Les Portes noires

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Dans l’Éther, Eyna Venach attend son heure. Inoka, jeune shaman, doit l’affronter pour défendre les siens, au prix d’un terrible sacrifice. Mais le combat n’a pas l’issue attendue et pour se dresser de nouveau face à l’entité malfaisante, Inoka revient sous les traits du jeune Dimitrius. Celui-ci ignore tout de l’affrontement séculaire entre le shaman et la déesse vengeresse. Il n’a cependant d’autre choix que de prendre part au combat pour stopper cette terrible menace.



Livre numérique illustré en noir et blanc par Saï.
Publié le : lundi 15 septembre 2014
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782364752276
Nombre de pages : 327
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Extrait


PROLOGUE

EYNA VENACH


La saison des pluies venait de s’achever et le soleil dardait ses rayons sur les plaines du nord de Saab. D’épaisses brumes s’élevaient de la terre gorgée d’eau, rendant l’air suffocant. Depuis l’aube, le vieil Heki passait d’une hutte à l’autre pour dispenser les recommandations du conseil des sages. Il avait fort à faire malgré la petitesse du village, car le retour de Manahân – c’était ainsi que les Sayags nommaient le soleil, leur dieu tutélaire – était l’occasion d’une grande fête, et en tant que doyen, il se devait de visiter chaque habitation pour répartir les tâches et s’assurer que tout se passât bien.

Quand il parvint au seuil de la dernière hutte avant les vastes étendues vallonnées et herbeuses de l’est, son long visage osseux s’assombrit. Les autres sages l’avaient chargé de transmettre un avertissement à la jeune veuve qui vivait là.

— Naaren ?
— Oui, répondit aussitôt une voix d’enfant, elle est là.
Le sage entendit des marmonnements courroucés.
— Entrez, l’invita enfin une voix neutre.
Heki pénétra dans la hutte. La maîtresse des lieux, accroupie près d’un feu, tressait les cheveux de son fils cadet. Elle observa le vieil homme un court moment avant de l’inviter à prendre place à ses côtés. Seleigh, le fils aîné de Naaren, vint proposer un gobelet d’eau claire au nouveau venu, mais ce dernier refusa poliment d’un bref signe de la main.
— Ukmé, Seleigh, dit Naaren, allez chercher vos frères, et attendez-moi dehors. Il semble que nous ayons tardé à nous rendre utiles pour la grande fête.
Dès qu’ils furent seuls, la fierté de Naaren laissa place au malaise.
— Vous semblez soucieux, Heki.
— Oui. Je viens te mettre en garde.
— Me mettre en garde ? Contre quoi ?
— Contre la colère des astres souverains.
— Je ne comprends pas.
— Ta famille est assez grande. Tu dois arrêter de te donner ainsi aux hommes.
— Je n’ai pas de vraie famille, argua Naaren. Du moins, pas encore.

Heki demeura un long moment silencieux, laissant la sourde agitation du village les envelopper. Il regarda pensivement l’intérieur de la hutte. Un pot de terre posé près du lit de Naaren attira son attention. Il était bouché d’une pièce de peau doublée de toile et sur le pourtour de sa partie supérieure couraient des signes que le vieil homme connaissait bien. Il s’agissait d’une prière destinée à retenir une âme près du foyer familial. Une croyance sayag voulait qu’un enfant mort-né pût renaître, à la condition que l’on brûlât sa dépouille sans attendre et que l’on gardât les cendres chez soi. À la naissance suivante, si tant est que le nouveau-né fût du bon sexe, les restes étaient jetés dans le fleuve Ergosi et l’esprit du mort-né, libéré, venait habiter l’enveloppe qui lui était offerte.


Tout s’éclaira dans l’esprit d’Heki. Très tôt, Naaren avait perdu son premier enfant ; une fille, mort-née. Puis l’homme qui l’avait prise pour femme était mort à son tour. Daanos s’était éteint sans qu’elle ait pu lui donner la descendance qu’il espérait. Il ne lui avait laissé que cette grande hutte faite de peaux, de branchages, de paille et de terre. S’il lui arrivait de se donner à certains chasseurs – Naaren avait la faveur de tous les hommes –, c’était dans l’unique espoir de faire renaître la fille de Daanos.
— Tes chagrins et ton tempérament bilieux te perdront, lança Heki.
Naaren fronça les sourcils.
— Je vous respecte, fit-elle, mais vos sentences ne m’atteignent pas.

Naaren était une chasseresse respectée. Elle ne risquait rien en s’adressant ainsi à un ancien. Elle savait combien le village avait besoin d’elle.
— Ne fais donc pas preuve de tant de défiance si tu dis me respecter. Je ne suis pas venu ici pour t’accabler, mais pour te conseiller. Tu en as besoin, crois-moi.
— Et que suis-je censée faire ?
— Donner naissance à ton enfant loin d’ici, sinon Manahân enverra le lion noir pour le dévorer.
— Quel enfant ?
— Tu l’ignores encore, fit Heki en posant sa vieille main ridée sur le ventre de la jeune femme, mais cela fait déjà dix lunes que tu attends un cinquième enfant.
Naaren tressaillit.
— Tu redoutais ma visite, n’est-ce pas ?
Heki n’eut en guise de réponse qu’un long silence.
— Nous sommes chargés de réguler les naissances, Naaren. Nous ne pouvons te laisser procréer librement.
— Je veux donner la vie, objecta-t-elle en repoussant révérencieusement la main du vieil homme. Où est le mal ?
— Tu ne peux juger de ce qui est bien ou mal. Sois sage, Naaren. Tu sais que notre communauté ne doit pas dépasser le nombre d’individus que son environnement peut tolérer. Les autres femmes se montrent plus raisonnables. Elles suivent les conseils que nous leur donnons.
— Je ne suis pas les autres. Et ces histoires de lion noir ont été inventées par les anciens pour effrayer les femmes adultères et les enfants.
— Tu n’es plus la même depuis la mort de Daanos, souffla Heki. Il te faut accepter sa disparition et continuer de vivre parmi nous, ou le désespoir aura raison de toi, comme il a raison des esprits passionnés qui s’entêtent à demeurer auprès des vivants. Oublie ton défunt mari.
— Comment pouvez-vous me demander cela ? s’indigna Naaren.
Heki se leva.
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