Les Penderwick et compagnie

De
Publié par

Comment faire pour ne pas tomber amoureux ? Suivez les guides ! Les sœurs Penderwick ont trouvé la recette : elles vous entraînent au cœur d'un plan extravagant, afin d'empêcher leur père adoré de rencontrer ce qui deviendrait... une abominable belle-mère ! Malheureusement, ce n'est pas gagné d'avance et les aventures des quatre filles ne font que commencer, pour le meilleur et pour le pire !





Publié le : jeudi 5 mai 2011
Lecture(s) : 268
Tags :
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782266220620
Nombre de pages : 197
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
: Les penderwick et compagnie
JEANNE BIRDSALL



Les Penderwick et compagnie
La rentrée de quatre filles, d’un papa célibataire adoré et de nombreuses amoureuses
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Florence Budon
Illustrations de David Frankland




À David, Amy et Tim
Prologue
C
ela faisait une bonne semaine que leur mère était à l’hôpital avec le bébé. Et les trois petites Penderwick avaient beau lui avoir rendu visite tous les jours – parfois deux fois dans la même journée –, cela ne suffisait pas. Elles voulaient que leur mère rentre à la maison.
— Quand, maman ? demanda Jeanne, la cadette.
— Tu lui as déjà posé la question cinq fois. Elle ne sait pas.
Rosalind était l’aînée et, du haut de ses huit ans, elle se sentait grande et responsable.
— Est-ce que je peux prendre Linotte dans mes bras ?
Tante Claire, la sœur de leur père, lui passa prudemment le bébé. Rien ne rendait sa nièce plus heureuse que de bercer un nouveau-né, même s’il était endormi et inconscient de l’attention qu’elle lui portait.
— Maman, tu pourrais au moins venir nous voir à la maison, non ? Pas la peine d’emmener le bébé.
Skye était la sœur du milieu, entre Jeanne et Rosalind. C’était la seule à avoir hérité des cheveux blonds et des yeux bleus de leur mère. Les deux autres avaient les yeux marron et des boucles noires, comme leur père et tante Claire. Le bébé, la quatrième petite Penderwick, n’avait encore qu’un fin duvet sur la tête, mais on voyait qu’elle serait brune.
— Quand je rentrerai à la maison, ma chérie, je crains de devoir emporter Linotte avec moi, répondit leur mère en riant.
Puis elle s’arrêta brusquement de rire et passa une main sur ses côtes.
— Et si vous alliez à la boutique de cadeaux ? s’exclama tante Claire en bondissant de sa chaise.
— Nous n’avons pas d’argent, répliqua Jeanne.
— Je vais vous en donner.
Tante Claire prit un billet dans son portefeuille et le tendit à Skye.
— Mieux vaut laisser Linotte ici, Rosalind. Elle est trop petite pour vous accompagner.
— Nous pouvons lui acheter un cadeau quand même.
À contrecœur, Rosalind reposa le bébé dans le berceau blanc à côté du lit.
— Il n’y a pas assez d’argent pour elle, marmonna Skye.
— En voilà des manières ! se fâcha leur mère.
Mais tante Claire sourit et sortit de nouveaux billets.
— Maintenant, filez, bande de pirates !
Tante Claire appartenait à cette catégorie de gens formidables qui, bien qu’ils n’en aient pas, adorent les enfants. Ainsi, toute son attention allait à ses nièces qui ne lui reprochaient jamais ses taquineries. Au contraire, Skye partit vers la boutique en bombant le torse, trop contente d’avoir été traitée de pirate. Rosalind prit la main de Jeanne et suivit leur sœur avec plus de discrétion, en prenant soin de saluer les gentilles infirmières avec qui elles avaient fait connaissance pendant la semaine.
La boutique se trouvait au fond du hall d’entrée. Les filles connaissaient le chemin, car elles y étaient déjà allées, mais c’était la première fois qu’elles avaient autant d’argent. Tante Claire s’était montrée généreuse. Il y avait assez pour qu’elles se dénichent chacune un petit trésor. Skye, qui rêvait d’une montre avec un bracelet noir, se dirigea droit vers le coin horlogerie. Jeanne, comme d’habitude, détailla tous les présentoirs avant de finir au rayon des poupées. Rosalind choisit d’abord un chien en peluche pour Linotte, puis elle s’approcha de la vitrine à bijoux. On venait d’offrir une bague turquoise à sa meilleure amie Anna et elle avait très envie d’en trouver une semblable.
Pourtant, son regard ne s’arrêta pas sur les bagues, mais sur un fin collier en or, avec cinq pendentifs en forme de cœur – un gros au milieu et deux petits de chaque côté. Rosalind regarda le prix, fit un calcul rapide avec ses doigts, recommença pour être sûre, puis elle appela ses sœurs.
— Nous devrions prendre ce collier pour maman.
— Nous n’aurons pas assez d’argent pour acheter autre chose, rétorqua Skye qui avait déjà attaché une montre noire à son poignet.
— Je sais, mais je suis sûre que maman l’aimerait beaucoup. Le cœur au milieu, c’est elle. Les quatre autres, nous plus le bébé.
— Moi je suis là, décida Jeanne en montrant un des petits cœurs. Dis, Rosalind, maman est encore malade ?
— Oui.
— À cause de Linotte ?
— À cause du cancer.
Rosalind détestait ce mot, cancer.
— Papa nous a expliqué, tu te souviens ? Mais elle va bientôt guérir.
— Évidemment, affirma Skye. D’après papa, les docteurs font tout ce qu’ils peuvent et ce sont les meilleurs de l’Univers.
— D’accord, dit Jeanne. Je vote pour qu’on achète ce collier à maman.
— Lâcheuse.
Skye disparut, puis elle revint sans la montre, accompagnée par une vendeuse. Cette dernière déposa le collier dans une petite boîte ornée d’un ruban.
Maintenant, Rosalind était pressée de retourner auprès de leur mère et du bébé. Skye et Jeanne, quant à elles, avaient repéré leur infirmier préféré, Ruben, qui était toujours d’accord pour les promener en fauteuil roulant. Laissant ses sœurs entre de bonnes mains, Rosalind traversa le hall à toute vitesse et ne ralentit qu’une fois devant la chambre. Mais, au lieu d’entrer, elle s’arrêta sur le seuil. Elle avait entendu sa mère et sa tante chuchoter et cela ressemblait à une conversation de grandes personnes que les enfants ne sont pas censés écouter. Rosalind savait qu’elle ne faisait rien de mal, car les voix étaient trop basses pour qu’elle les comprenne. Mais les deux femmes haussèrent le ton et Rosalind ne put empêcher les mots de lui sauter aux oreilles.
— Non, Lizzy, non ! se fâcha tante Claire. Il est trop tôt pour en parler. On dirait que tu baisses les bras.
— Tu sais bien que je n’abandonnerai jamais, pas tant qu’il y aura de l’espoir. S’il te plaît, promets-moi que, si je ne m’en sors pas, tu donneras cette lettre à Martin dans trois ou quatre ans. Tu le connais, il est trop timide pour rencontrer des femmes. Je ne supporte pas l’idée qu’il reste seul.
— Il aura les filles.
— Un jour elles grandiront et…
Elle s’interrompit, car Ruben arrivait en poussant Jeanne et Skye qui criaient et gloussaient comme des folles. Les deux petites descendirent du fauteuil roulant et foncèrent dans la chambre. Rosalind les suivit lentement, en essayant de trouver un sens à ce qu’elle venait d’entendre. Qu’est-ce que ça voulait dire, ne pas s’en sortir ? Et pourquoi son père devrait-il rencontrer des femmes ? Elle sentit un tel froid l’envahir qu’elle se mit à frissonner, et encore plus lorsqu’elle vit tante Claire glisser une enveloppe bleue dans sa poche. Était-ce la lettre dont avait parlé sa mère ?
Jeanne et Skye étaient surexcitées par la virée en fauteuil roulant et à l’idée d’offrir le cadeau. Puis leur mère sembla ravie de découvrir le collier qui lui allait à merveille, et dans toute cette joyeuse agitation, personne ne remarqua que Rosalind se tenait à l’écart, pâle et silencieuse. Une infirmière entra alors avec un effrayant chariot et leur fit comprendre que sa patiente et le bébé avaient besoin de repos. À regret, les filles embrassèrent leur mère.
Rosalind se débrouilla pour passer la dernière.
— À demain, maman, murmura-t-elle.
D’ici là, elle aurait peut-être trouvé les mots pour l’interroger – à propos de l’espoir, de papa qui resterait seul et de cette inquiétante lettre bleue.
En réalité, Rosalind n’en eut jamais l’occasion. Elle rangea les questions dans un coin de sa tête et les oublia car, dès le lendemain, leur mère commença à perdre des forces. Malgré les soins des médecins, en moins d’une semaine, tout espoir s’envola. Elizabeth Penderwick eut juste le temps de dire au revoir à son mari et à ses filles lors d’une douloureuse soirée. Elle mourut le lendemain avant l’aube, bébé Linotte – calme et silencieuse – blottie dans ses bras.
Chapitre 1
Rosalind fait un gâteau
Q
UATRE ANS ET QUATRE MOIS PLUS TARD
Rosalind était heureuse. Pas de cette sorte de bonheur exalté et tourbillonnant qui pouvait vite tourner à la désillusion, mais du bonheur calme que l’on ressent quand la vie suit tranquillement son cours. Trois semaines plus tôt, elle était entrée en cinquième, ce qui avait été moins difficile que prévu, en grande partie parce qu’elle s’était retrouvée dans la même classe que sa meilleure amie. En plus, la fin du mois de septembre approchait et les feuilles allaient bientôt exploser en mille couleurs chatoyantes. Rosalind adorait l’automne. Sans compter qu’on était vendredi après-midi. Même si elle n’avait rien contre l’école, qui ne préférait pas le week-end ?
Pour couronner le tout, tante Claire venait leur rendre visite. Leur tante bien-aimée dont le seul tort était d’habiter à deux heures de chez elles, à Cameron. Rosalind avait tellement de choses à lui raconter, notamment les vacances d’été, ces trois semaines merveilleuses passées à Arundel. Les sœurs Penderwick y avaient fait la connaissance de Lucas qui était devenu leur ami, avec qui elles avaient vécu toutes sortes d’aventures, et Rosalind était tombée amoureuse de Thomas, un garçon plus âgé. Mais il ne s’était rien passé. Depuis, elle avait décidé de se tenir le plus longtemps possible à l’écart de l’amour et de ses tourments, ce qui ne l’empêchait pas d’avoir très envie d’en parler à sa tante.
Il y avait beaucoup de choses à faire avant son arrivée : changer les draps de la chambre d’amis, mettre des serviettes propres dans la salle de bains et faire un gâteau. Mais d’abord, et comme tous les jours, Rosalind devait aller chercher Linotte chez sa nounou Goldie. Cela faisait partie des choses qui la rendaient heureuse. C’était la première année qu’elle était responsable de ses sœurs après l’école, en attendant que leur père rentre du travail. Auparavant, c’étaient les sœurs Bosna qui les gardaient. Elles habitaient au bout de leur rue et, en plus d’être jolies, elles étaient adorables. Mais Rosalind se trouvait trop âgée, maintenant – douze ans et huit mois –, pour avoir une baby-sitter.
Il ne restait plus qu’une minute sur les dix qu’il lui fallait pour se rendre du collège de Cameron à la maison de Goldie. Devant elle, à l’angle de la rue, la bâtisse grise et son immense préau encombré de jouets apparaissaient déjà. Rosalind accéléra le pas, car elle venait d’apercevoir une petite fille sur les marches, avec des cheveux noirs bouclés et un pull rouge. Elle parcourut les derniers mètres en courant et en rouspétant.
— Linotte, tu dois m’attendre à l’intérieur. Tu sais que c’est la règle.
Sa petite sœur lui sauta dans les bras.
— Goldie me surveille par la fenêtre.
Rosalind leva les yeux. C’était vrai. La nounou se trouvait derrière la vitre. Elle leur sourit et agita la main.
— Quand même, je veux que tu restes au chaud.
— D’accord. Mais…
Linotte leva un doigt emmailloté dans un pansement.
— J’étais trop pressée de te montrer ça. Je me suis coupée pendant les travaux manuels.
Rosalind attrapa la main blessée et y déposa un baiser.
— Tu as eu très mal ?
— Oui. J’ai mis du sang partout sur l’argile et les autres enfants ont crié !
— On dirait que tu t’es bien amusée…
Elle aida sa sœur à enfiler son sac à dos bleu.
— Allez ! on rentre vite à la maison pour préparer l’arrivée de tante Claire.
D’ordinaire, les deux filles aimaient traîner en chemin. Elles s’attardaient sous le sassafras et ses feuilles en forme de mitaine, ou près du bassin de récupération d’eau qui débordait juste ce qu’il fallait quand il pleuvait pour qu’on puisse y patauger sans avoir l’intérieur de ses bottes trempé. Puis il y avait le chien tacheté qui aboyait comme un fou mais qui voulait juste qu’on le caresse, les fissures sur le trottoir par-dessus lesquelles Linotte devait sauter, la maison marron avec un jardin fleuri et les cabines téléphoniques où étaient affichés parfois des avis de recherche de chiens ou de chats. Linotte les regardait toujours en se demandant pourquoi les gens ne faisaient pas plus attention à leurs animaux.
Pourtant, aujourd’hui, comme tante Claire leur rendait visite, les filles se dépêchèrent, ne s’arrêtant que pour permettre à Linotte de déplacer un ver de terre qui s’était aventuré sur le trottoir. Elles tournèrent bientôt dans la rue Gardam, avec ses cinq maisons alignées et son cul-de-sac tout au bout. Les sœurs Penderwick avaient toujours habité là. Elles adoraient cet endroit qu’elles connaissaient comme leur poche. Même quand elle était pressée, Rosalind se réjouissait de la présence des grands érables sur la chaussée – un devant chaque perron – et de l’allure des maisons, toutes différentes et plus très neuves, mais confortables et bien entretenues. Il y avait toujours quelqu’un pour leur dire bonjour ou les saluer d’un signe de la main. Aujourd’hui, c’était M. Corkhill qui tondait sa pelouse, puis Mme Geiger dans sa voiture pleine de courses. Rosalind cessa d’agiter le bras quand Linotte piqua un sprint.
— Viens, Rosalind ! cria-t-elle. Je l’entends !
Ce moment appartenait lui aussi à leur routine quotidienne. Crapule, le chien de la famille, sentait immanquablement Linotte arriver et faisait un tel raffut qu’on l’entendait d’un bout à l’autre de la rue Gardam. Voilà pourquoi les deux sœurs se mettaient à courir. L’instant d’après, Rosalind écartait le portail devant l’animal impatient qui se jetait sur Linotte comme si elle s’était absentée pendant des siècles.
Rosalind traîna Crapule à l’intérieur, et Linotte les suivit en dansant, toute à l’euphorie des retrouvailles. Ils longèrent le couloir, traversèrent le salon, entrèrent dans la cuisine, puis Rosalind ouvrit la porte du jardin afin que les deux amis sortent batifoler en plein air. Après avoir refermé derrière eux, elle s’appuya au chambranle pour reprendre sa respiration. Linotte n’allait pas tarder à réclamer son goûter mais, en attendant, Rosalind pouvait se lancer dans la préparation du gâteau qui serait, cette fois, un Renversé à l’ananas.
Tout en fredonnant gaiement, elle feuilleta le livre de cuisine familial. On l’avait offert à ses parents pour leur mariage et sa mère l’avait couvert d’annotations. Rosalind les connaissait par cœur. Elle avait même ses préférées, comme celle des Patates douces confites : « Une injure faite aux patates ! » Il n’y avait rien d’écrit à côté de la recette du gâteau renversé à l’ananas. Si c’était une réussite, Rosalind ajouterait peut-être son propre commentaire. Cela lui arrivait parfois.
— Faire fondre un quart de tasse de beurre, lut-elle, puis placer une poêle sur le feu avec une noisette de beurre et allumer le gaz.
La matière grasse se mit à grésiller, emplissant la cuisine d’une délicieuse odeur de pâtisserie.
— Ajouter une tasse de sucre roux.
Rosalind mesura le sucre, puis le versa dans la poêle.
— Mélanger le beurre et le sucre jusqu’à dissolution.
Le sucre disparut dans le beurre. Rosalind retira la poêle du feu, ouvrit une boîte d’ananas en tranches et disposa les rondelles sur la préparation. Elle recula d’un pas et admira son travail.
— C’est magnifique, Rosy. Quelle fabuleuse cuisinière tu fais !
Elle se replongea dans le livre de cuisine et se remit à fredonner. Au même moment, un silence des plus suspects attira son attention. Elle jeta un œil par la porte et comprit aussitôt ce qui se passait. Linotte et Crapule étaient à quatre pattes sous la haie de forsythia, occupés à épier le jardin des voisins. Pas ceux de droite, les Tuttles, qui habitaient là depuis toujours et n’auraient même pas été gênés que Linotte et Crapule les regardent manger par la fenêtre de leur cuisine. Non, ils épiaient les voisins de gauche, les Aaronson, qui venaient juste d’emménager. Les sœurs Penderwick avaient fondé de grands espoirs sur ces nouveaux arrivants et prié pour qu’il s’agisse d’une famille avec plein d’enfants. Malheureusement, les Aaronson n’étaient composés que d’une maman et d’un petit garçon qui apprenait à marcher. Sans père, car ce dernier était décédé avant la naissance du bébé. La mère comme le fils étaient roux, ce qui plaisait aux filles – vu qu’il n’y en avait pas d’autres dans la rue –, mais cette originalité capillaire ne représentait qu’une maigre consolation. M. Penderwick connaissait un peu Mme Aaronson parce qu’ils enseignaient tous les deux à l’université de Cameron – il était botaniste et elle, astrophysicienne. Le reste de la famille, en revanche, n’avait pas encore été présenté.
C’est pourquoi Rosalind pensait qu’il était trop tôt pour jouer les espions.
— Linotte ! Viens par ici !
La petite fille et Crapule s’extirpèrent de sous le forsythia et elle regagna la cuisine en traînant les pieds.
— On joue aux agents secrets.
— Trouvez plutôt un jeu qui n’embête pas les voisins.
— Ils ne sont pas dans leur jardin, alors ils ne peuvent pas nous voir. Et puis on voulait juste chercher le chat.
— Je ne savais pas que les Aaronson en avaient un.
— Si, un gros chat roux. Il est souvent assis derrière la fenêtre, Crapule l’adore.
Ce dernier eut beau agiter la queue en signe d’approbation, Rosalind avait des doutes quant à son affection. Elle ne l’avait peut-être jamais vu en compagnie d’un chat, mais elle savait ce qu’il éprouvait pour les écureuils. Et les écureuils qui avaient tenté de s’installer dans la rue Gardam le savaient aussi. Quoi qu’il en soit, Rosalind préféra ne pas contredire sa sœur au sujet de Crapule.
— Et si tu prenais ton goûter ?
Linotte ne refusait jamais ce genre de proposition, surtout s’il était question de fromage, de bretzels et de jus de raisin. Et encore moins si Rosalind la laissait manger sous la table où elle pouvait, par exemple, continuer à jouer aux agents secrets.
Linotte occupée, Rosalind retourna à son gâteau.
— Tamiser une tasse de farine…
Elle fut à nouveau interrompue. Cette fois par ses deux autres sœurs qui rentraient de l’école et débarquaient en trombe dans la cuisine.
— Ça sent bon ici.
Skye, qui avait fourré ses cheveux blonds sous une casquette militaire, trempa son doigt dans la poêle et le ressortit dégoulinant de liquide caramélisé.
Rosalind essaya de la repousser, mais sa sœur l’esquiva en riant et en se léchant le doigt.
— Appelle papa, lui ordonna-t-elle. Tu es arrivée la dernière.
C’était la règle. Rosalind allait chercher Linotte chez Goldie. Skye et Jeanne rentraient à pied de l’école primaire de Wilwood, et la dernière arrivée appelait M. Penderwick à l’université pour lui dire que tout allait bien.
— Jeanne, appelle papa, commanda Skye.
— Le cours m’a trop déprimée, répliqua-t-elle.
Ce n’était pas du tout son genre. Jeanne aimait la lecture plus que tout au monde, même plus que le football. Rosalind leva les yeux du livre de cuisine pour observer la troisième Penderwick. Elle avait effectivement l’air contrarié et il y avait des traces de larmes sur ses joues.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Elle a eu un C à sa rédaction, répondit Skye en passant un bras sous la table pour chiper un peu de fromage à Linotte.
— Je suis au comble de l’humiliation. Je ne deviendrai jamais écrivain.
— Je t’avais prévenue que Mlle Bunda n’aimerait pas, objecta Skye.
— Montre-moi cette rédaction, trancha Rosalind.
Jeanne sortit plusieurs boules de papier froissé de sa poche et les lança sur la table de la cuisine.
— Je suis sans emploi maintenant. Je n’ai plus qu’à devenir vagabond.
Rosalind lissa les feuilles de papier, trouva la première page, et commença la lecture :
« Les femmes célèbres de l’histoire des États-Unis par Jeanne Laetitia Penderwick.
« D’entre toutes les femmes qui me viennent à l’esprit quand je pense à ce vaste pays, l’une d’elles brille plus fort que les autres : Sabrina Starr. » Rosalind stoppa sa lecture.
— Tu as mis Sabrina dans ton devoir ?
Sabrina Starr était l’héroïne de cinq livres, tous écrits par Jeanne. Chaque histoire racontait un sauvetage incroyable. Sabrina avait déjà sauvé une sauterelle, un oisillon, une tortue, une marmotte et un petit garçon. Cette dernière aventure, Sabrina Starr au secours d’un garçon,avait été écrite pendantles vacances à Arundel. C’était celle que Jeanne préférait.
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi