Les Marionnettes de Sans-Souci

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En 1820, un vieil homme, qui fut l'émissaire-espion du roi de Prusse Frédéric II (1712-1786), raconte ses souvenirs à trois historiens : les horreurs de la guerre de Sept ans, les tractations politiques auxquelles il a été mêlé, ses courses à travers l'Europe et les amours libertines qu'il a vécues. Puis, il évoque la vie menée au palais de Sans-Souci, dans ses aspects inquiétants ou burlesques. A Paris, Londres, Vienne ou Saint-Pétersbourg, le narrateur a rencontré des personnalités célèbres. Ses témoignages captivent les auditeurs, car s'y profile la question de la liberté des personnes et des peuples.
Publié le : mercredi 1 avril 2009
Lecture(s) : 270
EAN13 : 9782296926974
Nombre de pages : 327
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Ce roman
t;emps passé
littérature.

AULECTEUR

historique se fait, certes, l’écho d’événements du
mais il estaussiun jeuavec l’histoire etavec la

Le lecteurva passer quelques heures avec des personnages
célèbres. Il reconnaîtravite lestraits duroi de Prusse, Frédéric II,
etla plupartde ses opinions, fussent-elles déconcertantes ;dans
son langage, il découvrira peut-être certains néologismes et
quelques expressions des plus familières etdes plus crues,
tirées deson abondante correspondance. Il reconnaîtra aussi
Catherine IIetles discours prononcés envue de conquérir le
pouvoir. Il reconnaîtra la cour de Vienne, les ministres anglais,
Choiseul, les philosophes français, en particulier Voltaire et
d’Argens. L’Électrice Maria Antonia de Saxe, l’ancien ministre
Gotter, la duchesse Louise Dorothée de Saxe-Gotha sont
égalementdes personnages historiques. Toutefois, l’amour de
cette dernière pour Frédéric le Grand estplusvraisemblable
qu’établi dans les faites ;tla lettre duroi qui précipite sa fin est
totalementimaginaire.

Par ailleurs les lecteurs setrouverontégalementen pays de
connaissance grâce auxéchos livresques. En effet, ontfait
irruption dans cette fiction des personnages apparentés à ceuxdes
romans de Diderotoude RobertChalle.
Peut-êtreydiscernera-ton aussi quelques réminiscences desConfessionsde Rousseau.

Le plus souventse mêlentréalité etfiction. Les personnages du
roman-cadre, situé audébutdudix-neuvième siècle, sont
imaginaires ;cependantles événements historiques de la période
dans laquelle ilsviventontété fidèlementretracés. Edelweiss doit
son nom àun jeune Prussien, le baron Georg Ludwigvon
Edelsheim, que Frédéric II avaitrecruté, lors de la guerre de Sept
ans, avec l’aide de la duchesse de Saxe-Gotha, pour mener à bien

des négociations secrètes avec la France. Il futégalement
embastillé. Mais là s’arrêtentles ressemblances. La nièce duroi de
Prusse, Élisabeth-Sophie, mariée auduc de Wurtemberg, a certes
connudes infortunes conjugales. Toutefois ses amours avec le
baron Edelweiss sont une invention romanesque.

L’horrible baron de Feller est totalementfictif, ainsi que ses
manœuvres meurtrières, même si ontbien eulieudestentatives
d’empoisonnementdirigées contre Frédéric II. Fictifs aussi les
personnages d’Anna Potocka etde ses complices dansune
conspiration polonaise qui n’a jamais existé dans la forme relatée
par le narrateur principal. Fictifs aussi le personnage dujuif Hirsch
etsesvisions, qui anticipent,toutefois, sur les horreurs que nous
avons connues bien plustard.

Dans l’évocation desviolences de la guerre etdufragile
équilibre de la paix, dans la peinture des aventures libertines etdes
amourstragiques, dans la relation des débats philosophiques
alternantavec la solitude dupouvoir, se sontassociées
information etimagination. En écrivantce livre oùil estsi
souventquestion dulibre-arbitre des personnes etde la libération
des peuples, la romancière a prisun grand plaisir à jouer avec la
réalité etle «mentirvrai » :elle en a ressentiune joyeuse
impression de liberté. Elle ne souhaite plus que devoir ce plaisir
partagé par les lecteurs.

Première partie

LaCourseàlagloire

1

C’estle 9 juin 1820,voilà plus de cinq ans maintenant, que le
baron Georg Ludwig ***, ditbaron Edelweiss, après avoir fait
irruption dans notrevie, en est vite devenule centre et, avec lui,
Frédéric le Grand.
Mevoilà chargé de mettre en ordre les notes prises pendantles
deuxmois exceptionnels où, quotidiennement, nous avons écouté
le baron distiller ses souvenirs sur le souverain qu’il avaitservi.
Cinquante jours d’enthousiasme, d’agacement, d’excitation, de
discussions !Cinquante jours d’exaltation surtoutpour mon
maître, le Professeur Preussmann, mais souventaussi pour ses
assistants, Karl Bechtolsheim etmoi-même, David Droysen.
Jamais nous ne nous étions sentis,toustrois, aussi proches que
pendantque nous écoutions levieil homme nous raconter, parfois
sans grande diligence, ce que noustenions à savoir, ounous forcer
à entendre ce que nous nevoulions pas. Karl etmoi étions encore
unis par les joyeuxexploits de notrevie d’étudiants, avantque les
rivalités de carrière ne nous séparent. Preussmann, lui, accaparé,
depuis quelques mois, par la recherche de manuscrits etle
recoupementde ses sources, sentaitprogressivementsa notoriété
s’affermir. Il rêvaitd’écrireun livreunique, grâce à Edelweiss, et
traitaitses deuxassistants presque comme des frères d’armes.
C’estdans la douceur d’une brise printanière, qui charriait
l’odeur destilleuls bien au-delà d’Unter den Linden, que nous
avions rencontré cetémoin oculaire durègne de Frédéric le
Grand. Ce petithomme, encorevif malgré son âge, avaitété son
Mercure, son agentsecret, son homme àtoutfaire, son Éminence
grise peut-être. Car c’estavec celui qu’on avaitsurnommé,
cinquante ans plustôtle baron Edel, «wqeiss »ue le Professeur
Preussmann s’étaitsoudaintrouvé face à face.
Cette rencontre avaitété fortuite, apparemment, bien que
Bechtolsheim en aitplusieurs fois remercié la Providence. Moi,
j’aurais plutôt tendance à penser que levieuxbaron avaitdonné
un coup de pouce auhasard. Aumilieude nombreuxdiplomates
etde militaires reluisantde décorations, nous assistions, le 9 juin, à
une cérémonie commémorantl’Acte final duCongrès de Vienne.

Le professeur connaissaitbeaucoup de monde, mais non le doyen
d’âge, cevieillard chenuetpétulantqui, réagissantauxdiscours
officiels par des mimiques exagérées etdes exclamationstrop
sonores, semblait toutfaire pour attirer sur lui l’attention. Ce
ludionvénérabletournoyaitaumilieude généraux très raides, de
représentants officielstoutaussi compassés, etbondissaitde l’un à
l’autre auxmoments les plus inattendus.
Quand on célébra la nouvelle Prusse, la Prusse rhénane,
installée auxportes de la France, de cette France qui avaitnaguère
osé couronner l’Ogre, il interrompitlatirade officielle par des
applaudissements intempestifs, avantde s’écrierVi: «ve la
TeutMaisonie ! »tous ceuxqui le connaissaientexcusaientles
outrances patriotiques d’untémoin d’une autre époque, qui avait
côtoyé, pendant un demi-siècle,tantde personnages importants et
vécu tantd’événements décisifs. Preussmann partagea leur
indulgence quand il sutde qui il s’agissait:un homme qui avait
vécuavec Frédéric le Grand des moments inoubliables etqui, par
sa diplomatie secrète, par son influence sur le roi, avaitpeut-être
faitl’Histoire, cette Histoire que lui-même s’apprêtaità écrire.
Unverre à la main, le professeur parcouraitdésormais les
groupes, le regard fixe, avecune seule idée entête : obtenir que le
baron Edelweissvienne chezlui etlui raconte ses souvenirs. Il
glaneraitforcémentdes anecdotes inconnues. Il espéraitrecueillir,
comme il nous l’a confié par la suite, des petits faits de lavie
quotidienne, révélateurs de la personnalité duroi, etsurtoutdes
mots de Frédéric, des propos encore inédits, dontla divulgation
pimenteraitle récitdes grands événements déjà entrés dans
l’Histoire, etpermettraitmême d’en approfondir le sens. Voilà qui
donneraità la biographie qu’il préparait un retentissement
exceptionnel !
Il s’estincliné devantEdelweiss, a plié sa hautetaille face au
petit vieillard et,une fois redressé, a décliné avec lenteurtous ses
titres. Pour avoiruntémoignage directsurvingt-cinq ans d’un
règne passionnant, surun souverain attachant, selon certains, mais
déroutant, inquiétantpeut-être, il se montraitprêtàtoutes les
concessions :levieil homme mèneraitson récitcomme il
l’entendrait. Même d’une conversation à bâtons rompus on
parviendrait toujours àtirerune substantifique moelle. «Vous
déciderez vous-même du temps quevous passerezchaque jour

12

chezmoi. Pour ma part, je souhaite,très cher Monsieur,vousvoir
quotidiennement, même le dimanche, si je ne suis pas importun.
Jetiens, en effet, à avancer rapidementdans la préparation de
mon livEn faire. »t, je soupçonne que le grand âge dubaron
Edelweiss futpour beaucoup dans ce désir de presser le
mouvement. Il fallait, si j’ose dire, battre le fer avantqu’il ne
refroidisse.
Voilà commentles deuxassistants duProfesseur Preussmann,
qui l’aidaientdans ses recherches etlui avaientdéjà apportéune
documentation appréciable, sinontoujours reconnue, ontété
amenés àtravailler avec le baron Edelweiss. Il a été convenuque
nousviendrions en alternance enregistrer les récits dubaron. J’ai
vulevisage habituellementimpassible de Karl Bechtolsheim
exprimertour àtour lavanité satisfaite, la modestie étonnée etla
reconnaissance. Il brûlaitd’envie de commencer, comme le
montraientla couleur avivée de ses joues etle mouvement
glouton de ses mâchoires. Àvingt-cinq ans, avec sa haute
silhouetteun peucourbée, son regard peumobile etson
articulation impeccable, il avaitdéjà, malgré sonvisage encore
poupin, la gravité imperturbable duProfesseur, qui pourrait
cependantêtre son père. J’étais surpris de me sentir moi-même
bouillir de curiosité alors que, jusque-là, je n’avais jamais éprouvé
une grande attirance pour Frédéric II,trop cynique pour le jeune
homme plein d’illusions que j’étais encore. Je me rappelle que
nous nous sommes présentéstous les deuxà la porte du
Professeur Preussmann,trois jours plustard, pour la première
entrevue.

Etmaintenant? Amusement? Nostalgie ?Agacementen
relisant, cinq ans plustard, les pièces de ce dossier, parfois
difficiles à classer? En retrouvantaussi les réactions, les
interventions desuns etdes autres, que Preussmann nous avait
demandé detranscrire intégralement, dans son soucitatillon de ne
rien perdre? Étonnement, plutôt, devantdestraits de
Preussmann, de Bechtolsheim qui font– qui faisaient? – partie
d’eux-mêmes etque j’avais oubliés. Quantà Edelweiss, dontnous
n’avons connuque la fin d’une longuevie et, indirectement, les
seuls moments épars dans letemps qu’il avoulunous rapporter,
de combien de strates, hétérogènes oubientôtfusionnées, était-il

13

composé ? EtFrédéric le Grand, son maître ? Le mal aimé, le mal
aimant... Épicurien et tyrannique, artiste etbrutal conquérant...
Qu’était-il resté duprince héritier rossé, humilié par son propre
père, dans le souverain si farouchementfier de la grandeur de la
Prusse ? Comme les pays, les hommes sontfaits de ce qu’ils sont
etde ce qu’ils ontété, dezones claires etdezones devenues
énigmatiques, qu’on croitensevelies, jusqu’à ce que, parfois,une
étincelle imprévue les dévoile eten révèle l’ampleur.

14

2

Transcription des entretiens duProfesseur Johann Preussmann
avec le baron Georg Ludwigvon ***, ditbaron Edelweiss, par
Karl Bechtolsheim, qui, comme AssistantduProfesseur
Preussmann, a eul’honneur d’être associé auxrecherches dontil
estrenducompte ci-dessous.
Ce 12juin 1820, le Professeur Preussmann a reçule baron
Edelweiss dans le cabinetdetravail de sa maison sise aunuméro
10de la Brüderstrasse, à Berlin, en présence de Karl
Bechtolsheim, son Assistant. Il lui a reditle grand plaisir qu’il
éprouvaità setrouver en face d’untémoin oculaire durègne de
Frédéric le Grand, qui avait vécu, de plus, dans la compagnie
familière d’un monarque dontil projetaitlui-même de relater la
vie. Il lui a répététoutle prixqu’il attachaità ces entretiens,
l’évocation de souvenirs inédits ne pouvantque constituer des
aliments rares etprécieuxpour letravail qu’il entreprenait.
Le baron Edelweiss a remercié le Docteur Preussmann pour
ses propos courtois.
– Jesuppose quevousvoulezsurtoutsavoir commentle roi
estmort? , ajoute-t-il.
Le Professeur marque sa surprise.
– Depuis plusieurs jours il ressentaitde l’étouffement. Comme
il m’avaitfaitdemander, je suis entré, le soir, dans sa chambre,
avec des fleurs. Il étaitassis sur son litet un domestique luitenait
le buste droit, pour l’aider à respirer. Il m’a regardé detravers, ce
domestique. Il craignaitque mes fleurs ne provoquent une
nouvelle crise...
Le Professeurva pour l’interrompre, mais le baron reprend, en
se frottantles mains :
– Vous savez, cheznous, on ditque les chats ontsept vies. Eh
bien, le défuntmonarque en a euautant. Sixfois il en a réchappé,
grâce à moi, souvent. La septième fois pourtant...
Cette fois le Professeur se hâte d’intervenir. Il parlevite, pour
indiquer, d’un coup, à son interlocuteur le programme précis qui
doitêtre suivi :

– Je crains qu’il n’yaitquelque malentendu. Le récitde sa mort
sera certainement, cher Monsieur, d’un intérêt toutà fait
remarquable. Mais,voyez, c’est touteunevie qui m’intéresse. Les
témoins oculaires deviennent très rares, mon cher baron. J’ai eu
l’immense chance devous rencontrer. Jetiens donc à apprendre
toutce quevous savezde notre grand souverain depuis letemps
où vous l’avezpersonnellementconnu: ses habitudes entemps de
guerre comme entemps de paix, son horaire detravail, ses
tournées dans ses États, ses relations avec sa famille, avec ses
amis, les idées exprimées devant vous sur la religion, la Prusse,
l’Allemagne etla politique extérieure, les goûts qu’il manifestaiten
peinture, la façon dontil composaitses marches militaires, que
sais-je ? Comment traitait-il ses invités à Sans-Souci ? Etd’abordy
a-t-il eudes invitations que nous ignorions encore? Avez-vous
connula reine son épouse ? Quels étaientses neveuxetses nièces
préférés ?Vous a-t-il personnellementchargé deveiller à la
décoration de son palais, d’acheter destableauxpar exemple ?
Quel a été exactementle nombre devos missions diplomatiques ?
Vousvoyez,très cher Monsieur, sur combien de sujetsvotre aide
estirremplaçable !
Le baron ne paraîtébranlé ni par le compliment, ni par
l’ambition duprogramme proposé :
– Jevaisvous raconter commentle roi échappa sixfois à la
mortetsuccomba, pourtant, à la septième. Il me confia,vers la
fin,un jour oùil plaisantaitsur sa gaieté sénile etsur l’obstination
de son corps à rester envie, malgré ses crises de goutte etses
coliques :« Monvieuxcadavre ambulantsoutientencore les
fatigues,tantbien que mal. Pourtant, Edelweiss, j’étaisun enfant
très frêle. Heureusement, j’avaisune bonne gouvernante,une
Française, qui descendaitd’émigrés protestants. Elle s’appelait
Madame de Roucoules. Je me rappelle sestendresyeuxgris, des
bras ronds,une peausoyeuse, des manières caressantes. Elle s’est
bien occupée de moi. Je l’aimais beaucoup. Elle me berçaitquand
j’étais inquiet, ce qui arrivaitsouvent. Elle me rafraîchissaitle front
quand j’étais fiévreux, etc’étaitfréquent. Elle me chantaitdetrès
jolies romances, d’unevoix très douce. »
Je croise le regard duprofesseur qui, avecun soupir, renonce à
intervenir etse résigne sagementà entendre, dans le désordre, les
souvenirs dubaron età entirer profitcomme il pourra.

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– « Maisun soir, elle eutbeaume chanter “la berceuse detante
Suzon”, elle ne parvintpas à m’endormir. Je m’agitais même de
plus en plus. Je fus bientôtpris de convulsions. Situation
affolante, bien qu’elle en connûtla cause : jevenais d’assister, pour
la première fois, àune scène oùmon père, le Roi-Sergent, avait
brutalisé ma mère.
Je redoutaistoujours son entrée, annoncée parune forte odeur
detabac etd’alcool. Cette crainte-là, Edelweiss, je l’ai gardée
jusqu’à sa mort, comme mes pauvres sœurs d’ailleurs, jusqu’à ce
qu’il ne puisse plus bouger de son lit.
Je devais avoir cinq ans, à peuprès. Je m’étais caché derrière
un fauteuil, à l’arrivée dugros homme. Il frappaitle sol de ses
lourdes bottes et, menaçant, avançaitdroitsur ma mère, qu’il
commença à quereller. La reine poussaitdes cris aigus et, éperdue,
elle se mità courir dans la chambre. Finalement, acculée contre
une cheminée, elle duts’arrêter etsetorditles mains. D’oùj’étais,
je n’apercevais que l’énormeventre de mon père, pointé en avant
sous l’uniformetendu. Puis surgirentses poings massifs,
monstrueux, que jevis s’abattre sur la poitrine de ma mère. La
dentelle qui ornaitle corsage bleude la reine s’effrita, puis disparut
de mavue après quelques soubresauts :ma mère avaitperdu
l’équilibre, chancelait, essayaitde se redresser pour fuir à nouveau,
s’accrochaitenfin aufauteuil derrière lequel j’étais caché. Je
n’apercevais maintenantqu’un pâlevisage, à la portée des poings
dubourreau. À ses grondements età ses insultes s’étaientmêlées
les plaintes stridentes de lavictime, qui redoublaientà chaque
gifle. Jevoulais m’élancer pour me porter à son secours ; mais je
me suis rencogné dans ma cachette,terrifié par levisage de mon
père, devenu toutnoir. L’écume lui sortaitde la bouche.
J’entendis alors lavoixde Madame de Roucoules, affolée, qui,
dominantcetumulte, criait: “L’enfant! Mon Dieu! Oùest
l’enfant?” Elle m’aperçut, se précipita, me saisitdans ses bras et
m’éloigna de cetteviolence qui n’avaitrien d’inhabituel – je la
subistantde fois plustard – mais dontje n’avais jamais encore été
témoin.
Aussi, dans mon lit, l’agitation ne me quitta pas. Je suffoquais,
la respiration me manquait. J’imaginais ma chère mère morte sous
les coups. Madame de Roucoules finitpar appeler le médecin, qui
me donna quelques gouttes de calmant. Il m’examina longuement

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etconclutàune ébullition de sang. Il rassura ma gouvernante :
“Cetenfant vivra. Ilvivra longtemps”.À la porte, me jetant un
dernier regard, il ajout“Ila :vivra longtemps, mais il portera la
mortautour de lui.” »
Le baron Edelweiss reprend son souffle.
– Frédéric II n’a pas oublié ces phrases. Il me répétait: « C’est
vrai. La morta si souvent tourné autour de moi. J’ai perdu tant
d’êtres chers. J’aivumourirtous mes amis. »
Il secoue latête etconclut, dansun rictus :
– Mais il ne pensaitjamais à ajouter que c’étaientses guerres
qui avaientôté à la Prusse des centaines de milliers d’hommes !
– C’est, hélas, le destin detous les grands rois, par leurvolonté
de conquête, de porter la mortautour d’eux, assure le Professeur
Preussmann. Pensezauxpertes de la guerre de Trente ans, aux
campagnestransformées en déserts, oùon ne rencontraitplus ni
homme, ni bête. Pensezauxsurvivants qui s’attaquaientlesuns les
autres, le plus fort tuantle plus faible pour le manger. Pensezaux
affamés qui allaientjusqu’à se nourrir, dit-on, des ossements des
morts. Frédéric le Grand, lui, dumoins, a relevé son pays. À la fin
de son règne, la Prusse, devenue prospère, avaitplus que doublé le
nombre de ses habitants.
– Iln’empêche. Il reconnaissaitlui-même, lorsqu’il achetaitde
nouvelles recrues, que le sang des hommes étaitmis à l’encan.
C’étaitsa formule. Oui, il semaitla mort, même s’il s’en désolait
quand il faisaitl’appel des officierstombés à chaque campagne, les
plus célèbres oules plus chers à son cœur. Il semaitla mort,
même s’ilyétaitcontraint. Car ilya des circonstances oùonyest
contraint... Par exemple, quarante ans plustard, devantles
annexions sans fin de l’Ogre de Corse, commentaurait-on pu
préserver la paix? Celui-là n’a euaucun scrupule à organiser ses
carnages dans l’Europe entière, puis à laisser envahir son pays,
occuper sa capitale, parune obstination égoïste. Savez-vous que
même après Waterloo, oùses bataillons avaientété attaqués de
frontetde flanc, oùles survivants avaientété pourchassés et
sabréstoute la nuit, il comptaitencore combien il lui restait
d’hommes à envoyer ausacrifice, pour se maintenir aupouvoir, et
il étaitprêtà leur ajouter centmille conscrits. Si on l’avaitlaissé
faire, la jeunesse des campagnes...

18

Il place letranchantde sa main sur sa gorge ; puis il plisse les
yeux:
– Si jevous disais ce que j’ai faitpendantles Centjours...
On s’éloigne de plus en plus dusujetqui nous intéresse.
– Ceserait, certes, passionnant, admetle Professeur. Mais
revenons à Frédéric le Grand. Sivous pouviez, cher baron, mettre
de l’ordre dansvos souvenirs... J’aimerais quevous me relatiez,
pour commencer,vostoutes premières rencontres avec le roi, les
premières missions dont vous avezété chargé, lors de la guerre de
Septans.
– Riende plus facile. Les souvenirs les plus anciens sontles
plus aisés à retrouver. LevieuxFritzestmortdepuis plus de
trente ans. Je l’ai fréquenté pendant vingt-cinq ans. Alors, pensez,
c’est toutfrais dans matête, comme si c’étaithier... Non, bien
mieuxque si c’étaithier ! Hier, pourtout vous dire, je ne sais plus
du toutce que j’ai fait.
Sesyeux verts pétillentetil éclate de rire.
– Mais ma première entrevue avec la duchesse de Saxe-Gotha,
qui m’avaitenvoyé quérir pour que je devienne l’émissaire de
Frédéric II en France, je me la rappelle dans les moindres détails.
Elle étaitsi belle, dans son salon bleu! La pauvre femme ! Quand
je pense à sa fin... Demain, demain, sivousvoulez, jevous raconte
notre première rencontre.
À son départ, le professeur me confie son espoir que, grâce à
ce rappel à l’ordre en faveur d’un minimum de clarté, saVie de
Frédéric le Grandpuisse s’écrire plusvite qu’il n’auraitpensé. Nous
prenons rendez-vous pour après-demain.

19

3

Notes prises par D. Droysen.
Le baron Edelweiss s’assoitetdemande à boire, car il se
prépare à parler longtemps. Aucafé proposé par Preussmann il
préfère de la bière.
– Leroi disait toujours que la bière étaitla boisson qui
convenaitauxPrussiens, qu’un breuvage étranger comme le café
ne pouvaitque déranger leurs fibres. Savez-vous quand il a changé
d’avVoNon ?is ?us ne savezLorsqpas ?u’il a instauréun
monopole royal sur cette boisson maudite, en mêmetemps que
sur letabac.
Iltrépigne etéclate de rire, goûte la bière qu’onvientde lui
apporter, latrouve assezfraîche, nous regarde avec malice, le
professeur etmoi :
– Va-t-il commencer, oui ounon ?pensez-vous. Voilà,voilà,
nevous impatientezpas !
J’ignorais complètementpourquoi on m’avaitfaitappeler au
châteaude Friedenstein, en février 1760. De laville en contrebas,
j’avais souventlevé lesyeux vers cette lourde bâtisse detrois
étages, auxgrandes pièces glaciales etplutôtsombres, disait-on,
malgré les cent vingtfenêtres de la façade. Je m’en étais même
approché plusieurs fois, avec quelques jeunes gens de mon âge, en
particulier en septembre 57, quand le roi de Prusseyétaitpassé.
Mais dudehors, malgré nos efforts, nous n’avions rien pu voir.
La duchesse, je l’avais aperçue à Gotha, quelquefois, quand elle
accompagnait, dans sesvisites enville, son fils aîné, Frédéric, pour
le former aux usages dumonde. Sa fine silhouette se déplaçait
avec grâce. On disaitle duc morne etdistant,tandis que son
épouse se montrait très proche de ses sujets, attentive à leurs
préoccupations comme à leurs joies. Etelle élevaitses enfants
dans le même esprit. Je l’avais aussi entrevue quand, avec le duc,
elle se rendaitde Gotha à leur résidence d’été.
Avantl’invitation mémorable qui décida de mavie, je n’étais
entré qu’une fois auchâteau, à l’occasion de fêtes. Seuls la chapelle
etle petit théâtre, récemmentaménagés, avaient un air pimpant
grâce à leurs dorures età leurs couleursvives. Le reste étaitassez

austère. Dans la cour d’honneur, le prince héritier setenaitaux
côtés de ses parents,tandis que les deuxautres enfants, Frédérique
etAuguste, malgré les protestations de leur mère, gambadaientet
sautaientà pieds jointsun peuplus loin, avantde se livrer àun
concours de grimaces, dans l’insouciance de leurs dixoudouze
ans. Pris dans la foule, je ne pusvoir longtemps la duchesse,très
élégante dans sa pelisse dezibeline, latête coiffée d’unetoque
garnie de pierreries. Mes camarades m’entraînèrent, pour aller
profiter des boissons etdes friandises serviesun peuplus loin.
Mais aujourd’hui j’étais invité à la rencontrer entête àtête,
dans ses appartements. Je n’avais pasvingtans etje me sentais
promis àun grand destin.
On m’a conduitdansune petite pièce que j’ai crud’abord
destinée à latoilette,tapissée develours bleu, meublée de fauteuils
etde deux tables surmontées de miroirs. Mais on remarquait vite
le nombre de livres posés sur cestil s’agissaiables :tplutôtd’un
cabinetdetravail. Le feupétillaitdans la cheminée. La duchesse
m’attendait, assise,un recueil de poèmes à la main. Elle étaitd’une
beauté éblouissante.
Pour rompre le silence qui se prolonge, Preussmann ébauche
un geste, je me mets àtousser. Le baron redresse latête, rouvre les
yeux.
– Aujourd’hui je suisvieux. Mais j’ai galopé dans l’Europe
entière. France, Angleterre, Italie, Autriche, Ruilssie :yavait
toujours, par-ci par-là, quelque conseiller privé à épier, quelque
secrétaire de légation à soudoyer, quelque ministre à mettre en
garde. Etdanstous ces pays, des baronnes plus oumoins
espionnes, des gouvernantes doublées d’aventurières, des
princesses aucœurtendre. J’ai séduitetj’ai été séduitpar des
femmes detoutes conditions, petites ougrandes, minces ou
potelées, expansives oumélancoliques, jevous raconterai, jevous
raconterai... Mais, jevous le jure, chezaucune je n’ai retrouvé le
charme irrésistible de la duchesse. Elle avait une beauté qui incitait
aurêve.
Levieillard s’arrête, secoué parun rire qui setransforme en
toux.
– Peut-être était-ce dû, dans le fond, auxillusions de la
jeunesse. Je rêvais plus que je nevoyais. J’avais besoin d’aimer, de
m’attacher. Pourtant, àvingtans, je n’avais encore rencontré

22

aucune femme capable de me fixer. Aucune qui m’aitfaitressentir
autre chose que dudésir, aucune que j’eusse envie de mériter en
me surpassant, quels que soientlestourments que
m’occasionneraitl’espoir oule refus. Aucune dontla présence aitdoublé mes
plaisirs, aitaiguisé mes sens, aitfaitpalpitertoutmon corps.
Aucune dontl’absence aitrendul’existence insignifiante.
Le baron setaitetme fixe de sesyeuxperçants :
– Nejetezpas sur moi ce regard incrédule, jeune homme. À
cause de ce quevousvous figurezsur l’amour, età cause de ce
quevousvous figurezde lavieillesse,vous avezdumal, n’est-ce
pas, à croire qu’unvieillard puisse parler ainsi de l’amour ? Jevais
vous étonner davantage : je n’ai jamais été qu’un libertin. Mais on
peutavoirtrès bien connuce qu’on a finalementdécidé de
refuser.
Je contemplais cette femme encore jeune. Ses cheveux, d’un
blond légèrementcendré, faisaientressortir l’étonnante fraîcheur
d’unvisage qui réfléchissaitla lumière. Commentdécrire ses
yeux? Ils étaientbleus, mais non de ce bleude porcelaine qui
s’accompagne parfois d’une fixitéun peustupide, ni de ce bleu
glacier qui m’atoujours pétrifié. Ils étaientd’un bleusombre,
presqueviolet. Son regard exprimaitl’intelligence, la générosité, la
compréhension detoutetdetous.
Je suis sorti de mon inertie quand la duchesse s’estavancée
vers moi etm’a accueilli d’unevoixchaleureuse. Elle a pris
gentimentles fleurs d’un blancvelouté que je luitendais. « Venons
aufait, sans perdre detemps, dit-elle. Vous êtes jeune. Il serait
encoretrèsvraisemblable quevous parcouriezl’Europe pour
parfairevotre culture. Or le roi de Prusse a besoin d’un émissaire
secretpour aller prendre contacten France. Ilvientde me faire
porterun message qui m’explique ses intentions. Contretoute
attente, cette guerre se prolonge, elle estde plus en plus
meurtrière. Il s’agiraitdetirer auclair les intentions de Choiseul.
Le roiveutsavoir dans quelle mesure la France seraitdisposée à
conclureune paixséparée avec la Prusse. Il fautdonctenter de
connaître ce qu’a dans latête son ministre des Affaires étrangères.
Sivous acceptiezcette fonction, onvous procurerait un
passeport, onvous donnerait une recommandation pour le bailli
de Froulay, qui està Paris maintenantmais que Frédéric II a bien
connu. C’estlui qui dirigerait toutesvos démarches, là-bas, et vous

23

rendriezcompte directementauroi, par des lettres chiffrées. Il
faudraitprobablementpasser ensuite en Angleterre, pour
informer nos alliés des résultats obtenus. Vous diriezquevous
voyagezpourvotre instruction et votre plaisir. »
Elle attendaitquelques mots de ma partetje restais muetde
surprise. Je la sentais impatiente : « Acceptez-vous cett?e mission
Elle sera fatigante etpeut-être risquée. »
Je bégayai :
« Pourquoi, pourquoi moi ?
– Jevous l’ai dit: étantdonnévotre jeune âge, personne ne
soupçonnera quevous êtes chargé d’une responsabilité d’unetelle
importance. Mais je sais quevous avezdéjàvoyagé hors de nos
États, quevous avezséjourné quelquetemps à Genève. J’ai
entenduparler devotre espritinventif, ainsi que devotre flegme,
qualité rare chez un garçon devotre âge. Sivous acceptez,vous
réussirez. »
J’entendais ses paroles, mais sansvraimentme sentir concerné.
J’étais ébloui par le luxe raffiné de la pièce, que je découvrais peuà
peu, par l’émouvante beauté d’une femme brillantdes derniers
feuxde la jeunesse, rayonnante dans sa robe couleur de ciel, dont
les reflets moirés, selon ses mouvements, se nuançaientde mauve
oud’argent. Grisé par les douxeffluves de poudres parfumées –
rose, jacint– mêlés à l’odehe ?ur suave des livres, alangui par la
tiédeur de la pièce, lesyeuxmi-clos errantsur les doucesteintes
pastel destapis etdes fauteuils, je me sentaistransporté dansun
monde nouveau. Etl’onvoulaitm’en arracher pour me jeter dans
l’aventure, dans l’inconnu!
La duchesse a pris mon silence abasourdi pour de la réticence :
« Songezauxmalheurs de notre pays !Notre pauvre duché, bien
que nous ayons refusé de l’engager dans la guerre, estsans cesse
traversé par lestroupes françaises etautrichiennes, qui le pillentet
le ravagent. Il fautcontinuellementleur fournir fourrage et
chevaux. Nos paysans sontruinés. Les officiers français, certes,
sontcharmants. Nous les avons reçus auchâteauavectous les
égards possibles. Leur conversation ne manque pas d’agréments.
Commentne pas entendre avec plaisir le prince de Soubise nous
parler dugrand Voltaire etréciter sesvers ? Mais, en mêmetemps,
ses soldats saccagentetsouillentnos églises, effraientnos sujets,
terrifientles femmes. Quand les Prussiens sont venus délogertout

24

ce beaumonde, j’en ai été soulagée. Mais leurstroupes devaient
aussi se nounorrir ;tre duché a encore souffert. Etaussitôtles
Prussiens éloignés, Autrichiens etFrançais sontrevenus occuper,
dévaster les alentours.
Que deviendrons-nous si le roi de Prusse estfinalementécrasé
par cette énorme coalition dressée contre luLes Français, lesi ?
Autrichiens, les Russes, les Suédois, les forces de l’Empire !
Nousmêmes avons été contraints d’envoyer, à contre cœur, notre petit
contingentrejoindre lestroupes impériales qui combattentcontre
lui. Il ne pourra pastenir longtemps, malgré son intelligence et
son énergie, malgré l’aide duprince Henri, son frère, etcelle de
Ferdinand de Brunswick auHanovre, si les forces restentaussi
disproportionnées, à deuxcontreun.
Frédéric montreun courage héroïque. Toutle monde ici en est
convaincu. Toutle monde l’a admiré, quand il s’estarrêtéune
journée auchâteau. Une journée inoubliable ! Il a eul’à-propos, au
souper, de réciter desvers et, quand il s’embrouillait, il plaisantait,
disantque les Cosaques lui avaientdérangé la mémoire. Il faisait
tous ses efforts pour nous égayer, nous réconforter. Mais j’aivu,
par moments, l’inquiétude dans sesyeux.
Les défaites alternentavec lesvictoires. Il compte sur la paix,
etla paixnevientpas. Il se battra jusqu’aubout, mais je
comprends à quel point, certains jours, il peutêtre désespéré. Si sa
brillantevictoire contre les Français à Rossbach ne lui avaitpas
renducourage, il étaitprêtà setuer, je le sais de source sûre. Mon
Dieu! Lui ! Se donner la mort! Etaujourd’hui ? Sa situation peut
être, à nouveau, catastrophique. Il est toujours le jouetde la
Fortune,tantôt vainqueur,tantôt vaincu. Seigneur, si Frédéric
disparaissait... Ne plus le revoir, ne plus recevoir de ses lettres...
Jamais plus... Ce n’estpas possible... Etpourtant... Sa force étonne
l’Europe, mais il estfragile aussi, je l’ai compris. »
Elle eutdumal à poursuivre, luttantcontre son émotion.
« Voyez, jevous ai ouvertmon cœur. Il faitla guerre parce
qu’ilyestcontraint. Mais c’est un homme magnanime, n’en
doutezpas. Savez-vous ce qu’il a faitaprès son étonnantevictoire
de Rossbach ? Il a demandé des morceauxde drap dans la maison
oùil logeait, pour panser les blessures des soldats français. Vous
me comprenez, il fautàtoutprixlui apporter notre aide. Le seul
moyen estde détacher la France de cette coalition, la France qui

25

étaitnaguère l’alliée de la Prusse. Son hostilité estcontre nature. Si
nousyparvenons, les autres pays suivrontpeut-être... »
Elle m’a regardé, éplorée. Sesyeuxs’étaientencore assombris.
L’inquiétude la rendaitde plus en plus émouvante.
« Si la Prusse estécrasée, c’en estfini de notre liberté, de notre
religion. Vienne fera de nous des esclaves, nous imposera les
superstitions duculte papiste. Vous êtes notre seul secours. »
Frappé de stupeur, jevisune larme rouler sur sa joue.
« Jen’en peuxplus. Je ne supporte plus devoir nos récoltes
ruinées, nos paysannes épouvantées, nos jeunes gens enrôlés de
force. Le duc en souffre comme moi, mais que pouvons-nous
faire, dans notre ÉtatminuscuJe crains qle ?ue le roi de Prusse
n’aitraison quand il ditque Dieuestducôté des gros escadrons. Il
fautdetoutes nos forcestravailler à la paix,une paixjuste,une
paixdurable. Je donneraistantpour ne plusvoir, chaque jour, ces
blessés qui, mutilés, hagards,traversentnotre pays... »
Un sanglotlui a échappé. Son chagrin a fini par metirer de ma
stupeur. Je me suis jeté à ses genoux. J’ai saisi sa main.
« Madame,pourvous, je feraitoutce quevous souhaitez. Je
partirai dès demain. Aujourd’hui même s’il le faut. Je neveuxpas
vousvoir souffrir. Vous êtes si belle. Je donnerais mavie pour
vous. »
Oui, jeunes gens, je crois avoir prononcé cette phrase, le plus
sincèrementdumonde, ce jouje donnerais mar-là, «vie pour
vous. » Etmaintenant,vous attendrezdemain pour savoir la suite,
car je suis fatigué.
Malgré nostentatives pour le retenir, le baron nous a quittés,
prétextantnon plus sa fatigue mais de nombreusesvisites à faire.
Il prenaitcertainementplaisir à nous décevoir. Il chantonnaiten
partant.
J’ai averti Preussmann que, pour connaître la fin de cette
histoire, je reviendrais le lendemain. Cependant, Bechtolsheim
étaitdéjà là quand je suis arrivé, parfaitementinformé des
entretiens de laveille. Il n’a pas semblé comprendre pourquoi je
voulais suivre ce récitjusqu’aubout.
– Nous ne sommes même pas sûrs que ce qu’il nous raconte
puisse s’intégrer dans notretravail.
– Mais son histoire m’intéresse.

26

– Elle estpeut-êtretrès loin de la réalité. Nous n’avons aucun
moyen de contrôler.
– Cela m’estégal.
– Jecroyais que nous avions le devoir de rechercher des
certitudes.
– Son récitme faitpeut-être entrevoir des certitudes d’un autre
ordre.
Bechtolsheim a renoncé à approfondir mes motivations ; mais
il s’estobstiné dans les fonctions qui lui étaientdévolues de la
manière la plus puérile, déclarantqu’il allaitprendre des notes, car
c’était« sontour ».
– Je ne sais plus du toutoùj’en étais resté, a commencé notre
capricieux témoin. Mais si, attendez: j’a, je crois me rappelervais
assuré à la duchesse que j’étais prêtà donner mavie pour elle. Elle
a rouégi :tait-ce l’émotion liée à l’évocation de la guerre, à ses
larmes de compassion ? Était-ce quelquetrouble nouveau?
« Enfant...,vous êtesun enfant, ai-je entendudansun
murmure.
– Ce n’estpasun enfantquevous chargezd’une mission aussi
importante, dangereuse même,vous l’avezdit. Que je réussisse ou
non, je nevous reverrai peut-être jamais. Je peuxêtretué en
France, ouavantmême d’yarriver, si les ennemis de la paix
devinentle rôle qui m’a été confié. »
J’ai couvertsa main de baisers, avecune sorte de désespoir.
Son émotion m’avaitgagné. Mais elle avaitdetoutautres causes.
Moi, je croyais découvrir, à portée de main,un bonheur que
jusque-là je n’imaginais pas. J’étais prêtà me battre contretout
obstacle qui menaceraitla chance offerte. Je n’avais pas encore
compris qu’il n’ya probablementd’heureux, en ce monde, que
ceuxqui n’aimentpersonne. Etpeut-être le lieuoùse déroulait
cette scène, ce cabinetde lecture consacré auxsentiments
héroïques, auxamours inaccessibles, auxidylles de rêve, avait-il
imprégné notre conversation d’élans qui nous dépassaientet
précipité nos gestes etnos paroles.
« Vous pourriezêtre mon fils, dit-elle doucement, comme
indécise, en retirantsa main avec lenteur. J’ai perdu un fils de
votre âge. C’étaitmon aîné, Frédéric. Il étaitsi doux, si bon. »
J’aivusesyeuxse remplir à nouveaude larmes. Je metrouvais
toujours à ses genoux. J’ai serré mes bras autour de sa robe. Elle

27

ne se défendaitpas. Je me suis relevé, j’ai étreintses épaules, dans
une sorte d’étourdissement.
« Non, a-t-elle soupiré. Laisse-moi. »
La faiblesse lui allaitbien. Ma bouche a cherché la sienne. Ses
lèvres avaient un goûtd’amande amère. Brusquementelle m’a
repoussé, s’estreculée, a jeté d’unevoixétouffée :
« Partez! Partez! Dieune me laissera pas succomber. Je
connais mes devoirs de chrétienne, envers ma famille, envers mon
époux. Jamais je ne serai infidèle auduc. »
La sensibilité àvif, j’étais poussé auparoxysme de sentiments
contraires, dépassé par des émotionstrop intenses. Désemparé
par cettevolte-face que je ne comprenais pas, envahi parune rage
excessive, j’ai perdu toute mesure.
« Votre pauvre duc, parlons-en! Sa médiocrité estconnue de
toute l’Allemagne! Personne n’ignore que, sansvous, il serait
incapable de gouverner son duché. Toutle monde saitqu’il est
ennuyeuxà mourir. Que sivous nevoyagezpas davantage, que si
vous n’êtes jamais allée à Berlin, malgré les invitations insistantes
de Frédéric II, c’estparce quevous êtes gênée devous montrer en
sa compagnie, de le mener en laisse. »
J’insistais, sans le moindre égard. Je percevais pourtantqu’elle
se raidissait, quetoutson corps se rétractait, comme pour
disparaître hors de ma présence etéchapper àune réalité qui lui
étaitbrutalementrappelée, alors que son dévouementenjoué, sa
distinction souriante avaient toutfait, depuisvingtans, pour la
nier. Avecune méchanceté maladroite je la forçais à compter les
plaisirs, les honneurs, les rencontres, les joies profondes,
peutêtre, dontson mariage avecun cousin disgracié l’avaitprivée,
définitivement.
« Taisez-vous ! »
Son regard, devenuglacial, s’étaitdétourné.
« Enrecevant un de mes sujets, je ne m’attendais pas, dit-elle
d’unevoixétonnammentferme, àtrouvertantd’audacieuse
inconvenance. Tantde prétention chez un jeune homme encore
bien ignorant! Tantd’insolence chez un garçon qui ne s’est
jusqu’ici illustré en rien ! Sortez, Monsieur ! »
Dans la colère etle mépris elle se montraitbien plus forte que
moi. Ma fureur s’estretournée contre ma propre sottise. Avais-je

28

toutgâté enun instant? Honteux, je me suis à nouveauprécipité à
ses genoux.
« Pardon !Pardon !Maisvous êtes si belle! Vous êtes
généreuse,toutle monde le dit. Pardonnez-moi. J’affronteraitous les
dangers pourvous, sivous me pardonnez. Je partirai à l’instant.
Mais pardonnez-moi. »
Avecune rapidité stupéfiante, elle a retrouvé son calme.
Comme si rien ne s’étaitpassé, elle m’atendula main.
« Partez travailler à la paix. Voustrouverez, dans ce pli,toutes
les instructions pour rejoindre le roi. Partez vite. »
Elle a détourné lesyeux, prête à sortir. Son regard s’estposé
sur le petitguéridon oùmon bouquetavaitété placé. J’avais
toujours aimé ces fleurs de montagne, que j’allais souventcueillir
moi-même avantnotre installation en Saxe. Ces fleurs que, lorsque
j’étais en Bavière... Etce sontaussi les fleurs...
La bouche ! la bouche !
Le baron, figé, s’estarrêté de parler, de respirer, les doigts levés
vers levisage. Nous nous sommes précipitéstous lestrois. Mais il
a repris son souffle etil a simplementredemandé de la bière,
avantde poursuivre :
– Laduchesse a souri. «Pour moi, a-t-elle murmuré,vous
serez toujours le petitbaron Edelweiss. » Le surnom m’estresté.
C’estd’ailleurstoutce que j’ai eud’elle, etpuis quelques
tourments, commevousverrez. J’ai gardé aussi, belle gratification,
les billets relatLo: «ifs à ma mission, signés LDDDSuise
Dorothée, duchesse de SaxC’ée ».taitpar Gotha, en effet, que
passaient tous les comptes rendus chiffrés que j’ai adressés auroi
etc’estpar Gotha quetransitaientses ordres. Si longtemps après,
pourquoi n’en ai-je pas faitdes papillotes ?
Il s’estrejeté en arrière, collé à son fauteuil. Puis, les mains
crispées sur les accoudoirs, il s’estarc-bouté, comme prêtà
bondir, etestparti d’un long rire sarcastique, avantde conclure :
– Voilà,mes chers amis, commentj’ai été pris aupiège. Pris
dansun piège royal !
Une fois Edelweiss parti, nous avons confronté nos notes. Le
compte rendude Bechtolsheim ne diffère guère dumien. Mais il
affirme que le baron, lors de son malaise, n’a pas marmonné «la
bouche », ce qui, dit-il, n’a aucun sens, mais « la mouche ».
Ce qui, me semble-t-il, n’en a pas davantage.

29

4

Notes de David Droysen.
Ce matin, 15 juin, le baron Edelweiss,un peuessoufflé, a
traversé le cabinetdetravail en effleurantles meubles de la main.
Puis il s’estlaissétomber dans son fauteuil.
– Jenevous raconterai pas de quelle manière j’ai reçudes
consignes précises, sans mêmevoir le roi de Prusse dans ses
quartiers d’hiver, d’abord à propos de la route que je devais suivre
pour éviter l’ennemi et trouver des chevauxfrais, puis sur ce que
je devais dire auxFrançais que j’allais rencontrer à Paris. Battus
par les Anglais, en mauvaise posture en Amérique eten Inde, sur
le pointde perdre la Martinique, ils avaient toutintérêtà quitter
une alliance qui les mettaitsur la paille, sans qu’ils aientrien ày
gagner. Ce n’estpas àvous, Messieurs, historiens éminents, que je
vais apprendre l’étatdéplorable, à cette date, des finances
françaises. Le roi avaitcréé de nouveauximpôts,triplé l’impôtdu
vingtcerième ;taines pensions n’étaientplus payées ;on
réquisitionnaitlavaisselle d’or. La Prusse allaitdonc inciter la
France à faire la paix, en la persuadantque c’étaitson intérêtbien
compris. Je devais me montrer ferme, convaincant, sonder
habilementle porte-parole duministre, mais ne lâcher aucune
concession.
J’ai obtenurapidement un passeportdumaréchal de Broglie. Si
vous saviezcomme ma mère etmes sœurs ontpleuré, en me
voyantpartir si loin ! Etencore, n’avais-je parlé que de Francfort
etde Strasbourg !Ma mère craignaitque je ne sois mal nourri,
voulaitme donner des provisions de bouche, etme recommandait
sans cesse de ne perdre ni passeport, ni argent. Ma sœur Charlotte
me priaitd’attendreun ciel plus clément. Car il neigeaità gros
flocons. C’estamusant, aumois de juin, de raconterune histoire
oùil neige,vous ne croyezIl espas ?tà peine dixheures etla
chaleur estdéjà accablante ; commentretrouver mes impressions
d’alors ? Dans ce bureauauxmeubles sombres, bien cirés, qui se
découpentnettementsurvos murstachés de soleil, comment
évoquer avec justesseun paysage oùle ciel etlaterre se
confondaientdansune blancheur brumeuse ?

Mais sivous pensezque c’estsans importance...
Jevous disais donc que ma sœur Louise, celle qui estdevenue
chanoinesse à Quedlinbourg,voulaitpartir avec moi. Vous savez,
elle n’avaitque cinq ousixans, à l’époque. Quantà ma sœur
Sophie, celle qui estmorte àvingtans... Je nevous avais pas dit
que j’avais cinq sœuCinq sœrs ?urs et trois frères. Oui, nous
étionsune grande famille. Non, je nevous l’avais pas dit?
– Non, mais peuimporte, assure Preussmann.
– Cinqsœurs et trois frères, comme Frédéric II? ai-je
demandé.
– Leroi de Prusse avaitsixsœurs, a rectifié le Professeur
Preussmann. Mon cher baron, racontez-nous directement votre
expédition etle résultatdevotre mission.
– Ehbien, pour abréger, muni detoutce qui m’était
nécessaire,un peuavantl’aube, j’ai éperonné mon cheval etje suis
parti en direction de Clèves en caracolant. Je garde le souvenir des
chants stridents d’innombrables oiseauxqui saluaient, enun
joyeux tumulte, la naissance d’un jour heureux.
Je sursaute :
– En février ? En pleine nuit?
– Oui, jeune homme, en février. Je passe sur de brèves haltes.
Mes mésaventures ontcommencé dans la cinquième auberge oùje
me suis arrêté pour la nuit. Je suistombé surune hôtessetrès
bavarde. Dès que j’ai été servi, elle est venue s’asseoir en face de
moi. Son mari réclamaitsa présence. Ses servantes attendaientses
ordres. Mais on auraitditqu’elle n’étaitlà que pour raconter des
histoires. Elle avaitl’air de méprisertoutes les activités de
l’auberge, etmême son aubergiste de mari. Ilyavaitd’ailleurs en
elleun maintien aristocratique.
Preussmanntousse discrètementetje cesse de prendre des
notes, pour faire comprendre à notre interlocuteur que nous ne
sommes pas là pour méditer sur la grandeur etla décadence des
aubergistes duduché de Clèves. Ce qui ne change strictementrien
à ses dispositions.
– Visiblementcette femme s’évadaitdes occupations sordides
d’unetaverne en rapportantouen inventantdes récits qui la
changeaientde savie quotidienne. Elle m’a d’abord décritles
fastes qui avaientaccompagné lavenue de la Dauphine etles
préparatifs de son mariage.

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