Les récoltes de la folie

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Né d'un père blanc et d'une mère nègre, le personnage en question, médecin de profession, après avoir rejeté sa citoyenneté d'origine, se met à explorer les profondeurs de la culture antillaise qui lui vient en droit fil de la lignée de sa mère, une belle Martiniquaise née à Saint-Pierre, une vingtaine d'années avant l'éruption de la montagne Pelée.
Repérable dans les "menus" d'un ordinateur que notre victime arrive à mettre à jour malgré la fréquence sans cesse croissante de ses crises, l'écriture du roman se tisse avec le fil des souvenirs de la Martinique que n'a jamais cessé de raconter la mère, avant d'aller se perdre dans le désordre artistique d'un petit village de l'île d'Haïti, surnommé, à juste titre, la planète des Roseaux.
Publié le : lundi 1 janvier 1996
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EAN13 : 9782296298019
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Les récoltes de la folie

Du même auteur
Poésie: Nerfs du vent, Éditions P.J. Oswald, Collection "J'exige la parole", Paris, 1975. Chute de mots, Éditions Saint-Germain-des-Prés, Paris, 1989. Pè Sèt, Edisyon Mapou, Koleksyon Koukouy, Miami, U.S.A., 1994 Roman: Les sentiers de l'enfer, l'Harmattan, Paris, 1990. En préparation: La littérature haïtienne (Nouveau carrefour), Essai. Semence de signes, Poésie. Men Mo-a, woman kreyol Jérémie la magnifique! Photographie Les empreintes de la vie, Roman

@ L'Harmattan, ISBN:

1996 2-7384-2992-0

Josaphat LARGE

Les récoltes de la folie
Roman

L'Harmattan 5-7. rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

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L'Harmattan Inc. 55. Saint.Jacques Montréal - (QCJCANADA H2Y lK9

Illustrations photographiques de couverture : Gontran Durocher (page 1) et Hervé Large (page 4)

C'était la plus belle époque de ma vie. Vous savez, j'arrive à peine à trouver les mots convenables pour en parler. Au cours du sommeil, je faisais presque tous les soirs des rêves en couleurs magnifiques dont les traces agréables me suivaient durant toute la journée. Je faisais un tas de projets que secondait un optimisme sans bornes et ma mère, ma belle somptueuse mère au visage entouré de parfum me prenait fort souvent par la main pour m'emmener, accompagné de mon frère et de mes deux sœurs, dans les quartiers commerciaux de la ville la plus proche de notre joli patelin où il y avait perpétuellement dans l'air comme une atmosphère de fête. Elle achetait au cours de ces randonnées du gigot et des fruits de la meilleure bonne qualité que nous ramenions avec nous en fin de matinée. Ma mère ne lésinait pas sur les dépenses lorsqu'elle achetait de la nourriture et n'était d'ailleurs pas courte d'imagination quand il s'agissait de créer pour nous un nouveau plat délicieux ou même un menu au complet. Mes amis, il m'est pratiquement impossible de décrire maintenant la joie qui m'envahissait quand elle s'engageait avec nous sur la rue qui conduit au sommet du mont Valbrun où se trouvait à l'époque ma belle Madone! Il Y avait toujours des vases remplis de fleurs sur la grande table de la salle à manger, des muguets dont on dénombrait le nombre des jours au rythme de l'odeur lente qui se dégageait de leurs pétales bien épanouis. 7

Or, tout orgueilleuse qu'elle était, maman nous disait souvent que la petite chapelle de notre village, malgré son air modeste, n'avait rien à envier à la cathédrale du MontValbrun «et pourquoi tu y vas si souvent mon fils, hein? alors que quand cela t'en dit de prier, tu peux le faire aussi bien dans la jolie spacieuse chapelle gracieusement décorée de chez nous! ». Je ne partageais naturellement pas cette opinion car dans l'église située à proximité de notre demeure dont parlait maman, il n'y avait pas de Madone! Mais, comme je le faisais toujours par politesse, je feignais d'approuver en acquiesçant de la tête. Nous nous rendions souvent dans un magasin spécialisé en articles de sport ou bien dans le but d'acheter de nouvelles chaussures de ski ou bien pour y faire réparer les usagées. J'aimais quand on allait en campagne admirer sur la route les beaux somptueux paysages couverts de neige qui se prolongeaient vers les bordures du ciel, et dont les montagnes d'un blanc éclatant semblaient pointer au milieu des vastes tapis de givre de la région. Mon site préféré, c'était le mont Saint-Augustin situé non loin d'un village de skieurs où les descentes sont à pic et la neige poussiéreuse le long des pistes. C'est là que j'arrivais à glisser le mieux. La vue y était d'une blancheur aveuglante, qui s'étendait sur des kilomètres et des kilomètres de neige. Et il Y avait sur un point élevé d'une montagne de la zone, un endroit où il me semblait que l'air était plus pur que partout ailleurs et où il y avait aussi des cascades de fleurs dont les couleurs environnaient le décor. Je suis le genre de skieur qui place ses bâtons de ski à quelques centimètres de ses chaussures et qui les fait épouser la forme d'un X géant quand il s'apprête à voler comme un oiseau. Le dos en arc, je me jetais dans la direction du vide comme si je lâchais des brides invisibles attachées à mon corps et attaquais ainsi l'espace telle une balle violemment lancée. Oh ! quelle sensation de liberté au cours de cette percée vertigineuse sur les routes de l'espace, alors que les 8

bornes de la piste ainsi que les arbres, filent à toute allure dans le sens inverse de la trajectoire. De retour sur la piste, il me suffisait d'incliner mon dos en dirigeant mon regard vers un point précis et de fléchir légèrement sur un pied pour réaliser des zigzags extravagants au gré de l'élan de mon propre corps. Je rasais les rares branches dénudées qui servaient de bordures à la voie des descentes et raflais ensuite des flancs couronnés de givre avant d'atteindre les pentes glissantes qui allaient aboutir aux lignes de démarcation des falaises d'escalade. Ah ! je me souviens encore de ces journées remplies de bonheur où brillaient sur la neige mille rayons de soleil dont les reflets renvoyés par les baies vitrées des chalets revenaient de temps à autre traverser l'espace de mon regard! L'ombre dessinait sur les routes des arabesques dont les lignes dansaient autour de nous. Et le bonheur atteignait des fois une intensité telle qu'il me semblait que son essence même se trouvait imprégnée sur tous les objets de mon entourage. Dans la toile de fond de ma mémoire, il n'y a de beau que le souvenir de ces jours où toute la famille logeait dans un chalet pour les vacances de fin d'année!

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Je suis né au sein d'une famille qui a connu pendant des temps une certaine aisance financière. Mon père m'a tellement gâté au cours des premières années de ma vie que j'avais remarqué assez tôt la différence qui existait entre ma situation économique et celle de quelques camarades d'enfance dont les parents étaient pratiquement pauvres. D'aiIJeurs, quand je regardais les photos de l'album familial du côté paternel, à en juger par la jovialité qui rayonnait sur les visages, je déduisais que cette aisance devait remonter à au moins trois générations. J'abordais donc l'avenir avec beaucoup d'assurance et en alimentant cette impression agréable que le bonheur faisait partie d'un héritage étroitement lié à mon arbre généalogique. Mon père était le fils d'un grand médecin, et médecin lui-même, il occupait le poste important d'administrateur général de l'hôpital de notre village. Sa vie paisiblement menée, couronnée de succès, attirait un grand respect autour de notre famille. Ma mère était martiniquaise. Une belle douillette petite martiniquaise née à Saint-Pierre qui était venue au début des années 1900 faire un stage à l'hôpital où travaillait mon père. Le débordement de laves vomies par le volcan du Mont-Pelé en 1902 avait emporté tous les membres de sa famille. Elle avait ainsi perdu ses frères, ses sœurs et aussi la plupart de ses cousins et cousines. A l'époque, elle allait souvent pleurer en se cachant entre les grandes armoires d'une salle de travail de l'hôpital et elle 10

portait déjà le deuil irréprochable dont elle disait que chaque partie lui. rappelait un membre de sa famille. La robe noire, elle la portait, disait-elle, en souvenir de sa grand-mère qu'elle aimait beaucoup et ses souliers noirs, elle les chaussait pour respecter la mémoire de son grand-père du côté maternel, celui qui lui racontait souvent les exploits de son bisaïeul, un Haïtien qui avait pris part aux luttes antiesclavagistes menées par les héros de l'indépendance de la République d'Haïti. Le foulard noir, c'était pour sa maman chérie de qui elle a hérité sa beauté simple, son sourire cordial ainsi que son corps svelte bien élancé. «Les mêmes yeux profondément noirs », savait-elle dire, « le même corps distingué et le jeu rythmique des reins qui savent si bien libérer la cadence de la démarche». En pleurant entre les grandes armoires de sa salle préférée de l'hôpital, elle épongeait les larmes qui remontaient de son cœur avec son mouchoir noir qui était pour lui rappeler son jeune frère qu'elle aimait beaucoup et qui avait lui aussi perdu la vie sous les rouleaux de feu du Mont-Pelé. C'est dans cette salle que mon père lui avait dévoilé son amour !
Je suis donc né d'un père blanc et d'une mère nègre!

J'apprenais bien à l'école et ai fait mes études primaires dans une institution catholique qui était à l'époque la meilleure de mon village. Je me rangeais tous les mois à côté des premiers de ma classe, ce qui portait mon père à voir en moi un successeur, c'est-à-dire le troisième médecin d'une famille de cardiologues dont la réputation répandue autour de la carrière auréolée de succès de papa et de celle de mon grand-père n'avait jamais connu de souillure. Que puis-je mentionner d'autre au sujet de cette première tranche de mon existence? Tenez, je peux vous parler de œrtains voyages en compagnie de mes parents alors que j'étais encore à l'école chez les Frères. J'ai dans les dossiers de mon ordinateur des pages entières où je relate mes activités journalières au cours de ces tournées.

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C'était en 1930 L'effervescence artistique que j'avais découverte dans la ville de Paris m'avait franchement impressionné. J'ai beaucoup aimé la Seine dont les courants transportent d'un quartier à l'autre des bateaux-mouches qui s'en vont avec nonchalance le long du fleuve et qui traversent des quartiers parmi les plus importants de la ville. J'admirais souvent en glissant sur l'eau de cet agréable ravissant parcours les monuments historiques qui occupent d'une façon majestueuse une bonne partie du décor parisien. Nous avions loué un appartement au quartier latin et c'est constamment que je me rendais dans les parages de la Sorbonne, l'université située en plein cœur de cette zone, où je ne pouvais m'arrêter de contempler les suites de fresques artistiquement découpées le long des façades de certains immeubles. Petits anges dansant la tête en bas au milieu des coffrets rectangulaires ouvragés au-dessus de quelques fenêtres; hommes debout au milieu des voussures des arcades de la plupart des portes d'entrée; femmes nues assises au sein de l'archivolte des fenêtres avec en main des rouleaux de codex se livrant chacune de leur côté à une lecture apparemment passionnante. Et je me souviendrai toute ma vie d'un certain matin où une surprise agréable avait fait naître en moi une joie d'une rare intensité. Il faisait beau temps. Mes parents avaient pris la décision de faire la grasse matinée. Alors que moi, juste après le petit12

déjeuner, j'avais éprouvé l'envie d'aller prendre de l'air. Et je m'étais mis à vagabonder à travers les rues de Paris comme un traîne-savates, les mains dans les poches. Or, arrivé à un carrefour situé à une centaine de mètres à peu près de notre appartement, je me suis trouvé en face de deux artères passantes qui semblaient s'a:IIonger jusqu'à l'infini. Deux versants avec la forme d'un Y géant reliés au centre par une sorte de rond-point. C'est sur le côté droit que je m'étais engagé, je ne savais trop pourquoi, jusqu'à atteindre comme par enchantement, une de ces rues à partir. desquelles on arrive à apercevoir les trottoirs qui servent de bordures à la Seine. J'avais alors naturellement pris la direction du fleuve pour aboutir en fin de compte non loin d'une dizaine de kiosques occupés par des marchands de livres. Des rayons remplis de bouquins clôturaient pratiquement le trottoir et les gens y dégageaient une chaleur humaine qui me plaisait beaucoup. Et je marchais sans me presser sur le trottoir encombré de tableaux, de tapisseries et de peintres ambulants, tout en essayant le plus possible d'adopter l'air

d'un habitué de la zone. « Car même quand on visite Paris
pour la première fois, il ne faut pas circuler dans les rues comme un hébété» nous avait dit papa la veille de notre départ. Je saluais du regard la plupart des passants! J'avais pu finalement me trouver un coin de libre juste à côté du kiosque d'un petit libraire où pour pouvoir bien admirer le décor grouillant de gens, de voitures et d'autobus, je m'étais appuyé de mes coudes contre une balustrade. Et mon regard s'était naturellement dirigé vers les bateaux qui glissaient sur le fleuve et sur lesquels des visiteurs à partir des passerelles me saluaient en souriant et en lançant des mots d'une langue étrangère que je ne comprenais pas. D'où venaient-ils ceux-là qui semblaient me prendre pour un habitant de la ville? L'un d'entre eux, accroché aux bras d'une blonde explosive, m'avait même adressé la parole comme s'il venait de découvrir une vieille connaissance au

milieu de ce fourmillement de personnes « Eh there! is that a
beautiful day or what! l unfortunately cannot talk too long because this damn boat is moving way too fast. Good bye

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my friend forget that J'avais des gestes

and good luck to you. Oh ! by the way, don't time is money! Time is money my friend! ». répondu aux salutations du couple en effectuant sémaphoriques à l'aide de mes deux bras et en

disant à haute voix « arrivederci amico mio ! ».
Quand, subitement, j'entendis au loin comme un crépitement étourdissant (alors qu'il s'agissait au fait d'un envol de sons de cloches), mes amis, la curiosité en éveil, je m'étais mis à scruter le ciel d'un regard attentif voulant naturellement m'ingénier à dépister l'origine de ces sons. Et je vis alors, superbement dressée sur un îlot situé à un bon kilomètre de l'endroit où je me trouvais, une cathédrale magnifique dont le toit immense surmonté d'une croix géante semblait frôler le ciel. Elle devait être sans nul doute le lieu de provenance de cette symphonie matinale qui se déversait sur la ville de Paris. Une architecture superbe, croyez-moi, et entourée de vitraux illuminés, qui ressemblait de loin à une montagnette spécialement sculptée dans le décor. C'est par contre par l'un des accès latéraux de l'édifice que je suis passé pour pénétrer dans le narthex qui donne directement sur la salle des bénitiers où il y avait quelques boutiques où l'on vendait des amulettes, des crucifix, des chapelets, des bibles. Et aussitôt à l'intérieur de la fameuse cathédrale Notre-Dame-de-Paris, je me suis engagé dans la grande allée d'où l'on aperçoit dès le début les vitraux étalés comme une muraille rétro-éclairée autour de l'autel de Saint Joseph. J'avais cependant dû m'arrêter en cours de route, là où j'avais aperçu le portrait gigantesque d'une Madone! Oui, il s'agissait bien d'elle. Là, en face de moi, avec son air adorable, elle me regardait comme si elle voulait m'adresser la parole. Je me suis mis à genoux pour la saluer alors que des larmes se déversaient de mes yeux. M'avait-elle reconnu, ma chère Madone? Les dimensions de ce tableau dépassaient de beaucoup celles de la Madone du Mont- Val brun ; et le pinceau de l'artiste, s'il donnait l'impression qu'il s'était attardé sur les courbes du visage et sur les traits en spirale de la chevelure,

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n'atteignait pas à mon avis le degré de perfection du peintre de la Madone de mon enfance. La différence entre les deux styles se faisait aussi remarquer dans la région du cou, qui, dans le tableau du Mont- Valbrun, avait été dessiné à l'aide de touches cylindriques qui arrivaient à couvrir le collet du corsage en même temps que le triangle de la mâchoire. A la fin de l'été, c'est avec regret que j'avais laissé Paris. «ça va bientôt être la rentrée des classes mon enfant », m'avait dit mon père en me voyant en train de pleurer au

moment de partir. « Tu ne pensais tout de même pas que les vacances allaient durer une éternité? »
De retour à la maison, j'avais retrouvé le fil de la vie à l'endroit même où je l'avais laissé avant mon départ et j'ai dû me mettre en forme pour affronter le rythme de la nouvelle année et le train-train habituel des études. Jusqu'à l'époque de la Noël, cette période de festivité que nous avions l'habitude de passer dans un chalet situé quelque part dans les Pyrénées. Et où nos chaussures de ski prenaient d'ordinaire la relève en remplacement des bottines de tous les jours. Oh ! là ! là ! voici que j'allais une fois de plus relater mes exploits de skieur alors que je devrais de préférence parler de mes activités dans le domaine du football. Avantcentre redoutable, je savais réaliser des percées inattendues tout en distribuant des passes à ceux de mes coéquipiers qui se trouvaient dans des positions opportunes, non loin du but du camp adverse. Et le buteur sur lequel je comptais le plus, c'était notre inter gauche dont les coups francs, la plupart du temps, ne pardonnaient pas. J'arrivais avec lui à harceler les lignes de défense de nos compétiteurs si bien qu'une fois, au cours d'une retraite affolée, l'un de leurs arrières avait envoyé le ballon dans les filets de son propre gardien de but! J'avais entre-temps développé une passion pour la peinture. Et si les premiers Picasso ne m'attiraient guère, j'éprouvais par contre une sorte de fascination pour le fauvisme; car il me semblait que les lignes fortes de ces tableaux ainsi que leur espace pictural baigné d'un rouge vif, traduisaient admirablement bien les exaltations de cette

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période où l'Europe réalisait les premières phases de son industrialisation.

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«Quand je courais les pieds nus sur le sable semé d'écumes brillantes de la plage Lan Saline où les empreintes de mes orteils effilés s'enfonçaient jusqu'à se placer peut-être dans le moule des traces de quelque sœur marronne, des ramiers volaient entre les lianes nues du ciel et les vagues de la mer semblaient me suivre, qui venaient avec leurs traînées d'écumes effacer sur le sable les contours de mes pas. » Ma mère courait dans la direction des piles de rochers qui clôturaient Lan Saline jusqu'à l'endroit où des groupes de rocs rongés par l'usure du temps, pointent leurs aiguilles menaçantes dans la direction de l'horizon. C'est d'ailleurs au milieu de ce groupe de rochers que se cachait l'amoureux de maman pour épier de ses yeux hagards ses moindres gestes cependant qu'elle courait le long de la plage. Sa robe répondait aux appels du vent et s'envolait des fois à la hauteur de ses hanches. Ses jambes nues et musclées multipliaient ses pas sur la surface plate du rivage où l'amoureux avait une fois dit à maman :« A chaque fois que tu parles, il y a comme un parfum de sucre d'orge qui tournoie au fond de ta gorge! » A l'époque, elle n'avait que seize ans! La maison familiale se trouvait juchée sur une montagne et dominait l'immensité de la mer. Les fenêtres de la chambre de maman donnaient sur un robinier aux branches touffues où venaient chanter pour elle des quantités d'oiseaux des Îles. Toute sa vie, les notes aiguës des tourterelles sont restées 17

accrochées aux bords de ses oreilles comme un cadeau natal dont elle ne voulait d'ailleurs pas se défaire. Elle avait été à l'école chez les bonnes sœurs et avait reçu une éducation religieuse des plus strictes. A l'époque de ses seize ans, son amoureux n'avait même pas le droit de l'embrasser sur les joues. Mais elle aimait aller au bal. Surtout le jour de Pâques, quand des amis de la famille organisaient des fêtes où elle dansait la biguine et où elle faisait tourner ses reins avec grâce au milieu des pistes de danse. Monsieur Lavoisier, le maire de la ville à l'époque, était à la fois son oncle et son parrain. Elle appartenait à cette élite de Saint-Pierre dont les membres se disaient plus blancs que les Grands Blancs de France même lorsqu'ils étaient très très noirs. Son père, mon grand-père du côté maternel, était un commerçant dont les affaires, paraît-il, marchaient bien avant l'éruption du volcan et était le fils d'un Haïtien qui avait épousé une Martiniquaise qu'il avait suivie jusqu'à SaintPierre. Les contes antillais que maman savait me raconter ont cousu sur le tissu de ma sensibilité un monde imaginaire merveilleux. Dont j'invoque assez souvent les contours alors que j'essaie de reconstruire mentalement cette origine mienne remplie d'oiseaux et de chants qui se lie aux câbles d'une mémoire que j'admire. Une richesse faite de mœurs, de modes et de gestes magnifiques que je voudrais passer le reste de ma vie à cerner et à en explorer l'immensité d'après moi sans limites.

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Je me sens bien sous ma paume basanée. Fier d'être Nègre! Fier dans les profondeurs mêmes de mon être. Fier de cette coulée de sang robuste comme un fleuve noir dont les flots vigoureux irriguent mes veines. Un fleuve de sang qui me rend fort et en même temps généreux et puissant, comme un chêne!
« Qu'y a-t-il de mon père sur ce visage mien, hein? Rien! rien! rien! » me disais-je souvent vis-à-vis d'un miroir

« puisque la souveraineté des fleuves du Dahomey ont noyé en moi les gouttes de sang ridicules en provenance des rives patientes de la Seine! La force de mes origines gouverne en moi l'organisation de mes désirs et les traits à la fois indomptables et beaux de ma mère ont placé sur mon visage l'estampe indélébile de ma vraie race: Ils ont tué en moi les

traces de la race de mon père! » « Mais cette terre isolée où mère a pris naissance, à qui appartient-elle? » me demandait souvent papa non sans une
pointe d'ironie. L'époque de l'adolescence, je l'ai vécue dans une grande solitude. Comme si te bonheur du passé s'était graduellement estompé à mesure que se déployait mon existence. Ma seizième et ma dix-septième année ont été attristées par les conséquences de cette solitude immense dans laquelle j'évoluais. Je n'avais pas de milieu propre, pas d'amis ni de confidents non plus. J'avais même, à un certain moment donné de cette triste période de l'adolescence, l'impression 19

d'être comme englué au centre d'un espace vital dont je n'aimais pas les contours. Toute ma vie, j'ai voulu réaliser une sorte d'exploration du fond de moi-même en vue de découvrir dans mon être la profondeur des réalités culturelles liées aux origines de ma mère. J'ai toujours essayé de créer comme une ouverture sur quelque chose de merveilleux, un accès sur un espace social intimement attaché à cette souche ethnique où, d'après moi, la vie se rapprochait le plus de l'idéal qu~ je visais. l'aimais ma mère à la folie! Cette belle Martiniquaise à la peau lisse où se réunissait ce qui ressemblait à une nuit encerclée de brillantes étoiles, je voulais explorer à fond le contenu du lourd colis de souvenirs ravissants empilés dans son passé. Et je croyais entendre glisser sous sa paume les flots d'eaux des rivières de la Martinique alors que leurs courants se frottent contre les pierres ponces terrées da.ns leurs abysses. Je croyais aussi entendre les battements lointains des tambours de cette île alors que ma tête se trouvait blottie contre la poitrine de maman et mes oreilles placées sur les battements de son cœur. Je voyais à travers ses yeux d'un noir intense le ciel d'un bleu lisse de la Martinique et le soleil alors qu'il y fait son plongeon final pour pénétrer dans le ventre de la mer. Mon père avait des difficultés à accepter la présence de cette sorte de passion pour les origines de maman. Lui, il était né dans le sud de la France, non loin de Nice. Grand de taille et beau, il avait les yeux et les cheveux noirs et faisait partie de la deuxième génération d'une famille d'immigrants italiens venus en France, non pour des raisons économiques, mais à cause des problèmes politiques qu'avait à une époque confrontés mon arrière-grand-père, avocat de profession et juge de cassation à Rome. Arrivé en France, les grands moyens financiers qu'il possédait lui avaient permis de parfaire l'éducation de ses enfants si bien qu'il avait laissé à mon grand-père, le premier médecin de la famille, une grande belle maison située non 20

loin de Grasse, une banlieue superbe de la Côte d'Azur. C'est sous ce toit niché au milieu d'une série d'arbres centenaires que papa avait vu le jour. D'une famille catholique lui aussi, il avait fait ses études primaires dans une école que dirigeaient des Frères de l'instruction chrétienne et ses secondaires dans un collège où la discipline s'apparentait à celle exercée dans un séminaire. Il n'y a pas eu d'autres femmes dans sa vie avant ma mère, et c'est toujours avec fierté qu'il parlait de son irréprochable fidélité envers elle, comme d'un cas. tout à fait particulier pour un homme de son temps.

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Quand il pleuvait sur l'île de la Martinique, maman se postait au centre de sa fenêtre qui donnait sur la mer des Antilles et regardait la ville de Saint-Pierre dont les toits rouillés faisaient de leur mieux pour se débarrasser des milliers de gouttelettes d'eau qui glissaient sur leurs tôles. Cette cité ressemblait alors à un canard gigantesque allongé avec des ailes grandes ouvertes le long du littoral. A travers les barreaux mouvants de la pluie, maman regardait les goélands qui dansaient dans le ciel. Qui volaient, semblables à des aiguilles d'argent trouant l'espace. Qui zigzaguaient au sommet des vagues et qui plongeaient de temps en temps au milieu de la mer d'où ils remontaient avec leurs rations de sardines. Personne ne s'aventurait alors dans les rues, à l'exception, bien sûr, des marchandes criardes qui chantaient avec nonchalance sous la pluie la liste de leurs marchandises aux noms tirés d'un catalogue intimement lié au magnifique folklore des anciennes colonies françaises de la mer des Caraibes. Les marchandes de poissons détaillaient en chantant les vertus curatives du poisson-chat dont les vessies natatoires enferment, d'après elles, une matière gluante capable d'apaiser toutes les douleurs quand on J'applique avec art sur les blessures dont sont victimes les chrétiens vivant sur cette terre.

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« J'ai dans ma barque aujourd'hui messieurs et dames des poissons-à-mâchoires, une sorte de sole plate dont les vertèbres, bouillies à minuit dans une bombe d'eau salée, composent un remède capable de guérir tous les cancers de la terre bénie du Bon Dieu! Achetez-en messieurs et dames! ». Elles chantaient dans les rues, les marchandes de poissons, et leurs chansons informaient le public de la qualité des produits qu'elles vendaient. Mais des fois~ les refrains qu'elles fredonnaient n'avaient absolument rien à voir avec la marchandise qu'elles avaient à offrir et elles chantaient alors juste pour amuser les jeunes gens des quartiers dont elles franchissaient les rues durant toute la sainte journée. Elles couvraient chacune une section bien définie de la ville, un territoire composé de plusieurs quartiers où elles établissaient une clientèle dont les membres ne se permettraient jamais d'acheter du poisson entre les mains de qui que ce fût d'autre.
« 0 !je me souviendrai toute ma vie de la voix de Calicia,

la marchande qui occupait la périphérie incluant notre rue. Elle chantait souvent une histoire qui relatait peut-être les

détails du premier bal de sa vie « sur la piste de terre battue,
comme des fourmis folles-folles, les filles tournaient autour des garçons. Et ils nous rattrapaient, ces cavaliers habiles, en disant à haute voix: «Venez danser ici, mesdemoiselles, venez danser maintenant et nous ferons plus tard les aller-

retour vers la buvette, venez danser, mesdemoiselles!

»

Maman croyait apercevoir son amoureux à travers les filtres transparents de la pluie. Elle s'avisait d'écouter avec attention le moindre bruit que faisaient les palmiers sous la caresse du vent, croyant entendre alors les échos des notes de la guitare. La pluie caressait les longs épis d'herbe qui ornaient les devantures de la maison sise au flanc de la montagne. Et il en résultait un bruit sourd, surtout lorsque l'herbe balayait d'un bout à l'autre les carrés d'air de l'espace qu'occupaient ses tiges en aiguilles. La chaleur de l'été s'apaisait petit à petit à mesure que les paquets d'eau des averses se déversaient sur Saint-Pierre. Et c'était comme si l'immense fournaise des saisons chaudes allait lentement se 23

noyer au sein de la mer, tout en répandant une sorte d'odeur de poussière au milieu des rues de la ville. Des insectes se cachaient sous les pierres de notre propriété où ils organisaient leurs concerts nocturnes et où ils attendaient aussi la fin des averses avant d'aller se nourrir sur les branches des arbres. L'eau courait durant des heures le long des pentes de la montagne tout en emportant avec elle des monceaux de terre arable qu'elle recueillait en contournant les arbustes du morne. Saint-Pierre sous la pluie demeurait pratiquement déserte. Même la première voiture introduite sur les lieux en 1895 par le Béké monsieur Parapluie ne s'aventurait pas le long des rues boueuses afin peut-être de ne pas salir les parebrise en forme de "s" qui couronnaient les roues de sa Téraplane. L'amoureux ne venait pas chanter sous la pluie, mais son souvenir demeurait dans les profondeurs du cœur de maman « et comment oublier cette phrase qu'il m'avait écrite dans un billet expédié la veilte de mon départ: des gorgées de souvenirs resteront accrochées à ma gorge et je garderai toujours en moi le goût délicieux de ta personne ».

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J'ai eu la chance énorme, voyez-vous, d'avoir rencontré au lycée Louis-le-Grand des intellectuels antiHais et africains qui à travers les filières médiatiques de l'époque prônaient bruyamment la beauté des valeurs profondément enracinées dans le champ des cultures africaines. Il s'agissait du mouvement de la Négritude! Nos comportements d'hommes de lettres honnêtes ainsi que la justesse des théories que nous avancions avaient dessiné aux yeux de tous le profil d'un Nègre nouveau et contrecarraient en même temps les avancées puériles de ceux qui avaient développé le bon goût de constamment nous dénigrer. Je prenais part à tous les débats orageux qu'organisaient ces messieurs et dames alors que l'essentiel de nos idées avait déjà commencé à se trouver des échos au sein de la majorité des grands mouvements artistico-littéraires de l'époque. L'un des principaux théoriciens de la Négritude avait d'ailleurs fait ses études médicales dans la même faculté que moi, où nous avions les deux alimenté les liens d'une belle grande amitié.
Janvier 1939

Les choses étaient pourtant graduellement en train de changer autour de moi. Des articles alarmants annonçaient dans les journaux l'inquiétant développement des activités belliqueuses des soldats du Führer. Il y avait une croix 25

gammée gigantesque sur pratiquement tous les murs de Berlin. Cette croix gammée qui allait d'ailleurs peser comme une chape de plomb sur la quasi-totalité de l'humanité. Or, la situation devint franchement alarmante après qu'on a eu vent d'une conférence qu'avait prononcée le Führer luimême - à Francfort si je ne me trompe - et au cours de laquelle il avait annoncé sans nuancer ses mots la nécessité pour 1'Al1emagne de briser les lignes de ses frontières en vue de faciliter l'expansion de ses grands projets d'industrialisation. Ma mère entre-temps m'avait conseillé de me joindre aux rangs de l'armée française comme médecin de campagne, vu que - pour des raisons qu'aucun membre de ma famille ne pouvait comprendre - je n'avais pas accepté le poste que m'avait offert mon père, là où il était un administrateur général. « Là mon fils » m'avait dit maman « tu verras combien il te sera facile de faire un choix définitif. D'autant plus que je demeure certaine qu'après un certain temps dans l'armée, tu apprendras à mieux connaître ce grand pays où tu as vu le jour et à apprécier du même coup la citoyenneté française qui est réellement la tienne! ». Si j'ai suivi les conseils de maman, ce n'était assurément pas pour explorer à fond les avantages qu'avait à offrir ma citoyenneté mais pour me trouver de préférence une raison légale au refus systématique que j'avais affiché vis-à-vis de l'offre de papa. Or, avec en tête la certitude que je finirais par suivre la voie que proposaient ses conseils, maman continuait de

marteler des mots qu'elle croyait truffés de bon sens

«

vois-

tu,je te crois enGore sous l'influence idéologique de tes amis. africains du lycée Louis-le-Grand. Or mon fils, il ne faut pas oublier que l'herbe est toujours plus tendre dans le pré du voisin. Et puis après tout, cette grande nation qu'est la France, je lui dois tout, hein! tout! tu m'entends, tout!
«

Je lui suis reconnaissante de m'avoir accueillie comme

étudiante d'abord et de m'avoir ensuite hébergée après le désastre du Mont-Pelé. Ces racines antillaises dont tu parles si souvent ont été emportées par la furie d'un volcan en l'espace d'une nuit. Tout un pan de ma vie a disparu en un rien de 26

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