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LES PORTEURS DE PAROLE

De
160 pages
Un personnage anonyme enfermé dans son appartement voit croître dans sa ville une atmosphère de méfiance, de mort et de terreur. Il lutte contre le sommeil, se saoule, traine du lit à la fenêtre, élève des cafards et assiste, angoissé et impuissant, à la transformatton progressive et à la destruction de sa ville. Une vision fragmentaire et assez personnelle d'une guerre civile ou plutôt d'une guerre contre les civiles qui ne veut pas dire son nom.
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LES PORTEURS DE PAROLE

Collection Ecritures Arabes dirigée par Maguy Albet et Alain Mabanckou
Dernières parutions

N° 130 Claire Gebeyli, Cantate pour l'oiseau mort. N° 131 Albert Bensoussan, L 'œil de la sultane. N° 132 Mohd Karou, Le retour inachevé. N° 133 Lotti Selmi, Le testament. N° 134 Gebran Tarazi, Le pressoir à olives. N° 135 Max Guedj, Le cerveau argentin. W 136 Rachid Chebli, Au-delà de Jabal Tarik. N° 137 Mouloud Achour, A perte de mots. N° 138 Abdessalam Idriss, Ibaydi. N° 139 Leila Barakat, Les Hommes damnés de la terre sainte. N° 140 Mohamed Haddadi, Les Bavures. N° 141 Albert Bensoussan, Le chant silencieux des chouettes. N° 142 Tarik M. Nabi, Dent pour dent. N°143 Kerroum Achir, Nassima. N° 144 Bouthaïna Azami- Tawil, La mémoire des temps.

@L'Harmanan,

1998

ISBN: 2-7384-6573-0

Lamine Benallou

LES PORTEURS

DE PAROLE

L'Harmattan 5-7. rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Ine 55. rue Saint-Jacques Montréal (QC) - CANADA H2Y lK9

A mes enfants et pour qu'un jour l'exil leur soit fécond.

AI principio jùe el grito Juan Goytisolo

La noblesse du métier d'écrivain est dans la résistance à l'oppression, donc au consentement à la solitude Albert Camus

Enchantement pour la vue et pour le coeur. Subtilité de l'esprit. En elle tout est nouveau et parfait. n prit le petit chemin de la vieille ville, remontant la côte, la démarche pesante mais régulière. Nobles carmens fleuris, ruelles étroites et sinueuses, petites places, paysages et perspectives d'enchantement, églises d'un autre âge. Cortège de légendes, de traditions, de légendes vivantes. Escaliers tortueux. Blancheurs des maisons. Balcons ornés de fleurs aux tons carmins. Il marchait lentement dans les rues de cette ville qui lui était étrangère où pourtant il commençait à se sentir chez lui. n vivait cet amalgame ambigu de bonheur mêlé de douleur. Il ne pouvait s'empêcher de penser à toutes ses anciennes lectures concernant sa nouvelle patrie. Ses alentours n'ont pas leur pareil dans tout l'univers. Très peu d'endroits dans la péninsule offrent un visage aussi avenant. Sous les Arabes, elle fut riche, brillante, cultivée, valeureuse. Les femmes s'exhibent, vêtues de leurs plus beaux atours de fête ou sont d'une négligence affectée qui ne les rend que plus belles. Ici elles sont réellement belles quels que soient leurs habits. Le teint de leur peau est d'une blancheur qui surprend et leurs joues brillent d'un rose que l'on n'oublie pas. Elles se distinguent par la netteté et la brillance de leurs dents, le doux parfum de leur haleine, la gracieuse légèreté de leurs mouvements, l'ingéniosité de leurs paroles et la grâce de leur conversation. Il s'arrêta un moment pour observer, admiratif et curieux les détails de cet aljibe très bien conservé. Ses pas s'accoutumaient peu à peu à la chaussée pavée qui avait gardé son aspect antique. Il dépassa l'échoppe vétuste et ravalée d'un vieil artisan penché amoureusement sur la décoration d'un plat de céramique.

Il

Il croisa un couple de jeunes amoureux qui marchaient en se tenant par la taille. Le visage de la jeune fille paraissait radieux. Cette vision le réjouit. Il ne put s'empêcher de penser à leur sourire. Arrivé à mi-parcours, il s'arrêta et s'assit à la terrasse d'un café. Il commanda une bière et s'attarda dans la contemplation méditative du va-et-vient des touristes curieux et pressés.

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I

Réveil douloureux. Sensation amère de dégoût. Nausée. Bouche pâteuse. Gorge sèche. Lèvres à humecter. Tu regardes autour de toi le décor quelconque que tu connais bien. Les murs vert pâle. Le tableau, banal, représentant un paysage de montagne. Artificiel. Tu t'es levé pour pisser plusieurs fois cette nuit. Femme endormie ou feignant l'être. Une jambe découverte contrastant sur le drap rose. Retour vers une réalité encore opaque traversée d'éclairs. Des petits points virevoltent dans la pièce. Ardente lumière qui traverse la fenêtre. Gêne. Tu arrives difficilement à ouvrir les yeux. Martèlements sourds dans le creux de la tête qui se refuse au réveil. En bougeant ton poignet tu distingues qu'il est neuf heures. Maintenant assis au bord du lit. Essayant de te remémorer dans les méandres de ton cerveau les péripéties chaque fois répétées de la nuit. Les premières bières consommées comme d'habitude à partir de six heures. Rien ne présageant ce débordement bachique. Ou plutôt si. Tout. Cigarettes qui se consument allègrement. Goût âcre de mauvais tabac blond combiné à l'alcool. Salle enfumée.

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Décor bien connu de tables rustiques en fonne de fût. Garçon sale et pas toujours correct s'empressant d'encaisser son dû. Souhaitant une commande en gros. Ramène seize khouya. Partager le butin en quatre parts égales. Se hâter de les achever ou se satisfaire à boire tiède. Altercations dans une table contiguë. Langues déliées. Tu aperçois au fond un ami qui te salue. Tu réponds aimablement à son salut. Et tu te demandes s'il convient de payer une tournée à sa table. Interrompu par un collègue qui veut s'infonner. Tu l'ignores. Indifférent. Plus occupé à regarder par la vitre. Fille dont la démarche aguichante paraît exciter tous les mâles. L'ami du fond t'a devancé. Il paye une tournée. Tu diriges ton regard vers lui. Il te sourit. Penser à lui rendre la pareille. A quelle heure a-t-on décidé de sortir du bar. Souvenirs du repas dans un bon restaurant du centre. Rues calmes de la ville qui s'étire silencieusement. Voluptueusement. Troublée par quelques noctambules. Vin Rosé combiné au poisson. Rouge. Cuvée spéciale s'alliant au steak. Discussion allant son train. Celui-là convaincu que le langage est une reproduction de monde mais le soumettant à son organisation propre. Paraphrasant en cela Benveniste. Ne soupçonnant pas ta découverte de son plagiat. Des bribes de discours déchirent le voile de ta mémoire. Comment peux-tu parler de Revue alors que nos universitaires n'écrivent pas. Je m'excuse mais l'interdentale fricative chez nous est bien un cas de phonème syncrétique. Joyeux témoins de vos excès, des cadavres de bouteilles encombrent la table. Les toilettes infectes. Nausées. Vomissements. Les graffitis inscrits sur le mur du W.e. Tu y distingues diverses ébauches de sexes énonnes. H aime F. Invitations anonymes et lubriques. Minitel rose avant l'heure. 36 15 code W.e. Ces évocations ne seraient-elles pas les tribulations d'une soirée tellement semblable à celle-là. Penser à prendre un bain. Robinets lâcheurs et insolents qui se refusent à couler. Tu pisses dans le lavabo maintenant habitué à ta paresse. Cette manie te poursuivra même lorsque tu auras à ta 14

disposition des toilettes. Souffrance silencieuse du siphon supportant malle liquide acide. Toilette brève à l'aide d'un reste de bidon. Fragrance urinaire dans la salle de bain. Faïence immaculée que ta femme dans son obsession de propreté ne se lasse jamais de faire reluire. Purifier. La gueule de bois. Les espagnols disent le ressac. L'image te séduit. Prendre deux comprimés d'aspirine effervescents. Ton esprit se perd dans la contemplation méditative du mouvement spontané des bulles. El agua que es cuerpo simple y puro ya no basta ni satisface. Necesitamosartificios para seguir vivos. Réflexion qui surprend ton esprit. En espagnol. Relents ancestraux de tes amours littéraires. Tu te regardes dans la glace. Aspect angélique d'éternel adolescent qui te donne un air sérieux. Bon enfant. Qui plaît aux femmes. Yeux encore plus enfoncés dans leurs orbites. Légèrement rougis. L'observation minutieuse de ton visage ne t'apprend rien de nouveau. Paresse. Tu sortiras sans te raser. Tu décides de t'habiller. En mettant tes chaussettes tu t'aperçois que le trou que tu as signalé à ta femme il y a deux jours s'est encore agrandi. Elle aura oublié. Tu espères ne pas avoir à quitter tes souliers. Lorsque je me réveille, il est près d'une heure du matin. Je sais que je n'ai pas dorn1i. Ou alors très peu. Juste l'espace d'un rêve. Ma femme. En vérité je dors très peu. Entre moi et le sommeil, s'est forgée au cours des ans une relation équivoque et étrange. Une lutte patiente et tenace. Souvent je pense à l'expression la quête du sommeil. Et je me rends compte que dans mon cas c'est au contraire le sommeil qui est toujours au aguets. II m'épie sournoisement pour pouvoir me prendre en traître et s'emparer insidieusement de mon corps. De mon âme. Nous jouons à cache-cache. J'essaie vainement de lutter mais il arrive toujours 15

un moment où il parvient à tromper ma vigilance, à m'avoir bêtement. Lorsque je me sens trop las. Et je sombre alors dans cet état d'abandon, de renoncement total. Dans un sommeil léger, épidermique. En fait je dois dire que je vis au rythme biologique de mon corps. Pour moi le matin l'après-midi le soir sont des notions inconnues et surfaites. Je dirais même inutiles et vaines. Depuis quelques années. Années? L'organisation systématique de mon temps se conjugue avec celle de mes différents besoins. De même que je pisse lorsque m'en prend l'envie. Je mange. Je dors. Je bois. Quand il y a nécessité de manger de dormir ou de boire. J'avouerai que le dernier besoin est de loin pour moi la plus agréable des nécessités d'origine naturelle. Je suis convaincu que la localisation des repas ou même du sommeil à des moments précis de la journée n'obéit qu'à des règles d'agencement social que je m'empresse rapidement (le pléonasme est voulu) de transgresser car de toutes les façons l'organisation de ma vie entière n'est pas conforme aux canons de la morale habituellement admis. Je regarde à nouveau mon radioréveil. Il est une heure vingtsept. Chiffres aux couleurs vertes aseptisées. Clignotement perpétuel des deux points centraux. Ils semblent me narguer. Vision du temps naguère circulaire. Aujourd'hui ponctuelle. Je repousse mes noires pensées et la couverture rose qui dissimule mes jambes. Je les trouve trop maigres. Mes jambes. Je m'assois au bord du lit. Je me gratte le bas-ventre. Une sale manie aux dires de ma femme. Elle avait tout fait pour m'en débarrasser. Je soulève difficilement mon corps. Se diriger vers le balcon. Je vis au dernier étage d'un immeuble du centre. Au septième étage. Un critique faisant dans l'ésotérique y verra une symbolique.

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