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Les passants

De
174 pages
Une femme peint sa vie, par la parole, comme on livre un combat.Dans une maison riche à Marseille, à la fin d'une guerre, une jeune fille se laisse mourir de faim. Elle dit non à tout, au point de finir par dire non à la folie et à la mort. De longues années plus tard. Elle va et vient dans sa maison vide. Elle convoque, par la parole, les êtres qui sont passés, qui lui manquent, elle met en lumière la légende qu'ils ont, de leur vivant, écrite, avec leur chair. Dans le premier temps du récit, la voix est solitaire. Dans le deuxième, elle devient multiple.
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Un récit en deux temps

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@ L'Harmattan,

1998

ISBN: 2-7384-6379-7

Liliane Atlan

LES PASSANTS
sui vi de

Corridor

paradise

concert brisé

Un récit en deux temps

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan INC 55, rue Saint Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y IK9

Du même auteur

Théâtre
Monsieur Fugue ou le mal de terre, Éditions du Seuil (épuisé). Les Messies ou le mal de terre, Éditions du Seuil.(La version finale: Les Messies, comédie, est inédite). La petite voiture de flammes et de voix, Éditions du Seuil. Les musiciens, les émigrants, version fmale, Éditions des Quatre- Vents. Leçons de bonheur, version finale, Éditions Crater. Un Opérapour Terezin, L~vant-Scène Théâtre (1007/1008). Je m'appelle NoN, L'École des Loisirs.

Monsieur Fugue ou le mal de terre a été publié en allemand, en hébreu, en japonais, en italien, et en anglais dans des anthologies : Plays of the Holocaust: An International Anthology, Theater Communications Group, New-York; Theater pieces, an anthology : Modern Literature Annual, Penkevill, U.S.A, comprenant Les Messies et La petite voiture deflammes et de voix.

Poésie
Les mains coupeuses de mémoire, Éditions P-j. Oswald (sous le nom de

Galil).
Le Maître-Mur, Action Poétique (sous le nom de Galil). Lapsus, Éditions du Seuil. L'amour élémentaire, Éditions L'Éther Vague. Bonheur mais sur quel ton le dire, Éditions l'Harmattan.

Récits
Le rêve des animaux rongeurs, Éditions L'Éther Vague. Les passants, Éditions Payot, Prix Wizo 1989, Éditions Holt, USA (épuisés) .

Oeuvres inédites diffusées par France Culture Lespones.
Même les oiseaux ne peuvent pas toujours et provisoire au grand planer. de maladies nouvelles. Variations pour cor Petit lexique Les carnets Quelques rudimentaire

rouges de la rue de la clef: Suites, Sonate. pages arrachées livre des rêves:

et voix.
Prix Villa Médicis Hors Les Murs 1992.

ofe~ pa~~ant~

«

Je suis et je ne serai plus.

A part celaje crois aux miracles ».

--A-I'il'ha l'aconle: A la lumière du jour tombant, je peins ma bibliothèque. Les dos des livres. Ceux qui ressortent quand la lumière baisse.

.JI ajoule

: Là où je vis, on ne me conna~t pas.

L'indifférence est bonne pour le travail. Je tl'an6po~e : A la lumière du jour tombant, je peins ma vie. Ceux qui l'ont traversée. Ce qui ressort quand la mémoire baisse. Je voudrais que ce soient des personnes, mais pour l'instant, ce que je vois, à la lumière du coeur - ce qu'il en reste - ce sont des portes.

--A- la pal'ote J'-Al'ikha, « L'indifférence est bonne pour le travail», répond les scintillement des étoiles guettées par les trous noirs.
11

..A la paf'ole JeJ éloileJ,triomphantes - pour encore
un moment louange. répondent mon tremblement et ma

première et

porte

première louange

Pour peindre, même par la parole, il faut d'abord voir, et moi, ce soir, je ne vois que des portes. Celles de ma maison, ouvertes mais sur des couloirs vides. Je veux dire: personne d'autre que moi n'y vit. Celles de nos maisons, où nos amis venaient. Celle où je t'ai laissé. Je ne veux pas me souvenir même de ton prénom. Tu n'as plus de voix ni de visage. Comme une cicatrice, tu ne disparais pas mais tu ne fais plus mal. Le désert le plus dangereux, c'est celui que soi-même on devient. Les êtres qu'on a aimés ne peuvent plus venir, même en pensée, et s'ils viennent, ils ne peuvent ni respirer ni rester. C'est sans doute pourquoi, à la lumière de mes yeux que j'avais crevés pour pouvoir aimer, et de mon coeur que j'ai dû empêcher de battre pour ne plus être torturée, je ne vois que des portes.

13

Famine

-

de la chair

-

du coeur -l'esprit

- de l'âme.

Cela n'est pas nouveau. Je suis assise par terre, sur un palier, contre une porte. Il fait sombre. J'ai neuf ou dix ans. J'ai été mise à la porte: je chante faux et je dérange. Soudain, je ne respire plus. Mes amis chantent. A travers la porte, leur chant, que tout à l'heure je n'aimais pas, m'atteint - mise à l'écart, à la bonne distance, j'en perçois la beauté apparente et cachée, et je l'aime. C'est de nouveau la fin du jour dans ma maison vide. Je parle de loin et je ne vois personne. «L'indifférence est bonne pour le travail », dit Arikha. J'appelle travail cette passion de peindre, par la parole,
des êtres, pour qu'ils revivent, à la bonne distance

-

celle qui révélera leur beauté apparente et leur beauté cachée.

2:>euxième

po,.te

et
tkuxième louange

Dans une maison riche, à Marseille, à la fin d'une guerre, une jeune fille se laisse mourir de faim. Elle a quatorze ans, ou quinze. Elle s'appelle Y/on, de son prénom, mai~ je m en

~o,.ti,.ai, de son nom de famille.

Elle va au lycée, elle étudie avec rage, elle fait de longues marches forcenées dans les calanques, mais depuis des
mois elle ne mange plus, on voit ses os, elle commence

à

perdre la mémoire. Les repas sont des tortures pour toute la famille. moi, je vi~, la femme de chambre

-

elle a une jambe

de bois, elle ne met pas de culotte et elle s'en vante passe les plats. La mère, Je
fait mal Son

-

me meu,,~, le père, ::bieu

t,.avail, je cie ,.emplace, les quatre
Y/on Y/on,

soeurs, Oui, Oui Y/on,

Oui Oui, font

semblant de ne pas regarder quand Y/on se sert. 15

non met deux ou trois bouts de quelque chose dans son assiette. Elle les coupe et les recoupe en centaines de petits morceaux. Elle n'y touche pas. Chacun se concentre sur son assiette, sur sa fourchette, sur le bout de viande ou la frite qu'il va macher, tout le monde fait comme si non n'existait pas, mais tout le monde regarde non et souffre. non, elle aussi, souffre, de la souffrance de son père, de

ses soeurs, de sa mère. Elle mangerait pour qu'ils ne souffrent plus, si elle le pouvait. «Mais à la fin 1... » crie Je me meu,.j, elle se retient, à

cause d'un regard de ~ieu
Docteur J~n

lait

mal

Son

t,.avail ils -

ont dû décider d' essayer de se taire, sur les conseils du laij mon al!ai,.e.

«Mais comment peux-tu te priver de manger», crie la grand-mère, JaiLM-moi un p,.ix (sous-entendu: rf/aij c'est

mon dll. Car moi, je suis Madame

je m en

~ojfti,.ai, de la grand-n'le, à Montpellier). Elle a fait le voyage, elle a fait le sacrifice de fermer son magasin pour

aider ~ieu

lait mal et Je me meu,.j à faire manger
16

non.
«

C'est si bon de manger », ne peut s'empêcher de

plaider 2Jieu fait mal Son t,.avail, je ofe ,.emplace.
Su,.tout paj J'homme, la cuisinière, vient dans la salle à

manger prêter main forte: «Ma petite non, vous qui êtes si intdligente, vous

devez le comprendre: un moteur a besoin d'essence. Je vous ai fait des pets de nonne ». La seule qui n'ait rien dit pendant tout le repas, c'est Je pa,.1e jeule maij je juij enco,.e jaine J~jp"it, la nurse des petites, Ouinon, nonnon et Oui Oui.

Elle guette le moment où non va sortir de la maison pour aller au lycée, elle se tient dans l'embrasure de la porte, elle tend à non une toute petite tartine de pain beurré. pas. Je pa,.1e jeule ne dit rien, elle a des lannes dans les yeux, elle reste un moment sur le pas de la porte avec sa toute petite tartine, espérant que non reviendra sur ses pas pour la prendre. 17 non voudrait lui faire plaisir. Elle ne le peut

Après le lycée, non n'existe pas. A la lumière

achète du chocolat, elle le mange,

en courant pour que cela ne se voit pas, pour que cela

des années,

non,

vieillie, comprend Je pa,.1e

soudain de quelle intelligence dans l'amour !Jeule était douée.

Je pa,.1e !Jeule aura dans quelques jours quatre-vingtcinq ans. Elle est toujours saine d'esprit, et elle sait se réjouir de vivre, bien qu'elle vive seule. Avec le peu d'argent qui lui reste, non lui fait envoyer - par télex - quelques fleurs. Quelques fleurs pour vous dire - sans mots - avec tant de retard:
« Merci. »

JI'OÎ4ième porte et tl'OÎ4ième louange

L'état de non s'aggrave. Même son amte,

Je

m8

,.end,.ai

lute,.cu!eufJe,

s'inquiète. Que non soit devenue osseuse,

à la limite de

l'évanouissement, c'est bien: les grands poètes furent toujours de grands malades, donc, pour devenir poète, il faut d'abord tomber malade, c'est pourquoi Je m8

,.end,.ai lute,.cu!eufJe, en plein hiver, se couche nue, par terre. Mais non ne peut plus traduire l'Odyssée. Elle ne peut plus lire. Elle, qui se veut toute esprit, ne pense qu'à ne pas manger. Elle compte, recompte, affolée, ce qu'elle a avalé: une masse de pain, c'est-à-dire, à peu près, une olive. Non. Trois. Une le matin, une à midi, une le soir. Elle en a la nausée. Je m8 ,.end,.ai lute,.cu!eufJe lui , , . ", . recIte un poeme, desespere a pomt, d "un poete consacre ' ' 19