Les nids démolis

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La mort, le sang, les marginaux et les autres plongent le lecteur dans les deux révolutions palestinienne et algérienne, au coeur de la lutte de l'homme arabe, si ce n'est de l'homme tout court, pour la reconquête de sa liberté. Etroitement liées aux littératures russe et existentialiste, ces nouvelles préfigurent les thèmes explorés par Afnan El Qasem au fil de son parcours littéraire : l'absurdité de la condition humaine et les tentatives souvent vaines des hommes de s'y soustraire.
Publié le : mercredi 1 octobre 2003
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EAN13 : 9782296336117
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LES NIDS DÉMOLIS

ŒUVRES D'AFNAN EL QASEM
SEINE/EUPHRA TE
Les œuvres romanesques LES NIDS DÉMOLIS 1969 LE CANARI DE JÉRUSALEM 1970 LA VIEILLE 1971 ALEXANDRE LE JIFNAOUI 1972 PALESTINE 1973 ITINÉRAIRE D'UN RÊVE INTERDIT 1975 LES RUES 1977 LES OISEAUX NE MEURENT PAS DU GEL 1978 NAPOLÉONNE 1979 LES LOUPS ET LES OLIVIERS 1980 LES ALIÉNÉS 1982 VOYAGES D'ADAM 1987 L'HOMME QUI CHANGE LES MOTS EN DIAMANT 1983-1988 LIVRES SACRÉS 1988 ALI ET RÉMI 1989 MoïsE ET JULIETTE 1990 QUARANTAINE À TUNIS 1991 LA PERLE D'ALEXANDRIE 1993 MOUHAMMAD LE GENÉRÉUX1994 ABOU BAKR DE CADIX, suivi de LA VIE ET LES ÉTRANGES A VENTURES DE JOHN ROBINSON 1995-1996 MADAME MIRABELLE 1997 LES CHEVAUX SONT TOUJOURS TRISTES 1998 PARIS SHANGHAI ET LA PUCE BIONIQUE 1998 ALGÉRIE 1990-1999 MARIE S 'EN VA A BELLEVILLE 1999 BEYROUTH TEL-AVIV 2000 CLOS DES CASCADES 2001 HÔTEL SHARON 2003 Les pièces de théâtre TRAGÉDIE DE LA PLÉIADE 1976 CHUTE DE JUPITER 1977 FILLE DE ROME 1978 Les essais LES ORANGES DE JAFFA ou LA STRUCTURE ROMANESQUE DU DESTIN DU PEUPLE PALESTINIEN CHEZ GHASSAN KANAFANI 1975 LE HÉROS NÉGATIF DANS LA NOUVELLE ARABE CONTEMPORAINE 1983 SAISON DE MIGRATION VERS LE NORD 1984 LE POÉTIQUE ET L'ÉPIQUE 1984 TEXTES SOUMIS AU STRUCTURALISME 1985-1995 Les scénarii L'ENFANT QUI VIENT D'AILLEURS 1996 L'AJOURNEMENT 1996 LA MORT 1996 ISA ET JEFF 1997 LES CHEVAUX SONT TOUJOURS TRISTES 1997 SHAKESPEARE SAIT QUI VA TUER LE FILS DE SPHINX 1997 LA FILLE DE SADE 1998 LE CHAUFFEUR, LE POÈTE ET L'HOMME QUI AVALE LES COCHONS 1998 T'ES TOI, JE M'EN FOUS 1999 CLOS DES CASCADES 2001

Mnan EL QASEM

LES NIDS DÉMOLIS
nouvelles

De la Seine à l'Euphrate

L'Harmattan

Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés pour tous les pays @ Editions de la Seine à l'Euphrate Editions I'Harmattan PARIS 2003 ISBN 2-7503-0014-2 ~L'Hannattan,2003 ISBN: 2-7475-5189-X

A ma mère A la mémoire d'Albert Camus

LA MORT

Nous savons que l'homme ne prend pas conscience de lui-même comme il prend conscience du monde; et que chacun est pour soi-même un monstre de rêves. André Malraux Qu'on s'imagine un nombre d'hommes dans les chaînes, et tous condamnés à la mort, dont les uns étant chaque jour égorgés à la vue des autres, ceux qui restent voient leur propre condition dans celle de leurs semblables, et, se regardant les uns et les autres avec douleur et sans espérance, attendent à leur tour. C'est l'image de la condition des hommes. Blaise Pascal A la vision antique et pascalienne de la destinée (notre sort commun est réglé « là-haut») s'oppose le point de vue moderne des révolutionnaires: I'homme est le destin de I'homme, il n'y a pas la condition humaine, mais des conditions humaines. Yves Ansel Etre libre... c'est vouloir ce que l'on peut. Jean-Paul Sartre

ALGER, 1996.

Alger est une femme blanche étendue sous le soleil. La mer bleue vient lui caresser les pieds. Les minarets sont des morceaux éparpillés d'un grand palais mauresque, et la Casbah une métaphore dans un conte. C'est le sentiment que j'ai chaque fois je regarde Alger d'en haut... le même sentiment dans ma jeunesse comme dans ma vieillesse. Et c'est malheureusement une fausse impression. Mais je ne suis pas ici, sur cette hauteur dominant le bleu et le blanc et l'or, pour ajouter une carte postale chimérique de ma ville natale à ma collection; je suis là, devant la prison où j'étais incarcéré il y a quarante ans, le souffle coupé par les souvenirs. Ah ! quels sinistres souvenirs et quelle sinistre prison. Les petites fenêtres, les barreaux tordus, les murs bas, les lits métalliques, les longs couloirs, l'obscurité, les barbelés, les sentinelles, les échos de l'extérieur... les échos. .. les échos. . .

ALGER, 1956.

Le gardien venait de me dire: « Tu seras exécuté demain. » En fixant ses yeux vitreux, je me disais: «Encore un jour donc! » Je me perdis dans les traits de pierre de son visage et entendis sa voix dure: « Demain!... y a pas plus près! » Il ajouta presque aussitôt, cassant: « Et ne te couche pas trop tôt. L'officier de la prison passera te voir, à une heure tardive peut-être. » Il me foudroya du regard, puis je l'entendis marmonner: «De toute manière, tu ne te coucheras pas tôt... Tu ne dormiras pas de sitôt. Cette fois tu seras pendu, à moins d'essayer de nous faire marcher encore une fois. » Il verrouilla la porte derrière lui et s'en alla dans le long couloir obscur. A mes côtés, Ammar, étendu sur son lit métallique qui touchait presque le sol. Je ne pouvais penser à autre chose qu'à la mort, elle avait chassé toute autre idée de mon esprit. Les paroles du gardien y avaient fait comme un trou, dans lequel je laissais tout disparaître. Je me voyais seulement pendu et regardais cet abruti d'Ammar, allongé, un tas énorme de graisse et de chair sur le lit aux pieds courts... La passivité d'Ammar avait raison de moi. Je me levai. Un coup d'œil à travers la lucarne étroite. Je saisis les barreaux tordus. Je tâtai l'appui rehaussé de la fenêtre. Je ne pouvais rien faire. Dehors, le soleil laid du matin. A travers les nuages, ses rayons froids enveloppaient la nature gémissante. Le monde y sombrait, indifférent à mon sort. Une heure durant, je restai là, debout, face à mon destin d'homme. Je ne pouvais rien faire d'autre. J'étais enchaîné par l'idée de la mort. Son poids écrasait tous mes sens, les 12

engourdissait. C'était comme si j'étais déjà un corps de chair morte, dépourvu de toute sensation. La voix caverneuse d'Ammar me tira brusquement de ma léthargie: « Yaou ! » Je repris conscience de moi-même. J'étais là, debout derrière les barreaux, amaigri, affaibli, fragile, vulnérable. Je réalisai combien j'étais dérisoire. Brusquement, l'étroite cellule réapparut autour de moi, avec ses quatre murs bas. Je repensai à ces mots: « Tu seras exécuté demain. » Je plongeai dans le regard sombre mais vif d'Ammar. Je le dévisageai. Cette idée étrange que mon imagination s'était faite de la mort se détacha de moi. Sa face obscure que j'avais entrevue m'abandonna. Et voici qu'elle se révéla à moi, éblouissante, attendrissante, alors que je la cherchais au fond des yeux noirs d'Ammar, des yeux qui débordaient soudain d'amitié. « Ainsi... il ne te reste plus qu'une nuit. » A l'instant même, cette image émouvante disparut des yeux d'Ammar. La noirceur de la mort s'empara à nouveau de moi. Pourtant Ammar n'était plus fruste et abominable, il était devenu doux comme l'agneau, paisible et sympathique. « Et puis quoi! lui dis-je. Même si l'exécution avait lieu tout de suite, ce serait pareil. » Je me leurrais. Demain, les choses seraient différentes. Demain ne viendrait pas avant une nuit. Peut-être même que demain ne viendrait jamais. Je pensai: «Peut-être... »Et mon cœur se serra. J'avais réellement peur. J'étais réellement désespéré. Je souffrais réellement. Les murs se mirent à se resserrer autour de moi eux aussi. Je sentis leur poids immense. J'étouffai presque. Je répétai malgré mon souffle difficile: « Ce serait égal. .. Ce serait égal. .. » Mais Ammar éclata de rire: « Quel mensonge! » Je crus qu'il m'avait percé à jour, qu'il avait sondé les profondeurs de mon âme. Il dit seulement en étouffant un rire: « La vie! » 13

Je poussaI un long soupIr, tandis qu' Ammar ajoutait, ironique: «Tu sais, ils vont t'exécuter selon la méthode la plus humaine! » J'écoutai attentivement. « Ils te mettront sur les yeux un bandeau de soie. Et un mors en or entre les dents... Tout à fait comme avec un poulain qui ne sait pas ce qu'est la mort, pour t'empêcher de hurler. Ils ne peuvent pas supporter les hurlements! » Il cracha par terre avant d'injurier nos bourreaux: « Les salauds! Ils te craignent, même à l'instant de la mort! » Et il cracha encore, lança une autre injure. Quand il se calma, ses traits retrouvèrent leur pureté, chassant toute trace de doute. Je pensai à ce qu'il avait dit: « Ils te craignent». La manière dont je serais exécuté ne m'intéressait plus. Un long silence s'établit entre nous. Dehors le soleil laid du midi. Son disque se débarrassait des voiles cendrés. Un courant froid parcourut mon corps. Ammar se grattait la cuisse, les yeux clos. Je l'appelai: « Ammar ! » Il s'agita un peu, sans cesser de se gratter. «Tu crois vraiment qu'ils me traiteront comme ça? » lui demandai-je. Il ne daigna pas répondre et garda les yeux fermés, à se gratter la cuisse, avec de plus en plus de plaisir; il resta étendu, séparé de mol. L'angoisse me reprit. J'avais de nouveau l'impression que les quatre murs se rapprochaient et allaient m'écraser. J'étais le seul à être broyé ainsi, même si Ammar partageait ma cellule. Devant sa passivité effarante et son indifférence complète, je l'imaginais dehors, sans moi. Mais il était bien là. Aussitôt sa présence s'imposa de façon épouvantable: pour lui, il y avait encore des jours à vivre, c'est lui qui allait me pleurer demain. C'est à lui, à lui seul, que je léguerais tout. Ammar ainsi couché, m'apparaissait 14

libre, malgré notre présence dans la même cage. Il n'aspirait qu'à s'étendre, à se reposer; il mourait d'envie de dormir. « Comme le poulain qui ne sait pas ce qu'est la mort? » Les yeux d'Ammar s'ouvrirent brutalement sur moi, et me dévisagèrent avec indignation, me pressant impitoyablement, comme un citron. Et, comme atteint de démence, il me lança furieusement au visage: « Salaud ! Fous-moi la paix! » Alors je me remis à penser à la mort effroyable. Je rampai dans un coin de la cellule avec la crainte que tout s'effondre sur moi. Le mur était glacé. Tout m'était insupportable. Je commençai à examiner la réalité, à voir la mort tout près de moi. J'entendis son souffle. Je sentis qu'elle m'entourait de ses bras, ses lèvres contre les miennes; elle m'aspirait. Ammar était retourné à sa torpeur et me tournait le dos. J'étais trempé de sueur. Je me hissai vers la petite fenêtre; j'espérais entendre ce qui se passait derrière. Les échos des vagues et les cris des gens me parvinrent, de ceux qu'on torturait: j'étais bien loin de la grande prison qu'était l'Algérie coloniale! J'étais ici, dans l'endroit le plus étroit et le plus écrasant qui soit, avec Ammar, couché sur son lit métallique comme sur sa prOIe. Pour me détourner de ma condition fragile et vulnérable, je fus brutalement pris d'un désir fou: tuer mon seul égal. Aussitôt, je me tournai vers Ammar. Je pensai: « Me délivrer de lui en même temps que de la mort qu'il incarne à mes yeux! » Cela me fit du bien, mais en m'approchant de lui, je le vis comme pour la première fois: son corps massif, râblé, sa tête énorme, ronde, ses cheveux touffus et crépus, ses longues jambes aux cuisses gonflées. Je ressentis surtout une grande appréhension à la vue de son gros orteil qui semblait vouloir prendre son élan pour me frapper en plein visage. Ammar était bien cette force brutale, invincible. Je me mis à tourner en rond dans la cellule. J'observai ma pauvre taille et ma maigreur. Je me convainquis d'une chose: m'imaginer capable de le tuer, c'était pur délire. 15

Anéanti par cette pensée, je retournai me blottir au pied du mur. Et la mort m'assaillit de nouveau. Je me décomposais. Je me désagrégeais. Ma respiration devint difficile. Le soleil laid du couchant tombait au-dehors. Et moi j'étais pareil à un bloc de glace, et pourtant en nage. « Il faut que je le tue. Ille faut... » Telle était ma volonté. Je bondis pour aller tourner autour d'Ammar comme l'aurait fait un loup. Il m'excédait. J'avais toujours peur de lui. Je m'arrêtai près de sa tête. Il somnolait. Je l'observai avec soin, je l'observai longuement, tandis qu'il ronflait, profondément endormi. J'étais excédé par ses paupières closes, excédé aussi qu'il pût dormir. Comme c'était contrariant! Je compris qu'il y avait une volonté de fer dans cette masse énorme qui respirait doucement. Enfin, je résolus de faire quelque chose: défier au moins ma faiblesse, m'accorder quelque valeur, agir selon ma propre volonté; m'assurer que j'étais le maître de ce petit monde qu'était ma cellule et que j'y agissais en toute liberté, que j'en étais digne. Je devais réussir tout ça (ou du moins une partie) : affronter la mort qui me guettait, ouvertement depuis cet instant, et qui me menaçait à présent sous la forme d'un Ammar imposant, ramassé, blotti sur son lit de fer bas. A tâtons je tentai de retirer un barreau de mon lit. Le contact du fer me rendait ivre. Je devais d'abord en dégager les deux extrémités, puis le retirer. Je commençai mon opération. Ce n'était pas aussi facile que je me l'étais imaginé. Il ne me fallut pas moins d'une heure. Et les fils de fer m'avaient arraché la peau. Je passai le barreau d'une main à l'autre, dans ma bouche un avant-goût de victoire. Ammar dormait toujours. Une belle bête, voilà ce que je pensais. Mais au moment où je m'approchai de sa tête, brandissant mon arme métallique pour exécuter mon dessein meurtrier, je fus paralysé par la vue d'une mouche posée sur sa paupière et qui la suçait. Plus de volonté de fer chez Ammar. 16

Plus aucune des images insupportables qu'il m'avait inspirées. Disparue la mort qui m'obsédait depuis le matin. Tout devint absurde, invraisemblable. Je me mis à regarder Ammar avec amour, avec tendresse. J'étais ému par le côté enfantin qui apparaissait sur ses traits: quel agneau calme et paisible! Un être charmant! Mon cœur se serra: je m'en voulais. Je souffrais et traînais ma déception derrière moi. Ma main, qui avait brandi le barreau, se relâcha complètement. Une misérable mouche m'avait rendu mon "je", une conscience froide et morte. Le visage endormi d'Ammar avait l'air de se moquer de moi, et de la mort qu'un instant auparavant j'avais cru voir dans ses yeux. Je pris conscience d'un univers qui me reniait, qui m'abandonnait, me voyant vaincu. Et je me méprisai. Je me collai au mur. Je fixai les barreaux froids. Je sentis que je n'étais rien. Absolument rien. Un insecte! Et le soir, nous échangeâmes, Ammar et moi, les mots suivants: « Tu as peur, n'est-ce pas? me dit Ammar. - Oh !je n'y pense plus, répondis-je. - Ils auraient dû te prévenir une heure avant ton exécution, et pas plus tôt. » La tête appuyée contre le mur, j'écoutais Ammar. Je ne le regardais pas, je devinais seulement sa présence. Il était assis au bord de son lit. Il me parlait d'une voix si pleine d'affection que je me dis qu'il exagérait un peu de me témoigner autant d'amitié. Il dit encore: « Les salauds! Ils l'ont fait exprès. ... - Ils ont voulu faire de toi une loque... Avant de t'interroger encore, une dernière fois. - Pour savoir par exemple où les patriotes se cachent au djebel. » 17

Je me retournai vers lui, le cœur plein de colère. « C'est pour ça qu'ils m'ont changé de cellule, me dis-je, et moi qui croyais... » Il ajouta: « Ce sera peut-être pour toi l'occasion de te libérer. - J'espère qu'ils ne se donneront pas trop de mal pour ça. En ce qui me concerne, tout est fini cette fois. - Cette fois? - Il y a quelques mois, j'ai craqué, mais je n'ai pas osé vendre mes compagnons d'armes, alors je les ai envoyés sur une fausse piste. » Je vis Ammar se frotter la tête. J'eus soudain l'impression de l'avoir déjà rencontré, ailleurs qu'en prison. Je fouillai dans ma mémoire. En désespoir de cause, je l'interrogeai: « Est-ce que je ne t'ai pas déjà vu avant notre rencontre ici? » Les yeux d'Ammar roulèrent dans leurs orbites. Ils rétrécirent jusqu'à ressembler à deux petites perles noires. Aussitôt après, ils se rouvrirent et lancèrent des étincelles tout aussi noires. Il tentait de se souvenir à son tour, sourcils froncés: « Depuis ton arrivée en cellule hier matin, je me pose la même question. » Puis il me dit fermement: «Tu ne m'as jamais vu ailleurs qu'ici. Et moi, je ne t'ai jamais vu avant. Peut-être nous sommes-nous croisés sans nous remarquer. » Peu après Ammar me dit, débordant d'émotion: « Je suis désolé de faire ta connaissance maintenant, alors que tu vas me quitter dès demain. Comme la vie est cruelle! Se connaître, et se quitter aussitôt. » Je me sentis soudain complètement seul, coupé du monde, comme je l'avais été ces six derniers mois, avant mon transfert hier matin dans la cellule d' Ammar. A ce moment-là, j'avais cru à une commutation de la peine. Il n'en était rien. La solitude me rongeait comme une vermine, comme avant que je rejoigne les maquisards, avant d'être des leurs. Je me remis à songer à ma mort en scrutant la nuit profonde à travers les barreaux de la lucarne. Je subis un 18

assaut de mauvaises pensées, des idées noires, des idées de trahison à l'assaut de mon désir de fidélité. Je me mis à envisager le lendemain, le moment où il faudrait se séparer. Je me dis: « Ce chien a donc parlé intentionnellement, c'est ça qu'il voulait. » Et je m'entendis lui dire: « Jete laisserai tout en partant. » Ammar s'allongea sur son lit et se mit à scruter le plafond. Je fus surpris de découvrir qu'il partageait mes idées sur la grande prison qu'était l'Algérie coloniale. « Tu es bien généreux! me dit-il. Mais les autres viendront aussitôt pour tout prendre. Ils attendent dehors, là où s'étend la vraie geôle, pour tout prendre, notre liberté prisonnière, et même ce maudit endroit, à l'abri de l'autre enfer. Et comme ils sont nombreux ceux qui attendent dehors! Très nombreux. Tu n'as qu'à leur faire signe. Ils se précipiteront à quatre pattes pour occuper tous les recoins. - Au maquis, lui dis-je, je n'ai pas rencontré les gens dont tu parles. Nous étions tous solidaires, nous nous entraidions. Et lorsque l'ennemi nous tombait dessus, nous tirions nos coups de fusil tous en même temps, avec la même volonté. C'était notre manière de survivre. » Il me dévisagea longtemps, mes mots le faisaient peut-être rêver. « Il n'y a que toi et moi dans cette cellule pour le moment, ajoutai-je. C'est notre monde. Pour moi, tu es "les autres". Et c'est pour ça que c'est à toi que je laisserai tout. - Mais, pourtant... - Je te conseille de faire quelque chose. De briser ces barreaux par exemple, de repousser ces murs à la force de tes bras pour agrandir ton espace vital. De faire, toi, ce dont j'ai été incapable: te libérer concrètement. - Et toi, qu'est-ce que tu attends pour faire quelque chose? Tu peux trouver un moyen pour ajourner ton exécution, une autre fausse piste. » Je ruminai mon amertume. 19

« Je ne leur dirai jamais où se cachent les patriotes au maquis. - Tu en es sûr? - Je suis un peu idéaliste, tu sais, mais tout va se résumer en un seul acte, quand ils m'emmèneront. Tu ne vois pas que je suis sur le point de partir? Et pourquoi crois-tu que je vais partir? Ma mort sera mon tout dernier acte, même s'il m'est imposé. » Le nuage au fond de ses yeux s'assombrit. « Et pourquoi ne pas me prendre avec toi? Je ne peux pas trahir moi non plus, je ne veux pas faire partie des traîtres, ni des despotes. Laisse-moi mourir avec toi. Pour ça je suis prêt à te tuer et à me tuer aussi. Laisse-moi échapper au sort qu'on a décidé pour moi à l'avance, comme pour tous les hommes misérables de ce pays. C'est pour toi que je veux mourir, pas pour l'Algérie. » Ses paroles me faisaient mal. Je me sentais anéanti, comme si la chaîne d'un blindé m'avait écrasé. Je repensai à l'explosion de la cantine militaire que j'avais provoquée: des membres déchiquetés qui s'éparpillent dans l'air. Ils flottaient dans l'air comme s'ils avaient eu des ailes. Du sang! On aurait dit du mercure qui s'épanche dans la nuit, et brusquement l'univers ne fut plus que blessures, des blessures qui s'ouvrent, qui ne cicatrisent pas. J'avais accompli ma tâche jusqu'au bout, mais ils m'avaient arrêté après que mes deux camarades aient pu fuir. Une vision accablante me hantait depuis le moment où les soldats m'avaient capturé: la cantine militaire transformée en une baie immense, d'où s'échappaient des nuages de fumée et des flots de sang. « Tu ne réussiras pas à échapper au sort qui t'est destiné, à toi, misérable que tu es, dis-je à Ammar, sauf si tu prends le maquis. Mais gare aux visions terribles qui viendront te hanter! » Il sourit étrangement. « Combien d'ennemis tu as tué? » me demanda-t-il. Son accent joyeux me déplut. « Peut-être vingt, répondis-je. Dix dans la seule affaire de la cantine militaire. Et je suis nouveau sur le front, je ne tire pas bien. - C'est comme à la fête foraine. » Je ne compris pas. Ammar précisa: 20

« C'est comme à la fête foraine. Tu vises, tu tires! Même si tu ne sais pas tirer, il y a des chances que tu en descendes un, deux, peut-être cinq, dix ou alors aucun. » Avec un air sombre qui venait de lui ôter toute expression de joie, Ammar se leva et se dirigea vers moi, le visage renfrogné, très dur. Il avait l'aspect d'un géant extraordinaire. Je n'avais pas peur de lui. Mon cœur se mit pourtant à palpiter lorsqu'il me tendit la maIn. « Viens! » me dit-il. Je ne bougeai pas. Sa main poilue continuait de se tendre vers moi. Elle avait l'air de sortir tout droit de la jungle. .. Je vis Ammar danser comme un cierge. Je le déçus pour la première fois. L'idée de la mort me paraissait impossible, absurde. Mon tout dernier acte se révélait pure poésie. Je scrutai avec méfiance la main animale. Je me souvins avoir dirigé mon fusil contre une main semblable, au maquis; la balle l'avait transpercée de bout en bout et la main avait été prise de tremblements convulsifs. « Mais pourquoi tu transpires comme ça à grosses gouttes? me demanda Ammar. Pauvre imbécile! Je voulais seulement t'aider. » Je transpirais beaucoup, mais ce n'était pas à cause de la chaleur. J'étais loin d'avoir chaud. Mon corps était comme un bloc de glace. Ammar posa sa main sur mon épaule. Mon cœur s'arrêta presque de battre sous l'effet de la surprise. Curieusement, sa main glissa de mon épaule pour suivre ma colonne vertébrale. Il me palpait. Et contrairement à ce que j'attendais, je sentis la pression de ses doigts doux; plus il me touchait, plus il accentuait en moi le sentiment profond d'être en exil dans mon propre corps, tandis qu'il répétait d'une voix suave: « Ne crains rien, imbécile! Je veux t'aider, je veux seulement t'aider, rien de plus. » Je fus pris d'une nausée soudaine. Un petit animal venait de naître dans mes entrailles. Voilà même qu'il grossissait. C'était 21

effrayant. Je serrai le poing et le lui envoyai en plein ventre, aussi brutalement que je pus. Il tomba à la renverse et hurla: « Salaud! Salaud! » Je fis un bond et me mis en garde, face à lui, craignant les représailles. Je n'attendis pas d'être attaqué pour agir . Je saisis les barreaux de la lucarne. Je les poussai. J'essayai d'en venir à bout. Ils résistaient. La nausée céda la place à la rage, la révolte contre l'encerclement dont j'étais l'objet. Mais la seule certitude que je pouvais avoir était celle de ma défaite. Et je n'arrivais toujours pas à élucider mes rapports avec Ammar, plus affectueux depuis quelques instants. Dehors, c'était toujours la nuit; une nuit de plus en plus profonde. Les gémissements d'Ammar me firent sursauter. Des appels moqueurs résonnaient: Ô nuit! Ô nuit! Instants sombres, égarés. Ammar qui se tordait, les deux mains pressant son ventre, et ses doigts énormes qui s'enfonçaient dans les plis de sa graisse. En imaginant qu'il pourrait foncer sur moi, je fus convaincu de la vanité d'une quelconque résistance de ma part. Néanmoins, j'étais décidé à ne pas me résigner. Je ne transpirais plus. Mais mes dents se mirent à claquer, à claquer de plus en plus fort. Des frissons. La fièvre me consumait. Et je n'entendis plus que le bruit sourd de mon pouls. J'aurais eu besoin d'une saignée pour alléger cette pression, pour reprendre confiance en moi-même. Et comme Ammar revenait à lui, je m'empressai de lui adresser la parole le premier, tout en retenant les tremblements convulsifs de mes lèvres, décidé à prévenir l'exécution de ses plans contre moi, à entretenir la guerre froide entre nous: « Pendant que tu dormais, j'ai voulu te tuer. » Cet aveu ne le troubla pas plus que si je l'avais chatouillé. Il éclata de rire. « Ah! quelle plaisanterie », lança-t-il entre deux éclats de rires. 22

Riait-il de moi ou du sort qu'il endurait sans pouvoir s'en débarrasser si facilement? Ammar était capable de chasser l'image de la mort que l'on voyait de temps à autre sur ses traits. Elle faisait alors place à l'image d'un être souffrant, dépouillé de sa liberté, deux images enfermées ensemble derrière ces barreaux. « Mais tu ne l'as pas fait, poursuivit-il, et tu ne le feras jamais. Aucun de nous deux ne peut se passer de l'autre. - Je n'ai pas besoin de toi! répliquai-je durement. Je n'ai besoin de personne! » Je mentais. Je sentis que mes phrases tremblaient, que mes dents claquaient. La fièvre se répandait dans mon corps et le liquéfiait. Trop faible pour se tenir droite, ma tête cogna contre le mur. Comme Ammar s'approchait encore de moi, je saisis le barreau vertical du lit que j'avais démonté. Mais je fus arrêté par le calme absolu de ses traits, cette profondeur pure d'une mer calme et sereine. Je vis sur ses lèvres des lignes polies, longues, longues. Son front était devenu tout lisse, tout frais, sans méchanceté. Ammar se pencha sur moi. J'entendis ses paroles qui venaient caresser ma gorge: « Ecoute, donne-moi ça. Tout ce que je veux, c'est t'aider. Ne crains rien. Tu as l'air d'un chat qui a reçu un seau d'eau bouillante. Pourquoi? » Entre Ammar et moi, il restait encore un pas à franchir pour qu'il m'expliquât ce qu'il cachait dans son cœur. Et comme je ne pouvais pas toujours penser à la mort, je ne pensai plus à rien, ou plutôt si, j'essayai de deviner ce qu'il y avait derrière ses yeux. Je venais de le découvrir à cet instant seulement. Mon semblable. Mon frère. Dans le malheur et la misère. Et comme j'avais pitié de moi-même! Pourtant je ressentais une gêne invraisemblable chaque fois qu'il me soufflait au visage. « Pourquoi? Espèce d'imbécile! Pourquoi tant de peur? Quelle mouche t'a piqué? Tu trembles comme si tu avais une crise de paludisme. Ne crains rien. Tu sais pourquoi je suis ici? » Mon accès de fièvre passa. Mes terribles frissons cessèrent. Mes dents se touchèrent de nouveau. Et la bête charmante était là, 23

Ammar était là qui me dévorait lentement. Je ne compris pas comment il m'avait retiré le barreau des mains. Je ne saisis que ces paroles: « Tu sais pourquoi, gamin? » Il m'allongea sur le lit, m'enveloppa dans la couverture. «Tu sais pourquoi? C'est parce que je suis un être simple, qui ne souhaite pas le mal pour les autres. Mais j'ai volé un pain. Ma nécessité impérieuse. Je devais le voler. Tu te demandes peut-être quelle est cette espèce de devoir. Je te le répète: c'était un devoir. J'étais obligé de voler. J'avais trop peur de mourir de cette faim qui m'avait mis aux abois. C'était mon seul moyen de survivre. Tu vois? C'est pourquoi je ne pouvais pas lui résister, je veux dire à ce vol. C'est vrai que j'ai volé. Et dès que j'ai eu fini d'avaler mon pain, ils m'ont traîné ici, il y a trois mois de ça. » Il fronça les sourcils, frotta la toison de sa poitrine en réfléchissant. « Ma prison, mon exil! » Il réfléchit encore. « Je devais choisir entre voler ou mourir de faim. Je te le jure, je ne porte pas le mal en moi. » Il s'assit près de moi. « Tu as compris, petite tête? » Je ne lui répondis pas. J'avais le regard vide, j'étais perdu dans l'océan de sables silencieux qui couvrait son front. Puis les sables se changèrent subitement en nuages de papillons, dont les ailes se brisèrent aussitôt en mille morceaux scintillants. « C'est le destin que j'ai forgé de mes propres mains, petite tête, mon destin de voleur de vie. J'étais en route pour le maquis, je te le jure. Mais il me fallait vivre pour combattre. Ils ne m'en ont pas laissé l'occasion. » Il se mit à bredouiller quelque chose, à propos d'une confiance passée, une occasion perdue, enfin, qu'ils lui avaient fait perdre.

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« Si j'étais monté au maquis, j'aurais fait tout mon possible; quelque chose comme toi, l'explosion d'une cantine militaire par exemple, quelque chose pour la cause. » Il s'arrêta. Puis: « Mais ils te jettent en prison pour un rien. Alors si quelqu'un avait sauvé sa vie en volant, ce serait encore pire! Tu vois combien ma vie est insignifiante à leurs yeux? Pour un pain. » Il répéta: « pour un pain », avant d'ajouter: « Alors que toi, ils te craignent, c'est pour ça qu'ils t'ont condamné à mort, sinon pourquoi? » Au bord des larmes, il fixa longuement les yeux sur moi. Je remarquai un tremblement de ses cils. « Je t'admire, tu es grand. Tu avais un but, tu avais une cause, la cause pour laquelle tu te bats. » Il jeta sur moi un regard admiratif. Puis il détourna de moi son visage en marmonnant: « Mais tu m'abandonnes, imbécile! Tu m'abandonnes comme les autres, exactement comme les autres. Dommage que tu ne m'aies pas tué avant de t'en aller, nous nous serions retrouvés làbas, toi et moi, sous un ciel à nous, tous les pauvres du monde. L'autre monde nous fait peur et en même temps, c'est beau de penser qu'on y retrouvera des êtres chers. » Il garda le silence quelques secondes, puis il reprit: «Quel est ton nom? Eux, ils s'en foutent de le connaître, parce qu'ils savent qu'ils vont bientôt te dire adieu. Ils t'appellent juste "le combattant", mais ça ne suffit pas; pour moi, ça ne suffit pas. » J'ouvris la bouche pour lui dire mon nom, mais il plaqua aussitôt sa main dessus pour m'en empêcher. Je l'entendis dire: « Je t'appellerai "Ammar", comme moi: Ammar, ça veut dire bâtisseur. Tu ne peux pas savoir combien j'aime mon nom, je l'aime beaucoup! » Je ne saisis pas le sens de ses paroles, et pourtant je venais brusquement de ressentir la vie dans mes veines. Je cherchais à me découvrir à nouveau, en même temps qu'un grand cafard s'empara 25

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