Les Rizières du Bon Dieu

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Anecdotes surgies de l'imagination ou puisées au fond de la mémoire, ces nouvelles mettent en scène un petit peuple malgache dont l'existence routinière est soudain bouleversée par un événement parfois grotesque,souvent dramatique.

Publié le : jeudi 1 janvier 1998
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EAN13 : 9782296368088
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Les rizières du bon Dieu

Nouvelles

Collection Lettres de l'Océan Indien dirigée par Maguy Albet et Alain Mabanckou

Déjà parus
BOYER Monique, Métisse, 1992. GUÉNEAU Agnès, Le chant des Kayanms, 1993. RAFENOMANJATO Charlotte-Amsoa, Le Cinquième Sceau, 1993. AGENOR Monique, L'aïeule de l'isle Bourbon, 1993. SOILHABOUD Harnza, Un coin de voile sur les Comores, 1994. BECKETT Carole, Anthologie d'introduction à la poésie comorienne d'expression française, 1995. DAMBREVILLE Danielle, t'écho du silence, 1995. BLANCHARD-GLASS Pascale, Correspondance du Nouveau Monde, 1995. TALL Marie-Andrée, La vie en loques, 1996. DEVI Ananda, L'Arbre-fouet, 1997. DAMBREVILLE Danielle, L'Ilette-Solitude, 1997. MUSSARD pjrmin, De lave et d'écume, 1997.

L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-6850-0

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Jean-Maurice Comte

Les rizières du bon Dieu
Nouvelles

(nouvelle édition)

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan INC 55, rue Saint Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y IK9

Du même auteur:

La marine à voiles, récits Edit. du Scorpion 1961 (Prix de l'ADELF) Sans laisser de trace, roman Edit. du Scorpion 1962 Les communes malgaches, essai Edit. Libr. Madag. 1965 Les rizières du Bon Dieu, nouvelles Impr. Luth. Tana. 1966 (Prix Akbaraly)

Pour une administration meilleure, essai Imp. Nat. Madag. 1968 Albert Bernard, roman historique Edit. Fontaine de Siloé Chambéry 1994
Chronique d'une passion malgache Edit. L'Harmattan 1997

Les hommes sont les plants de riz de Dieu. Il prend ceux qu'il veut prendre et laisse ceux qu'il veut laisser. (Proverbe malgache)

PRÉFACE

A première vue, les notes de Jean COMTE pourraient s'intituler «Impressions au sujet d'incidents extraordinaires relevés par un administrateur de la France d'Outre-Mer en tournée» . Ces impressions ne sont celles d'un satrape, même si les justiciables cajolent parfois nos fonctionnaires afin qu'ils quittent le village dans un état d'esprit favorable. Les colonisés savaient que rien n'était plus dangereux qu'un vazaha lozabe, celui qui n'est pas content, toujours pressé et toujours en colère. Mais, c'est là le miracle, les rapports humains forcément hiérarchisés n'ont pas empêché le haut fonctionnaire d'être sensible à tous les aspects de la culture rurale malgache: haines paysannes ponctuées par des procès interminables, zoolâtrie des zébus qui sont source de prestige plus que de richesse, travail collectif pour les rizières ou l'entraide était le fondement du

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système, présence permanente des ancêtres, présence bénéfique certes mais porteuse d'interdits. En somme, une ethnologie de bon aloi portant sur un quotidien que bientôt on ignorera car il ne fait pas partie des préoccupations des politiciens des villes d'aujourd'hui. Enfin, l'homme de terrain, le fin observateur, se complète par un talent littéraire où le rêve côtoie la réalité, où le mystère complique les faits bruts. Que devient l'ancêtre qu'on a vu inanimé dans une rivière et qu'on retrouve vivant au village? Le lecteur ne s'en étonnera point s'il sait qu'à Madagascar, on ne meurt pas mais on y devient ancêtre. Pour moi, qui ai connu la fin de ces temps coloniaux, l'ancêtre COMTE ne mourra jamais. Ses messages littéraires font désonnais partie de la littérature Grande ne.

Pierre VERIN Professeur des Universités Professeur à l'Institut national des langues et civilisations orientales Directeur du centre de recherches sur l'Océan Indien Président de l'Université française du Pacifique Membre de l'Académie des sciences d'outre-mer

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I

- LES RIZIÈRES

DU BON DIEU

Radovo est assis sous la véranda de sa case. Il songe. Si la nuit n'était pas si proche, il irait abattre un ravenalel là-haut vers le sommet de la colline au flanc de laquelle s'accroche le village. Il enlèverait l'écorce qu'il déplierait et mettrait à sécher. Puis réparerait les lattes de cette véranda au travers desquelles il a failli passer tout à l'heure. Mais il est trop tard. Le soleil commence à descendre. Il disparaîtra bientôt là-bas, dans le grand massif de bambous qui se balancent auprès de la rivière. Ce sera pour les femmes le signal d'allumer le feu, de mettre la marmite à chauffer, de commencer à piler le riz. Radovo se penche en avant. Il laisse couler un filet de salive sur sa main et masse l'égratignure qu'il s'est faite au dessus du pied et sur laquelle perle une goutte de sang.

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arbre

du voyageur

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Tout compte fait, réfléchit-il, changer ce rapakaI n'est pas si pressé. Il sait que le plancher n'est pas solide. Il suffira de poser le pied à côté du trou. Et de prévenir sa famille et les visiteurs. Pour le moment il a mieux à faire: Préparer l'angadl dont il tient le fer dans les mains. Il retourne pour l'admirer cet outil tout neuf acheté hier à Ambohimitsinjo chez le chinois, après maintes hésitations. Chaque semaine il se rend au chef-lieu du canton, même s'il n'a aucune raison précise de le faire. Il voit des amis, des parents, bavarde avec eux. Et puis, de toute façon, c'est le jour fad~. La coutume interdit de travailler la terre. Que ferait-il de toute la journée? Radovo a bien entendu dire que les jours fady allaient être supprimés. Le chef de canton en a parlé la dernière fois qu'il est venu ici. L'ordre vient du président, paraît-il. Lui, il n'y voit aucun inconvénient. Sur le moment d'ailleurs, quand le chef de canton a expliqué la chose, il a bien compris les raisons qu'il donnait. Puis quand Belaza, le rayamandreny4, a pris la parole pour remercier le Fanjakana5 a répété ce qui venait d'être dit en surenchérissant un peu par politesse et en donnant d'autres exemples, Radovo a vraiment senti qu'il n'avait aucune objection à faire. Mais à présent, il ne se souvient plus très bien de ces raisons. Il a oublié ce qu'on a dit ce jour-là. Qu'importe? Puisque tout le monde est d'accord, pourquoi ne le serait-il pas ?Bien sûr il ne lui appartient pas de prendre l'initiative. Il faut attendre que les chefs de famille réunissent le fokonolona. Il décidera de la conduite à tenir. Et, comme d'habitude, on célébrera une cérémonie, un joro6 au pied du fisokona7, ce pieu sacré dont on aperçoit d'ici le sommet couronné de bucranes. On offrira du miel aux dieux et aux
1 écorces de ravenale dépliées 2 pelle-bêche 3 tabou, interdit 4 notable, chef de famille. Littéralement 5 gouvernement, administration 6 cérémonie traditionnelle d'invocation 7 pieu sacré 12

« père et mère»

ancêtres et, qui sait, peut-être un zébu, si le moasy, le devin, le juge bon. Mais on a tout le temps d'y songer. Auparavant il faut s'atteler au piétinage des rizières qui va commencer demain matin. C'est pour ce travail que Radovo a acheté sa nouvelle angady. TI a pris son coupe-coupe et entrepris d'écorcer le morceau de bois qu'il est allé choisir dans la forêt et dont il va faire le manche de son outil. TIfrappe à petits coups jusqu'à ce que le bâton soit blanc et lisse, qu'il le sente glisser, encore humide, dans sa main. TIle reprend pour effacer un nœud, taille l'extrémité pour qu'elle puisse s'emboîter solidement dans le fer, amincit l'autre bout pour qu'on l'ait bien en main, l'empoigne pour l'essayer, redonne quelques coups, s'arrête pour contempler son travail. Demain son angady lui servira à arranger une diguette, égaliser les mottes, pendant que les zébus tourneront dans la boue. TIy en aura une vingtaine? De quoi faire du bon travail. D'autant que cette année l'eau ne manque pas, la terre sera bien imprégnée. Les voisins ont promis d'être là de bonne heure. Le riz, les poulets, les marmites, l'alcool, le bois à brûler, tout est prêt. Radovo fait tourner encore une fois sa chique dans la bouche, la crache au loin en un long jet brunâtre et pousse un soupir de satisfaction. TIa posé son angady à côté de lui. TIva attendre que le riz soit cuit. Une fois rassasié, il s'étendra sur la natte, après que sa femme l'aura balayée, et dormira paisiblement jusqu'à demain matin... ... Radovo s'assied sur la natte, s' étire, se frotte les yeux avec le revers de la main. Un coq vient de chanter dans le creux de son oreille et l'a brutalement éveillé. TI se sent plein de sommeil. A côté de lui sa femme et ses deux enfants dorment encore. Serait-ce seulement le premier chant du coq? Pourtant l'heure de se lever. Mais il reste accroupi sur sa natte. TIressent
1 lattis de palmier

une faible lueur filtre à travers les murs de falafa1. TIdoit être

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comme un vague malaise. Et puis, refluant vers sa tête dont ce brusque réveil l'avait chassé, le souvenir de son rêve le rejoint. C'est ce rêve qui l'a fatigué. Tracassé. En sortant de chez lui il mettait le pied sur ce rapaka pourri qu'il a vu hier. Il ne parvenait pas à se retenir, tombait et restait étendu par terre. Il voyait des visages au-dessus de lui qui le regardaient. Tous ces gens hochaient la tête, remuaient les lèvres, prononçaient des paroles qu'il n'entendait pas. Il voyait s'agiter leurs bouches comme celles des poissons quand on les sort de l'eau. Et ils avaient une sorte d'air effaré. Comme les poissons. Il aurait voulu se relever mais il n'y arrivait pas. Il ne se sentait mal nulle part. L'impression de rester collé au sol. Il était encore allongé par terre, devant sa case, quand le coq a chanté. Le cri a retenti dans son rêve, d'abord faiblement, puis avec violence. Il s'est aperçu qu'il n'était pas allongé par terre, mais dans sa case, sur la natte. C'est drôle, un rêve pareil, pense-t-il en se grattant les cheveux. Il en parlera aux ray amandreny. On lui a peut-être jeté un sort. Le moasyl verra ce qu'il y a lieu de faire. Il retire le morceau de bois qui tient la porte fermée, repousse celle-ci. Tout est encore désert. Seuls quelques poulets vont et viennent en gloussant, sautent sur un mortier à riz, escaladent un tas de son, le picorent, secouent leurs plumes. Puis un chien s'enfuit en courant, tête et queue basses, d'un air coupable. Les nuages, très bas, trament sur les arbres. On ne voit même pas le haut de la colline. Il fait humide. Frileusement Radovo s'entoure du drap qui lui sert de couverture et qu'il a gardé sur les épaules. Bah, ce rêve ne veut peut-être rien dire! L'autre jour le moasy lui a certifié que le jour choisi était faste. Tout ira bien de ce côté-là. Pour le moment c'est ce qui compte. Quand l'incendie ravage la maison on ne se préoccupe pas de faire chauffer la marmite. Il faudra bientôt songer à se mettre en route.

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devin

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