la forêt Riyao, puis à escalader les abrupts versants rocailleux des monts qui la ceignaient. Les histoires de groupes d’aventuriers qui s’étaient donné pour mission de gagner la métropole en empruntant cette sylve inhospitalière abondaient. Toutefois, aucune d’entre elles n’avait connu un dénouement heureux. S’ils n’avaient pas péri dans les griffes de l’un de ses prédateurs, la piqûre d’une araignée ou le contact avec une plante vénéneuse en apparence inoffensive avait eu raison d’eux, après une lente et douloureuse agonie. L’inexpugnabilité de la cité fortifiée ne tenait cependant pas compte du tunnel de la grotte de Croc-du-Diable, jadis découvert par des éfibiaux égarés.

Tarmiq passa la soirée à ressasser d’amers souvenirs : l’exil au nord du Coltapès avec sa mère pourchassée, la marginalisation et la lutte pour la vie, le décès fatidique de sa mère, l’arrivée providentielle de Kouna Touta et toute l’aventure qui l’avait menée au moment présent. À ses réflexions se fondirent des cauchemars et de tendres rêves. Des joies et des pleurs. L’impression qu’il marchait sur une corde raide au-dessus d’un gouffre obscur.

À son réveil, le soleil commençait à peine à dorer l’aurore. Un fin brouillard flottait à la surface de l’eau. La mer turquoise et le ciel immaculé promettaient une journée splendide. Des cris de singes et des chants d’oiseaux en provenance de la forêt attenante résonnaient dans la cavité, malgré le fracas que produisaient les vagues en se brisant sur la côte.

Tarmiq s’étendit au soleil pour digérer son repas. Lorsque la chaleur devint insupportable, il sortit un flacon de son baluchon, fit sauter le bouchon et huma le contenu. Aucun effluve ne s’en dégageait. Suivant les directives reçues, il s’enduisit d’huile de Sakritia de la tête au pied, et enfila les vêtements qu’on lui avait fournis. Épaisse et collante, la substance causait une désagréable sensation en séchant. Elle finissait normalement par tomber comme de la peau morte au bout de deux ou trois semaines. La propriété la plus notable de ce produit rare et hors de prix était qu’il enrayait jusqu’à la plus infime odeur de qui la portait. On lui avait souligné à plusieurs reprises l’importance d’en utiliser avant de s’introduire dans le tunnel, sa présence devant à tout prix passer inaperçue, car l’empire comptait dans ses rangs des traqueurs d’une redoutable efficacité.

Prenant son courage à deux mains, il gagna l’entrée du couloir submergé et s’y laissa glisser. Après quelques centaines de coudées, passé le premier virage, l’obscurité devint totale. Il sortit de son sac la pierre de Miade et une clarté verdâtre illumina aussitôt les parois. Toujours fidèle aux instructions de ses maîtres, il noua ses vieux vêtements en boule, les bloqua dans une crevasse et les abandonna.

Le reste de la journée fut consacré à la nage. Parfois, des poissons solitaires le faisaient sursauter en passant rapidement dans le halo qui le précédait, et disparaissaient dans les ténèbres qui le poursuivaient. Le temps tournait en rond et même l’unique couloir qu’il parcourait semblait se répéter sans cesse. Le bourdonnement du silence prenait de l’ampleur. Tarmiq dormait chaque fois que la fatigue le vainquait et se réveillait désorienté, dans l’obscurité la plus totale, jusqu’à ce que le halo verdâtre de sa pierre lui rappelle où il se trouvait.

Malgré l’immuabilité du milieu dans lequel il évoluait depuis plusieurs jours, un subtil changement dans la saveur de l’eau, qui dégageait maintenant un faible parfum de bois et de terre, se manifesta. Au haut d’un couloir ascendant, sa routine ennuyante prit fin lorsqu’il aboutit dans un cul-de-sac. Un examen minutieux révéla l’existence de brèches autour d’un imposant bloc de roc. En creusant le lit sablonneux, il parvint à pratiquer une ouverture suffisamment large pour qu’il s’y faufile. De l’autre côté, une lueur orangée brillait à travers un vaste lac souterrain.

Il rangea la pierre de Miade dans son étui, se délia les muscles, s’éloigna de la source de lumière et émergea. Il se trouvait dans le réservoir d’eau potable de la forteresse de Voqars. À l’extrême opposé de la grotte, des escaliers conduisaient à une série de quais de bois sur lesquels étaient empilés des centaines de barils vides, faiblement éclairés par deux quinquets qui flanquaient un portail en fer à cheval.

Les oreilles grandes ouvertes, il monta avec circonspection les marches menant à la plate-forme rocheuse et examina les lieux. De nombreux éclaboussements jonchaient le sol. Près de l’entrée, les échos d’une discussion et les grincements d’une charrette ricochèrent contre les parois du passage. Il revint sur ses pas, regagna le lac et se cacha derrière une saillie, juste à temps pour voir trois Béliqois surgir dans la cathédrale souterraine. Un gros bonhomme conduisait un chariot plein de barils que tiraient deux mules, suivi par deux malabars.

— Vite! commanda le grassouillet à l’un de ses compagnons. J’ai faim! Mets les barils mouillés au quai III et remplis ceux du IX qu’on en finisse.

— Ça va, ça va. Damnée sécheresse, bougonna-t-il. Il est temps de recevoir une bonne pluie pour charger les puits supérieurs!

— Tu te plaindras au maître quand tu le croiseras, le railla son chef, mais pour l’instant, au boulot! Quinze barils pour les suites du magistrat. Après t’es libre de faire ce que tu veux.

— Ouais, d’accord. Libre de faire quoi? maugréa-t-il, agacé. Tous les copains sont en devoir cette nuit. On n’est pas à la veille d’attaquer la ville quand même, non?

— Tu sais très bien pourquoi, braillard! Si t’es pas satisfait, tu peux en discuter avec le général Miscide, il est dans ses appartements…

— Ouais, enfin, celui-là… Allez, aide-moi, j’en ai assez, grogna-t-il, de mauvais poil, à son compagnon.

Les deux gaillards se mirent à leur besogne, plongeant les barils dans le lac avant de les remonter à l’aide de courroies de cuir, puis de les déposer dans le chariot. Quand les quinze barils furent pleins, le conducteur prit les rênes et le véhicule s’éloigna en grinçant, replongeant le bassin souterrain dans le silence.

Tarmiq sortit de l’eau et consulta le plan de la citadelle. Il s’approcha avec réticence du portail en jetant des coups d’œil furtifs vers le fond du réservoir. Un rire lointain retentit dans les entrailles de la terre. Devant lui commençait une longue pente ascendante. En caressant les parois, il soupçonna que le tunnel avait été taillé à coups de pic. Chaque pas qu’il franchissait l’éloignait de sa vie passée. Cependant, plutôt que de le tracasser, cette certitude l’enhardissait et le motivait.

Le chemin du réservoir se terminait sur une large galerie, alors qu’un couloir étroit la doublait à quelques pas en contrebas. Il se rendit au passage principal et y jeta un coup d’œil. Vraisemblablement, celui-ci formait un quadrilatère à la base de la forteresse, mais, contrairement à l’allée secondaire, de multiples lampes d’huile y diffusaient des halos qui tremblotaient dans l’air humide. Brillant comme l’or, des flaques d’eau sur les dalles de pierre grise reconstituaient le parcours du chariot.

Il fit demi-tour et s’engagea dans le passage ténébreux. Une série de cellules où agonisaient des prisonniers trouaient le mur de droite. Il se déplaça avec une telle discrétion que même le bruit des gouttes qui s’écrasaient contre le sol retentissait comme un vacarme en regard du souffle de sa respiration. Les échos d’une conversation entre un garde et le travailleur grognon, facilement reconnaissable avec sa voix plaintive, parvinrent à son ouïe depuis le quadrilatère principal. À l’extrémité de la galerie des cachots, son visage sortit de l’ombre pour scruter les environs. Un bouclier était accoté contre un seuil à partir duquel un couloir s’engouffrait dans les profondeurs du bastion.

— Allez, frangin! protestait une sentinelle en riant, amusée par la bouderie de son frère. Je retourne à mon poste. Fais pas la gueule! On se reprend demain.

Profitant du fait que personne, ni le factionnaire ni les porteurs d’eau, ne pouvait le voir à cet instant précis, Tarmiq se précipita dans l’ouverture. Il longea un portique aux voûtes arquées et aboutit à un portail constitué de fémurs et de crânes humains. Il franchit la lourde porte de bois entrouverte et la referma derrière lui.

Un silence de plomb l’enveloppa dans l’instant. Une étrange odeur de brûlé et d’humidité flottait dans l’ambiance funèbre des catacombes de Voqars. De nombreuses allées formées d’amoncellements d’ossements partaient dans toutes les directions. Il avança jusqu’à une intersection où quelques flambeaux éteints permettaient à la noirceur de dominer momentanément la lumière. Le bruit feutré d’un objet tombant sur du tissu, suivi d’un grognement d’insatisfaction, résonna non loin de lui.

— T’as fini? demanda une voix en béliqois. Eh? Réponds-moi quand je te parle! T’as fini ta ronde?

Tarmiq soupira, tournant au ridicule les appréhensions que son imagination lui avait suggérées. Bondissant agilement hors de l’ombre, il atterrit en face d’un lampiste couvert de suie. À côté de lui, quelques tonneaux d’huile reposaient sur un chariot. Hébété de stupeur devant cette apparition inattendue, le Béliqois laissa tomber son attirail de mèches et cria le nom de son collègue. Il empoigna son glaive, mais Tarmiq lui asséna tour à tour un coup de gourdin dans les flancs, puis sur la tempe. Le lampiste s’écroula, sa tête frappa le sol de dalles et le sang de sa blessure se mêla au combustible d’un baril renversé.

Une voix s’éleva soudain dans un couloir voisin et une ombre jaillit. Tarmiq se lança à la poursuite du fuyard. Celui-ci se déplaçait lourdement, mais sa puissante voix résonnait aux quatre coins de l’ossuaire. Lorsqu’il fut à sa portée, Tarmiq tira l’une de ses dagues de jet, qui se logea dans son mollet droit. Les cris d’alarme se changèrent brusquement en lamentations. Le Béliqois se retourna prestement et fit siffler son glaive dans un mouvement désespéré. Le coup porta. Une lancination intense au visage arracha à Tarmiq une grimace, quoique la lame ne l’eût qu’effleuré. Il se ressaisit à temps pour parer une estocade destinée à sa jambe. Rapide comme l’éclair, il désarma son rival en lui cassant le bras et l’assomma avec son gourdin.

Les catacombes se rendormirent incontinent, troublées que par des gémissements distants. Tarmiq prit un chiffon, l’appliqua un moment contre sa blessure, essuya les gouttes de sang qui coulaient le long de sa joue meurtrie, puis s’en débarrassa.

Tout au fond du labyrinthe se dressait un grand portail sur lequel frémissaient les lueurs jaunâtres de plusieurs lampes suspendues. L’inscription Eris nevvi qia, – « Ici gisent les rois » –, gravée au-dessus de la porte, dissipa tous ses doutes : il avait atteint le panthéon des Rois.

Malgré l’aversion que lui inspiraient les lieux, il demeura béat d’admiration devant la beauté des sculptures raffinées et des ornements dorés à l’or fin de l’huisserie. Des marches de marbre noir s’enfonçaient à partir de là au cœur de la forteresse. Une force immortelle plombait l’ambiance. Les degrés de l’escalier, larges et lisses comme de la soie, décrivaient un long arc descendant, révélant peu à peu une arche ceinturant une grille de fer protégée par une robuste serrure à goupilles. Il passa un bras et une jambe entre deux barreaux, puis, grâce à son ossature flexible, typique des éfibiaux, y faufila difficilement son thorax en retenant son souffle.

La grande salle au plafond voûté dans laquelle il aboutit s’ouvrait de chaque côté sur deux vastes pièces. À gauche, des milliers de livres s’entassaient sur d’innombrables étagères. À droite, une table massive, parsemée d’ouvrages, occupait presque entièrement une chambre de conseil tapissée de cartes du continent.

Au fond de la nef centrale, un trône de bois s’élevait sur un piédestal de marbre, dominé par un tableau d’une austérité excessive. Deux hommes y étaient peints. L’un d’eux, les traits partiellement occultés par l’ombre d’un capuchon, était assis dans une posture très digne, les deux mains appuyées sur les bras de son siège, le menton légèrement relevé. Deux points blancs transperçaient la pénombre de son visage. Derrière lui, debout, un individu chauve et tatoué arborait une expression arrogante.

Depuis l’arrière du trône, un autre escalier, plus étroit que celui du portail, conduisait à la pièce la plus importante de Béliqa, celle où gisaient pour l’éternité les rois de cette société. Il descendit prudemment les marches, cherchant du regard tout indice susceptible de divulguer la présence d’une trappe ou d’un dispositif de protection. Après une dizaine de foulées, un phénomène inexplicable commença à se manifester. Tarmiq éprouva la sensation de marcher de plus en plus lentement, mais était assailli entre chaque pas de mille et une pensées, comme si le temps passait au ralenti uniquement pour son corps alors que son esprit, à l’inverse, fonctionnait à une vitesse vertigineuse.

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