Les ombres

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Dans une aube qui se prolonge, un homme de soixante et quelques années, cherche au fond du miroir et dans le laitage de la brume matinale, les réponses aux questions qui ont taraudé sa vie. Amours, amitiés, rencontres, séparations, morts, autant de visages l'assaillent. Mais les masques sont tombés, les pudeurs aussi, et le temps des Ombres grignote inéluctablement celui des guerres et des amours...
Publié le : mardi 1 novembre 2011
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EAN13 : 9782296473911
Nombre de pages : 232
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© L’Harmattan, 2011 5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-56667-5 EAN : 9782296566675
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Du même auteur
Gaïoules, poèmes, Saint-Germain-des-Prés, Paris, 1974. Mo’Ts Capiches, texte, Nords-Textes, Ottignies, 1976. Raconte-moi l’Ardenne, nouvelles, Duculot, Gembloux/Paris, 1977; réédition, La Renaissance du Livre, Tournai /Paris, 2001. Capiche prend le maquis, théâtre, La Dryade, 1977; réédition L’Ardoisière, 1979. Hubert Juin, essai, Collection « Poètes d’aujourd’hui », Seghers, Paris, 1980. Le Morpion, roman, L’Ardoisière, 1984; réédition Bernard Gilson, Collection Micro-roman, Bruxelles,1998. Capiche le Niche, roman, éd. Legrain, Bruxelles, 1982. Vercingétorix, théâtre, Capiche Arden Théâtre, 1989. Bethsabée, théâtre, Capiche Arden Théâtre, 1992. Le Sourire de Raphaël, poèmes, L’Arbre à Paroles, Amay, 1992. Les Rédimés, roman, Bernard Gilson, Bruxelles, 1999. Wallonie Rapsodie, essai, Bernard Gilson, Bruxelles, 1996 Félicien Rops le relaps, essai, Bernard Gilson, Bruxelles,2001. Les peintres de l’agonie, essai, Bernard Gilson, Bruxelles, 2008. Poèmes du dimanche matin, poèmes, Galerie La Louve, 2010.
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Guy DENIS
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«J’avais quitté ces ombres, et je suivais les pas de mon guide, quand l’une d’elles, en me montrant du doigt, cria : « Tiens, il paraît que celui qui est derrière l’autre intercepte à gauche les rayons du soleil ; il se meut comme un vivant ! » Je me retournai à ces mots, et je vis les esprits attentifs à me regarder moi seul, moi seul, ainsi que l’ombre que projetait mon corps. »
DANTE, La Divine Comédie, Le Purgatoire, Chant Cinquième, incipit.
L’Harmattan
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« Vont et viennent dans le clair et le sombre les Ombres, synonymes des humains, qui visitent les vivants le jour de Samain, rassurantes ou inquiétantes, sur les murs des chambres, dans le flot des rideaux, et les risées du vent volent leurs manteaux gris, leurs houppelandes noires cachant les visages blancs des morts-vivants dont nous sommes la somme. »
A Oli, Raf et Dom.
Chapitre I
Pavane pour une défunte
u es morte, Rolande, ce dimanche de Pâques, à 10h45 T exactement, sur un lit d’hôpital. Dehors le soleil vif se moquait de la mort. Dans la chambre d’hôpital, une clarté blanche, aveuglante. Tu es morte dans l’illumination. Ayant vécu 67 années. Ta mort me reporte quarante-huit ans en arrière, dans une époque qui ne connaissait ni la télévision ni l’ordinateur ni les portables. Dans la brume du passé. Dans les ombres d’un sommeil qui dura vingt années. Tour-nent les moulins à café, les cuillers dans les bols, tournent la jeune fille et son amour, tournent l’enfant bleu, mort-né, de notre union mal accordée, et l’homme et sa peine ; tour-nent le cœur et les soucis, les adieux, les retrouvailles, les enterrements ; tournent les mots dans ma bouche et les pages du grand livre de la vie. Que dans cette fenêtre s’as-semblent tous les carreaux, noirs et blancs, du réel, et les tapisseries moches sur les murs, celles de cette époque-là, et le géranium derrière la vitre, les peignes dans les cheveux,
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les brosses sur les dents, les sexes dressés, et les sexes ouverts et les sexes avachis, et que coule le sang ! Voilà une histoire à raconter ou à ne pas dire, dans sa banalité. Sa banalité de sperme, de bave, de pus.
 Halètement de la femme en gésine, silence atterré d’un bébé bleu qu’on retourne, et la toux de l’homme qui se recouche. Tout cela tourne dans ma mémoire, et comme le vent racle les tuiles, cogne aux murs tandis que l’homme se jette brutalement sur l’autre flanc, enfonce sa tête dans l’oreiller et injurie sa jeunesse perdue.
 Faut-il emprunter le chemin de l’auberge du temps perdu ? Gratter les peintures écaillées de ses volets, se glisser sous des draps glacés, tirer les rideaux crasseux sur leur tige de cuivre ? Faut-il ?
L’état de Rolande était stationnaire. Il était passé la voir par acquit de conscience puisqu’elle fut son épouse tout de même, sa première épouse. Il était resté assis à son chevet un bon moment. Elle parlait encore mais un langage incom-préhensible, mâchant les syllabes. Il tira un papier de la po-che de son veston et écrivit : « Tu vas bien ? » Elle hocha la tête. Vingt années d’une vie commune et un jour arrive cela, ce spectacle. Blanche, squelettique, joues creuses, yeux exorbités sous le casque de sa chevelure d’ébène. Estampe de Goya. Une grosse infirmière, blouse blanche, pantalons blancs, sabots blancs, passa dans la chambre et le scruta d’un œil mauvais. Comme s'il était responsable de l'état de Ro-lande. Il regardait les cathéters enfoncés dans son nez, sa
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bouche, ses veines, un buisson de tuyaux chargés de mesu-rer le reste de vie. Ses yeux parlaient encore, il y contempla leurs vingt années de mariage passées en coup de vent, vers le néant. L’infirmière la remit sous assistance respiratoire sans lui adresser la moindre parole ou le moindre regard. Il entendit le bruit de succion qu’elle faisait en respirant.  Ce bruit lui rappela les halètements des GI's embourbés dans les marais de la jungle, les ahanements des moribonds touchés par les balles des Viets au bas de l'héli-coptère qui venait les sauver. A chacun de ces souvenirs son bras gauche se raidissait. D'une agonie à l'autre.
Par les champs du Temps, la bêche a tranché les racines dans la glaise humide des émotions. La fleur du Temps n’a plus de racines, rien qu’une tige qui se rétrécit vers les corolles. Une fleur fanée aussitôt que germée. Plus de souvenirs, mais un relent de parfum triste d’amour passé. Personne ne peut plus humer son odeur. Le présent est un ogre qui dévore les rendez-vous d’amour, les baisers, les caresses, les engueula-des, les trahisons, les naissances, les morts aussi.
Il regarde le réveil posé sur la tablette, près du lit. Les aiguilles phosphorescentes indiquent 5 heures et quelques minutes. Il doit se souvenir de quelque chose. Il tente de se rappeler. Mais le sommeil comme le passé ressemblent à un trou noir, un puits qui ne révèle rien. Il reste couché. Il fait encore nuit. Quel mois ? Un moment il ne sait plus. Avril ? oui, c’est cela, avril.
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froid encore; pas de jonquilles, à peine quel-Un avril ques crocus dans les parterres. Les oiseaux ? Il ne les entend pas. Knopff a peint cette atmosphère grise de l'Ardenne en sommeil... Il courait en culottes courtes dans le jardin ensom-meillé, à la recherche des œufs de Pâques, et l'après-midi, les enfants du village venaient frapper à la porte de sa grand-mère Cadi, en chantant : « A z'oûs! A z’oûs! »(1). Ils actionnaient leurs crécelles. Pâques ! Pâques ! Le printemps. Ca bourgeon-nait et boutonnait de partout. Pivoines, feuilles des haies mal-gré les dernières giboulées. Bientôt les assauts du vert malgré le froid du matin d'Ardenne. Les volets allaient s'ouvrir, les paysages se dégager. Avril de son enfance quand le vent cla-que sur les jupes des filles, qu'elles ont raccourcies. Vite les premiers déjeuners sur la terrasse, et les timides goûts des vacances...  Il tend l’oreille. La respiration de sa femme, à côté de lui, faible mais régulière. Un jour elle le retrouvera mort près d’elle. Ou bien l’inverse mais il y a peu de chances, il est de vingt ans plus âgé qu’elle. L’un des deux sera seul. Pourquoi s’est-il réveillé si tôt ? Quelque chose a changé. Il tend la main vers le visage de sa femme, l’effleure. Le bout des doigts chauffé par sa chaleur nocturne. Il tend l’oreille dans le noir. Oui, il en est conscient, quelque chose a changé. Il se lève prudemment du matelas, ce matelas posé sur le sol qui leur sert de lit. Ils n’ont même plus assez d’argent pour se payer un lit. Normal vu l’ar-gent de la pension qu’il paye à l’autre. L’autre ? L’autre épouse, la première, du même âge que lui, qui n’a cessé de hanter son esprit alors qu’il est divorcé depuis plus de vingt-cinq ans. Ro-lande. Il lui aura tout donné, une maison, une pension dont le montant cumulé vaut à cette heure le prix d’une seconde mai-son. Tout donné par culpabilité. Rolande. Une culpabilité que
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