Les oiseaux ne meurent pas du gel

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C'est l'histoire de la rue de Belleville, de ses oiseaux, de ses gens, pauvres et simples, humbles mais grands, avant qu'elle ne devienne ce que l'on appelle aujourd'hui China Town. A travers ce roman, Afnan El Qasem est ici l'héritier ab intestat de ce rêve poursuivi par Aragon, magicien de la douleur et du bonheur populaires
Publié le : lundi 1 septembre 2003
Lecture(s) : 40
EAN13 : 9782296333635
Nombre de pages : 232
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LES OISEAUX NE MEURENT PAS DU GEL

ŒUVRES D'AFNAN EL QASEM
SEINE/EUPHRA TE
Les œuvres romanesques LES NIDS DÉMOLIS 1969 LE CANARI DE JÉRUSALEM 1970 LA VIEILLE 1971 ALEXANDRE LE JIFNAOUI 1972 PALESTINE 1973 ITINÉRAIRE D'UN RÊVE INTERDIT 1975 LES RUES 1977 LES OISEAUX NE MEURENT PAS DU GEL 1978 NAPOLÉONNE 1979 LES LOUPS ET LES OLIVIERS 1980 LES ALIÉNÉS 1982 VOYAGES D'ADAM 1987 L'HOMME QUI CHANGE LES MOTS EN DIAMANT 1983-1988 LIVRES SACRÉS 1988 ALI ET RÉMI 1989 MoïsE ET JULIETTE 1990 QUARANTAINE À TUNIS 1991 LA PERLE D'ALEXANDRIE 1993 MOUHAMMAD LE GENÉRÉUX1994 ABOU BAKR DE CADIX, suivi de LA VIE ET LES ÉTRANGES AVENTURES DE JOHN ROBINSON 1995-1996 MADAME MIRABELLE 1997 LES CHEVAUX SONT TOUJOURS TRISTES 1998 PARIS SHANGHAI ET LA PUCE BIONIQUE1998 ALGÉRIE 1990-1999 MARIE S 'EN VA A BELLEVILLE 1999 BEYROUTH TEL-AVIV 2000 CLOS DES CASCADES 2001 HÔTEL SHARON 2003 Les oièces de théâtre TRAGÉDIE DE LA PLÉIADE 1976 CHUTE DE JUPITER 1977 FILLE DE ROME 1978 Les essais LES ORANGES DE JAFFA ou LA STRUCTURE ROMANESQUE DU DESTIN DU PEUPLE PALESTINIEN CHEZ GHASSAN KANAFANI 1975 LE HÉROS NÉGATIF DANS LA NOUVELLE ARABE CONTEMPORAINE 1983 SAISON DE MIGRATION VERS LE NORD 1984 LE POÉTIQUE ET L'ÉPIQUE 1984 TEXTES SOUMIS AU STRUCTURALISME 1985-1995 Les scénarii L'ENFANT QUI VIENT D'AILLEURS 1996 L'AJOURNEMENT 1996 LA MORT 1996 ISA ET JEFF 1997 LES CHEVAUX SONT TOUJOURS TRISTES 1997 SHAKESPEARE SAIT QUI VA TUER LE FILS DE SPHINX 1997 LA FILLE DE SADE 1998 LE CHAUFFEUR, LE POÈTE ET L'HOMME QUI AVALE LES COCHONS 1998 T'ES TOI, JE M'EN FOUS 1999 CLOS DES CASCADES 2001

AFNAN EL QASEM

LES OISEAUX NE MEURENT PAS DU GEL
roman

DE LA SEINE À L'EUPHRATE L'HARMATTAN

Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés pour tous les pays cgEditions de la Seine à l'Euphrate Editions l'Harmattan PARIS 2003 ISBN 2-7503-0009-6 ISBN: 2-7475-5041-9

A la mémoire de Louis Aragon A la mémoire de Mahmoud Mouaid

PREMIERE PAR TIE

Chapitre 1.

La sirène retentit, annonçant la fin du travail. Les mouvements s'intensifient aux quatre coins de l'usine de sentiments. Les sentiments, cela ne se fabrique pas bien évidemment. Nous produisons des kilomètres et des kilomètres de fils de nylon et de soie afin de confectionner des collants pour femmes, des petites culottes, des soutiensgorge... C'est pour cela qu'on nous appelle «ouvriers de désir» et notre usine « usine de sentiments », car ce que nous fabriquons pousse à l'envie, à la passion, à la tentation, sentiments les plus complexes et les plus délicats. Donc après une longue journée de peine et de sueur, les ouvriers de désir que nous sommes, nous nous éparpillons, seuls ou en groupe, sur les quais de Jemmapes et de Valmy, et dans les ruelles adjacentes. Les plaques de verglas crissent sous nos pas. Nous plongeons dans le brouillard, comme les feux des navires se frayant un passage dans les mers brumeuses. Nous nous échangeons les mots habituels de tous les jours au moment de nous séparer:
- Salut Salem! - Bonsoir René!

- A demain les gars!
- A demain Pierre!

- A demain Charles! - A demain! - A demain! A demain! Mais le Martiniquais ne paraît pas avoir hâte de rentrer:

-

Hé ! Pierrot, attends voir un peu! T'as l'air bien pressé,

dis donc! Attends voir un peu, bordel! T'as pas peur de glisser et de te péter la colonne vertébrale? Un putain d'hiver, mec! - Je suis attendu, tu sais!
-

C'est donc pour ta nana que tu t'en fous du verglas?

- Ce n'est pas un rendez-vous avec ma nana. D'ailleurs, je n'ai pas de nana.
- T'as rendez-vous avec qui alors? Avec l'état-major de

ton fichu syndicat? C'est ta nana à toi, ton fichu syndicat ou quoi, bordel?
- Je t'en prie, le Martiniquais, je n'ai pas le temps pour

causer. Au revoir et à demain!
- Putain de merde, attends! T'as pas de nana, t'as pas le

temps pour causer, t'as quoi alors, bordel! Et puis à Georges le Blond:
- Hé ! le Blondinet, t'entends? Pierrot n'a pas de nana! Il

n'a pas le temps pour causer. Sans nana, sans bougie-woogie tous les soirs, ah ! quelle putain de vie que mène le pauvre pierrot! - C'est la même putain de vie que nous menons tous, le Martiniquais, bon sang de bon sang de bon sang!
- Toi aussi, t'as pas de nana comme lui? - Parce que tu en as une, toi?

- Oui, j'en ai une, moi, et j'en ai une qui en vaut dix putains de nanas, ça, je te le dis, moi, et ne me crois pas si tu veux. Une nana qui vaut dix putains de gonzesses! Ma nana, elle est sans égale sur terre! Que dirais-je? Une vraie nana, mec; une de ces nanas qui font bander toute une ville privée de chaleur dans ce putain d'hiver! Mais pierrot, il n'en a pas une et il n'a pas le temps pour causer, putain de merde de vie 12

qu'il mène... Stéphane, un ancien collègue que la direction a mis à la porte et rendu fou, répète machinalement:
- Putain de merde de vie! Putain de merde de vie!

Certains s'éloignent à moto ou à bicyclette, d'autres marchent résolument en traversant le pont. Partout s'étale sans cesse le gel. Il rampe, imperturbable, comme un reptile énorme, en contournant tout ce qui se présente sur son chemin. Il consolide sa cuirasse autour du canal Saint-Martin. Le blanc monstrueux poursuit inexorablement sa marche lente et triomphante. Je bouscule du pied ces insolites formes géométriques qui épousent les trottoirs; je les fais voler en éclats. J'ai cru parfois, que l'hiver s'éterniserait et que le printemps ne viendrait jamais, que les châtaigniers dans les jardins du canal Saint-Martin, nous priveraient de leurs feuilles et de leurs ombrages. Un putain d'hiver, comme dit le Martiniquais! Ceci n'est évidement qu'une impression passagère, parce que le gel fondra sûrement, que la chaleur douce rejaillira du sol et s'épanouiront les bourgeons du plaisir. Toutes nos angoisses, nos soupirs, et nos cris, nous les effaçons à force de volonté, de passion et d'intention! Certes nous menons une putain de vie mais nous savons, au moins, espérer un peu. Ma préoccupation pourtant demeure: le canal SaintMartin est silencieux, mort. Je cherche un cygne blanc que j'avais l'habitude de voir, mais en vain. Le canal est attente vide, béant, couleur de cendre; il est là, stupide. Il gît inconscient dans son égarement. Je remarque sur ses bords, des îlots de détritus décomposés mais frémissants comme si le canal, jeté dans une décharge, avait sombré dans l'oubli ou même le néant. Le silence inhabituel qui enveloppe l'endroit, 13

ravive mon inquiétude. Silence du désert qui se glace soudain, vidé de ses tempêtes et de ses caravanes. Mouvement immobile, croissant, sans cesse et qui investit l'endroit en le remplissant de silence et prudence. Et cette voix qui parvient soudain à mes oreilles: - Signez la pétition contre la démolition du canal SaintMartin! Signez la pétition! Soutenez le comité de coordination! Signez la pétition! Signez la pétition! Quelques-uns avancent et signent la pétition sous un réverbère, sans même prendre le temps de lire le tract exposant les raisons de cette démolition.
- Signez la pétition! Soutenezle comité de coordination!

Ils avancent en silence comme s'il s'agissait d'accomplir un acte religieux. J'ignore comment Georges le Blond surgit devant moi. - Signez la pétition! Signez la pétition! Il me dit d'un ton étrange: - Bon sang de bon sang de bon sang...
-

Quoi? Qu'est-ce qu'il y a ?

- C'est horrible! J'ai cru qu'il me parlait de la démolition du canal...
-

Signez la pétition! Soutenezle comité de coordination!

J'avance à mon tour et signe la pétition. Je prends un tract et le regarde. - Signez la pétition contre la démolition de votre canal! Signez la pétition! Georges ne signe pas la pétition. Je l'observe. Il a le regard figé. Il fixe des yeux ce désert de glace étendu à perte de vue.
-

Signez la pétition! Signez la pétition!
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Il tourne la tête vers les îlots de pourriture.

- C'est horrible! murmure le Blond.

Je mets le tract dans ma poche. J'attends qu'il dévoile la vérité pour ce qui est de la démolition du canal.
-

Horrible qu'ils assassinentainsi le canal! Signez la pétition! Qu'ils démolissent,dis-je avec hésitation. Qu'ils assassinent, qu'ils assassinent... répète Georges

le Blond avec nervosité.
- Signez la pétition! Signez la pétition! Soutenez le

comité de coordination! Georges reprend, irrité: - C'est horrible! - Signez la pétition! - Le canal, ce n'est pas une décharge publique, bon sang de bon sang de bon sang! Et tout cela, c'est vraiment horrible! le silence et la tristesse! l'indésir et le meurtre! le brouillard, l'attente et l'attente! Voilà pourquoi je hais l'hiver! Ce complice des assassins, ces fils de pute, signifie silence, tristesse, et meurtre à la fois. Ils assassinent le canal d'abord pour le démolir après, et cet abominable massacre se fait avec l'accord de la nature. Ah ! quelle saison de merde ce putain d'hiver!
- Signez la pétition! Signez la pétition!

Soudain, il sourit.
- Cependant, j'aime le canal Saint-Martin, au printemps!

le vert qui te chatouille, l'eau qui murmure, les oiseaux qui gazouillent, ah ! quel enchantement. Puis il me quitte, en redisant d'une voix sonore:
- C'est horrible! C'est horrible!

Sa voix fait écho. Elle couvre l'autre voix qui ne cesse de répéter «signez la pétition! signez la pétition, signez la 15

péti... tion !» Georges traverse un des petits jardins qui longent le canal. J'hésite un peu, près de la porte, puis j'entre. Là, je me sens en contact avec un autre monde, indépendant de la terre où seuls se dressent dans leur nudité les arbres géants, déployant des scies de glace qui fendent l'air. Le brouillard se niche dans leurs branches, et la nuit dense commence à tomber; les arbres blancs sombrent dans l'obscurité; le temps touche à sa fin. Je reprends mon chemin, pressant le pas, le long des façades de pierre. L'usine, derrière moi, crache toujours des montagnes de fumée, épaississant davantage l'obscurité qui se propage à grande vitesse, sans se soucier des réverbères qui projettent, çà et là, quelques halos de lumière. Pourquoi veulent-ils démolir le canal Saint-Martin dont l'existence est liée au transport des marchandises que nous fabriquons mais également à l'assainissement de l'atmosphère? J'accélère le pas, sur la glace, et sens mes pieds en feu. J'arrive rue du Faubourg du Temple; je me sens plus en sécurité dès que je pénètre en plein quartier populaire. La plupart des commerçants ont fermé et les retardataires sont sur le point de le faire. Les propriétaires rentrent les derniers étalages ou lavent le parquet, les stores à demi tirés. Quelques chats se disputent une poubelle, un vendeur les disperse en criant « loin les animaux! ». Les chats, effrayés un moment, reviennent à leur auge de fortune. Le vendeur se parle à luimême « oh ! bon Dieu, bon Dieu! » et crie encore « loin les animaux!». Et les chats fuient un peu et de nouveau reviennent avec défi. Je remonte la longue rue qui conduit chez moi, il faut que je me presse pour ne pas faire attendre Martha trop longtemps. Une affection profonde m'envahit, en pensant à cette vieille femme noire, si bonne. En dépit de 16

tout, je suis heureux de la retrouver. Bonheur de l'orphelin qui se trouve soudain une mère pour de bon. J'ai donc de la chance par rapport à certains de mes amis. Il suffit en soi de. se retrouver entre les quatre murs de la maison, en sachant qu'une mère guette les moindres pas. Je n'ai pas de nana, mais je ne mène pas une putain de vie. De ce côté, que le Martiniquais soit tranquille. Je dirai ce soir à Martha que je l'aime comme ma mère. Ma mère. Quelque chose me pince le cœur. Au carrefour, l'horloge s'abandonne au brouillard, le temps n'a plus d'aiguille et plonge dans l'absurdité! L'heure est au marché noir. Les trafiquants de tout bords sont les rois de l'instant: des montres, des bijoux, des sacs de cuir, des jeans, des chemises de soie, des tapis, des cigares, des cigarettes... Un vendeur de cigarettes m'aborde:
- J'ai de la blanche, si tu veux! - De la bla...

- Baisse la voix, bordel! Alors je baisse la voix:
- De la blanche?
-

De l'héro.

- De l'héro ? - De I'héroïne, merde! - De l'héroÏ... - Baisse la voix, bordel! Alors je baisse la voix: - De l'héroïne? - Oui, de l'héroïne, putain de merde! dirait! De I'héroïne pure!
- De l'héroÏ... - Baisse la voix, j'ai dit, bordel!

T'es pas d'ici on

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Alors je baisse la voix: - De l'héroïne pure? - Cent francs le sachet qui vaut deux cents.

Cent francs le sachet qui vaut deux cents ?! - T'es maboul de crier comme ça ou quoi, putain de
-

merde! T'es pas d'ici, ça c'est sûr. - Je suis d'ici. - Non, pas sûr. - Je suis d'ici, je t'assure. Je suis d'ici, je suis du coin...
- T'es

d'ici, t'es du coin... Pourquoi donc tu fais le

maboul?
- Je ne fais pas le maboul. C'est la première fois qu'on me

propose de I'hé. . . Et je baisse la voix: - .. .roÏne en pleine rue. - Ah! oui? Et puisque c'est la première fois qu'on te propose de la merde et j'espère que ce ne sera pas la dernière, combien de sachets tu veux? deux, trois, dix?
- De la merde?

- Baisse la voix, bordel! Alors je baisse la voix:
- De la merde? Non, rien, merci! - Tu m'as fait perdre ma journée pour rien, bordel!
-

-

J'ai dit non, tu m'entends? Allez viens, ne te fâche pas!

Et il se fâche, lui: - Putain de putain de merde!... Je te laisse les trois sachets au prix de deux, ça t'arrange? Je ne réponds pas en poursuivant mon chemin. Et l'autre continue de cracher ses « putains de merde» à l'infini. Soudain, un car de police s'arrête au milieu du boulevard

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de la Villette. Des hommes, armés de gourdins, descendent, provoquant la panique parmi les trafiquants, leurs clients et les groupes de joueurs. Parce qu'il y a des joueurs; ils sont les plus nombreux. Ils allument du feu dans des barils et plongent dans le gel fondu et la boue en misant leurs petits billets de vingt ou de cinquante francs. J'ai pu voir des ombres affolées s'enfoncer dans l'obscurité. Je suis du regard le car de police, parvenu maintenant au café de la Vielleuse. Les policiers poussent brutalement deux Nord-africains. L'un d'eux proteste contre cette arrestation arbitraire, jurant qu'il rentrait chez lui. Les matraques répondent. Des coups. Et encore des coups! et encore des coups! et encore des coups! Des injures. Un torrent d'injures. Enculé! Drogué! Fils de pute! Bougnoul de merde! Arabe de mon cul!... Et encore des injures! et encore des injures! et encore des injures! Quand l'homme tente de s'échapper, ils le jettent à terre et encore des coups, et encore des coups, et encore des coups. Devant la lâcheté de l'homme, les rares oiseaux de l'hiver attaquent le policier; il dégaine alors son revolver et en foudroie quelques-uns à coups de balle. Il retourne à son Arabe, le roue de coups de pied encore et encore et l'expédie dans le car. Pendant ce temps, des personnes sortent du café, pour voir, juste par désœuvrement. Il est vrai, ces choses-là sont monnaie courante dans le quartier; disons qu'elles le sont devenues. La même scène se répète maintes fois par Jour. Ce sang jeune, immolé ainsi sur le trottoir, c'est en fait monstrueux! Tout se passe en deux temps trois mouvements, le car de police démarre comme si de rien n'était. Quant à moi, je réalise que mes impressions de tout à l'heure, de me 19

sentir plus en sécurité dans un quartier populaire, ne sont que de vaines chimères. J'avance péniblement et heurte des griffes qui pénètrent la glace. Je vois l'oiseau, éventré sur le sol, déployer des ailes inertes, au milieu d'une mare de sang. Le gel givre déjà son bec et réduit ses yeux à deux cercles effrayants. A deux pas de la rue de Belleville, j'aperçois, agrippés au fil électrique, deux oiseaux qui se balancent et paraissent pendus par les pattes! Un autre oiseau tombe dans la lumière; sa silhouette paraît démesurée, il est blessé. Il tremble et tournoie sous le faisceau lumineux; comme il hurle pour des sourds! Une musique s'échappe du café de la Vielleuse, j'entends des voix abjectes d'ivrognes qui chantent. Au même moment, on éjecte un client saoul du café de la Pointe du Jour, situé en face. Il se débat dans la boue, se relève difficilement et se traîne vers le café. Je regarde, perplexe et furieux, autour de moi, mais n'aperçois que des nouveaux venus que le métro vomit chaque jour. Des jeunes gens portant de grandes valises sur les épaules passent et ne remarquent pas les taches de sang sur le trottoir, ils ne lèvent pas la tête pour voir comment les oiseaux meurent. Au contraire, ils éclatent de rire en apercevant l'ivrogne expulsé de nouveau du café. Ils remontent le chemin; je les suis. Ils s'arrêtent un peu au pied des gratte-ciel qu'on est en train d'achever de construire sur le trottoir d'en face de notre impasse, et les regardent en hochant la tête d'un air abasourdi. Ils traversent ensuite la rue, et entrent dans l'impasse où j'habite avec Martha et quelques travailleurs.

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Chapitre 2.

C'est dans une impasse que nous habitons, une impasse pas comme les autres, la nôtre a une porte pas comme les autres! Si tu y passes, en remontant ou en descendant la rue de Belleville, et si par hasard, la porte est fermée, tu ne penses jamais que, derrière elle, vit tout un quartier. Si la

porte est ouverte - elle l'est en général - tu es aussitôt étonné,
et poussé par la curiosité, tu nous honoreras d'une visite. C'est ainsi que de temps en temps, nous découvrons des visages étrangers, des touristes venus, pour la plupart, nous découvrir. Martha fait très souvent remarquer en riant, que notre impasse est digne d'un musée. Ah ! si elle l'était, nous en tirerions quelques bénéfices, d'autant plus qu'un de nos

voisins - et cela n'a rien d'étonnant - est vétérinaire. Des
oiseaux, des chats, des chiens de toutes espèces le fréquentent chaque jour, accompagnés de vieilles dames riches, que tu ne trouves qu'ici, dans son cabinet bien sûr, et non dans le quartier. Quant à nous, les locataires, nous avons chacun, une histoire, tout comme les statues. Nos histoires sont d'un autre genre, elles racontent la vie des gens qui luttent contre la misère, chacun à sa manière. Martha est la plus courageuse d'entre nous; cette femme sourit toujours au vent et à la tourmente. Elle habite le quartier, depuis des dizaines d'années; elle est originaire du Sénégal. Elle travaille de temps à autre comme femme de ménage. Elle dit que son mari, un mineur, est mort au travail. Elle a un fils, quelque part, que je n'ai jamais vu.

Dans notre impasse, les pièces sont réparties sur les deux côtés. Elles sont humides et sentent le moisi; elles connaissent rarement le soleil, quand il veut bien se montrer, bien sûr. Le logement de Martha est situé au fond de l'impasse, au premier, à côté de celui de Madame Raymond, propriétaire de l'impasse. On y accède par un escalier extérieur, en bois, prolongé à droite et à gauche par un couloir exposé à tous les vents. Au-dessus de Martha et sur la gauche, habite le Portugais, un menuisier, semble-t-il, qui garde sa porte toujours fermée et qui n'a de contact avec personne. Sur la droite habite une mère de famille française, installée là, depuis peu, avec sa fille Marie et son fils Antoine. Marie est une belle jeune fille à peine âgée de dix-huit ans. Je m'intéresse à elle depuis un certain temps. Elle est ouvrière dans une usine de chocolats. Antoine a dix ans. Il fréquente l'école située derrière nous, dans la rue de Tourtille. Cette famille oublie ses problèmes jusqu'au jour où le fils aîné, André, arrive. C'est surtout vers la fin de la semaine, qu'il se présente. Tu entends alors leurs cris du bout de la rue! L'argent est source d'aberration! Le fils, éternel chômeur devenu voyou, vient en réclamer si souvent, qu'André et Marie en viennent aux mains. Puis Marie éclate en sanglots, la mère éclate en sanglots et Antoine éclate aussi en sanglots. Alors Martha et la femme d'un boulanger marocain, nommé Lahsan, interviennent. Madame Raymond vient voir, et nous autres les hommes, nous restons, mains liées au cœur de l'impasse: moi, Issam, Antonio, Adel, Jean, Lahsan et ses enfants et son vieux père, ainsi que des filles et des garçons venus, on ne sait d'où. 22

Pendant ce temps, Hussein se saoule en face et éclate de rire, en chantant à haute voix:
Il Y avait un jardin qu'on appelait la terre Il brillait, au soleil, comme un fruit défendu Non, ce n'était pas le paradis ni l'enfer Ni rien de déjà vu ou déjà entendu

Il écorche tellement la prononciation et la mélodie que Lahsan le réprimande. La dispute se transporte alors du foyer de la famille française à la chambre de Hussein et elle ne prend fin qu'avec notre intervention. André nous fausse alors compagnie échappant, une fois de plus, à la correction que nous désirons lui donner. Hussein ricane et nous n'entendons plus que des insultes qui sifflent comme des balles: «Et ta mère... et ton père... et ta sœur... et nom de Dieu... et nom de Dieu... et nom de Dieu! » Le Portugais regarde la scène, debout derrière sa fenêtre, qu'il ne quitte jamais. Quand chacun se retire chez soi, un silence, tout d'un coup, tombe, troublé uniquement par les sanglots de Marie, de sa mère et de son frère. Et j'entends Martha dire à Marie:
- Ne pleure pas, mon petit cœur, tu vas t'abîmer les yeux!

Une fille comme toi ne doit pas savoir pleurer! Elle pleure longtemps, puis s'arrête soudain. La mère devant le Christ Crucifié, implore le Ciel d'éloigner d'elle et de sa famille les malheurs. Elle reste à marmonner longtemps encore jusqu'à ce que le silence enveloppe tout. Hussein, pendant ce temps, est reparti boire dans le café. Adel, le seul étudiant parmi nous, referme sa porte et se met à lire ou à écrire. Issam, barbu, va je ne sais où, chez Odette peut-être. Lahsan appelle sa femme et son père, rassemble ses 23

gosses et ferme sa porte, pendant que Jean retrouve Antonio pour une partie de cartes. Madame Raymond revient à ses factures et à ses livres de compte, en fumant comme un troupier et réfléchissant au moyen d'arracher les loyers impayés, voire de les augmenter, puisque tout augmente. Martha ne s'en va, que lorsqu'elle s'est assurée que tout est rentré dans l'ordre et que Marie se remet à broder une couverture, que la mère prépare le dîner et que le petit replonge dans la lecture d'un bouquin. A peine revenu chez nous, Martha me rassure, elle a deviné que je m'intéresse à la fille et que je souffre doublement de ne pouvoir l'aider. Elle me dit que, cette fois, André n'a pu arracher un seul franc et qu'avant de partir, il les a menacés de les tuer tous. S'il était sérieux, que faire alors? Je songe quelques instants puis je sors errer. Je rentre lorsque la nuit rampe dans l'impasse et je n'aperçois plus alors que les lumières faibles, veillant çà et là derrière nos fenêtres misérables. *** Les nouveaux venus me demandent où habite Lahsan. Je leur indique la porte B :
- Vous êtes des parents?

- Oui, répondent-ils. Je continue mon chemin, au moment où ils frappent à la porte. Le Portugais observe debout derrière sa fenêtre. Je cherche mes clefs, mais, avant que je ne les trouve, Martha m'ouvre la porte. Le brouillard, dans l'impasse, pilonne l'obscurité. Je lui indique du doigt les jeunes gens:
- Des parents, lui dis-je.

- Des parents! et où les mettront-ils?
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- Je l'ignore.

Nous entrons avant même que Lahsan n'ait ouvert sa porte. D'habitude, il n'ouvre à personne la nuit, tant qu'il se méfie. Puis nous entendons des cris de bienvenue. Martha se penche à la fenêtre et regarde Lahsan étreindre un à un, les jeunes parents dans le rai de lumière de la porte entrebâillée. Un instant plus tard, ils sont tous dans l'unique pièce avec leurs valises! Je me dirige vers le lavabo; Martha m'a déjà préparé de l'eau chaude qu'elle me verse pendant ma toilette. Je sens un certain bien-être. Je n'ai envie de rien et je signale à Martha que je ne veux pas manger. Elle s'emporte et insiste pour que je prenne quelque chose. Elle a fait une bonne soupe et un plat africain fortement épicé. Elle a allumé un brasero près de la table. Un feu de bois humide qui sent bon la terre et que ma mère avait l'habitude d'allumer autrefois, les soirs d'hiver, quand la chaleur de nos corps ne nous suffisait plus. Elle montre le chauffage électrique et dit:
- Il consomme beaucoup et de toute façon, il ne peut

vaincre longtemps le froid. Elle laisse fuser un rire:
- Mais l'hiver passera, et les OIseaux se remettront à

chanter! Je suis mal à l'aise, je revois l'oiseau éventré au milieu de la mare de sang. Je me lève sans terminer mon plat et me dirige vers ma chambre. Martha me suit d'un regard perplexe. Je m'étends sur le lit ordonné et pense à Marie. Pourquoi ne pas lui dire que je l'aime, pourquoi ne pas l'épouser et la sauver ainsi d'un tas de choses? Je crains qu'elle ne me repousse mais malgré cela, il faut que je tente ma chance. Je ne l'ai pas fait jusqu'à présent, qu'est-ce que je perds à 25

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