Les paysans et autres récits

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Les récits que Tchekhov consacre au seul monde paysan firent grand bruit lors de leur sortie et furent dénoncés pour leur brutalité, tout autant par les populistes que par Tolstoï. Les paysans, Agafia, Dans la combe, Les paysannes, La nouvelle datcha, sont le reflet du quotidien du docteur Tchekhov, confronté à la méchanceté, l'ébriété et la cupidité des paysans de Melikhovo, village où il vécut une dizaine d'années. Ce qui intéresse Tchekhov, c'est l'humanité de ces êtres, qui semblait à jamais perdue, et affleure cependant au détour d'une page.
Publié le : mardi 1 juillet 2008
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EAN13 : 9782296202344
Nombre de pages : 166
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LES PAYSANS ET AUTRES RÉCITS

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.Iibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-06003-6 EAN : 9782296060036

Anton Pavlovitch Tchekhov

LES PAYSANS ET AUTRES RÉCITS

Traduction et postface de Françoise Damal-Lesné Docteur ès lettres

L'Harlllattan

Autres parutions du même auteur

Oncle Vania, Connaissance d'une œuvre, Editions Bréal, juillet 2005. Portraits de femmes, un itinéraire d'ombre et de lumière, Editions L'Hannattan, Juillet 2007. www.comprendre-tchekhov.fr. site consacré à Anton Pavlovitch Tchekhov, créé et suivi par Françoise DamalLesné, 2007.

Les paysans}
I
Le serveur du restaurant moscovite «Le Bazar Slave2 », Nikolai Tchikildeiev, était tombé malade. Ses jambes devenues gourdes, sa démarche s'était considérablement transformée au point, qu'un jour, il avait trébuché dans le corridor et était tombé avec son plateau chargé de jambon et de petits pois. Il lui fallut quitter sa place. Il dépensa en remèdes toutes ses économies et celles de sa femme pour se soigner et il ne lui resta plus de quoi manger; comme il s'ennuyait ferme à ne rien faire, il décida qu'il était, sans aucun doute, préférable de retourner au village. À la maison, quand on est malade, on y vit à moindre frais; ce n'est pas en vain qu'on dit: chez soi, même les murs, ça aide. Il arriva à JOukOV03 vers le soir. Dans ses souvenirs d'enfance, le nid natal se présentait chaleureux, confortable et commode, mais à la minute où il pénétra dans l'izba, il fut presque pris de peur tant elle était obscure, exigue et sale! Olga, sa femme, et sa fille Sacha qui l'accompagnaient, contemplaient avec stupeur le grand poêle malpropre presque aussi large que l'izba, noir de suie et de mouches. Que de mouches! Le poêle était de guingois, les poutres des murs n'étaient pas droites non plus, et on avait l'impression que l' izba allait s'effondrer sur l'instant. Dans l'entrée, près des icônes, on avait collé, en guise de tableaux, des étiquettes de bouteilles et des coupures de journaux. Quelle terrible misère! Personne pour accueillir les visiteurs, tout le monde étant à la moisson. Sur le poêle se trouvait une fillette d'une huitaine
Les paysans (Mujiki) paru dans La Pensée russe (Russkaïa Mysl '), livre IV, n° 4, avril 1897 . 2 Célèbre restaurant de Moscou où Tchekhov avait ses habitudes. 3 Joukovo, du russe jouk, qui signifie scarabée et souligne la noirceur et le côté sordide du village. 1

d'années, blonde, sale, indifférente; elle ne jeta même pas un regard aux nouveaux venus. En bas, un chat se frottait contre la lucarne. - Pstt ! pstt ! lui fit signe Sacha. Pstt ! - Not' chat, l'entend rien, dit la petite fille. L'est dev'nu sourd. - Pourquoi? - Comm' ça, l'a été battu. Nikolaï et Olga comprirent sur-le-champ le genre de vie que l'on menait ici mais ne dirent rien; en silence, ils laissèrent leurs baluchons et toujours en silence, ils sortirent. L'izba était la troisième du village et semblait la plus pauvre et la plus vieille; la deuxième n'était pas mieux, tandis que la première avait un toit en fer et des rideaux aux fenêtres. Cette izba sans enclos se trouvait à l'écart et abritait le cabaret. Les izbas étaient alignées sur un seul rang et le hameau, silencieux et engourdi, avait cependant un air avenant avec ses saules émergeant des cours, ses sureaux et ses sorbiers. Juste derrière les maisons paysannes, commençait la descente vers la rivière, la pente en était rude, abrupte et si ravinée que, çà et là dans la glaise, affleuraient d'énormes rochers. Près de ces rochers et des trous creusés par les potiers, serpentaient des petits chemins encombrés de nombreux tas de vaisselle cassée, tantôt bruns, tantôt rouges, et, tout en bas, s'étendait une vaste et plate prairie, vert clair, déjà fauchée, où, maintenant, paissait le troupeau communal. Une rivière étalait ses méandres à une verste du village, ses berges formaient des boucles majestueuses; audelà, on apercevait une autre prairie immense, un autre troupeau, de longues files d'oies blanches, puis, comme de ce côté-ci, une autre montée raide, et, en haut de la côte, un autre village et son église à cinq coupoles, et, tout près, une maison seigneuriale. - Comme c'est bien, ici, chez vous! dit Olga en se signant tournée vers l'église. Quels vastes espaces, Seigneur! À l'instant même, on sonna les cloches pour l'office du soirc'était la veille du dimanche. Deux petites filles qui remontaient avec des seaux d'eau, se retournèrent pour regarder l'église et écouter. - À cette heure-ci, au «Bazar Slave », c'est le dîner, dit pensivement NikolaL

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Assis au bord de l'escarpement, Nikolaï et Olga regardèrent le soleil se coucher, le ciel d'or et de pourpre se refléter dans la rivière, puis dans les fenêtres de l'église et dans tout l'air plein de douceur et de tranquillité, d'une pureté inexprimable, comme il n'y en a jamais à Moscou. Lorsque le soleil fut couché, le troupeau revint dans un concert de bêlements et de meuglements, les oies s'approchèrent, et tout s'apaisa, la lumière douce se voila et l'obscurité vespérale monta. Entre temps, les vieux, le père et la mère de Nikolaï, maigres, voûtés, édentés, et de même taille, étaient revenus. Deux femmes

entrèrent à leur tour

-

c'étaient les brus, Maria et Felda, qui

travaillaient de l'autre côté de la rivière chez le propriétaire terrien. Maria, la femme du frère Kiriak, avait six enfants, Fekla, celle du frère Denis, parti à l'armée, deux; lorsque Nikolaï entra dans l'izba, il découvrit tous ses parents, grands et petits, qui grouillaient dans la soupente, dans les berceaux et dans tous les coins, puis, il surprit l'avidité avec laquelle le vieux et les femmes mangeaient le pain noir en le trempant dans l'eau, il comprit aussitôt qu'il avait eu tort de revenir ici, lui, le malade sans le sou et avec, qui plus est, une famille, oui, il avait eu tort ! - Mais où est mon frère Kiriak, demanda-t-il après qu'ils se furent embrassés. - Chez un marchand, il est garde, répondit le père, dans la forêt. Ce s'rait pas un mauvais gars mais lève trop l'coude! - C'est pas un gagneur! dit la vieille en pleurnichant. Les hommes, chez nous, c'est une vraie pitié, ils rapportent pas, ils emportent. Et I'Kiriak, il boit, et I'vieux, il boit aussi, ils cachent pas leur vice, ils connaissent bien l' chemin du cabaret. Faut qu'elle ait voulu nous punir, la Reine des Cieux! En l'honneur des invités, on mit à chauffer le samovar. Le thé sentait le poisson, le sucre était rongé et gris, des cafards couraient dans le pain et la vaisselle; boire était répugnant et la conversation

l'était tout autant - on ne parlait que de misère et de maladies. On
n'avait pas encore eu le temps de boire une tasse qu'une voix coléreuse, traînante et avinée, retentit au dehors. - Ma -aria! - On dirait que c'est l'Kiriak qui arrive, dit le vieux, quand on parle du loup, on voit sa queue!

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Tous se turent. Quelque temps après, la même voix, fruste et coléreuse, comme venue d'outre tombe. - Ma -aria! Maria, la plus âgée des deux brus, blêmit, se blottit contre le poêle et il était étrange de voir l'effroi se peindre sur le visage de cette femme robuste, forte, pas très jolie. Sa fille, cette fillette qui précisément était sur le poêle et semblait apathique, se mit à pleurer bruyamment. - Qu'est-ce que t'as, choléra? lui cria Felda, une belle femme, forte et large d'épaules. Pour sûr, il va pas t'tuer! Nikolaï apprit par son père, que Maria avait peur de vivre dans

la forêt avec Kiriak parce qu'à chaque fois qu'il était soûl, à
chaque fois, il venait la chercher, faisait du tapage et la battait sans mercI. - Ma-aria! résonna une voix forte derrière la porte. - Protégez-moi, pour l'amour du Christ, mes chers parents, bredouilla-t-elle, la respiration coupée comme si on l'avait plongée dans un bain d'eau glacée, protégez-moi, mes chers parents. Tous les enfants, du moins ceux qui étaient dans l'izba, se mirent à pleurer et Sacha fondit, elle aussi, en larmes. On entendit une toux d'ivrogne et on vit entrer un paysan de grande taille, à la barbe noire et coiffé d'un chapeau d'hiver. TIétait terrifiant car, à la lueur trouble de la lampe, on ne distinguait pas son visage. C'était Kiriak : il s'approcha de sa femme, et lui décocha un coup de poing en pleine figure; étourdie sur le coup, elle ne poussa pas un cri, s'affaissa et se mit aussitôt à saigner du nez. - C'est y pas une honte! une honte! grommelait le vieux, monté sur le poêle. Et devant des invités! C'est péché! La vieille, assise sans rien dire, s'était voûtée et donnait l'impression de ne pas savoir à quoi elle pensait; Fekla balançait le berceau. .. Visiblement conscient de répandre la terreur et content de l'effet produit, Kiriak attrapa Maria par le bras, la traîna jusqu'à la porte en rugissant comme une bête sauvage pour la terroriser davantage, mais, au même moment, il aperçut les visiteurs et s'arrêta.

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- Ah ! vous v'là, grommela-t-il en repoussant sa femme, mon frère de sang et sa famille. .. TI récita une prière tourné vers les icônes, et chancelant, ouvrant tout grand ses yeux rouges et enivrés, il poursuivit: - Mon frère et sa famille, ils sont r'venus dans la maison d'leurs parents... Çà veut dire, ils sont revenus de Moscou. Moscou, la grande capitale, la mère des villes... J'vous d'mande bien l'pardon... TI s'affaissa sur le banc près du samovar et se mit à boire du thé, lampant bruyamment le liquide dans un silence total... TIbut une dizaine de tasses puis s'allongea sur le banc et se mit à ronfler. Tous allèrent se coucher. Nikolaï, en tant que malade, alla sur le poêle avec le vieux; Sacha s'allongea à même le sol et Olga alla avec les femmes dormir dans la grange. - Hé, hé, ma belle, - dit-elle en s'allongeant dans le foin à côté de Maria, les larmes, elles ne sont aucune aide au chagrin ! Patiente et c'est tout. Dans les Écritures, il est dit: «Si quelqu'un te frappe sur la joue droite, donne-lui la gauche »... Eh, oui, ma belle! Puis, tout bas, de sa voix chantante, elle parla de Moscou, de sa vie, de son métier de femme de chambre dans les maisons meublées. - À Moscou, les maisons sont grandes, elles sont en pierre, racontait-elle, il y a beaucoup, beaucoup d'églises, quarante fois quarante. Ma belle, et dans les maisons, c'est partout des seigneurs, ils sont si beaux et si comme il faut! Maria lui dit qu'elle n'était jamais allée à Moscou, même une seule fois, ni d'ailleurs à la ville du district; elle était illettrée, ne connaissait aucune prière, pas même le «Notre Père ». Elle et l'autre bru, Felda qui écoutait assise à l'écart, étaient toutes deux quelque peu arriérées et incapables de comprendre grand chose. Ni l'une ni l'autre n'aimait son mari: Maria avait peur de Kiriak et quand il restait avec elle, elle tremblait de peur et chaque fois qu'elle était à ses côtés, elle perdait respiration tant il empestait le tabac et la vodka. Quand on demandait à Fekla si elle ne s'ennuyait pas sans son mari, elle répondait d'un air fâché:

- Qu'il aille au diable!
Il

Elles parlèrent un long moment puis se turent... Il faisait froid. Près de la grange, un coq chantait à gorge déployée, et les empêchait de dormir. Lorsque la lueur bleutée de l'aurore s'infiltra dans toutes les fentes, Felda se leva sans bruit et sortit, puis on l'entendit courir en frappant le sol de ses pieds nus.

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II
Olga se rendit à l'église et emmena Maria avec elle. Tandis qu'elles empruntaient le petit chemin qui descendait vers les prés, elles se sentaient joyeuses. Olga aimait cette vaste étendue et Maria sentait en sa belle-sœur, un être proche, un parent. Le soleil se levait. Tout en bas, un épervier somnolent planait au ras de la prairie, la rivière était encore embrumée, le brouillard traînait de ci, de là, alors qu'en face, sur la colline, un rai de lumière filtrait déjà, l'église étincelait, et dans le jardin seigneurial, des freux piaillaient avec frénésie. - Le vieux, c'est rien, dit Maria, mais Babka, elle est dure, elle gronde tout l' monde. Nat' blé, on n'en a eu que jusqu'au Mardi gras, et maint'nant, on achète la farine au cabaret. Alors elle rouspète: trop, vous mangez trop, qu'elle répète. - Hé, hé, ma belle! Patiente et c'est tout. Il est dit: «Venez à moi, vous qui peinez et êtes accablés! » Olga parlait posément, d'une voix chantante, et sa démarche, vive et affairée, ressemblait à celle d'un pèlerin. Chaque jour, elle lisait l'Évangile à haute voix, comme le ferait un diacre et même si elle ne comprenait pas grand-chose, le texte sacré la touchait jusqu'aux lannes, et elle ne pouvait prononcer des mots tels que « ache» et «dondege »4 sans défaillir doucement. Elle croyait en Dieu, à la Mère de Dieu et aux Saints; elle croyait qu'il était interdit d'offenser quiconque en ce bas monde - ni les petites gens, ni les Allemands, ni les tsiganes, ni les Juifs, et que cela portait malheur de ne pas avoir de compassion envers les animaux; elle croyait que tout cela était écrit dans les Livres Saints, et c'est pour cette raison que lorsqu'elle prononçait les paroles de l'Évangile, même celles qu'elle ne comprenait pas, son visage prenait une expression compatissante, tendre et radieuse. - D'où t'es? lui demanda Maria
4

«ache », terme slavon d'église qui signifie «si », «dondege également slavon et qui signifie «jusqu'à ».

», terme

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- J'suis une Vladimir. Mais j'ai été envoyée à Moscou, ya déjà
longtemps, quand j'avais huit petites années. Elles étaient arrivées à la rivière. Sur l'autre rive, près de la berge, une femme était en train de se déshabiller. - C'est notre Felda, dit Maria en la reconnaissant, l'est allée faire un tour chez les maîtres, voir les intendants. C'est une polissonne et une grande gueule. C'est terrible! Felda, le sourcil noir, les cheveux dénoués, jeune encore et musclée comme une jeune fille, se jeta de la rive, claqua de ses pieds dans l'eau et fit des vagues de tous côtés. - La polissonne, c'est terrible! répéta Maria. Des ponts de bois instables passaient en travers de la rivière et juste en dessous d'eux, dans l'eau pure et transparente, on apercevait un banc de chevesnes à grosses têtes. La rosée scintillait dans les fourrés verts qui se miraient dans l'eau. L'air chaud commençait à monter, tout devenait joyeux. Quel matin magnifique! Comme la vie aurait été belle en ce monde s'il n'y avait pas eu toute la misère, la misère effroyable sans issue à laquelle nul ne pouvait échapper. Il suffisait de se retourner vers le hameau pour retrouver en un instant ce qui s'était passé le soir

précédent - et le bonheur qu'elles sentaient autour d'elles disparut
en un instant. Elles arrivèrent à l'église. Maria s'arrêta à l'entrée et n'osa aller plus loin. Elle n'osa pas non plus s'asseoir, alors qu'on ne sonnerait l'office qu'après huit heures. Elle resta debout tout le temps. Lorsqu'on lut l'Évangile, la foule recula pour laisser passer la famille du gentilhomme rural; deux jeunes filles entrèrent en robes blanches, coiffées de chapeaux à larges bords, un petit garçon, joufflu, rose, vêtu d'un costume marin les suivait. Leur arrivée troubla Olga; au premier coup d'œil elle décida qu'ils étaient des gens convenables, instruits et bien. Maria les regarda par en dessous, l'air sombre, triste, comme si elle avait vu entrer non des êtres humains mais des monstres qui l'auraient écrasée si elle ne leur avait pas fait place. Lorsque le diacre proclama quelque chose de sa voix de basse, il lui semblait qu'elle entendait à chaque fois le même cri : «Maaria! » et elle tressaillait. 14

III
Dans le village, on avait appris l'arrivée des invités et après l'office, beaucoup de monde se rassembla dans l'izba. Vinrent les Leonytchev, les Matveitchev, et les Ulitchovitch en quête de nouvelles de parents placés à Moscou. On emmenait à Moscou tous les enfants de Joukovo qui savaient lire et écrire et on les y plaçait comme garçons de restaurant ou valets de chambre (de

même, le village d'en face ne fournissait que des boulangers) ainsi, depuis le temps du servage, un certain Lukas Ivanitch, paysan de Joukovo, une légende à présent, avait servi dans un club de Moscou, et n'avait pris à son service que des natifs de sa terre, qui, une fois dans la place, avaient écrit à leur parentèle et lui avaient trouvé des places dans les cabarets et les restaurants; depuis lors, la campagne de Joukovo ne s'appelait plus chez les habitants des environs autrement que «Xamckaia» ou bien « Xolyevka ».5 Nikolai avait été envoyé à Moscou dès sa douzième année et avait été pris chez Ivan Makaritch, de la famille des Matveitchev, qui travaillait en ce temps-là comme ouvreur au Jardin de l'Ermitage. Maintenant, se tournant vers les Matveïtchev, Nikolai parlait sentencieusement: - Ivan Makaritch, mon bienfaiteur, et je dois prier pour lui Dieu jour et nuit, c'est à lui que je dois d'être devenu un honnête homme. - Petit père, toi, dit une grande vieille en pleurnichant - elle était la sœur d'Ivan Makaritch - on n'a pas de nouvelles de lui, le pauvre! - Cet hiver, il travaillait chez Aumont6, mais pendant la dernière saison, j'ai entendu dire qu'il travaillait quelque part au-delà de la ville, dans les parcs. .. S'est fait vieux! Autrefois, pendant la saison d'été, il lui arrivait de rapporter jusqu'à dans

5

XamckaÏa signifie La Valetière (de valet), et Xolyevka, La Larbinerie (de larbin). 6 Aumont, restaurateur français de renom. 15

les dix roubles par jour, mais maintenant, les affaires, elles sont plus calmes, et le p'tit vieux, il a du mal à vivre. Les femmes, vieilles et jeunes, regardaient ses jambes dans leurs bottes de feutre et son visage blafard et disaient tristement: - T'es pas un gagneur! Nikolaï Ossipitch, t'es pas un gagneur, toi! Tout le monde caressait Sacha. Elle avait déjà dix ans mais comme elle était de petite taille et très menue, on aurait pu lui donner sept ans tout au plus. Au milieu des autres petites filles basanées, mal coiffées, vêtues de longues chemises déteintes, elle, la petite fille au teint pâle, aux grands yeux sombres et dont les cheveux étaient retenus par un ruban, semblait drôle, une petite bête que l'on aurait attrapée dans les champs et ramenée dans l'izba. - C'est qu'elle sait lire! s'exclama Olga regardant avec tendresse sa fille Lis, ma petite fille! lui dit-elle prenant l'Évangile dans le coin de l'izba. Oui, toi, lis, et les bons chrétiens vont t'écouter! L'Évangile, vieux, lourd, relié en peau et aux coins usés, diffusait une telle odeur dans l'izba qu'on aurait pu penser que des moines venaient d'entrer. Sacha leva les sourcils et commença à lire d'une voix chantante et grave: - Comme ils se retiraient, voilà que l'Ange du Seigneur... apparut en songe à Joseph, et lui dit: «Lève-toi, prends l'enfant et sa mère. » - L'Enfant et sa mère, répéta Olga rougissant d'émotion. - « Et fuis en Egypte... restes-y jusqu'à ce que je te le dise... » Au mot «dondege7 » Olga ne put contenir ses larmes. De la voir pleurer, Maria, puis la sœur d'Ivan Makaritch, sanglotèrent à leur tour. Le vieux se racla la gorge et chercha à donner une friandise au petit, mais, ne trouvant rien, il se contenta de remuer le bras. La lecture une fois finie, les voisins rentrèrent chacun chez eux, troublés et reconnaissants envers Olga et Sacha.

7 Dondege, jusqu'à ce que, terme slavon. Le texte évangélique Sacha est en slavon d'église.

lu par

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Le jour de la fête, la famille resta toute la journée à la maison. La vieille que tous, mari, brus, petits-enfants à l'unisson appelaient Babka, voulait faire tout, elle-même; c'était elle qui mettait le bois dans le poêle et préparait le samovar, c'était elle qui soignait les bêtes à midi et se plaignait ensuite qu'on l'écrasait de travail. Elle était toujours sur le qui-vive, faisait attention à ce que personne ne mangeât un morceau de trop, ou que le vieux et les brus, ne restassent pas bras croisés. Tantôt, il lui semblait entendre les oies du cabaretier passer par derrière et piétiner son potager: elle sortait alors précipitamment, un long bâton à la main et poussait des cris aigus pendant une demi-heure en tournant autour de ses choux, maigres et flétris comme elle; tantôt, il lui semblait qu'un corbeau allait fondre sur ses poussins, elle lui courait après, l'injure à la bouche. Elle ne décolérait jamais et grognait du matin au soir; elle poussait souvent des cris tels que dehors les passants s'arrêtaient. Elle était dure avec son vieux, le traitant de fainéant et de choléra: c'était un homme peu sérieux, sur lequel on ne pouvait compter, et peut-être que si elle ne l'avait pas houspillé constamment, il n'aurait rien fait du tout, serait resté sur le poêle et aurait passé son temps à bavarder. TI comptait longuement à son fils des histoires d'hypothétiques ennemis, se plaignait de prétendues offenses quotidiennes qu'il endurait de la part de son voisinage, ce qui rendait sa conversation assommante. - Quam, disait-il les mains sur les hanches, ouam... Une semaine après la fête de l'Exaltation de la Croix8,j'ai vendu du foin dans les trente kopeks le poud9, de mon plein gré. Ouaih... Bon... Ça veut dire... le foin, jl'porte de mon plein gré l' matin, j'embête personne; par malheur, j'regarde. Qu'est ce qui sort du cabaret, le staroste Antip Sedelnikovlo : « - Où c'est qu'tu vas, espèce de ci et de ça ?» et v'la qu'y m'tire par l'oreille.

8 Vozdvigenia Kresta Gospodnia, 14/27 septembre. 9 Poud, unité de mesure de la Russie impériale et jusqu'à la révolution de 1917, équivalant à 16, 38 kilos ou 40 livres russes, Fount, pesant chacune 0,410 kg. 10 Sedelnikov du russe sedel 'nyj signifie sellier. On peut imaginer très facilement que le staroste se déplaçait à cheval.

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Kiriak souffrait d'un terrible mal de tête et avait honte devant son père. - C'est la vodka qu'a fait ça. Ah, mon Dieu! marmonnait-il en secouant sa tête douloureuse. Vous, mon frère et ma petite sœur, pardonnez au nom du Christ, moi-même, j'suis pas bien content. À l'occasion de la fête, on avait acheté un hareng au cabaret et on avait fait du brouet avec la tête. À midi, on s'attabla pour boire le thé et on avala tasse sur tasse, à en être tout enflé, à en suer, et c'est seulement après qu'on mangea le brouet à même la soupière. Le hareng, Babka l'avait caché! Le soir venu, sur la rive haute, un potier alluma son four pour faire cuire ses poteries. En bas, dans la prairie, les jeunes filles faisaient une ronde et chantaient. On jouait de l'harmonica. Et par delà la rivière, un autre feu était allumé et d'autres jeunes filles chantaient, et de loin, leur chant semblait bien tourné et doux. Dans le cabaret ainsi qu'aux alentours, les paysans faisaient du bruit et chantaient de leurs voix enivrées chacun de son côté, et se querellaient si fort qu'Olga tressaillit et dit: - Oh, mon Dieu L.. Elle était étonnée de les entendre s'invectiver sans cesse et de constater que ceux qui braillaient plus fort et plus longtemps, étaient les vieux, eux qui étaient proches de la mort. Les enfants et les jeunes filles qui entendaient ces cris ne s'en offusquaient pas et il était clair qu'ils y étaient habitués depuis le berceau. Il était minuit passé, les feux de l'un et de l'autre côté de la rivière s'étaient éteints, mais en bas, dans les prés comme à l'auberge, tout le monde continuait la fête. Le vieux et Kiriak, ivres morts, bras dessus bras dessous, se donnaient des coups d'épaule tandis qu'ils marchaient en direction de la grange où Olga et Maria étaient couchées. - Laisse, dit le vieux, tentant de le persuader. Laisse la... C'est un' brav' femme... C'est péché ! Ma-aria, Kiriak. - Laisse la... C'est péché! C'est un' femme qui fait pas d'histoires. Les deux hommes s' alTêtèrent une minute devant la grange puis s'en allèrent. 18

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