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Les raisins de mer

De
273 pages
Témoins d'un monde qui se disloque autour d'eux les protagonistes tentent d'inventer d'autres modes de relations individuelles et collectives. Réussiront-ils à amorcer des changements ou seront-ils entraînés par les dérives des systèmes en place ? Les conceptions de l'autorité et du pouvoir sont remises en question. Les raisins de mer, des nouvelles qui puisent aussi dans l'imaginaire la trame de drames et de désillusions, mais aussi d'espoirs même si l'on n'en perçoit que l'écho de messages à déchiffrer.
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Dominique Aguessy

Les raisins de mer
Nouvelles







































© L’Harmattan, 2013
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ00501Ȭ0
EAN : 9782343005010

Les raisins de mer


Écritures
Collection fondée par Maguy Albet


Zen (Claude),Secteur postal 14 200, 2013.
Danbakli (Yves),Les tribulations orientales du baron de
Castelfigeac, 2013.
Lecocq (JeanMichel),Portraitrobot, 2013.
Pons (FrançoisMarie),Filspère, 2013.
Carrère (Pascal),De mémoire et de gouache, 2013.
Prével (JeanMarie),La bête du Gévaudan, 2013.
Rode (JeanFrançois),L’enfant projeté, 2013.
Hermans (Anaële),Bananes sauce gombos, 2013.
Jamet (Michel),Joute assassine, 2013.
Tirvaudey (Robert),Paroles en chemin, 2013.
Mahdi (Falih),Dieu ne m’a pas vu, 2013.
Labbé (François),L’Imbécile heureux, 2012.
Le Forestier (Louis),La Vie, la Mort, l’Amour, 2012.
Dini (Yasmina), Soroma (Joseph),L’Amante religieuse,
2012.
Mandon (Bernard),L’Exil à Saigon, 2012.


*
**

Ces quinze derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages,peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr

Dominique Aguessy

Les raisins de mer


nouvelles


















L’Harmattan


Du même auteur


Contes et nouvelles
Contes du Bénin, L’oracle du hibou, Maisonneuve & Larose, couverture
Ndella Koné, Paris, 2004.
La maison aux sept portes, Contes et légendes du Bénin,
Illustrations de Titane de Vos, L’Harmattan, Paris, 1997.
Le caméléon bavard, Contes et légendes du Sénégal et du Bénin,
L’Harmattan, Paris, 1994.
Les chemins de la sagesse, Contes et légendes du Sénégal
et du Bénin, L’Harmattan, Paris, 1993.
Essais
Entre visions et recherches : une approche africaine du sacré, Contribution à
Itinéraires et trajectoire du discours littéraire à l’anthropologie,
coordination Pius Ngandu Nkashama, mélanges offerts à
Clémentine FaïkȬNzuji Madiya, L’Harmattan, Études africaines,
Paris 2007.
Dans le débat sur la démocratie, où se situent les femmes ?Femmes africaines
& Démocratie, direction Timothée Ngakoutou, UnescoȬBreda, Dakar,
1995.
Pouvoir et démocratie à l’épreuve du syndicalisme, Essai, UnescoȬBreda,
Dakar, 1994
Poésie
L’arôme du vertige, Ill.d’Hélène Deguel, Coll. LA FLEUR N°7, Bruxelles,
2013.
Tant de chemins ouverts, Le Cygne, Paris, 2010.
La soif des oasis, Préface de Sylvestre Clancier, Le Cygne,
Paris,2008.
Comme un souffle fragile, Préface de J.Boly,Parole et Silence, Paris et Le
Muveran, 2005.
Le gué des hivernages, Préface de Cheikh Hamidou Kane et Oumar
Sankharé, La Porte des Poètes, Paris, 2002.
L’aube chante à plusieurs voix, Préface d’Émile Kesteman,Ill. de Titane de
Vos, Acanthe, Namur, 1999.

« On ne peut entrer deux fois dans le même fleuve »
Héraclite




« Le déséquilibre entre les riches et les pauvres est la plus
ancienne et la plus fatale maladie des Républiques »
Plutarque


La méprise

La piste de bitume noir se rapprochait à vive allure, se
détachant d’un paysage ocre de latérite. L’avion allait
bientôt atterrir, se frayant un chemin auȬdessus de la
végétation envahissante où se mêlaient des espèces difféȬ
rentes. Un hourah de soulagement parcourut la cabine au
moment où le pilote toucha terre. Pour Ali Ly, il s’agissait
plutôt de sentiments diffus. Il arrivait pour remplir une
mission délicate : plaider la libération d’un syndicaliste
arrêté depuis quelques jours, sans raisons apparentes. Il
aurait presque pu se dispenser de le préciser.
Quelle situation allaitȬil découvrir sur place ? ComȬ
ment allaitȬil établir des priorités dans les démarches qu’il
entreprendrait ? Il n’en était pas à sa première mission
dans un pays sous dictature. Mais, à chaque fois,
l’angoisse le saisissait de la même manière, les interȬ
rogations ne lui laissaient aucun répit. Sa volonté de
réussir, elle, ne faiblissait pas. Il se sentait finalement bien
dans ce rôle, imprégné d’une force de conviction et doué
d’un art oratoire qui lui avaient été fort utiles dans le
passé. Il allait certes les mettre au service de cette
nouvelle cause à défendre. Mais réussiraitȬil cette fois

encore ? Rien n’était jamais acquis et l’arbitraire vous
réservait toujours des surprises.
N’ayant qu’une seule valise, il sortit sans encombre de
l’aéroport. Personne ne poussa le zèle jusqu’à lui deȬ
mander de l’ouvrir pour en vérifier le contenu. D’un air
tout à fait tranquille, il héla un taxi à la sortie des
bâtiments et donna le nom de l’hôtel où il descendait.
Hôtel de la Paix ? Un vœu cher à son cœur !
Tous les chauffeurs de taxi en connaissaient l’adresse,
ce qui n’était pas le cas pour d’autres établissements
moins fréquentés par les voyageurs venant d’Europe. Une
bonne demiȬheure plus tard, il se trouva à la réception de
l’hôtel, retira la clé de la chambre qui lui avait été réservée
depuis son port d’attache et s’installa, à ce momentȬlà,
avec soulagement.
Ce répit fut de courte durée. Le téléphone sonna.
C’était le réceptionniste.
— EstȬce bien la chambre cent onze ? Monsieur Ali
Ly ?
— Oui, j’écoute !
— Ici la réception. La femme du camarade Junior vous
attend au salon dans le hall d’entrée.
— DitesȬlui que je descends dans deux minutes.
La glace de la porte de la penderie lui renvoya une
image peu engageante. Il portait encore sur le visage les
méfaits d’un vol de nuit en classe touriste pour une
destination du Sud. Décidé à faire face à la situation dès
les premiers instants, il rectifia machinalement quelques
faux plis de son veston, se tapota le visage pour se donner
autant bonne mine que courage, et se dirigea d’un pas
résolu vers l’escalier qui menait à la réception de l’hôtel. Il
s’attendait à se trouver en face d’une femme éplorée,
éprouvée par l’emprisonnement de son mari. Pas du tout.

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La dame qui l’attendait à la réception ne correspondait
nullement à l’image qu’il s’en était faite. Elle était jeune,
avenante, portait un uniforme beige qu’il ne put identifier
de prime abord. Un instant, il regretta d’avoir ôté sa
cravate. Il l’aurait peutȬêtre impressionnée davantage. Il
attendit donc les présentations.
— Je me présente, Commissaire Laurentine. Si je porte
l’uniforme, c’est que j’ai un grade dans la police. Mais je
suis effectivement la deuxième femme de votre
camarade Junior.
— Délégué Ali Ly. Enchanté.
— Deux fois li ?
— Non, bien sûr. Ali pour le prénom et Ly pour le
nom.
L’entrevue commençait mal. Comment une responȬ
sable de la police locale, ayant un certain grade, n’avaitȬ
elle pas réussi à empêcher l’emprisonnement de son mari
pour délit d’opinion ? L’air embarrassé du réceptionniste
de l’hôtel au moment où il s’enregistra prêtait tout à coup
à une autre interprétation. CeluiȬci en connaissait peutȬ
être plus qu’il n’en laissait paraître sur cette situation
totalement inusitée. Il était extrêmement rare de voir une
femme faire carrière dans la police. Cependant, telle était
la réalité. Il allait falloir s’en accommoder. Inutile de
louvoyer.
— Vous êtes venu plaider la cause de votre camarade
Junior.
La Commissaire Laurentine semblait déjà bien inforȬ
mée.
— En effet. Je souhaiterais que son passeport lui soit
rendu et qu’il puisse se rendre à la Conférence générale
de l’OIT qui se tient chaque année au mois de juin à
Genève.

11

— Ah oui, l’Organisation Internationale du Travail à
Genève, en Suisse ?
— Oui exactement.
— Il lui faudra tout d’abord être libéré. Ensuite se voir
accorder l’autorisation de sortie du pays. Enfin, il pourra
solliciter les visas nécessaires pour se rendre à l’étranger.
Sur foi de quoi, la compagnie aérienne établira son billet
d’avion. Cela prendra du temps.
— Combien de jours pensezȬvous pouvoir rester ici ?
— J’envisage de consacrer une semaine à ma mission.
J’avais auparavant adressé mes demandes d’audiences
aux personnalités dont dépend le dossier de Monsieur
Junior. J’espère pouvoir être reçu pendant mon séjour,
relativement court. Je m’en excuse. Mais il ne m’est pas
possible, en cette période de l’année, de m’absenter plus
longtemps.
— En effet, ceux qui exercent des fonctions imporȬ
tantes ne doivent pas s’éloigner trop longtemps de leur
port d’attache. Les problèmes surviennent souvent penȬ
dant leur absence. Et si personne ne peut prendre les
décisions à leur place, alors…
— Vous avez très bien saisi la difficulté. Aussi, je
compte sur votre aide pour obtenir ces audiences cruȬ
ciales pour faire avancer le dossier.
Même si ce n’était pas tout à fait exact, c’était de bonne
guerre de l’impliquer dans les négociations qui allaient
suivre. Une sorte de gardeȬfou pour se prémunir de
tentatives de les torpiller. Des contacts avec cette femme
de la police émanait un indéfinissable malaise. Ali Ly
avançait sur des sables mouvants. Quel rôle avaitȬelle
joué jusqu’à présent dans cette affaire ? Comment compȬ
taitȬelle agir à présent ? Les salutations et présentations

12

avaient été polies. Impossible à ce stade de déceler les
intentions cachées.


Pour Junior, une vie de galère avait commencé un
funeste matin, à l’heure du journal parlé. Les fonctionȬ
naires de l’administration de grade B étaient convoqués à
huit heures trente, chacun au secrétariat du directeur de
cabinet de leur ministre de tutelle respectif. Junior était
même arrivé avant l’heure, attendant dans le corridor que
Monsieur Saliou, préposé à la vérification des entrées, le
laisse franchir la porte de l’immeuble qui abritait les
services des différents ministères.
Puis il avait monté avec précaution l’escalier aux marȬ
ches défoncées qui menait au troisième étage, celui des
bureaux de son ministère de tutelle. Il avait dû ensuite
amadouer le planton d’étage pour qu’il lui permette de
s’approcher de la porte du bureau où il était censé être
reçu.
— À cette heure si matinale, se disaitȬil, je me deȬ
mande qui me recevra ? Y auraȬtȬil quelqu’un à qui je
pourrai m’adresser ? Ou bien devraiȬje user de patience,
souffrir du regard inquisiteur du planton. Il se montre de
méchante humeur dès que l’attente se prolonge comme
s’il avait un quelconque pouvoir sur l’agenda du ministre
et l’espacement des rendezȬvous.
— À l’étonnement de Junior, le bureau de l’adjoint du
ministre était éclairé. Un homme assez corpulent penché
sur une pile de dossiers avait commencé à les feuilleter
sans s’arrêter à aucune page. À ce rythme, certes, il
n’avait guère le temps de lire quoi que ce soit. Il transmit
pourtant à Junior des ordres secs et sans appel.

13

— Voici une série d’affaires très importantes à traiter.
Le ministre vous ordonne de rédiger des notes de dossier
pour chacune de celles qui sont en suspens. Allez !
MettezȬvous au travail immédiatement. Car, lorsque vous
serez convoqué, il faudra que la besogne soit accomplie !
Junior s’était assis, résigné, à la table qui lui avait été
affectée et avait entrepris de lire ce fatras de papiers pour
essayer d’en tirer un point de vue sur chaque problème.
Les dossiers ne contenaient que des procèsȬverbaux de
réunions au cours desquelles les décisions prises n’étaient
pas claires. Quel avis pouvaitȬil ainsi donner sur des
dispositions déjà arrêtées ? Junior transpirait. Ses dessous
de bras humides au départ coulaient à présent à
l’intérieur de sa saharienne marron. Il en éprouvait de
plus en plus d’inconfort. Après trois heures de ce régime,
n’en pouvant plus, il se leva, frappa à la porte de l’agent
de l’administration qui lui avait communiqué les ordres.
Il était fonctionnaire. Du moins l’avaitȬil été les années
précédentes, jusqu’à ce jour fatidique où se présentant le
matin à son bureau habituel, il s’était vu interdire d’y
entrer au motif de remaniements annoncés et dont le
contenu exact serait précisé ultérieurement par la voix des
ondes.
— Monsieur le délégué du ministre, la chaleur deveȬ
nant de plus en plus pesante, je me vois dans l’obligation
de sortir à la recherche de rafraîchissements, avant qu’un
malaise ne m’oblige à m’affaler sur mes dossiers au risque
de provoquer des dégâts.
— Que voulezȬvous dire ? Je ne comprends rien à votre
discours.
— Monsieur, voilà trois heures d’affilée que je suis au
travail sans avoir levé l’œil. Je me sens à la merci d’un

14

malaise. Mais, avant que celuiȬci ne survienne, je sollicite
l’autorisation de sortir pour me rafraîchir, boire un judor.
— Junior qui veut un judor. Elle n’est pas mal cette
plaisanterie. Qu’en pensezȬvous ?
— Je ne plaisante nullement. Je demande l’autorisation
de sortir un instant de l’immeuble administratif.
— Pour vous rafraîchir ? Que voulezȬvous dire ?
— Seulement traverser la rue devant le ministère et
acheter une boisson à la boutique du Nar qui tient
échoppe au bord du trottoir. Je ne dédaignerais pas un
judor bien glacé. Vous pouvez voir d’ici sa glacière. Il a
bien du mérite le pauvre gars !
— Assez de commentaires. Que voulezȬvous au juste ?
— Comme je le disais il y a un instant, je réitère ma
demande en termes plus directs, je souhaite sortir un
instant acheter une boisson.


Cette situation durait depuis deux semaines. Le mesȬ
sage, diffusé par la radio nationale à destination des
fonctionnaires de grade B, tonitruait par la voix du
présentateur à l’occasion du journal parlé ou de ce qui en
tenait lieu. Puis s’étirait en longueur l’habituelle « parole
du guide à la nation » suivie des recommandations et
avertissements contre les « fauteurs de troubles dûment
patentés et soudoyés par les forces réactionnaires aux
mains de l’impérialisme bourgeois ». Toute la capacité
d’écoute d’un individu normal qui ne peut demeurer des
heures entières l’oreille collée au poste de radio à essayer
de capter un flot ininterrompu de paroles était mobilisée.
Pourtant, ce scénario se répétait quotidiennement, engenȬ
drant même une compétition entre les plus assidus à
ingurgiter la « parole du guide », à la mémoriser, au point

15

d’en reproduire des séquences pour conforter leur propre
discours. Les citations fusaient, se répondaient l’une
l’autre, à temps et à contretemps. « Le travail est le
fondement de la nation. Il faut donner son temps sans
compter pour construire durablement le PartiȬEtat. La
révolution avance comme un rouleau compresseur ».
Elles ne pensaient pas si bien dire ! Slogans répétés à
satiété par tous ceux qui s’imaginaient un jour ou l’autre
être désignés à un poste lié à la mouvance politique du
chef de l’État. Certains parmi les dirigeants syndicalistes
se montraient assidus à ce genre d’exercice, car ils se
devaient d’être « les courroies de transmission de la
révolution » au sein du peuple. Et ils en étaient vraiment
persuadés.
« Se soumettre ou se démettre sont les seules attitudes
citoyennes ». « Opération Maréchal en vue de l’investisȬ
sement humain pour le développement ». Les lettres
délavées n’avaient pas été remplacées si bien qu’on ne
pouvait plus lire entièrement la phrase qui y était inscrite.
« Opération ȬȬȬȬchal inȬȬȬhumain pour le déȬȬȬȬȬment. »
Seule la dérision permettait de supporter l’absurde. Des
pancartes malmenées par la saison des pluies pendaient
lamentablement aux poteaux électriques, qui eux, au
moins, avaient résisté aux tempêtes en se tordant dans le
sens des bourrasques.


Junior jeta un coup d’œil discret à sa montre. Onze
heures trente déjà. Presque midi. Les couinements de son
estomac allaient bientôt se faire plus pressants. Le chakri,
bouillie de mil du matin, était déjà loin. Heureusement,
seul dans la pièce à dossiers ce matin, il ne devait pas
craindre le regard inquisiteur d’un collègue aussi malȬ

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chanceux que lui. Les autres jours, il avait eu un ou deux
compagnons d’infortune. Mais jamais plus de trois au
même moment. La pièce n’offrait pas davantage d’esȬ
pace. Un ventilateur plafonnier brassait un air moite. Il ne
dissuadait même plus les mouches de s’infiltrer par
l’unique fenêtre donnant sur la rue bruyante. Ils n’avaient
jamais dépassé ce nombre, assignés à résidence admiȬ
nistrative, condamnés à perdre leur temps en simagrées
auxquelles ils ne voyaient pas le moindre intérêt.
— Si vous sortez et que le ministre vienne à vous
convoquer pendant cet intervalle, que devraisȬje réponȬ
dre ?
— Mais je ne m’absenterai qu’un très court moment.
Tenez, par la fenêtre du couloir, vous pourriez même
observer mes moindres faits et gestes.
— Si vous ratez la convocation du ministre, vous savez
que vous prenez le risque qu’il n’y en ait pas d’autres.
— Monsieur le délégué du ministre, malgré toute ma
bonne volonté, je ne tiens plus. Il faut que j’aille boire un
jus de fruits.
— Je vous connais tous, engeance de roublards. Vous
demandez à sortir pour un rafraîchissement, puis ce sera
la pause pour aller aux toilettes. Et ainsi de suite. Histoire
d’en faire le moins possible. Toute absence vous sera
décomptée de la durée du travail fourni.
Sans plus tergiverser, Junior sortit de la pièce, fit un
signe en traversant le couloir au planton affalé sur une
chaise bancale et franchit résolument la porte de l’imȬ
meuble. Dans le hall au bas des escaliers, il croisa
quelques connaissances. Chacun venait pour des motifs
différents : un récépissé de dossier déposé, un ordre de
mission pour s’absenter du territoire en étant assuré de
continuer à toucher sa paie, un cachet du ministère, dont

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on n’était jamais sûr de qui avait ou non le droit de
l’apposer, pourvu qu’il apparaisse à la place requise au
bas de la page. Monsieur Saliou, le préposé à l’accueil,
demandait en principe de prouver son identité. Ce jourȬlà,
il devait être de bonne humeur, car, jusqu’à présent,
personne n’avait été refoulé sous un prétexte quelconque.
En des périodes moins clémentes, s’il manquait à l’intéȬ
ressé la preuve du bienȬfondé de sa démarche, il lui était
enjoint de retourner à son domicile et d’en revenir muni
d’autres documents accrédités. Les transports urbains,
rares et toujours bondés à toutes les stations, n’offraient
que peu de chance au passager pressé d’y trouver place.
Retourner chez soi pour y rechercher un document,
signifiait perdre toute une journée.
Après quelques semaines de cette mise en scène, Junior
en se présentant un matin pour continuer à rédiger les
notes de dossier ordonnées par le ministre en personne,
selon ce qui lui avait été communiqué auparavant, se vit
interdire l’entrée du bureau où il passait cinq heures
chaque jour à s’ennuyer en compagnie de documents
dont la lecture ne suscitait aucun avis de sa part. Il ne
pouvait s’empêcher de se demander qu’en aurait fait le
ministre de toute façon, ou si ses piètres élucubrations ne
seraient pas venues alimenter la pile de papiers qui
chaque jour se couvrait davantage de la fine poussière
rouge de latérite qui envahissait tout espace insuffiȬ
samment occupé. Aussi écoutaȬtȬil, avec une attention
bien entamée par l’indifférence qui s’était installée en lui
comme un saufȬconduit les semaines précédentes, les
recommandations nouvelles.
— Monsieur Junior, vous devrez désormais rester chez
vous et attendre les instructions du ministre. Elles vous
seront communiquées par la voix des ondes.

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— Et si je ne suis pas chez moi à ce momentȬlà ?
— Vous devez y être chaque jour au moment du
journal parlé pour le cas où le chef de l’État aurait à se
prononcer sur une question importante. En tant que
fonctionnaire, vous êtes au service de l’État.
— Sauf que voilà plus de trois mois maintenant que je
n’ai reçu aucun salaire !
— Les régularisations suivront une fois que les
restructurations auront pris effet.
— Ah bon ! Combien de temps faudraȬtȬil encore
attendre pour cela ?
— Soyez déjà satisfait d’avoir été renvoyé chez vous et
tenezȬvous disponible pour d’autres informations.


Six mois plus tard, il ne s’était rien passé. Aucun
message du chef de l’État n’avait fait mention des foncȬ
tionnaires de grade B ni d’aucun autre grade d’ailleurs.
Vu la longueur du temps écoulé, Junior commença à se
douter qu’il ne reprendrait plus jamais service dans
l’administration. Il lui faudrait composer, comme tant
d’autres de ses collègues limogés sans préavis, avec la
débrouille locale, vivre de petits commerces et exiger, du
lopin de terre qu’il avait acquis en guise d’épargne, un
rendement plus conséquent. Il n’était d’ailleurs pas le seul
à pâtir de pareilles mésaventures. La plupart de ses
collègues subsistaient grâce à leurs plantations loin de la
capitale, tandis que leur salaire devenait de plus en plus
hypothétique jusqu’à n’être plus que le souvenir d’une
époque révolue.

19

Le jardin de l’archevêché était fleuri. Un tracé
ordinaire. Une alternance de platesȬbandes et de pelouses
orientait aisément le parcours du visiteur. Junior y
amenait tous ceux qui lui rendaient visite, quel qu’en fût
le motif, c’était mieux qu’un lieu de promenade, et il était
certain d’y passer chaque fois un bon moment, tant la
conversation était vive et intéressante.
L’archevêque recevait chacun avec bonhomie et huȬ
mour. Aux habitués, il trouvait un surnom familier,
caustique, mais bienveillant. Considéré comme une des
personnalités importantes par le régime en place, il
s’efforçait de tenir ce rôle avec sagesse et vigilance.
Il pouvait ainsi se permettre d’émettre des critiques
subtilement dosées sur les errements de la politique qui
pesaient sur l’ensemble du pays, entraînant encore plus
de misères, encourageant la délation, les fraudes en tous
genres, les accusations sans fondements, la mise à l’écart
ou la disparition de journalistes gênants.
L’archevêché avait un voisinage curieux : l’une des
ambassades les plus importantes du pays et, un peu plus
loin, la prison centrale. Deux lieux de surveillance inȬ
téressants, remarquaitȬil avec un grand sourire. Mais on
pouvait se demander qui surveillait et qui était surveillé.
La Commissaire Laurentine s’y rendait volontiers sous
prétexte de poursuivre des enquêtes. À vrai dire, la
curiosité l’emportait sur la conscience professionnelle. Le
fleuve qui s’étendait aux abords, large et généreux,
réconciliait les deux rives. CelleȬci paisible et l’autre,
souvent stigmatisée pour son implication dans des
guerres fratricides. Junior était fier d’y avoir amené des
hôtes le dimanche matin en dehors des heures de messe
bien sûr. L’archevêque était aussi connu pour ses propos
contestataires. Ses sermons vigoureux n’hésitaient pas à

20

fustiger les tenants du pouvoir. Lorsqu’on lui fit remarȬ
quer un jour que les plus hautes autorités du pays
fréquentaient son église, il y alla d’une de ses réparties
bien à lui.
— Tout le monde entre à l’église, ditȬil, au cours d’un
sermon. Même les chiens peuvent y entrer et je ne les
chasse pas.
Cette réplique fut considérée, par les thuriféraires du
régime, comme une offense au chef de l’État. L’archeȬ
vêque s’attendait à être convoqué au commissariat de
police pour rendre compte de ses propos irrévérencieux.
Il attendit longtemps. Rien de semblable ne se produisit.
Comme il avait eu la sagesse de ne citer aucun nom,
protégé aussi par sa popularité, il fut épargné au bénéfice
du doute sur la personne visée par ses propos. Junior
avait maintes fois cité l’incident dans ses interventions.
Quel manque de prudence n’affichaitȬil pas, lui aussi !
L’archevêque offrit le café de l’hospitalité, bienvenu
car la fatigue se faisait déjà sentir après le repos mitigé de
la nuit. Il proposa également de visiter les lieux. QuelȬ
ques chambres qui offraient le minimum de confort mais
une propreté exemplaire et le meilleur de ce que pouvait
fournir le marché local en mobilier, semblaient prêts à
accueillir des hôtes déjà annoncés.
— Une prochaine fois, Junior, ditȬil, il faudra loger tes
visiteurs ici. C’est plus sûr et plus agréable que les hôtels.
En effet, dans le meilleur hôtel de la capitale, pas une
chambre n’était indemne, pas une salle d’eau entière :
carreaux cassés, poignées de portes démises, revêtement
du sol défoncé. À croire que chacune avait servi de champ
de bataille à des protagonistes dont les affrontements
n’avaient amené que désastres. Rien n’était en l’état
depuis la construction de cet établissement prévu pour

21

loger consultants, experts en mission ou touristes
étrangers. L’édifice avait fait la une des journaux. Il fut
l’objet d’un feuilleton à rebondissements. Par une nuit
sans lune, les matériaux de construction se volatilisèrent.
Lors d’un autre épisode, ce fut l’entrepreneur luiȬmême
qui disparut sans laisser d’adresse, emportant avec lui le
paiement d’échéances arrivées à leur terme, grugeant
autant les fournisseurs de matériaux que les ouvriers
travaillant au chantier.
La construction parvint tout de même à sa fin et l’hôtel
fut inauguré en grand cérémonial. Il devint rapidement le
rendezȬvous favori après les heures de travail pour la
minorité de fonctionnaires régulièrement payés ou
« d’expatriés » qui pouvaient s’offrir le luxe d’y retrouver
des amis à l’heure du pastis, pratique héritée de la
période coloniale et soigneusement cultivée par les
« assimilés ».
Mais pour ne pas faire mentir une réputation tristeȬ
ment méritée, après quelques années de fonctionnement,
l’édifice s’aligna sur le délabrement généralisé des biens
publics dont finalement personne ne se sentait responȬ
sable. Il acquit également la notoriété d’un endroit mal
fréquenté, lieu de transactions obscures, de marchanȬ
dages divers colportés par des rumeurs fantaisistes qui
n’avaient plus rien de commun avec un souhait de paix,
ni avec la tranquillité à laquelle aspiraient les voyageurs
qui espéraient y trouver refuge. Il aurait été utile de le
fermer pendant plusieurs mois et de le rénover entièȬ
rement.
C’est pourtant dans cet établissement que le délégué
Ali Ly avait une chambre retenue. Il n’avait pas vraiment
d’autre choix. Il prendrait toutes les précautions nécesȬ

22

saires pour ne pas prolonger ce séjour qui s’annonçait
périlleux.


À la surprise de tous, sans avertissement préalable, la
police s’était présentée au domicile de Junior. Il habitait le
secteur de la ville dénommé Quartier Sud. Un emȬ
brouillamini de cahutes aux matériaux hétéroclites, de
paillotes sur le mode villageois, cependant tout à fait
respectables, et de maisons en matériaux plus résistants,
briques de ciment généralement, d’allure moderne. Junior
en avait fait construire une, assez spacieuse pour abriter
sa nombreuse famille et recevoir les membres de sa lignée
qui venaient rendre visite à leurs connaissances en ville.
La maison du syndicaliste, bien connue des voisins,
suscitait jalousie et commentaires fantaisistes. Certains
affirmaient que Junior faisait entrer clandestinement des
fonds qu’il recevait de l’extérieur. Ainsi, avaitȬil eu les
moyens de se construire une villa, avec un toit en terrasse
sur laquelle on pouvait prendre le frais à la tombée de la
nuit ou même dormir sur un matelas de fortune en saison
chaude. Il était d’autant plus dangereux, à surveiller.
Deux hommes entrèrent, saluèrent poliment les memȬ
bres de la famille qui se tenaient dans la cour intérieure
de la maison.
— Où est le maître de maison ?
— Il est assis du côté du portail d’entrée.
Les deux hommes s’y dirigèrent.
— Vous êtes bien Monsieur Junior ? SuivezȬnous. Nous
avons ordre de vous amener au commissariat de police
pour quelques renseignements.
— À quel sujet ?

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Ils lui montrèrent, en guise de document, son nom
imprimé comme à l’aide d’un tampon dans la paume de
la main de l’un d’eux.
— Vous verrez bien quand nous y serons.
— Deux minutes. Je me prépare et je vous suis.


Junior ne revint pas à la maison ce soirȬlà. La famille
l’attendit en vain à l’heure du souper. Le lendemain, elle
envoya un émissaire au commissariat de police. Pas
davantage d’informations. Trois jours d’attente parurent
un siècle. Une fin d’aprèsȬmidi, avant la tombée de la
nuit, car le temps du crépuscule est toujours extrêmement
court, la Commissaire Laurentine, elleȬmême, se présenta
au domicile de Junior.
— Je vous préviens officiellement, ditȬelle. Junior a été
arrêté. Et elle fit un demiȬtour militaire, en claquant les
talons et s’en retourna comme elle était venue, sans plus
de commentaires.
Comment étaitȬce possible ? De quoi l’accusaitȬon ?
Junior était syndicaliste, certes. Cela suffisait à être classé
parmi les suspects. Il s’acquittait d’un mandat local, et
aussi de responsabilités dans la structure internationale
de l’organisation syndicale. Ce qui veut dire que ses
moindres faits et gestes étaient épluchés pour voir s’ils
n’annonçaient pas de manoeuvres subversives. Des reȬ
marques faites au cours d’interventions dans le cadre
syndical avaient été jugées, en haut lieu, audacieuses,
pire, irrévérencieuses, dénotant un complot qui se traȬ
mait et allait mettre en danger le pouvoir en place. Junior
avait effectivement commis l’imprudence de déclarer, au
cours de conversations en marge de réunions officielles,
qu’il pourrait être nommé Premier ministre, étant donné

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qu’il était natif du même village que le chef de l’État
nouvellement élu. C’était davantage bravade qu’ambition
politique. Junior n’avait ni les compétences ni l’expéȬ
rience nécessaires à de telles fonctions, même si son pays
était classé parmi les plus pauvres et si le niveau
d’alphabétisation de la population ne dépassait pas vingtȬ
cinq pour cent. C’était de ces fanfaronnades propres aux
discours de dirigeants en mal d’influence. Juste de quoi
faire sensation l’espace d’une conversation ou même
d’une réunion. Le jeu amusait autant les auditeurs que
celui qui s’y livrait. Au nom de la relation particulière qui
le liait à la Commissaire Laurentine, celleȬci semblait
informée de ses moindres faits et gestes. Cette péroraison
malencontreuse ne lui avait certainement pas échappé.
Les nombreuses citations des propos de l’archevêque
avaient contribué à créer une atmosphère d’hostilité et de
méfiance. Les affirmations intempestives de Junior parȬ
vinrent au Premier ministre en fonction. De bonnes âmes
sans doute en quête de gratifications s’étaient empressées
de le mettre en garde contre un intrus qui convoitait sa
place !
— Ah bon ! C’est ainsi ? ditȬil. C’est donc celuiȬlà qui
veut me remplacer ?
Il n’en fallait pas plus pour faire tomber Junior en
disgrâce, car tout détenteur d’une parcelle de pouvoir se
considérait comme un potentat qui en était le propriéȬ
taire. La rumeur enfla comme peau de baudruche. Ses
adversaires saisirent l’occasion de le noyer davantage
encore, en ajoutant des commentaires de leur cru, mais
qu’ils attribuaient bien entendu à Junior. Tout ceci ne
justifiait pas une arrestation. Mais la présence de la
Commissaire Laurentine y ajoutait des interrogations et
apparaissait comme circonstance aggravante.

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Junior semblait pourtant tenir à elle. Elle l’accompaȬ
gnait habituellement lors de ses prestations à l’étranger. Il
la présentait alors à ses collègues comme sa femme.
Cependant, de cette union, ils n’avaient pas d’enfant.
Junior ne spécifiait pas, bien sûr, qu’elle était sa deuxièȬ
me femme. Personne n’aurait eu l’audace de lui poser une
quelconque question à ce sujet. La Commissaire
Laurentine se tenait discrètement à quelques pas de lui
pour ne pas gêner les conversations. Junior était fier en
quelque sorte de se montrer aux côtés d’une femme
« évoluée ».


La nouvelle de l’arrestation de Junior, transmise à ses
collègues affiliés à la même organisation internationale,
passé l’étonnement, sema consternation et tristesse. Mais
puisque telle était la situation, il fallait entreprendre le
plus vite possible les démarches qui pourraient aboutir à
sa remise en liberté.
C’est ainsi qu’un délégué fut envoyé pour tenter de la
négocier. Junior n’avait jamais fait état de sa polygamie.
Le délégué Ali Ly la découvrit sur place. Le fait en soi
n’était pas étonnant. C’est la qualité de la deuxième
épouse qui posait problème. Chacun savait que les
syndicalistes et la police n’avaient guère de terrains
d’entente. Junior le scandait souvent luiȬmême. Chacun
devait s’en tenir à sa propre « parcelle ».
La singularité des slogans tenait à leur caractère
purement incantatoire, sans lien avec la réalité. Junior
pouvait ainsi les citer, sans se les appliquer à luiȬmême.
Une femme selon la tradition, la mère de ses nombreux
enfants. Une femme « évoluée », la Commissaire
Laurentine. L’une et l’autre devraient, dans le meilleur

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