Les millefleurs de l'Apocalypse

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1400. En ces temps troublés où Bourguignons et Armagnacs s’entretuent sous les yeux ravis des Anglais, deux femmes s’affrontent. L’une, la reine Isabeau de Bavière, s’attache à ruiner la France, l’autre, Yolande d’Aragon, l’épouse du duc d’Anjou, s’active avec un courage exemplaire à sauver le royaume.

Plongée dans ce chaos qu’elle affronte avec audace, Clarisse, fille de lissiers, cherche à sauvegarder les acquis de ses aïeuls ayant autrefois travaillé à la confection de l’éblouissante et gigantesque tapisserie L’Apocalypse de Saint-Jean.

Décidée à conquérir sa place parmi les lissiers de son époque, Clarisse quitte le Paris agité pour découvrir Angers, Saumur, Bourges et le château de Mehun-sur-Yèvre où s’est enfui le dauphin Charles. Hélas, la beauté du Val de Loire est, elle aussi, bien compromise par les troubles permanents de l’armée anglaise.

Clarisse est talentueuse, déterminée et consciente qu’elle devra se battre dans un monde impitoyable. Sa rencontre avec Marie d’Anjou marquera son destin.
Publié le : lundi 30 mai 2016
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EAN13 : 9782374531755
Nombre de pages : 260
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Extrait
Jean le Flamand se retourna. Le mas au toit de tuiles roses et plates qu’il venait de dépasser ne lui avait offert qu’un bien maigre gîte. Une belle maison pourtant, en pierres du pays, avec une écurie immensément haute de plafond où il avait dormi toute la nuit, recroquevillé dans la paille qu’on entassait en grosses meules dans la loggia fermée par des barreaux de bois, au-dessus des chevaux.
Et Jean le Flamand avait fermé les yeux dans une odeur qu’il aimait, chaude et rassurante, une odeur de suint, d’haleine forte et de crottin comme celle qui l’avait bercé dans son enfance.
Le groupe de pèlerins qu’il accompagnait encore la veille avait poussé sa marche jusqu’à l’hospice Sainte-Claire pour y trouver un asile avant de poursuivre sa route vers la frontière italienne et suivre le chemin de Sienne. Jean le Flamand, lui, se distinguait des autres par le chemin différent qu’il suivait à présent. Un singulier périple qui l’amenait en Avignon pour y raviver d’amers souvenirs que la présence d’un garçonnet lui rappelait cruellement.
Ce n’est pas que le couvent des dominicains l’attendait, car Jean le Flamand ne s’était pas manifesté depuis six longues années au cours desquelles s’étaient déroulés de bien tumultueux événements.
Après le passage de six papes en Avignon, de Clément V le Gascon jusqu’à Urbain V le Marseillais, le prestige de Rome n’avait fait que décliner sans pour autant rehausser la grandeur et la qualité de ceux que le conclave nommait parmi les cardinaux qui se présentaient aux élections pontificales.
Le pape Grégoire XI ? un Limousin, paraît-il ?, arrivé en Avignon en 1370, était reparti à Rome huit ans plus tard dans l’agitation la plus complète. Grand moraliste, à l’inverse de son oncle Clément VI qui avait tenu le siège pontifical en Avignon pendant dix ans, le pape Grégoire avait remis de l’ordre ? ou du moins avait tenté de le faire ? dans les affaires de l’Église qui se traitaient depuis trente ans au gré des fantaisies de la classe religieuse dont les dominicains et quelques autres ordres ecclésiastiques avaient largement profité.
Au milieu de ces excès liés à la remise en état du véritable siège pontifical et visant à relever le défi, Grégoire XI avait même parlé d’organiser une nouvelle croisade jusqu’à Jérusalem. L’évêché d’Avignon, auquel s’ajoutait tout le clergé du comté de Provence, que les vexations de ce retour à Rome avaient passablement excité, haussait les épaules et murmurait avec mépris que les piètres finances pontificales de Rome l’en empêcheraient.
Mais, de cela, Jean le Flamand n’en avait cure et seul comptait le visage de Mathieu, qu’il n’avait pas revu depuis que Catherine était morte. Comment pouvait-il se pencher sur le sort des papes alors qu’il n’avait en mémoire que cette terrible peste de 1374 ? Dans tout le comté, et remontant sur la France, elle n’avait laissé que désolation, ravages, mort, et la famine engendrée par ce fléau avait durci plus encore les tristes conditions de vie. Oui, Jean le Flamand se souvenait comment les pauvres gens, dont il faisait partie, frappaient aux portes du palais, à celles des couvents, des monastères et des hospices, parfois même à celles des résidences seigneuriales ou des simples mas qui se pressaient au bord des villages. Mais les greniers étaient vides, et jusqu’à l’eau du Gard et de la Durance, qu’il ne fallait pas boire par crainte de la contamination, absorbée par la terre, qui manquait.
C’est bien avant la porte d’Orange que Jean s’était mêlé à la file des pèlerins, juste avant Valence, là où les bras de l’Isère et du Rhône se séparent. On annonçait la crue du Rhône et l’on disait que, parfois, quand le fleuve grossissait trop, le bas de la ville était inondé. Mais Jean, qui venait des plats pays du Nord, appréciait ce temps doux et chaud, et, depuis qu’il avait abordé les côtes de Provence, sa houppelande ne lui servait plus que la nuit lorsqu’il dormait sous les étoiles, la tête calée contre une pierre ou une racine d’olivier.
Aux pèlerins, que Jean le Flamand avait quelques jours suivis, s’était joint un évêque qui, disait-on, se rendait en Avignon pour parlementer avec la reine Jeanne de Naples à qui la ville, attachée au comté de Provence, appartenait. Mais, Avignon n’étant pas son port d’attache, Jeanne n’y avait fait que de brèves apparitions, dans toute sa vie agitée, et la visite qui motivait ce passage-là devait se révéler plus courte encore.
À Valence, Jean le Flamand n’avait pas vraiment cherché à se faufiler parmi les pèlerins, mais on lui avait offert une si franche cordialité qu’il n’avait pu faire bande à part et s’était naturellement joint à eux. À ce groupe de gens qui, âprement, la foi dans l’âme, sillonnait les routes jour après jour, s’ajoutaient souvent des caravanes de marchands, des ecclésiastiques, des nobles désœuvrés et des bourgeois enrichis que la promiscuité des pèlerins rassurait.

Les mendiants et les miséreux, eux aussi, profitaient de cette aubaine, grappillant les miettes, les croûtons et les os mal léchés laissés par les moins fortunés ou les reliefs plus conséquents des festins que prenaient les plus riches. Bref, depuis Valence, toute une troupe de gueux avait suivi Jean le Flamand, qui, lui-même, était resté dans le sillage bruyant et malodorant des plus dépourvus.
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