Les Nuages de Magellan

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Se laisser emporter dans les profondeurs sidérales des "Nuages de Magellan ", c'est un peu, pour Daniel Delillen quitter sa vieille enveloppe intellectuel pour accéder à une nouvelle vie. C'est abandonner son épouse, son métier, ses goûts, sa raison même...C'est espérer, avec la jeune Dominique, une renaissance insulaire aux Antilles. C'est en tout cas connaître une "révolution "...
Publié le : jeudi 1 janvier 1998
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EAN13 : 9782296355941
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Illustration

de couverture:

gravure originale due à Astrid NANTY

Les Nuages de Magellan

Du même auteur

Méthode de contraction et de synthèse de textes, Ellipses, 1981 L'Oral de Culture générale aux concours, Ellipses, 1985 Lorenzaccio, "L'Oeuvre au clair", Bordas, 1986 Q.C.M de Culture générale (avec Daniel Fouquet), Dunod, 1991 Le Jeu de l'amour et du hasard, "L'oeuvre au clair", Bordas, 1992 Le XXème siècle en questions (avec Daniel Fouquet), Dunod, 1992 Précis de littérature française, , Dunod, 1995 Les Genres littéraires, coll. "Topos", Dunod, 1997 La Contraction de texte, Ellipses, 1998 Les Romans-clés de la littérature française, coll. "Mémo", Le Seuil, 1998

Yves

STALLONI

LES NUAGES DE MAGELLAN

Roman

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Collection Écritures dirigée par Maguy Albe!

Dernières parutions

HIRLET Michel, Pivoines, marins et enfants, 1998. SMITH Franck, Là où la nuit se veut, déjà, 1998. CARRARA Marianine, Le fil du désir, 1998. MORIN Jean-François, Orgeville-Alger, 1998. LEMAIRE Dominique, La nuit du voltigeur, 1998. BENSIMON Jean, Le hors-venu, 1998. SIMON Guy B., Florival, 1998. PLOUVIER Paule, Solitudes ordinaires, 1998. MIGEOT François, Orly-Sud, 1998. ATLAN Liliane, Les passants, 1998. YELNIK Odile, L'ile singulière, 1998.

1998 ISBN: 2-7384-6215-4

@ L'Harmattan,

La sagesse

a ses excès et n'a pas moins modération que la folie. Montaigne,

besoin

de

Essais, m, 5

1

Survient toujours un moment où la réalité, surtout quand elle dérange, doit se muer en écriture. Ainsi de l'histoire de Daniel que ce texte, ce livre qui s'écrit comme de lui-même, cet assemblage évident de mots et de phrases veut enfin raconter. A cette heure, en ces lieux éblouissants préservés autant des atteintes du froid que des assauts de la civilisation, la parole devient nécessaire. Les alibis commodes destinés à prolonger le silence, à retarder, le moment inévitable où il faudrait parler, prennent fin au seuil de cette page sur laquelle s'inscrit la réconciliation de la mémoire et du devoir. Du premier jour, j'ai su qu'il m'appartiendrait d'assurer la relation d'une expérience qui dix, quinze ans, un peu plus même, a attendu son

heure. Parler, raconter, pour libérer une vérité que le temps s'applique à effacer. Pour ressusciter une présence qui s'éloigne. Pour s'acquitter surtout d'une dette contractée dans les temps difficiles du crépuscule de l'adolescence. Loin du monde, ici, le moment paraît propice à l'achèvement de la tâche. L'Anse Jonchée, légèrement au-dessus de Mahébourg, dans le sud de l'île Maurice est bordée de modestes maisons de pêcheurs devant lesquelles ne s'arrête aucun touriste. Les pluies fréquentes et la difficulté d'accès abritent cet endroit des migrations saisonnières. Chaque maison est invariablement précédée d'une terrasse de bois qui s'avance, sur pilotis, vers la mer. La vue sur l'île aux Aigrettes est légèrement gênée par les feuillages paresseux des filaos de la plage. L'air est moite et humide. Pas tellement favorable, finalement, aux travaux d'écriture. Mais je ne me déroberai plus. Les contours de ma mission m'apparaissent désormais clairement, soulignés par la présence posthume de mon modèle. Daniel, en effet, hante ces lieux et accompagne ma restitution. Sans le dire, sans le savoir peutêtre, il m'avait choisi, moi le disciple hésitant, pour accomplir une relation qu'il avait pensé, un moment, en notant scrupuleusement les étapes de son aventure, être en mesure de mener lui-même à son terme. En attendant de rédiger le livre qu'il portait en lui, il me lançait des appels répétés, un peu trop insistants: "Ecoute bien ce que je vais te dire..." Et commençait alors un monologue exalté, déployé dans la certitude et 10

déposé à mes pieds comme un cadeau encombrant dont il me faudrait me montrer digne. Et il revenait à la charge: "N'oublie pas ce que je t'ai raconté...Retiens bien tous les détails...". Je n'ai pas vraiment oublié, mais j'avoue avoir été parfois distrait, agacé aussi. Tout cela était si délirant... Je recevais avec la même indifférence cachée les pages dactylographiées, qu'il me remettait avec des airs de conspirateur: "Si je devais disparaître voici des témoignages importants..." Le texte était tapé sur des feuillets bleus presque transparents, le genre de papier léger que l'on appelait autrefois "pelure", utilisé alors dans les bureaux pour le double des lettres. La frappe hésitante, marquée de surcharges et de ratures, montrait que l'auteur n'était pas un familier de la machine à écrire. La hâte et l'exaltation avaient ajouté à la maladresse. Pendant près de vingt ans, le manuscrit bleu est resté dans une chemise rangée entre d'insignifiants dossiers. Dissimulé parmi de vieux cours gardés par habitude, il perdait sa force sulfureuse. Car je me doutais que ces pages légères renfermaient le détail d'une expérience troublante. Si aujourd'hui le manuscrit est exhumé sur cette table inondée de soleil, dans cette thébaïde reculée de l'Océan indien, c'est que Raphaële a fait éclater, sans que j'y prenne garde, la carapace du silence. Je n'imaginais pas qu'échoirait le rôle de déclencheur à cette longue et belle jeune femme aux yeux verts, noyée dans J'incertitude de sa 11

voix psalmodiante. Je l'avais rencontrée un jour d'avril dans les hauteurs du musée d'Orsay, devant la collection Gachet, dont nous admirions la Tête de paysanne hollandaise que Van Gogh, dans une pâte aussi épaisse que la boue du Borinage belge, peignit vers 1884. Sa silhouette assombrie de ses peines passées et de ses vêtements noirs, allait progressivement en faire surgir une autre que je pensais perdue dans l'épais brouillard de la censure et du temps. Celle de Dominique, que Daniel s'obstinait, avec pas mal de mièvrerie à nommer "la fille des îles", arrivée dans sa vie pour en susciter, accompagner ou prolonger la fracture. Dominique, qui vient tranquillement prendre place dans cette histoire, convoquée dans une solidarité de la jeunesse et de l'exotisme par Raphaële, sa soeur en illégitimité. Les questionnements distraits de Raphaële s'y entendent pour raviver les souvenirs. Et pour ressusciter, d'abord, les figures de femmes: Dominique l'Antillaise à laquelle la lie une complicité secrète, Anne, l'épouse de Daniel, à qui elle pardonne la brutalité de son parler franc, Florence, ma propre compagne de toujours, rivale d'hier qu'elle craint encore, flatteuse incarnation des vertus conjugales. Pour celle qui interroge paresseusement, les yeux fixés sur la côte battue des vents, tout se met en ordre. A distance, les choses se répètent, les personnages se superposent, la vie balbutie. Quatre femmes, deux hommes. A chacun sa fonction. Et le nom de Daniel pour orchestrer l'ensemble.

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"Ecrivez", me dit-elle."V ous devez le faire. Daniel l'a voulu ainsi. Le manuscrit bleu corrigerra vos erreurs ou vos omissions. Vous
.

ne devez

pas faillir

à la mission

qui vous

incombe." Le bruit du ventilateur rend sa voix lente et étouffée encore plus irréelle. Il a fallu la rupture et l'éloignement, il a fallu ce décor tropical et cette chaleur torride, il a fallu le regard vert de cette femme trop jeune pour que j'accepte de replonger dans ce passé tumultueux. Aimante et attentive, protectrice et farouchement jalouse, Florence aussi m'encourageait à m'engager dans la voie de la révélation. Elle ignorait alors quelles en seraient les conséquences. Nul narrateur ne sort indemne d'un récit exhumé des profondeurs de l'irrationnel. Comme nul voyageur ne revient intact d'une audacieuse navigation autour de la terre. En me décidant à me faire le secrétaire de Daniel, en me résignant, si longtemps après, à obéir à ses injonctions, j'achève, moi aussi, une évolution. L'homme vieillissant qui tient la plume, arrivé aujourd'hui à l'âge où celui qui fut son modèle connut lui-même son incroyable métamorphose, dit adieu à ses anciennes certitudes. Le paysage grandiose de ces rochers que vient caresser une écume bruyante l'éloigne à jamais des rives pacifiques de sa vie de jadis. L'écriture n'a pas sauvé Daniel. Sera-t-elle capable de rendre sa vérité à son biographe? Il faut commencer. 13

2

Les automnes sont volontiers pluvieux en Provence. Dans un accès prétentieux de dérèglement tropicat la nature s'applique à rattraper en quelques jours le déficit en eau de plusieurs mois de sècheresse. La terre étirée et flétrie par le fort soleil de l'été reçoit le déluge sans joie excessive, inapte à absorber les impétueux déferlements. Il ne fait pas froid. C'est le moment désigné pour vider les terrasses d'un mobilier anachronique et consentir enfin à réintégrer les salons. La brutalité de la pluie en signale les limites. Après le désordre d'octobre, novembre sera sage. Décembre, carrément ensoleillé, annonçant de nombreuses quiètes journées d'hiver avant les désordres printaniers. On a beau le savoir, on accepte mal l'insistance

de l'orage. On proteste. On a tort: la pluie n'enlaidit pas la Provence. J'ai oublié la nature du travail qui me retenait à mon bureau ce lundi pluvieux d'octobre quand Daniel m'appela au téléphone. Admettons, pour la beauté du récit, que je fusse en train de préparer un article sur La Métamorphose. Les dates rendent la chose plausible, car je suis tombé, il y a peu, sur cette publication ancienne que je désavoue partiellement. La voix de Daniel est difficilement reconnaissable. On a l'impression qu'il me parle de très loin, alors qu'il vit à moins de trois kilomètres, près du bord de mer, dans cet immeuble de La Barenche où il s'est réfugié après avoir quitté Anne. Une voix rauque, haletante, un peu suppliante, mais sans excès, entrecoupée de nombreux silences. Le propos est désordonné, néglige les salutations d'usage et se ramène à une phrase répétée à intervalles réguliers :"Es-tu prêt à entendre des choses importantes, très importantes, qui engagent la . Vie... ?" . Toujours cette manière, parfois irritante, de camoufler la banalité des faits sous l'emphase des superlatifs. Je connais bien Daniel et je sais à quoi m'en tenir. Pourtant, je n'ai guère envie de protester: le ton, le souffle, les silences suffisent à attester le sérieux. Il insiste: "Tu n'es pas obligé de m'écouter. Tu peux ne pas venir...Je ne t'en voudrai pas." L'appel devient clair. Je n'ai pas été, pendant toute une année, à raison de neuf heures par 16

semaines, l'élève attentif de Daniel pour ne pas reconnaître une volonté secrète camouflée derrière la rhétorique du détachement. La plus évasive suggestion, peut avoir, chez lui, valeur d'exigence vitale. Plus encore en cet instant où j'ai la sensation que sa voix vient de si loin et lui coûte un effort insoutenable. "Des choses importantes..., des trucs..., je ne peux pas t'expliquer comme ça." Inutile de questionner, je n'obtiendrai rien de plus. Me rendre à La Barenche me prendra à peine un quart d'heure. J'arrive, Daniel. Le Grégoire de Kafka attendra. TI pleut de plus en plus. Je fais démarrer la voiture. Il est quatorze heures trente. La distance n'est pas longue mais les rues sont encombrées. La pluie a vite fait de paralyser les villes habituées au soleil. Les ralentissements répétés favorisent le retour en soi, quinze ans en arrière, un autre lundi pluvieux d'octobre au lycée Anatole-France. La rentrée scolaire avait eu lieu depuis un mois et nous n'étions pas complètement conquis par l'enseignement déroutant de Delille, notre professeur de philosophie, dont la réputation, pourtant, était flatteuse dans le lycée. C'est que nos esprits paraissaient encore étrangers à la philosophie, à la pensée tout court. Delille aurait fort à faire avec ces bachoteurs agités. Daniel Delille: D.D. Nous avons vite utilisé le redoublement des initiales dont la familiarité canaille venait corriger la crainte que nous inspirait ce distant trentenaire au front large. Ce 17

jour-là, la classe était bruyante, distraite. Je serais encore capable, plus de trente ans après, de retrouver une bonne moitié des noms qui la composaient. En roulant au pas vers La Barenche ma mémoire redessine les visages: celui de Frédérique, toujours au premier rang, lèvres pincées et regard inquisiteur; celui de Laurent, silencieux et profond sous ses cheveux blonds portés plus longs qu'on ne devait; celui de Bernard, d'Hélène, de Jean-Christophe resté mon ami ou de Jacques, dont le nom m'est apparu récemment au bas d'une publication universitaire consacrée à Aragon. Nous n'en étions plus aux étonnements de rentrée. Delille, que nous voyions tous les jours, nous avait imposé ses façons peu communes d'enseigner la philosophie. Nous savions qu'il ne faudrait pas attendre de lui les rigoureux développements en trois points qu'il nous arrivait d'envier aux élèves de la classe d'à côté. Ce qui était bon pour Buron, cet aimable tâcheron auxquels étaient confiés nos malchanceux voisins, ne pouvait convenir à Delille qu'on n'annonçait pas comme professeur de philosophie, mais comme "philosophe". Malgré un unanime sentiment d'admiration pour le penseur qui nous servait de maître, un vent de fronde secouait la "philo 4". Dans un_ sursaut déplacé de conformisme pédagogique, mes camarades m'avaient choisi pour un ultime rappel à l'ordre. Il est probable que mes remises en causes réitérées des mérites véritables de D.D. me désignaient comme le meilleur porte-parole. 18

Toujours est-il qu'on comptait sur moi pour ramener ce rêveur aux réalités d'un lycée de province. Je n'ai jamais effacé de ma mémoire cette scène désastreuse. Le cours allait bientôt s'achever. L'appel traditionnel à questions serait suivi d'un traditionnel silence. C'est le moment que je choisis, stimulé par les regards perplexes de mes condisciples, pour me lancer:
If_

Monsieur, voilà, vous regrettez parfois qu'on

ne pose pas de questions, qu'on ne parle pas, qu'on ait l'air de ne pas suivre... Eh bien, nous, enfin, la classe...enfin la majorité de la classe a ... du mal à comprendre votre méthode...If Delille, comme toujours, avait décalé sa chaise sur l'estrade de façon à être mieux centré par rapport aux quatre rangées d'élèves et à échapper à la protection du bureau qui ne servait, chez lui, qu'à déposer sa serviette. Ses lunettes étaient remontées sur son front, en vertu d'un signal que nous avions mis un temps à bien interpréter: dès que la monture de plastique noir un peu vieillote quittait le support du nez, on comprenait que la pensée allait se mettre en marche et que nous ne tarderions pas à perdre le fil. Pour jouer, Luc, un myope au fort accent d'Algérie (nous étions en 1962 et les rapatriés nous apportaient un peu du malheur de la guerre et beaucoup du pittoresque piednoir) mimait irrévérencieusemnt le manège chaque fois qu'il se préparait à se lancer dans une diatribe prétendue solennelle. 19

Le professeur m'écoutait et me fixait de ce regard de myope qui - je ne le savais pas - ne pouvait pas me voir. Pour lui, l'image de cet adolescent au visage plein et au parler audacieux devait se perdre dans le flou d'une assemblée désordonnée et anonyme. J'eus la témérité de continuer: "- Vous nous avez annoncé un cours sur le langage. Bien. Après l'introduction du premier jour, on n'a plus trop suivi votre plan. Vous nous avez parlé de Platon, de Kant, de Jakobson, de Beckett, de Proust ( j'étais fier de citer ces noms qui ne me disaient rien) et même ...de votre boulangère". Par cette dernière impertinence je pensais me mettre les rieurs de mon côté. Les rieurs se turent. "On voit mal l'ordre, le plan (j'y tenais, mais tout le monde était d'accord: pour le bac, il faut des plans; d'ailleurs Buron, lui...) Enfin nous sommes un peu perdus, c'est pourquoi..." Je ne finis pas. La salle était bizarrement silencieuse, alors que j'attendais son inconditionnel soutien. Delille, lui, m'écoutait en souriant. Les lunettes, délicatement, avaient repris leur place comme si elles annonçaient la déception du retour à la trivialité d'un service éducatif. Je vis que j'étais vu. Je me sentais écarlate, et un peu tremblant. L'assurance fanfaronne de la cour de récréation ("Vous êtes tous d'accord pour que je lui dise ?") se craquelait face au sourire d'un accusé qui d'un geste, d'un sourire s'était mué en procureur. J'attendais le pire. Un éclat. Des invectives. Une 20

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