Les racines de l'espoir

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La nostalgie du pays d'origine s'ouvre sur l'inattendu ! Elle brise le silence de silhouettes humaines éperdument ivres d'ailleurs. Pris dans une terre aux multiples facettes, leur présent s'abreuve d'amères solitudes ! Subitement, l'aube renaît en eux pour les amener loin des lieux de leurs blessures, de leurs deuils en quête d'une vie plus clémente. Khemissa s'est détournée des siens, de son identité, pour vivre autrement, librement, mais à quel prix dans un Maroc aux traditions pesantes ?
Publié le : dimanche 1 mars 2009
Lecture(s) : 67
EAN13 : 9782336261508
Nombre de pages : 169
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Les racines de l'espoirLettres du monde arabe
Collection dirigée par Maguy Albet
et Emmanuelle Moysan
Dernières parutions dans la collection écritures arabes
N° 231 Falih Mahdi, Embrasser les fleurs de l'enfer, 2008.
N° 230 Bouthaïna AZAMI, Fiction d'un deuil, 2008.
N° 229 Mohamed LAZGHAB, Le Bâton de Moïse, 2008.
N° 228 Walik RAüUF, Le prophète muet, 2008.
N° 227 Yanna DIMANE, La vallée des braves, 2008.
N° 226 Dahri HAMDAüUI, Si mon pays m'était conté, 2008.
N° 225 Falih MAHDI, Exode de lumière, 2007.
N° 224 Antonio ABAD, Quebdani, 2007.
N° 223 Raja SAKKA, La réunion de Famille, 2007.Mounir FERRAM
Les racines de l'espoir
L'Harmattan@
L'Harmattan, 2009
5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan I@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-08176-5
EAN:9782296081765A celle qui m'a appris que l'amour
est un alphabet dans lequel la vie
ne cesse de se réinventer...Le fils du vent
Mon cœur se resserrait à l'idée de retrouver ces lieux forgés
dans l'âme du vide. Des voix semaient des parcelles de vie,
disparates et enlacées à la fois. Un temps autre s'insinuait dans
mon corps, l'assaillait d'émotions fraîches, encore contenues
dans les plis de ces ruelles que je traversais...
Le passé avançait obstinément, s'emparait de ma mémoire. Des
visages emplissaient l'air que je respirais. Il ne restait plus que
moi et la résonance de mes pas qui réveillaient d'autres
itinéraires, plus lointains.
Une floraison de souvenirs, des paysages qui venaient à la
rencontre de mon regard. Une double lecture des choses, deux
saisons de vie qui transmuaient tout en errances ininterrompues.
Une odeur de menthe invoquait cette lueur bleue, l'insouciance
de l'enfance enchaînée au renoncement des choses... Qu'
étaisje venu rechercher ici ? Des retrouvailles? La vanité ardente
des nostalgies? La rencontre qui déchante ou le cheminement
imparable de l'âme avide d'ailleurs?
Des vieillards adossés aux murs de petites maisons blanches
suivaient du regard le mouvement des rares voitures qui
circulaient. Ils se murmuraient quelques mots, répondaient par
des hochements de tête, comme pour couper court à toute
conversation qui rappellerait la fuite cruelle du temps.
L'avancée des j ours ne leur était plus de bonne compagnie.
L'ombre coulant des maisons sur leurs corps les berçait d'une
fraîcheur rare par cette saison d'été. Ils s'enquerraient de la
santé d'un des leurs, se racontaient des fragments d'histoire ou,
simplement, taisaient dans leurs silences l'approche de l'ultime
étreinte: la mort. La terre et le ciel qui les couvrait marchaient
sur le même quai, nourrissaient leurs veines d'une attente rude.Des lendemains qui n'apportaient plus rien d'autre que l'éternel
retour des choses.
Me revint, soudainement, l'image de mon grand-père tenant un
vieux livre qu'il lisait à ses momentsperdus: L'élixir des âmes.
Son visage s'illuminait à ma vue. Il me prenait par la main et
me racontait sa vie, son époque: la guerre de libération,
l'amour qu'il mettait à cultiver ses champs et à s'y attacher
malgré les dures années de sècheresse.
Un amour fier et indéfectible même s'il était vécu dans l'oubli
de soi. Les complaintes récusaient la volonté d'Allah qui
ordonnait. L'homme n'avait qu'à se plier! Se soumettre à son
destin est un acte pieux. Allah aime ses soumis et leur promet
d'ardents et de généreux paradis en récompense. ..
Je savais que je n'avais plus droit à ce sourire, ni à respirer ce
parfum d'eau de Cologne espagnole qui se dégageait de ses
habits. Mon grand-père a été surpris par la mort alors qu'il
dormait. Il ignorait que son sommeil allait être un point de
nonretour, qu'il s'achèverait sur les contrées du néant. La mort
l'avait happé comme l'envoûtement prompt d'une ivresse.
A son jeune âge, il avait décidé de quitter ses terres, ses oliviers,
pour s'installer en ville. Il n'y rencontra que solitude et
amertumes oubliées dans les prières de ses jours. J'avais décidé
de ne pas assister à son enterrement car je tenais à garder un
souvenir vivant de lui. Ma grand-mère racontait qu'il continuait
à nous rendre visite réincarné en moineau. C'est ainsi que nous
la voyions, ma mère et moi, même malade, monter chaque
matin disperser des miettes de pain sur la terrasse de notre
malson.
J'arrivais devant chez moi. Je retrouvais ces mêmes effluves
d'encens d'il y a longtemps. J'arpentais, enfant, ce vieil
escalier, serrant contre moi mon écritoire - planche en bois -
ainsi qu'une antique édition du Saint Coran. Quelle joie de
retrouver ces femmes dans le grand hall de la maison! Rangées
10en cercle autour de ma mère, elles se confiaient les secrets de
leurs nuits, chantaient l'ensorcellement d'un clin d'œil au
hasard des rencontres. ..
Je cherchais en bordure de l'escalier des traces de mes dessins
et de mes écrits d'enfance. Des signes qui transcrivaient mon
appréhension du monde: des roses du Kawthar, paradis promis
aux enfants innocents. Ce mur était mon journal, une page
acolyte sur laquelle j'inscrivais, au charbon noir, mes ressentis
et l'injustice du monde des adultes: «Mort à Slimane, le pédé
qui m'a donné un coup de pied au derrière» car je m'étais trop
approché des bonbons étalés sur la devanture de son échoppe...
Parfois, le cœur y avait aussi ses expressions comme la
blancheur de la peau de ma petite voisine Hakima et le vert de
ses yeux qui faisaient chavirer mon cœur. Je passais des heures
entières, sur le seuil de la maison, à guetter son passage.
Pas le moindre signe hélas! Une couche de chaux blanche avait
tout recouvert! Un linceul qui accompagnait l'avancée de mes
pas. Je me sentais soudainement différent, éloigné de moi sur
ces marches. J'avais l'impression qu'elles se multipliaient
devant moi, composant un chemin interminable! L'enfant était
derrière ces murs blancs, ailleurs. J'accélérais ma marche, le
cœur serré, pour parvenir à l'intérieur de la maison. Y
retrouverais-je encore cette image qui s'était tant imposée à mes
nuits? Celle d'une princesse désemparée, retenue dans les
geôles du méchant ogre.
Une pénombre baignait les choses et les rendait insensées,
englouties dans l'anonymat. Mon regard parcourait les quelques
rais de lumière qui traversaient les vieilles persiennes en bois. A
cet instant, ma mère quittait sa chambre. Elle m'aperçut! Je me
jetai dans ses bras. Elle dégagea sa tête, son visage était
ruisselant de larmes. «Mon fils », disait-elle, « te revoilà, c'est
pour moi un grand soulagement. .. »
IlDerrière elle, je distinguai ma grand-mère appuyée sur sa canne.
Son visage vieilli laissait à peine entrevoir un regard terni par
l'âge. Elle s'approchait lentement de nous, tendant sa main
gantée de henné:
«Je savais que tu allais venir, le chant du moineau fut plus beau
ces derniers jours, il présageait ton retour. Dans mon sommeil,
je te voyais arriver par les routes du sud et t'abreuver dans les
eaux des Sept Saints. Viens mon fils, repose ta tête sur mon
épaule, l'odeur de ton grand-père t'y accueillera. »
Je repensais à cette atmosphère qui régnait à la maison, à mes
jeux bruyants, à mes dessins colorés qui charmaient ma mère et
déplaisaient à mon père. Il préférait plutôt que l'alphabet soit
. .
mon umque umvers.
Pour gagner son estime, je lisais et apprenais mes leçons à haute
voix. Il souriait discrètement, derrière son visage ferme, comme
d'avoir triomphé de quelque chose, mais ignorait que seule ma
voix obéissait à sa volonté: mon esprit accompagnait les
alouettes dans leur magnifique vol, défiant la hauteur du
minaret. ..
Je n'avais rien connu de l'enfance, sinon qu'elle devait être le
chemin qui menait rapidement à l'âge adulte, sans détour ni
complaisance. Enfant, il fallait parler comme les grands,
évoquer Allah dans ses moindres faits et gestes, s'incliner par
respect, s'ingénier à dire des belles phrases et surtout éviter de
s'attendrir. «Les pleurs n'appartiennent qu'aux femmes »,
disait-on, « un homme, un vrai, ne pleure jamais ». J'étouffais
mes larmes et contournais mes chagrins par différents artifices.
Je faisais l'homme qu'on voulait, celui qu'on complimentait
dans les écoles coraniques et lors des longues soirées d'écoute
de hadiths...
Devenir homme était un apprentissage dans la douleur. Le corps
saignait. Et du sang naissait l'identité, l'appartenance à une
communauté, à une différence. La circoncision me bouscula
12dans l'autre clan. Habillé de blanc, je ralliais la cause des justes.
Aussi un coin de paradis m'étais-je réservé avec les miens!
D'un côté le sang et les pleurs, de l'autre les youyous et la
danse des femmes. Mon appréhension des choses s'égarait,
esquivait les territoires trop balisés: l'absurdité du monde
adulte! Je préférais m'en détourner et me ravir de l'immensité
des songes, me perdre dans la transe des mots complices des
ailleurs.. .
Mon père m'avait confié à un vieux maître en le suppliant de
m'ouvrir les voies impénétrables de la sagesse. Il m'initia à
l'écriture et m'apprit que la symétrie des formes était le secret
du savoir. Je m'appliquais alors et évitais tout détour qui
mènerait l'écriture vers son non-sens. J'appris aussi que chaque
mot avait son histoire à ne pas fausser au risque de joindre mon
existence à la sienne et manquer ainsi la paix de l'esprit. Écrire
m'était un acte périlleux. Le mot, une passerelle qui menaçait
de s'effondrer sous mes moindres égarements. Je devais alors
laisser l'alphabet s'écrire, raconter sa propre histoire...
Quelques années plus tard, le vieux maître devint le gardien du
cimetière de la ville. Il invoquait le pardon d'Allah sur les morts
et passait toutes ses journées à dérouler la vie de chaque tombe
à travers l'inscription qu'elle portait. Des vies lointaines qui
venaient assaillir ses pensées. Les gémissements scandaient sa
respiration au souvenir de chacun de ses compagnons ensevelis
au fond de la terre, au souvenir de cette époque où on s'inclinait
devant lui, écrasé par le respect. On lui baisait la main en signe
d'hommage et de reconnaissance. Les notables se ruaient sur
lui, sollicitaient sa baraka pour un commerce, ou un avis pour la
répudiation d'une épouse désobéissante.
Même les femmes le courtisaient et réclamaient sa science afin
que leurs maris ne détournent leurs regards d'elles. Combien de
fois, d'ailleurs, nous avait-il mis à la porte, nous autres dévoués
pour honorer l'une d'elles et la renvoyer soulagée avec une
amulette à brûler ou à diluer dans un verre de thé. Un philtre
13d'amour qui apaiserait et joindrait les cœurs par l'infaillible
volonté d'Allah. ..
L'école française m'accueillit à six ans. Aucune proximité,
aucun lien avec le savoir du vieux maître: je tâtonnais entre
deux expressions différentes pour nommer les choses. Deux
voies entretenaient mon alphabet et le projetaient dans l'espace
équivoque. L'une m'était assignée par la blessure du corps,
l'autre par la volonté de l'Histoire, elle-même blessure
antérieure à ma naissance.
Pour mon père, il n'y avait qu'une seule et unique vérité dont le
corps était témoin. Elle était contenue dans le premier regard
ouvert sur le monde jusqu'au jour du Jugement dernier. Elle
n'ignorait rien de nos actes, mais elle reniait ceux qui
succombaient aux séductions de l'azur trompeur. Il me fallait
alors être le scripteur méfiant de l'alphabet, caresser les désirs
sans provoquer leurs indéchiffrables égarements.. .Un flot de
lumière, jailli de la fenêtre ouverte par ma grand-mère,
s'empara brusquement de la maison. Tous les objets avaient
gardé leur emplacement.
Je cherchais, pour tromper ma mémoire, quelque chose de
nouveau, rien! Les anciens livres religieux reposaient toujours
sur une étagère en dessous de la télévision; les fleurs en
plastique vert et rouge entouraient la photo de mon père prise
lors de son pèlerinage à La Mecque. La vieille pendule tombée
en panne, il y a plus de vingt ans, marquait toujours la même
heure: minuit. Il ne servait à rien d'égrener le temps, son
avancée n'affectait plus l'ordre des choses. Ici, le temps
n'agissait plus que pour donner ou cesser la vie...
Ma grand-mère se mit face à moi et dit :
-Alors mon fils, comment supportes-tu l'éloignement? L'air de
ce pays lointain soulage-t-il ta soif de tes ancêtres? J'en doute
bien! Ce que tu ressens me parvient du blanc livide de ton
14regard. Tu ne te retrouves nulle part car tu as choisi d'être le fils
du vent!
Je te rassure mon fils, moi non plus je ne me retrouve plus dans
cette vie. Elle n'est plus mienne et je ne pourrais faire semblant
de m'y bien porter! Elle est fausse, trompeuse et la paix de
mon âme n'y trouve plus aucune demeure.
Je ne vois que des murs qui avancent et des hommes qui s'y
enferment, un océan de béton qui encercle et aveugle. Je ne
parviens plus à retrouver le chemin de ceux que j'aime, tout a
changé dans cette ville qui n'arrête d'accoucher que de
misérables quartiers.
Je n'étais jamais malade du vivant de ton grand-père, qu'Allah
ait son âme en sa miséricorde. Maintenant, j'avale autant de
médicaments qu'un panier à ordures. Des fois, je me résous à
les jeter en maudissant ceux qui n'ont trouvé mieux à faire que
de les inventer. Je sais que seuls les Sept Saints du sud pourront
remédier à mon mal, me ramener cette gaieté disparue dans l'air
sale que je respire. Les jours ne sont plus ce qu'ils étaient. J'ose
à peine croire que j'ai vécu autrement! Je sais que la mort
s'infiltrera un jour dans mon sommeil pour ramener mon âme à
son créateur, le Tout-Puissant.
Chaque matin, je me réveille et j'ai comme l'impression d'avoir
triomphé de quelque chose, d'avoir dupé un destin têtu qui me
guette dans mes moindres faux pas... Mais jusqu'à quand?
Tu ne sais mon fils, à quel point la ville a été transfigurée et
mutilée, vidée même de son âme. Elle devient méconnaissable
dans son délabrement et dans cette agitation qui en fait une
vieille fille, avilie par tant d'excès. Tu n'as qu'à pencher la tête
par la fenêtre à I'heure de la prière et constater que sur le
parterre de la petite mosquée d'en face, des fidèles se
prosternent devant des individus qui viennent s'approvisionner,
à longueur de journée, d'alcool. D'où leur vient cette soif qui ne
s'apaise jamais et qu'ils voudraient voir se substituer à leur
15existence? Abhorrent-ils à ce point leur vie pour vouloir n'en
garder que l'oubli ?
L'enfer et le paradis annihilent leurs frontières devant nous, la
parole d'Allah et celle de Satan cohabitent et se narguent sur le
même territoire. Parfois, dans leurs précipitations et gaucheries,
ces impies font tomber leurs bouteilles qui cassent et inondent
l'air d'odeur malsaine. ..
Que dire quand les contradictions font le lot de nos jours, au
point que nous ne sachions plus à quel saint nous vouer! Livrés
à nous-mêmes, nous flottons comme des déchets sur les vagues.
Nos saints protecteurs se sont détournés de nous, vexés de notre
ingratitude et de notre duplicité. Au vu de ces impuretés, je ne
saurais ce qui les remettrait encore parmi nous. L'alcool sévit !
La misère avance obstinément sur nos vies comme la nuit sur le
jour qui s'effiloche. Nos enfants désœuvrés s'éteignent, tués par
leurs espoirs, fous de richesses amoncelées sur l'autre rive! La
vie les dégoutte tellement, qu'en sortir leur semble un moindre
mal, une souffrance qui serait plus supportable que
d'interminables attentes...
Les moins désespérés vivent de petits commerces dans les coins
de rue ou se lamentent sur leur sort. Ils voyagent dans les
images que déversent ces satanées paraboles. Jamais ils n'ont
été si proches de contrées lointaines et aussi si frustrés. Le
monde semble avancer sans eux, se vivre dans l'opulence qui
insulte leur extrême pauvreté. Le bonheur factice les enchaîne
aux idées de mortels départs.. .
Je ne voudrais t'alourdir mon fils de ces complaintes qui ont dû
parvenir jusqu'à ta chair. Il faudrait être parmi les morts pour
s'en détacher et vivre la tête reposée, comme le feignent
beaucoup d'entre nous. On n'efface pas un drame par des
envolées de mots et des promesses. Il grandit dans notre
indifférence et finit par nous engloutir un jour, sans distinction.
La terre est unique et quand elle tremble, elle tremble pour tout
le monde. ..
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