Les papillons de Jean

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Une écriture qui navigue en s'y attardant entre les lignes du désir, s'insinuant entre le souffle rauque et le duvet vaporeux de la vie. Un univers irradié par un érotisme lumineux et profond où les fantasmes circulent entre des éclats de souvenirs où tout est faux dans ce qui est vrai. C'est tout l'attrait de ce livre vivant.
Publié le : dimanche 5 juin 2016
Lecture(s) : 7
EAN13 : 9782140012792
Nombre de pages : 220
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« Elle avait ébloui Jean.
Il lui avait entrouvert les portes de ses faiblesses
masquées.
C’était la première fois depuis son grand amour de
jeunesse, abandonné derrière lui par inconstance, qu’il
laissait à nouveau une femme lui effl eurer l’âme.
Et depuis, il avançait sans toucher terre…
Il s’immergeait en cette eau calme comme on reçoit un
baptême d’adulte dans un fl euve sacré. »
Une écriture qui navigue en s’y attardant entre les lignes
du désir, s’insinuant entre le sou e rauque et le duvet
vaporeux de la vie. Un univers irradié par un érotisme
lumineux et profond où les fantasmes circulent entre
des éclats de souvenirs où tout est faux dans ce qui est
vrai.
jo noorbergen vit simultanément la folie en
Californie, la densité en Belgique et l’extase sur son
voilier en Grèce. Il a l’âge de ce qu’il lui reste à vivre
et chaque seconde est un univers.
Illustration de couverture : Marie Noorbergen.
ISBN : 978-2-343-09053-5
20 € 9 782343 090535
HC_NOORBERGEN_16,5_PAPILLONS_JEAN_V3.indd 1 09/06/2016 00:33
jo noorbergen








Les papillons de Jean




jo noorbergen











Les papillons de Jean
Roman























































































Du même auteur

Et voilà d’où tu viens mon enfant,
roman, collection « Amarante », L’Harmattan, 2015.
































































































































les.papillons.de.jean@gmail.com














© L’Harmattan, 2016
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-09053-5
EAN : 9782343090535

Le problème de Jean


Jean avait depuis toujours vécu son priapisme sans
fanfaronnade. C’était comme cela, et puis c’est tout. Au
début, il se supposait identique aux autres hommes,
n'ayant pas de point de comparaison. Par après,
longtemps après, il découvrit que la norme était autre.
Il ne connaissait pas de repos. Pas l’ombre d’une panne,
d’une faiblesse, d’une hésitation. C’était le guide, la tête
chercheuse de sa vie. La jouissance toujours présente au
bout du trajet. A la fin de l'envoi, il touchait toujours.
Ses amis l'appelaient : « Mine-antipersonnel ».
Il sautait sur tout ce qui bouge.
C'était son porte-étendard, son oriflamme.
C'était encombrant.
Dans la tête et le pantalon.
Ce n’était pas qu’il en fût déséquilibré pour marcher, mais
cela l'embarrassait pour penser. Ce qui donnait encore les
meilleurs résultats, pour se mettre en berne, c’était soit le
baquet d’eau glacée, comme pour les chiens, soit
consommer.
Cela fonctionne aussi pour les chiens. Il ne pouvait tout
de même pas passer ses journées dans un seau à glace.
Donc, il consommait.
Cela ne lui laissait que peu de répit pour faire autre chose.
Cela l'apaisait, au moins temporairement.
C’était encore la nuit que cela le dérangeait le moins.
5
Par après, il avait consulté pour ne pas devoir vivre tendu
à la moindre alerte.
La jouissance, par contre, n’avait aucune corrélation avec
son état d’étalon Alpha, et ne lui offrait qu'une courte
trêve.
Avec certaines femmes, il avait dû se contenter,
piteusement, d’être éjaculateur précoce, alors qu’avec
d’autres, il chevauchait des heures durant sans
désemparer, usant ses dames jusqu'à la trame.
Il réservait alors sa propre explosion pour éteindre celles
de ses amoureuses.
Il collectionnait les rencontres, mais parlait rarement de sa
galerie de femmes-papillons, épinglées aux murs de sa
mémoire, les ailes largement écartées. Il y en avait autant
de jour que de nuit. Il y en avait tellement qu’il ne les
avait jamais comptées, et les prénoms de la grande
majorité de ses conquêtes s'estompaient dans le temps.
Bien souvent, il ne subsistait de ses aventures que des
ambiances, des odeurs, des émerveillements, des
frustrations.

Son autre centre d'intérêt était l'offrande de la
gastronomie, sans doute pour compenser son côté
prédateur.
Il aimait à recevoir des compliments au lit, et en cuisine.
Non pas par vanité, juste pour se savoir vivant.
Il cuisinait comme il baisait, avec rage, passion, créativité,
et sans a priori. C’était le royaume du partage, et il avait
beaucoup partagé.
Il gambada insouciant de bonheurs reçus en bonheurs
offerts, jusqu’à ses soixante ans.

6
Puis cela lui arriva !

Cela commença par une première fois. Tout simplement.

Comme un oubli, un mot que l’on ne retrouve pas au
cours d’une discussion, un nom qui s’en va sans crier
"gare à toi mon gars", une hésitation concernant un doute
qui vous laisse coi sur le quai d'un coït.
Puis ce fut le doute concernant un doute.
Puis cela devint fréquent, et même constant, comme
pourrait l’être l’oubli du prénom d’un ancêtre éloigné.
Etait-ce à cause de ses interminables déambulations
solitaires sur les sites internet de cul où tout était exhibé,
du pire au moins bon ?
Etait-ce l’âge de sa fatigue ? La lassitude de l’acte ? Le
besoin d’intensité nouvelle ? De particularité ? Le tribut à
payer pour une vie de bourlingues et de turpitudes ?
Etait-ce cette récente rencontre avec cette toute jeune
femme qui l’avait laissé perplexe et meurtri ?
Celle qui, au lit, lui avait raconté sans ménagement le
saccage de sa vie par un pédophile vénéneux qui l'avait
laissée sans avenir, arrachée à son enfance.
En faisant ses calculs, Jean s’était rendu compte qu’il avait
le même âge que ce meurtrier de l'insouciance, quoique
vingt-cinq ans plus tard pour la sinistrée. Même si cette
cicatrice de femme, alanguie dans ses bras, était
maintenant mère, il n’avait plus pu concevoir de plaisir
en elle, et s’était mis à débander piteusement, se retirant
mou d'elle sur la pointe des pieds, et prenant à sa charge
la saloperie de l’autre assassin à vie. Cela lui colla à la
peau pour toutes les suivantes.
7
Peu à peu, il dut se résoudre à se contenter de ses
souvenirs d’érection. Il avait rejoint la horde discrète et
honteuse des débandeurs anonymes, pire encore, des
peine-à-jouir, des insatisfaisants, des souvenirs de
mauvais coups. Cela le laissait sur le carreau en état
piteux. Il connaissait enfin la souffrance furtive des
hommes.
Même au contact de déesses lubriques, plus rien n’y
faisait. Il en avait consulté beaucoup, sans succès, avant
de s’en remettre à la science d'un urologue de ses amis,
qui, ayant sans doute le même embarras, avait pris son
problème à la rigolade, pour en oublier le sien.
Il lui avait prescrit de chères pilules bleues qui d’ailleurs
étaient orange, et puis fini, démerde-toi.
Grâce à ce subterfuge, il retrouvait, pour le moins, la
forme la plus mauvaise des beaux jours anciens.
C’était toujours ça de pris, mais à quel prix.
Toujours le piège de s’en remettre à la chimie. Bien
souvent, l’idée même de devoir avaler ces cachets pour
ériger sa virilité la ramollissait durablement.
Parfois cela agissait longtemps avant ou juste après la
joute.
Il n'y avait plus de place pour l'imprévu dans ses
rencontres. Quand le médicament faisait son effet, il valait
mieux y aller, où que l'on soit.
Il se retrouvait malheureusement souvent seul à
s’admirer !
Pour ne plus courir de risques inutiles, il était devenu, au
fil des rencontres, expert en préambules, en caresses, en
massages intérieurs et extérieurs, en recherche de la
jouissance de l’autre pour en arriver à espérer la sienne.

8
Il bandouillait de temps en temps pendant l’épreuve et
cela rassurait presque les donzelles tout à l’aubaine de se
voir caressées sans répit pour leur seule jouissance à elles.
C’est là qu’il trouvait enfin une satisfaction à l’abri des
échecs navrants. Pour bien y goûter, comme à une séance
de massage thérapeutique, la plupart d’entre elles en
devenaient totalement passives, et se laissaient faire
comme on s’offre au soleil, ce qui n’arrangeait pas du tout
le problème de Jean.
Quand il parvenait enfin à se tendre vers elles, le temps
de la jouissance était dépassé et les femmes écrasaient
déjà leurs mégots dans le cendrier.
A celles qui s’inquiétaient affectueusement de ne pas le
voir se répandre en elles, malgré leurs efforts vindicatifs,
il rétorquait glorieusement pouvoir se retenir
indéfiniment pour honorer au mieux ses conquêtes de
l’instant, que c’était une forme de contrôle de soi, de
sagesse, le résultat de longues séances de méditation et
d’introspection, d'un régime alimentaire stricte.
La quintessence du tantrisme et, avant tout, une forme
d'adoration respectueuse de la femme. La nouvelle forme
du Nouvel Homme.
Elles ne demandaient pas mieux que de le croire, et tout le
monde s'en arrangeait comme il le pouvait.

Pour ce qui est de la débandaison, il n’avait toujours
pas trouvé à ce jour d’excuses convaincantes à fournir aux
dames à la recherche de tuteur.

Il avait de moins en moins besoin de son éjaculation
pour connaître la béatitude, cela tombait bien, parce qu’il
y arrivait de moins en moins souvent.
9
Faire jouir ses partenaires était devenu sa quête de
substitution, cela tombait bien, parce qu’il y arrivait de
mieux en mieux.

Il était à l’écoute de la moindre plainte, de la
modification du souffle. Il scrutait les moindres signes, les
changements de la coloration, de la texture, de la chaleur
et de l’humidité de la peau.
Quand celle-ci perdait son soyeux lisse et transpirait
délicatement, rendant les caresses moins fluides, moins
lisses, Jean savait qu’il allait y avoir l’extase et l’explosion
au bout du chemin de femme.
Il savait aussi que les odeurs guident celui qui peut y
sentir l’avenir. Il s’y fiait aveuglément, les narines au
vent.
Quand les effluves devenaient plus puissants et plus
âcres, il se savait au bout de ses peines et au début de son
plaisir.
C’étaient les femmes elles-mêmes qui le guidaient vers
elles, en elles, à leur insu.
Il avait développé cette faculté d’écoute olfactive et
d’attention sensorielle pour pallier son handicap navrant.
Il se trompait rarement quand il décelait chez une femme,
encore inconnue jusque-là, la faculté de sourdre sous ses
doigts et se répandre comme une fontaine sur son
bonheur.
La majorité des femmes qu’il avait tendrement terrassées
étaient habituées à n’être, pour les hommes, que l’urne à
foutre et puis fini.
Quand lui voulait jouir, il relayait la comparse fatiguée et
déçue, et se terminait seul, en connaisseur de sa faille.
Il fermait alors les yeux pour s’extraire du lieu présent,
ouvrait sa boîte à contes magiques, et laissait venir à lui
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ses fantasmes les plus appropriés à son état du moment,
au parfum du jour.
Il en avait une boîte à mémoire pleine et y puisait de
l’aide.

C’était ses histoires à bander à lui.

Il leur faisait entière confiance pour arriver à se
satisfaire.
Elles avaient été peaufinées avec le temps, avaient évolué
avec les besoins du moment, et suivaient les tendances de
l'instant.
Il cueillait celle qui passait à portée de rêve et se la contait
avec une infinie patience, avec une tendresse maternelle.
Il les greffait les une aux autres, modifiant le déroulement
à l’infini.
Parfois, l’actrice principale d’un scénario entrait dans une
autre aventure, et en perturbait le déroulement.
Parfois, elles se rejoignaient à plusieurs, et amplifiaient le
nombre d’intervenants et de combinaisons à volonté. Il lui
fallait impérativement garder les yeux clos pour ne pas
éteindre la projection intérieure.
Parfois aussi, cela ne marchait pas aussi bien qu’espéré.
Il se fourvoyait dans le récit, ne trouvait pas la
progression de l’excitation. Le rythme de la main
s’enraillait, ne correspondait pas à celui du scénario et il
devait revenir en arrière, ou même carrément tout
reprendre à zéro, avec une autre de ses histoires à
s’érectionner. Parfois, la comparse lui demandait ce
qu’elle devait faire pour l'aider et cela correspondait
exactement à ce qu’il ne fallait pas faire...

11
Jusqu’au jour où... il rencontra cette femme qu’il
n’espérait plus pour cette vie-ci.

C’était une merveille de femme, rousse de partout,
plutôt menue, frêle et délicate d’apparence, mais en
réalité un concentré de femme forte et ardente, tellement
forte qu'elle pouvait offrir au monde toute sa tendresse
sans se mettre en péril.
Sa vie professionnelle était faite de tendre empathie.
Elle venait de se retrouver mise à la porte d’un long
amour paisible, un amour de représentation, socialement
confortable, sans fantaisie, délaissée sans explication par
un homme trop préoccupé à choyer sa vie
professionnelle.
Elle était tristement réduite à un faire-valoir de mari qui
ne la faisait même plus rire.
Lui, libéré grâce à elle de toutes contraintes bassement
familiales, avait cultivé jalousement quelques jardins de
vie secrète, dilapidant du temps qu’ils auraient pu se
partager.
Elle était juste et droite et requérait l’attention qu’elle ne
recevait plus.
Elle lui rappela sans succès qu’elle existait aussi et qu’elle,
par contre, se contentait de lui seul.
Cela ne l’émut pas.
Il s'en contenta.
Elle s’en lassa.
Le laissa là.
Tout simplement.
Les femmes sont fortes comme ça.
Elle le sortit de sa vie quotidienne, mais pas de ses
souvenirs.
12
Elle est de ces femmes qui respectent leur passé.
Elle ne s’était retrouvée saccagée par aucune de ses
quelques ruptures précédentes, et avait elle-même laissé
ses hommes en bon état, loin derrière elle.
Elle se retrouva donc ouverte à d’autres, sans traîner de
trop grosses valises de rancune et, légère de tout, s’offrit à
la rencontre nouvelle.
Elle avait ébloui Jean.
Il lui avait entrouvert les portes de ses faiblesses
masquées.
C’était la première fois depuis son grand amour de
jeunesse, abandonné derrière lui par inconstance, qu’il
laissait à nouveau une femme lui effleurer l'âme.
Et depuis, il avançait sans plus toucher terre.
Toute l’énergie flamboyante de cette diablotine était un
élan d’amour vers lui.
Elle le regardait avec des flammes de tendresse aux yeux.
Son regard criait : qu’est-ce que je t’aime toi !
Et aussi : il est temps que tu te réémerveilles enfin de
toimême !
Il s’immergeait en cette eau calme comme on reçoit un
baptême d’adulte dans un fleuve sucré.
Peut-être que d’autres femmes d’avant avaient elles aussi
voulu lui offrir cela, mais jamais il n’avait laissé
quiconque pénétrer sa vie à ce point-là.
Il s’était promis qu’avec cette nouvelle femme d’amour, il
retrouverait sa forme d'antan, il se passerait de faire appel
à ses béquilles de contes à jouir.
Qu’elle lui suffirait.
Il avait donc cadenassé sa boîte à histoires coquines.
Il aurait peut-être dû, en plus, la jeter à l'oubli.
13
Leurs journées étaient fêtes, faites d’éclats de rire, de
caresses et d’attentions mélangés.

Il l’appelait MDR tant sa peau était mordorée.
Il aimait leurs ébats unis.
Elle lui faisait l’amour comme on danse nu au soleil.
Lui, si actif auparavant, était devenu chien d’arrêt,
contemplatif, réceptacle de ses ardeurs tendres et
infatigables.

Il se laissait dorloter comme un pacha... déguster
comme un loukoum... lécher comme un eskimo... grignoter
comme un maïs... retourner comme une crêpe... caresser
interminablement en prétendant même que c’était lui qui
lui caressait la paume de sa main délicate avec l’entièreté
de son corps à lui.

...Mais point de jouissance pour lui au bout du chemin,
il n'en trouvait même pas le chemin.
Elle, par contre, s’était tellement excitée à l’aimer qu’il lui
suffisait de peu de prévenance pour l’amener à s’exploser.

Peu à peu, la belle commença à douter de ses capacités
à le faire jouir, elle qui aimait tellement combler son
amoureux d’amour.
Elle en vint à douter de l'attirance qu'elle suscitait en lui.

Peu à peu, il dut se rendre à l’évidence qu’il n’y
arriverait pas sans ses histoires, même pour elle, et qu’il
lui faudrait rouvrir sa boîte à malices s’il ne voulait pas
décevoir irrémédiablement sa chérie.
14
Et la perdre dans le noir.

Et c’est ce qu’il fit !

























15

Le bus grec


Une place de village asséchée et brûlante comme un four à pain,
le terminus où somnolent les bus bien au chaud. Fin
d’aprèsmidi, une nuée de touristes attendent de pouvoir prendre un
bus d’assaut pour se rendre au nord de l’île. Le vent fait
tourbillonner la poussière chaude ramassée sur la place. Tout
colle à tout. Rien ne rafraîchit, la torpeur assomme.

- Jean et sa famille
- La jeune Allemande-debout lemande-assise
- Le bus
- L’île


Dire que ce vestige de bus ne tenait encore ensemble
que grâce à du fil de fer serait exagéré.
Il est vrai qu’il y en avait à peu près partout. Certaines
réparations au fil de fer avaient elles-mêmes été
reréparées avec du fil de fer, mais il y avait également des
vis, des clous, de la ficelle en plus des quelques derniers
boulons d’origine. C’était de l’acharnement thérapeutique
ingénieux. On abat bien les chevaux, alors pourquoi cet
autobus était-il encore toujours en service ?
D’année en année, on l’avait réduit à sa plus simple
expression. Tout ce qui, sur cette antiquité, avait été
considéré comme surcharge de poids inutile n’était plus
du voyage depuis longtemps.

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Les icônes posées sur le tableau de bord et les
bénédictions annuelles faites par le pope de la petite
chapelle orthodoxe, en guise de révision sacerdotale,
étaient les garants les plus sûrs de sa longévité.
Ils avaient tous deux vieilli ensemble.
Pour plus de sécurité encore, le chauffeur avait pendu au
rétroviseur de la cabine des branches de thym, d’origan
sauvage et une ribambelle de perles de verre bleues et
noires pour éloigner le mauvais œil. Il n’y avait donc plus
eu besoin de révision mécanique depuis bien longtemps.
Ce bus de la ligne régulière entre Thira et Oia avait dû
parcourir au moins l’équivalent de deux cents fois le tour
du monde en aller-retour sur la sinueuse route de
montagne reliant les deux villages. L’un et l’autre étaient
situés aux extrémités les plus éloignées de cette
avantdernière île en forme de croissant, au fin fond brûlant du
sud des Cyclades.

Avant le raz-de-marée des touristes, le bus dormait
pour la nuit, à Oia, au nord de l’île. Il repartait le matin à
l’aube fraîche pour conduire à la ville les quelques
habitants du petit village perché en bordure des falaises
du bout du monde.
Mais depuis l’invasion des prédateurs saisonniers, tout
était chamboulé. Son dernier trajet ramenait les
vacanciers, très tard dans la nuit, d’Oia vers Thira, la
capitale. Il n’était plus question alors de repartir à vide,
au nord, pour y dormir.
Cela avait changé le rythme de vie du village.
Les Grecs s’adaptent à tout, certains bus aussi.
Les routards avaient lu dans leurs guides qu’Oia était
devenu le plus bel endroit de l’île, sinon du monde, pour
assister au coucher du Roi-Soleil dans la mer Egée.
18
Ils arrivaient de partout et d’ailleurs aussi pour y assister.
Et donc, pour ces touristes, qui chez eux s’en foutaient
éperdument du coucher de leur soleil à eux, c’était
devenu le nouveau Venise qu’il fallait voir et puis partir
mourir ailleurs.
Il y en avait partout, sur les terrasses, les murets, les
rochers, dans les champs, les ruines, sur les chemins, les
escaliers, les balcons, partout.
Les villageois n’avaient pas tout de suite compris ce qui
leur arrivait, ni les raisons de cet engouement soudain.
L’astre qui s’éteignait dans leur mer, ils le vivaient depuis
la nuit des temps. Ce n’était pas plus exceptionnel que la
fraîcheur du soir, les odeurs d’herbes sauvages, la force
du vent, le partage d'un mezzé entre amis, une belle
femme à convoiter, un éphèbe pour d'autres, une grasse
recette dans la caisse en fin de journée.
Tout cela se valait, mais n’intéressait aucun touriste. Ils ne
venaient que pour le coucher du soleil, et puis repartaient
dans le noir...
Pas un n’était là pour s’extasier sur le lever du jour.

Très vite, les villageois avaient perçu tout le profit
qu’ils pouvaient tirer de cette nouvelle mode et rattrapé le
temps perdu.
Les terrasses remplacèrent les toits abandonnés et les
ambiances devinrent classique, jazz, rock, ethnique,
même silencieuse.
On ouvrait les balcons, les pergolas, perçait des murs
occultes, on fermait les parasols, allongeait les chaises.
Tout était bon pour officier la grande messe de masse. Les
pauvres cafetiers qui offraient de l’ombre rafraîchissante
en fin d’après-midi s’en mordaient les doigts au
crépuscule.
19
En fin de spectacle, les applaudissements, qui se voulaient
recueillis, noyaient l’astre désappointé.

C’est dans l’obscurité soudaine que la cohue rejoignait
le bus qui les attendait résigné, à l’entrée du village, pour
les ramener dans leur vallée, là où les hôtels veilleraient
sur eux.
Le chauffeur endormi embarquait tout ce monde et les
ramenait vaille que vaille. Les retardataires
laissés-pourcompte descendaient à pied en chantant ce qu’ils
pouvaient, comme ils pouvaient.
Le bus dormait à la ville maintenant et son premier
voyage du matin était un triste gâchis.

Spolié de sa quiétude et obligé de partager son
bonheur avec de plus en plus de passagers usant de son
île à lui, Jean avait envisagé de la quitter définitivement,
quand il y aurait deux bus pour le service du soir. Il
laisserait alors à l'extase des nouveaux touristes l’érosion
des beautés que les précédents iconoclastes leur léguaient
et qu’ils recevaient sans savoir ce qu’ils en avaient perdu.
La photocopie d’une photocopie d’une photocopie...

Jean possédait une merveilleuse petite maison à Oia,
grande en tout comme une chaussette, taillée à même la
roche, au bout du bout du sommet de la falaise
vertigineuse de cet ancien volcan englouti. L’à-pic passait
du ciel à la Méditerranée en une verticale raide et
brûlante. Ce qui tombait de sa terrasse en surplomb
atterrissait sur la grève de galets, tout en dessous.
Le soir, elle rougissait et s'embrasait pour lui seul, loin
des tumultes du chavirage de l’astre dans les flots.
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L'intérieur sombre de la maison était un havre de paix et
de fraîcheur en retrait de l’étuve extérieure. Le balcon
était la lisière extrême du monde des bonheurs.
Pour aller ou revenir de la plage boursoufflée de petits
galets, bordée de ses minuscules restos de pêcheurs, il
fallait arpenter, résigné, le chemin des muletiers, enlacé à
1la paroi de la falaise de son île : Santorin l’immaculée.
Ce sentier de pénitence pour tant de beauté reçue ne
comptait que neuf cent cinquante-quatre grandes marches
à escalader, en plein soleil, par 40° à l’ombre.
Il ne fallait penser à rien d’autre qu’à économiser son
souffle et à céder le passage aux mules qui montaient ou
descendaient au pas de course. La dernière d’entre elles
tirait leur muletier du bout de la queue. La paroi rocheuse
qui avait été incendiée toute la journée rendait sa chaleur
de braise à chaque grimpeur, jusque tard dans la nuit,
pareille au souffle du diable.
Pour arriver au bout du calvaire, cela prenait le temps
qu’il fallait. Comme le bus, Jean avait toute sa vie devant
lui.

Mais c’est pour une tout autre raison que Jean ne remit
plus jamais de ses traces sur cette île. Il voulait garder cet
espace de mémoire intact et ne plus rien y superposer.

Ce jour-là, il la quitta sans se retourner.

Ce jour-là, le vieux bus reprenait son souffle à Thira, la
porte d’entrée grande ouverte, en pleine fournaise, garé
sur sa place de départ, juste au milieu du soleil.

1 Ile volcanique des Cyclades en Grèce, considérée, peut-être à tort,
comme étant le vestige de l’Atlantide.
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