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Les perles noires de Gorée

De
149 pages
"Les Blancs ne savent pas bien s'orienter d'après les points cardinaux", dit le jeune Malik à l'étranger venu se perdre dans l'île de Gorée. Ces dix nouvelles témoignent de leur trouble en terre africaine. Et pas seulement face aux points cardinaux. Loin des histoires de lions et de tout exotisme de pacotille, elles content la rencontre difficile, ancrée dans le quotidien, entre des mondes différents, des trajectoires personnelles que rien ne prédisposait à se croiser, des illusions dissemblables qui ne peuvent mener qu'au malentendu.
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En mémoire de René Tonglet
Le soldat et la mer
Le soleil rougeaud de Cotonou dégringole dans l’harmattan. Les moustiques réapparaissent. Seule envie ce soir : me débarrasser des moiteurs de la journée sous la brise du littoral. Accroché aux épaules de monzémidjan, je fais le tour de la Place des Martyrs, où les héritiers duDahomey, soldats et paysans, poitrail fier, main sur le fusil, main sur la machette, surplombent, hiératiques, la puanteur bleue des gaz d’échappement. Leur regard minéral brave à travers la cohue les mercenaires deBobDenard tentant le coup de force dans ce pays perdu.Il y a bientôt vingt ans.La pétarade tournoie par-devant et par-dessous le monument.Elle convainc sans peine que la déroute des baroudeurs à la peau blanche parsemée de taches de rousseur, aux deltoïdes épais tannés par les coups de soleil, mâchonnant du chewing-gum, le regard brouillé par l’alcool, était inéluctable. Prendre quelques photos. Me baigner dans l’océan. Les bords de l’Atlantique, on m’a prévenu de leurs dangers. Vols à la tire, agressions au couteau. Sans compter les noyades. Mais, comme tous les jours de la semaine, la plage est quasi déserte.Il n’y a ce soir qu’un jeuneAfricain debout au bord de la dune plate, à portée de voix, là où le sable commence à s’humidifier, garde la trace du poids des corps. Le rivage s’étire rectiligne jusqu’à l’horizon, l’océan ronchonne, l’air est doux, la lumière de décembre un peu laiteuse. J’ôte ma chemise, arme leMinolta et zoome vers l’homme.Il doit avoir un peu plus de vingt ans. Difficile à dire. Il est grand. Sec. Il regarde la mer. Il porte un uniforme militaire.
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Une main en poche, une jambe un peu fléchie. Le contre-jour souligne l’arête du nez, droite, les lèvres entrouvertes, l’éclat des incisives. Non, pas l’éclat de ses incisives, le zoom n’est pas assez puissant. Le cliché pris, j’enroule chemise et short autour de l’appareil, pose le tout sur mes sandales et m’avance vers les vagues. Le soldat, c’est certain, a dû m’apercevoir.Il n’a pas détourné la tête. Il n’y a pas de barre, l’eau est claire et tiède.Les vagues me fouettent, je goûte le sel, touche le fond, perds l’équilibre, me méfie du large, reprends pied, essuie l’eau qui pique les yeux. Le soldat est loin, comme s’il s’était reculé. Pourtant il n’a pas bougé, ni changé d’attitude.Je repars sur le dos. Le soleil devient mat, couleur de pêche, on peut le regarder en face. La nuit va tomber.Je nage encore, me laisse couler, émerge ; un poisson saute à deux pas de moi.Le soldat tourne les talons et s’en va vers la dune. Après la dune, il y a des rangées de cocotiers, un terrain vague, puis l’avenue.Je plonge, lutte contre la marée, cherche une assise qui se dérobe, et sors de l’eau, essoufflé. J’enfile mes vêtements à même la peau mouillée. Il faut rejoindre le soldat qui s’éloigne à lentes enjambées.L’idée m’en est venue bien plus tôt, quand j’ai douté des performances du Minolta – l’éclat de l’émail des dents. Je n’ai jamais vu un Noir rester seul, sans un geste, sans motif, à regarder la mer. En uniforme.Les plages sont des lieux d’aisance, de jeu ou de drague, de racket, de pique-nique, de travail. Je m’éloigne de l’océan comme un voleur, presse le pas. Je ne suis pas sûr de parler au soldat, il va s’effaroucher si je l’accoste. – Bonsoir. Il tourne la tête. – Bonsoir.
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Nous marchons côte à côte. Pas pesants dans la dune molle. Je porte mes sandales à la main, lui est en brodequins. Rien n’a suivi le bonsoir. Ni curiosité ni étonnement. Deux types quittent la plage, rentrent à la caserne, un Noir et un Blanc. Je dis : «Ce sont les gens tristes qui regardent la mer tout seuls ». Il s’arrête. Il me regarde. S’esclaffe : « Non, je ne suis pas triste. Vous êtes photographe ? » Je ne réponds pas. Il reprend sa marche et son allure ralentit. Il passe les pouces sous son ceinturon. Mais la mer a quelque chose d’étrange. – Vraiment ? – Ça bouge tout le temps. Je cherche ses yeux mais il regarde devant lui. – Tu es poète ? Ça bouge tout le temps et ça n’a pas de fin. Il insiste sur les mots, comme si je n’avais pas compris. Tout le temps.Ça bouge. Sa voix réprime un peu de surprise. – Je te dis que tu es poète. – Eh ! Qu’est-ce que ça veut dire ? Pourquoi les Blancs, ils mettent toujours des noms ? Tout le monde peut être poète, ou bien ?MaisDieu, vraiment... Pris de court, je cherche encore ses yeux.En vain. Son profil est sévère, son air plus grave qu’à travers les lentilles de l’objectif. Ça bouge tout le temps, dis-tu.EtDieu, quoiDieu ? Dieu, vraiment, il est très fort ! Je frotte le sable séché sur mes cuisses. – Tu as vu Dieu ce soir ? Il se tait. Nous avançons vers la ville et l’air redevient lourd. Le sable mêlé à la poussière se fait collant et noircit mes pieds nus.
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– Vraiment très, très fort... – Tu habites Cotonou ? – Non, je suis militaire. – Tu es né où ? Je ne comprends pas le nom du village.Chacun reste toujours de son village.Ça doit être dans le nord. – Et tu es caserné àCotonou ? Le soldat fait des signes de la tête. Oui, non. Je suis de la garde présidentielle. – De service à la plage ? Aujourd’hui, nous avons congé. – Il y a longtemps que tu es dans la garde ? – Oh !Longtemps, plusieurs années.Déjà du temps de Kérékou. Vous voyez ? Longtemps, longtemps.Et vous, vous êtes touriste ? – Pourquoi tu dis ça ? – Parce qu’en semaine seuls les touristes se baignent ici. Ils n’écoutent pas ce qu’on leur dit. – Je suis venu pour la route qu’on va réparer vers Parakou. Alors, vous n’êtes pas photographe. – Non, ce n’est pas mon métier. Ah ! Les routes, c’est bien. Je secoue et rechausse mes sandales. Il s’arrête pour m’attendre. – Il y a donc des militaires philosophes ? – Je ne suis pas philosophe. Mais je trouve la mer très beau. Très belle.C’est la première fois que vous venez auBénin ? – Ma foi, oui. Et comment trouvez-vous le pays ? En tout cas, les gens ont l’air sympathique. Ah !C’est que nous sommes en paix.Bah ! Il y a bien quelques bandits, qu’on arrête.C’est comme ça.
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