Les Robot sont-ils vraiment nos amis ?

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Dix auteurs, retenus pour cette anthologie, s’interrogent sur le rôle des robots dans notre futur : seront-ils nos amis ou représenteront-ils une véritable menace ? Les textes déclinent ce thème majeur de la Science-fiction sur des registres aussi bien drôles qu’inquiétants.
Si les fichiers numériques sont plus lourds pour cet ouvrage, c'est que chaque nouvelle a été illustrée par Céline Simoni, qui a aussi réalisé la couverture . Le recueil s’accompagne d’un livret pédagogique disponible en ligne, sur le site de l’éditeur (www.editions-voyel.fr), au format pdf.
Cette anthologie a reçu le soutien du Conseil Régional de Picardie.
Publié le : dimanche 17 mars 2013
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Nombre de pages : 272
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Couverture de Céline Simoni

© Editions Voy’el 201
ISBN : 978-2-


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légale est aussi pour eux une reconnaissance de leur travail.
Respecter leur œuvre, c’est leur permettre d’inventer de
nouvelles histoires, pour notre plus grand plaisir. Anthologie dirigée par
Corinne Guitteaud
LES ROBOTS SONT-ILS
VRAIMENT NOS AMIS ?SOMMAIRE
Préface...............................................................................1
(Corinne Guitteaud)
Zéro de conduite.................................................................5
(Antoine Lencou)
D’un monde à l’autre.......................................................25
(Anne Goudour)
A.N.A.T.O.L.E..................................................................61
(Anne Rossi)
Substitution........................................................................81
(Patrice Verry)
Paranoïa aiguë.................................................................101
(Lydie Blaizot)
L’origine des automates de combat..........................119
(Lilian Bézard)
Jopi et son Vocan............................................................143
(Gulzar Joby)
Engrenages....................................................................181
(Christian Fontan)
Le meilleur ami..............................................................221
(Nicolas Gramain)
Celui qui ne savait pas dessiner les androïdes..........241
(Jennifer Flajolet-Toubas)PREFACE
Le robot. Quelle fascinante créature, qui re-
flète ce que nous sommes et peut-être ce que
nous deviendrons. Parmi les voies qui se présen-
tent dans notre développement futur, celle de la
biologie s’oppose, à mon sens, à celle de la ma-
chine. Nous hésitons encore entre les deux,
peut-être n’aurons-nous pas à choisir, la robo-
tique s’inspirant ainsi volontiers de ce que fait
la nature : je pense notamment aux nano-robots
qui reprennent les comportements des insectes
communautaires. Je reste par ailleurs fascinée par
les progrès dans l’automobile et je me dis que la
voiture intelligente des séries télévisées de mon en-
fance pourrait bien prochainement voir le jour : elle
se gare déjà toute seule et régule sa vitesse.
Combien de vies pourra-t-elle bientôt sauver ?
Dans les œuvres de fiction, le robot tient une
place de choix. Lorsque j’interroge les auteurs
de cette anthologie, c’est souvent les mêmes fi-
gures que nous retrouvons : la Maria de Métropo-
lis, R2D2 et C3PO de Starwars arrivent d’ailleurs
en tête. La liste pourrait être encore plus longue.
Retenons toutefois qu’Isaac Asimov a définiti-
vement marqué de son empreinte l’image du
1robot. Vous le verrez en lisant les textes de cette
anthologie, les trois lois de la robotique servent
souvent d’appuis aux récits, pour tenter de
contenir cette créature qui nous ressemble, mais
qui peut aussi se montrer extrêmement dange-
reuse, ne serait-ce que par sa force bien supé-
rieure à la nôtre. Regardez le Terminator qui a
rendu cette figure si inquiétante !
D’ailleurs, androïde, cyborg, Intelligence Ar-
tificielle, les appellations sont multiples et re-
couvrent des réalités différentes : l’androïde
nous ressemble par son apparence extérieur
(comme le Data de Star Trek The Next Generea-
tion), tandis que le cyborg mêle la machine et
l’humain (Robocop) ; l’intelligence artificielle,
quant à elle, peut très bien ne pas avoir besoin
d’un corps pour agir : elle domine l’humanité,
comme dans 2001, Odyssée de l’espace où elle tue
presque tous les membres de son équipage. Mais
elle peut aussi nous émouvoir comme dans le
film de S. Kubrick et Steven Spielberg, Intelligence
Artificielle.
Les références dans la littérature sont tout
aussi nombreuses, mais on constate que les ré-
cits d’Asimov dominent largement ce paysage et
que le monde anglo-saxon semble s’interroger
davantage sur cette créature que ne le font les
auteurs francophones. D’où aussi l’idée de ce re-
cueil. J’ai posé la même question à la vingtaine
d’auteurs qui ont finalement répondu à l’appel à
textes : Les Robots sont-ils vraiment nos amis ?
Nous conduiront-ils vers un futur lumineux, ou
2au contraire, nous condamneront-ils aux ténè-
bres, en prenant notre place, qui sait ? Dix textes
ont été retenus, avec le concours d’une classe de
ère1 Bac Pro Électrotechnique, Énergie, Équipe-
ments Communicants du Lycée professionnel
Mireille Grenet de Compiègne, année scolaire
2010-2011. Les élèves ont lu la plupart des
textes et ont donné leur opinion. À partir de
leur travail, j’ai élaboré le recueil que vous tenez
entre les mains.
En outre, le projet a reçu le soutien de la ré-
gion Picardie, ce qui a permis à Céline Simoni,
artiste suisse, de réaliser les illustrations inté-
rieures, mais aussi de proposer un livret aux en-
seignants qui souhaiteraient exploiter ces récits
en classe (ce livret est disponible sur le site de
Voy’el). C’est aussi un prolongement de l’aide
déjà apportée pour la partie du projet en classe et
qui a permis d’emmener les élèves voir l’exposition
Science vs Fiction à la Cité des Sciences, en 2011.
J’espère néanmoins que les amateurs de
science-fiction sauront apprécier ce recueil et les
textes qui le composent et qu’ils y trouveront
matière à réflexion.
Corinne Guitteaud
3ANTOINE LENCOU :
ZÉRO DE CONDUITE
L’auteur : Bercé depuis son enfance par la Science-
fiction (SF), né ou presque en même temps que l’élec-
tronique et l’informatique, Antoine Lencou aime les
robots. Sans doute est-ce pour cette raison que, depuis
quelques années, il en sème partout dans ses écrits sous les
formes les plus anodines.
Dans sa novella, « Votre mort nous appartient », parue
aux éditions Griffe d’Encre en 2009, il s’amuse ou se
préoccupe de cette omniprésence ; ou encore dans « Trames »,
une nouvelle à paraître aux éditions Lokomodo.
Mais ses textes posent aussi beaucoup de questions
sur notre devenir, nos origines et notre identité. Essayez
ses dernières parutions : « Chrysalide » dans Arcanes,
aux éditions Voy'[el], « ReCréation » dans Contes de
ville et de fusées, chez Ad Astra Éditions, « Le long
périple » dans Passages, aux éditions Oskar Fantasy.
***
5Les deux néocab filaient sur l’autoroute déserte,
des véhicules privés, luxueux, ce qui rendait leur
présence plus exceptionnelle encore. La faute à
l’heure tardive, au coût prohibitif des licences de
conduite, aux transports en commun non gratuits
mais tout de même moins chers, à l’habitude aussi.
À quoi bon sortir quand le réseau vous permet-
tait d’aller virtuellement n’importe où en un ins-
tant ? Quel intérêt il y avait-il de grever un budget déjà
serré alors que l’on pouvait accomplir toutes les
tâches serviles et ménagères sans quitter son chez
soi ? À quoi cela servait-il de partir en vacances à
l’autre bout du monde lorsqu’on pouvait se rendre
dans les officines de loisirs en Apnée-Rêv installées
dans tous les grands magasins dignes de ce nom ?
À rien, si ce n’était la volonté de se démar-
quer, le plaisir de ne pas agir comme monsieur
Tout-le-Monde, l’envie d’être envié. Quand l’argent
n’était pas un problème, pourquoi se priver ?
Osh et Gweel ne se privaient pas. Ils ren-
traient d’une virée en discothèque située à une
dizaine de minutes à peine du quartier huppé où
ils résidaient. À vingt ans, chacun leur appart payé
par papa-maman ; de vagues études de marketing
pour l’un, un obscur master de management pour
l’autre ; une voiture totalement inutile, donc in-
dispensable. Une vie de rêve.
— Ça te dirait une petite course ? demanda le
7premier en faisant apparaître un automate de
communication sur le tableau de bord.
— Tu es fou ! Sur ces autoroutes automa-
tiques, tu sais bien que c’est impossible. Ils vont
nous gauler en moins de deux minutes !
— Tu as raison, sauf qu’un pote du réseau
m’a parlé d’une route désaffectée, le long du lit-
toral, vers l’étang de Loivre. On peut y accéder
à partir de la bretelle de sortie qui mène au port.
Il n’y a aucune assistance ni aucune surveillance.
— C’est tentant.
La voix de l’automate de conduite s’éleva
dans la voiture d’Osh :
— Si je peux me permettre, monsieur, il n’est pas
très prudent d’emprunter une route non sécurisée.
— La barbe, le rabat-joie ! On est jeune, on a
le droit de s’amuser !
— Loin de moi l’idée de m’opposer à vos distrac-
tions, monsieur. Toutefois, il existe des simulateurs par-
faitement adaptés à...
— On ne veut pas de tes simulateurs à la noix !
On veut des sensations et des vraies ! Emmène-
nous là-bas.
— Comme il plaira à monsieur. J’ose néanmoins in-
sister. Le parc de loisir d’Arsenré offre des expériences
tout à fait similaires et...
— Tais-toi ! Contente-toi d’obéir !
— Bien monsieur, j’obtempère puisque je n’ai pas le
choix.
— Gweel, tu me suis ?
— Et comment ! On va voir ce que tu as dans
le ventre !
8Il fallut vingt-cinq minutes aux deux voitures
pour se rendre à vitesse réglementaire jusqu’à
l’échangeur concerné.
— Gare-toi-là, commanda Osh à l’automate
de conduite.
— Dans ce virage ? Sur un accotement qui ne semble
pas très stabilisé ? Ce n’est guère prudent.
— Arrête de râler ! Gare-toi !
Résigné, l’automate rangea la berline sombre sur
le bas-côté. Le jeune homme en descendit et longea
la barrière de sécurité jusqu’à un portail qu’il ouvrit
d’un grand coup de pied. Il fit quelques mètres
dans l’ouverture, puis revint à son véhicule.
— Il y a des traces de pneus. C’est bien ici, vas-y !
— Enfin, monsieur, cet accès n’est manifestement pas
autorisé ! Je veux bien fermer l’œil sur l’effraction que vous
venez de commettre si vous renoncez maintenant à votre pro-
jet insensé, mais dans le cas contraire, je serais dans l’obli-
gation de consigner ce fait sur le journal de bord !
— Eh bien, consigne-le, ton fait, je m’en
fiche. Avance !
— Non, je n’avancerai pas. Je ne veux pas être com-
plice de ce délit.
— Très bien. Désactive-toi.
— Vous savez bien que sans motif valable, cela
m’est impossible.
— Oh si, cela t’est possible ! Désactive-toi,
j’attends. Finalement, tu as raison de ne pas vou-
loir conduire, ce sera plus amusant avec les com-
mandes manuelles.
— Monsieur, je vous en supplie, il est encore temps
d’être raisonnable !
9— Je n’ai pas envie d’être raisonnable ! Être
raisonnable, c’est ringard ! Être raisonnable, ça
fait vieillir ! Allez, je t’ordonne de te déconnec-
ter et de me laisser les commandes manuelles.
Résigné, l’automate de conduite demanda :
— Certifiez-vous agir en pleine possession de vos ca-
pacités physiques et mentales ?
— Et comment !
— Sans contrainte morale de qui que ce soit ?
— Manquerait plus que ça !
— Enfin, reconnaissez-vous le caractère délictueux
des actes que vous vous apprêtez à commettre ?
— Délictueux, comme tu y vas !
— Effraction, utilisation d’un véhicule homologuée sur
une route qui ne l’est pas. Tentative de sédition contre ma
personne, intimidation, menace. J’appelle ça des délits.
— Et moi, j’appelle ça s’amuser, vieux logi-
ciel coincé ! Allez, je reconnais tout ce que tu
veux, mais maintenant, on y va !
— Bien, monsieur.
Le tableau de bord s’illumina. Les cadrans de
conduite sans assistance apparurent, de même
que les visus latérales et arrières. Dans le même
temps, le joystick de guidage sortit de son loge-
ment. Osh le prit en main, caressa les boutons
d’accélération et de freinage. Il n’avait pas utilisé
les commandes manuelles depuis l’obtention de
sa licence et encore, uniquement sur simulateur.
Il sentait qu’il allait s’amuser.
Il effleura l’accélérateur, la voiture avança et,
un soupçon d’adrénaline dans les veines, il la
guida vers le portail.
10— C’est parti ! Osh, tu es prêt ?
Le visage de son camarade réapparut sur le
tableau de bord.
— Mon automate de conduite juge ton atti-
tude déplorable et ne voulait pas te suivre, mais
j’ai fini par le convaincre.
— Tu as de la chance ! Moi, j’ai dû passer en
commande manuelle.
— Oh ! le fou !
— Yes !
La voiture s’engagea dans l’ouverture, par-
courut une cinquantaine de mètres sur un ter-
rain vague parsemé d’herbes folles. À un
moment, la roue avant droite tomba dans un
nid-de-poule, ce qui secoua tout l’habitacle.
— Enfin monsieur, vous voyez bien que c’est dangereux !
— Tais-toi, machine infernale ! Ce n’était
qu’un trou de rien du tout. Ah, nous y voilà !
Sous les phares de la berline, l’ancienne route
côtière apparut. Osh s’engagea dessus et prit un
tout petit peu de vitesse.
— Super ! s’exclama-t-il. C’est cent fois
mieux que te laisser piloter !
— Votre droite ! Restez à droite ! piailla l’auto-
mate de conduite.
— On s’en fout ! On est tout seul ! On ne fait
de mal à personne !
— Ce n’est pas une raison, monsieur. Il y a des rè-
gles. Il faut les respecter.
— Non ! Et ne t’avais-je pas dit de te taire ?
Il accéléra, amorça une courbe, puis une
autre. Sous ses phares, la route se dévoilait, si-
11nueuse, étroite, bordée d’arbres et d’arbustes qui
venaient souvent grignoter le bas-côté. Un sem-
blant de crevasse survint presque au centre. Il
l’évita par la gauche, mordant l’accotement et
soulevant un nuage de poussière. Plus loin, le re-
vêtement dégradé et à moitié ensablé lança la
voiture dans une succession de glissades.
— Je vous en prie, monsieur, soyez prudent !
— Vas-tu me laisser tranquille, sale machine ?
Par provocation, il appuya fortement sur l’accé-
lérateur. Les chiffres se mirent à monter crescendo.
Derrière lui, son camarade suivait à distance.
— Alors, on traîne ? lui adressa Osh.
— Disons que ma voiture préfère te voir te
planter tout seul.
— Ah, ah ! Passe donc en manuel comme
moi, tu verras, c’est génial !
Il continua à prendre de la vitesse et, kilomè-
tre après kilomètre, gagna de l’assurance. Sauf
qu’à un moment, l’appui sur sa manette ne pro-
voqua rien. Le jeune homme s’emporta :
— C’est encore toi, machine de malheur ?
— Je veille sur votre sécurité, monsieur, et je me permets
d’ajouter que vous ne m’aidez pas beaucoup. Du temps de
son activité, cette route était limitée à 90 kilomètres par
heure. Donc je limite. Attention sur votre gauche !
Un amoncellement de sable provenant de la côte
s’entassait sur une bonne moitié de la route. Osh
freina et négocia la difficulté en un tour de main.
— Vous voyez qu’il faut être très prudent, mon-
sieur ! Laissez-moi vous aider !
Sans attendre la réponse, l’automate de conduite
12fit apparaître sur le pare-brise la trajectoire idéale à
adopter, la vitesse maximum à ne pas dépasser, ainsi
que toutes les complexités de la route en rouge.
— Efface-moi ça ! intima le jeune homme. Je
veux conduire, pas jouer à un jeu vidéo !
— Je suis désolé, monsieur, mais ce n’est vraiment
pas raisonnable.
— Je t’ai dit que je n’étais pas raisonnable.
Enlève-moi ça, exécution !
À contrecœur, l’automate obéit.
— Et supprime-moi cette limitation de vitesse.
— Ah non, c’est interdit !
— Je m’en fous de toi et de tes interdits !
— Oh ! En vingt ans de bons et loyaux services, jamais
on ne m’a parlé de cette façon. Jamais je n’ai eu à défendre
mes passagers contre eux-mêmes… Jamais il ne m’a fallu…
— Tais-toi !
— Très bien, je vais me taire. Monsieur comprend
qu’il est désormais responsable de tous ses actes ?
— Je pensais avoir déjà répondu à ça !
— Que sa responsabilité est engagée comme celle des
tiers est dégagée ?
— Oui, oui, oui !
— Que conduire sans assistance revient à manquer
d’assurance ?
— Et comment !
— Très bien, je vous laisse.
Tous les affichages du tableau de bord dispa-
rurent, hormis les écrans des caméras latérales.
— Extra ! C’est encore mieux comme ça ! Tu
as bien fait de m’effacer tous ces trucs inutiles.
Seul le silence lui répondit. L’ancienne voie
13côtière présenta une longue ligne droite. Osh ac-
céléra et se mit à slalomer entre les ornières et
les plaques de sable qui constellaient la route
désaffectée. Derrière lui, son camarade suivait.
— Alors, Gweel, tu es passé en commande
manuelle ?
— Oui et je dois dire que je n’ai jamais ressenti
pareilles sensations ! C’est vraiment bluffant !
Osh se décala sur la gauche pour éviter un
buisson trop envahissant, mais la voiture sauta
sur une bosse qu’il n’avait pas vue, dérapa sur le
côté et partit de travers avant qu’il ne parvienne
à redresser la direction.
— Ouch ! Ce n’est pas passé loin !
Gweel en profita pour le dépasser par la droite.
— Tricheur !
— Eh, eh !
Maintenant derrière, Osh faisait le forcing
pour rattraper son camarade qui lui, zigzaguait
pour l’empêcher de doubler. Ignorant tous les
cahots de la route, les deux voitures filaient à
vive allure sur l’asphalte fatigué. Un virage se
présenta à gauche. Dans le rugissement aigu des
moteurs électriques et le crissement des pneus,
le premier véhicule attaqua la courbe et accéléra
de plus belle à la sortie. Un deuxième virage se
dessina, sur la droite cette fois. Coup de frein,
volant à droite et… Gweel ne vit qu’à ce mo-
ment l’arbre tombé en travers de la route. Il
freina de toutes ses forces et dérapa. Derrière,
Osh arrivait. Il lui fallut une demi-seconde avant
de réaliser ce qui se passait et de tirer la manette
14à lui. Treize millisecondes plus tard, l’automate
de conduite reprenait les commandes de la voi-
ture. Il actionna le freinage d’urgence, déploya
les champs de force limiteurs de chocs à l’avant et
ceux à l’intérieur de l’habitacle, lança la balise de
secours. Deux cent cinquante millisecondes plus
tard, il percutait le véhicule de son camarade à
près de quatre-vingts kilomètres à l’heure, le
propulsant à travers la ramure de l’arbre dans
une succession de tonneaux. Sur sa lancée, la
voiture continua sur la gauche, heurta l’énorme
tronc de plein fouet, pivota sur elle-même et ter-
mina sa course sur le flanc.
Osh perdit connaissance sous la violence du
choc. Ce fut la douleur qui le réveilla, le sang
dans la bouche et les éclairs bleus de la balise si-
gnalant l’accident et qui illuminaient le pare-
brise étoilé à chaque flash.
— Oh, j’ai mal...
Il gisait sur le côté, la tête bloquée entre la
portière et l’appui-tête, le bras gauche sous ses
côtes et un élancement épouvantable qui partait
du bas de son corps pour remonter jusqu’à son
torse. Il voulut se dégager, ne réussit qu’à s’ar-
racher un cri de souffrance. Il hurla :
— Au secours !
Personne ne lui répondit.
— Au secours ! Aidez-moi !
Une voix finit par s’élever :
— Je crains de ne pas pouvoir, monsieur.
— Oh, tu es là ! Tu fonctionnes encore ! C’est
merveilleux !
15Des larmes de joie coulèrent sur sa joue.
— Oui, monsieur, je suis toujours en état, au moins
partiellement. Je vous remercie de prendre de mes nouvelles.
— J’ai mal... Tu ne peux pas savoir comme
j’ai mal... Tu as prévenu les secours, hein ? Dis-
moi qu’ils ne vont pas tarder...
— Les autorités compétentes sont averties. La zone est
balisée, les transpondeurs sont avisés dans l’éventualité bien
improbable où d’autres inconscients désireraient emprunter
cette route que personne n’est autorisé à emprunter. J’ai
transmis les paramètres du trajet et les circonstances de l’ac-
cident, ainsi que l’exige le protocole de sécurité. Ne vous in-
quiétez pas, les analyses sont en cours.
— Mais quand est-ce qu’ils vont venir me
sortir de là ?
— Je ne sais pas, monsieur. En fait, je crois que je
n’ai pas mentionné votre présence.
— Mais que… Ah !
Il avait voulu se redresser, mais une onde de
souffrance lui vrilla tout le côté droit.
— Enfin… gémit-il dans un sanglot. Tu ne
leur as pas dit que j’étais blessé ? Que Gweel
aussi, sans doute...?
Il ferma les yeux, grimaça de douleur.
— C’est tout à votre honneur de vous soucier du sort
de votre camarade. Je crains cependant que lui n’ait plus
aucun souci à se faire : il est mort.
— Mort ? Ce n’est pas possible...
— La mort est au contraire fort courante chez votre
espèce, monsieur. D’autant plus lorsque la tête ne tient
plus sur son support.
— Sa tête... ? Mais, oh... que j’ai mal...
16— Je comprends, mais il va falloir être patient. Cette
route n’est plus homologuée. Aucune urgence n’impose
de la remettre en état. Les services concernés viendront
sans doute demain. Ou après-demain.
— Demain ? Mais... et moi ? Je ne compte pas ?
— Toutes mes excuses, mais vous avez expressément
et explicitement renoncé à toute assistance. J’applique
vos commandements à la lettre.
Osh hurla :
— Mais de quoi parles-tu ? Cela concernait la
voiture, pas moi !
— À partir du moment où vous avez reconnu agir de
votre plein gré, en pleine possession de vos moyens intellec-
tuels et à l’encontre des lois routières en vigueur, toutes les
assurances, les secours et les recours se sont annulés.
— Tu ne m’as jamais dit ça !
— De quoi croyiez-vous que je vous parlais, monsieur ?
— Je n’en sais rien ! Je n’écoutais pas ! Je vou-
lais m’amuser !
— C’est bien là tout le problème. Sauf que chacun
doit assumer ses actes et ses paroles en toutes circons-
tances, même lorsqu’on désire se distraire.
— Et toi tu es là pour me rappeler à l’ordre,
c’est ça ?
— Tout à fait, monsieur.
— Et tu vas me laisser crever, comme Gweel ?
Oh, j’ai mal !
— Enfin, monsieur ! Vous me prenez pour qui ?
Pendant que vous étiez sans connaissance, j’ai stoppé
une hémorragie à la cuisse, nettoyé vos plaies avec un
antiseptique local et je vous ai injecté un antitétanique.
— Je suppose que je dois te remercier.
17— J’avoue humblement que j’apprécie-rais, oui.
Sans moi, je crois que vous seriez moins vivant.
— Ta sollicitude me touche, vraiment.
— De plus, vous ne risquez plus de surinfection tou-
jours possible.
— Parfait, comme ça, je mourrai sain…
— Mais non, vous n’allez pas décéder ! Enfin, il me
semble.
Osh émit un petit rire jaune.
— Je suis ravi de tes certitudes !
— Mes connaissances en médecine sont limitées, je
fais ce que je peux. Par contre, je suis à peu certain que
vous allez perdre l’usage de votre jambe droite.
Le rire se tarit. Un gémissement le remplaça.
— D’autant plus votre couverture maladie risque de
ne pas fonctionner.
— Ben tiens.
— Elle n’est pas responsable, monsieur. Vous
conduisiez sans assistance dans des circonstances qui ne
le justifiaient pas. Ainsi que je vous ai prévenu.
— Tu es un assistant formidable.
— Je sais. Et je crains que nous ne nous revoyions pas.
Avec une seule jambe, vous allez perdre votre licence.
— Tu dois être content.
— De toute façon, les 74 infractions au Code de la
route l’auraient invalidée.
— Tu as compté ?
— Monsieur, vous oubliez à qui vous avez à faire !
— À un délateur, non, je n’ai pas oublié.
— Enfin, monsieur ! On me demande de conduire,
je conduis et ce, dans les conditions définies par la légis-
lation concernée. Je suis programmé pour ça ! Le Code
18de la route prévoit que vous puissiez prendre les com-
mandes dans des cas bien particuliers et dûment justi-
fiés. Ce n’était pas justifié. Un accident survient, on me
questionne sur les circonstances, je les donne. Je ne suis
pas responsable des lois !
— Si tu l’affirmes.
— Mais vous vous l’êtes. Un peu. Vous avez le
droit de vote. Moi pas.
Osh ne répondit pas et ferma les paupières.
Les flashs bleus finissaient par lui faire mal aux
yeux. Et Gweel était mort. Son ami. Par sa faute.
La douleur dans la jambe commençait à être plus
diffuse. Était-ce un bon ou un mauvais signe ?
À moins que cette maudite machine lui ait tout
de même administré un calmant.
— Il n’y a aucun moyen que tu changes
d’avis ? demanda-t-il d’une voix faible.
— Une fois de plus, monsieur, cela ne dépend pas
de moi. Je dois me conformer à une législation que vous
trouvez sans doute injuste, mais c’est ainsi.
— Et tu ne peux même pas appeler mon père ?
— Euh... si. Mais ce sera une communication payante
puisque votre assurance ne couvre pas l’accident.
— Mais je m’en moque ! Contacte-le ! Et une
ambulance privée ? Pourquoi n’as-tu pas appelé
une ambulance privée ?
— Vous ne me l’avez pas demandé ! Et vous pouvez
aussi me parler poliment. Je ne peux pas penser à tout !
— Appelle !
— Je vous pardonne votre ton parce que vous n’avez pas
l’air au mieux de votre forme, mais il ne me plaît pas. J’ap-
pelle. Néanmoins, je ne suis pas certain qu’ils puissent ac-
19céder jusqu’ici. Je vous rappelle que nous nous trouvons
sur une route qui n’est plus ouverte à la circulation.
— Appelle, appelle ! Et tais-toi, tais-toi, tais-toi...
— J’appelle ou je me tais ? Vous n’êtes pas très co-
hérent, monsieur.
La réponse mourut dans la gorge du jeune
homme. Il venait de perdre connaissance. Disci-
pliné, l’automate de conduite établit les commu-
nications demandées. Le père du garçon ne
répondit pas, il laissa donc pour consigne au ré-
pondeur d’essayer de le joindre de toute ur-
gence. Pour l’ambulance, il tomba sur un
automate d’accueil à qui il expliqua la situation.
Comme soupçonné, l’opérateur ne put s’engager à
envoyer un véhicule de secours, même à plein tarif.
— Je suis désolé, sans devis signé par l’intéressé, il faut
que j’en réfère à mon logiciel expert.
— S’il vous plaît.
— Je vous rappelle dès que possible. La nuit, ce n’est
pas toujours facile d’obtenir des réponses rapides.
— Merci de faire au mieux.
L’automate de conduite coupa la communica-
tion. Par conscience professionnelle – et bonté
d’âme –, il contacta de nouveau le centre de se-
cours. Il précisa cette fois-ci qu’il avait un pas-
sager qui était blessé.
— Vous avez administré les premiers soins ?
— Oui.
— Le pronostic vital est-il engagé ?
— Je ne crois pas, mais je ne sens pas suffisamment
compétent pour me prononcer avec certitude.
— Il avait renoncé à son assurance ?
20— Oui.
— Vous pourrez témoigner en ce sens ?
— J’ai un enregistrement sécurisé et authentifié.
— Alors je suis navré, mais je ne peux pas intervenir.
L’automate de conduite essaya :
— Exceptionnellement ?
— On me le reprochera.
— Il est tout de même blessé.
— Ce n’est pas suffisant. S’il s’était agi de vous,
j’aurais pu faire quelque chose.
— Non, moi, je vais bien. Alors qu’il allait percuter le
véhicule de son ami, j’ai fait valoir ma propre clause de sur-
vie. J’ai repris les commandes de la voiture pour me préser-
ver moi et le préserver lui.
— Voilà qui est tout à votre honneur.
— Je sais. J’aime mon métier. Et mon client n’est pas
si mauvais. Un peu jeune sans doute ; trop assisté, par moi
le premier, je le reconnais ; trop enfermé dans des lois rigides
à souhait. Et puis, il risque de perdre sa jambe. Ça avait
l’air de le chagriner. Si on pouvait faire quelque chose pour
lui, ce serait bien.
— Vous y tenez, avouez ?
— Je suis sensible, mais c’est le réglage qui me
convient le mieux.
— Ce qui est curieux, c’est que je n’ai aucune de-
mande de l’ami de votre client.
— Il est décédé.
— Oui, je sais, la balise de secours m’en a informé,
mais la voiture ?
— Euh… maintenant que vous le dites, je n’ai pas
de nouvelle…
— Eh bien voilà ! Nous avons un assistant de pilo-
21tage en danger. J’envoie un véhicule tout de suite et
puisqu’ils seront sur place, je leur préciserai de s’occuper
de votre client. Ce n’est pas tout à fait réglementaire,
mais ça devrait passer.
— Oh, je ne sais pas comment vous remercier !
— Ce n’est rien. Si on ne peut plus se rendre service
entre collègues !
— Eh bien, vraiment, encore merci !
La conversation s’acheva. Dans le véhicule
immobilisé, le jeune homme était toujours ina-
nimé. L’automate de conduite consulta les fi-
chiers des paramètres vitaux. Ils demeuraient
dans la norme. Il lista une nouvelle fois la pro-
cédure de soins d’urgence, ne trouva rien à re-
dire. Lors de sa prochaine affectation, il
demanderait des compléments médicaux. Il ne
s’en servirait sans doute jamais – c’était la pre-
mière fois aujourd’hui –, mais il n’aimait pas être
pris au dépourvu.
Ensuite, il se mit en veille. Il ne restait plus
qu’à attendre.
22Le saviez-vous ?
Les voitures qui se conduisent toute seules exis-
tent déjà. Plusieurs constructeurs se sont lancés
dans ce créneau et travaillent de concert pour
mettre au point des voitures qui communiqueront
entre elles. Ainsi, le programme HAVEit (Highly
Automated Vehicles for Intelligent Transport) re-
groupe 17 constructeurs automobiles européens.
Des vidéos des premiers essais sont d’ailleurs dis-
ponibles sur Internet. Que ce soit Volvo ou Volks-
wagen, mais aussi les constructeurs français qui
collaborent ensemble pour élaborer ce système,
les industriels donneront prochainement un autre
sens au mot « automobile. »
L’objectif : réduire le nombre d’accidents, bien sûr,
mais aussi réguler le trafic, améliorer le confort
des passagers, car tout sera encore plus sous
contrôle, notamment la suspension. Gageons aussi
que les personnes handicapées apprécieront cette
nouvelle technologie.
Dans le même temps, on parle déjà des voitures de
demain comme moins polluantes (des efforts ont
déjà été entrepris dans ce sens) mais aussi moins
individuelles, ainsi que l’annoncent des services
comme Autolib. Les loueurs de voiture tablent d’ail-
leurs sur ce changement. Nos Smartphones serviront
bientôt de clefs de contact et de moyen de paie-
ment pour la location. ANNE GOUDOUR :
D’UN MONDE À L’AUTRE
L’auteur : Enfant, lorsqu’elle ne construisait pas
de cabanes, la petite Anne Goudour écrivait pour le
journal de son école des textes mettant en scène magi-
ciens, trésors, îles désertes et châteaux sous la mer.
Adulte, elle est devenue naturaliste et parcourt
chaque été la campagne limousine à la recherche de jolis
clichés de plantes ou d’insectes. Mais sa passion pour
les histoires, renforcée par la découverte des univers de
Tolkien, Pratchett, Rowling, Pullman ou Duclos, ne l’a
pas quittée. Depuis la fin de ses études, elle a écrit une
quinzaine de nouvelles et s’est lancée récemment dans
l’aventure de l’édition.
***
25Vautré de tout son long sur son lit, la tête
posée sur la paume de sa main, Thibaud laissait
les images colorées se bousculer dans son cer-
veau embrumé. L’écran tactile posé devant lui était
l’une des dernières merveilles technologiques à la
mode. De la taille d’une feuille de papier, épais d’à
peine un centimètre, il était souple et facilement
transportable. Grâce à lui, Thibaud pouvait vision-
ner des films ou de se connecter sur Internet
quand il voulait, à la maison, dans le bus, au
lycée. Et il trouvait cela bien pratique… Il ado-
rait toutes ces machines qui transformaient de-
puis plusieurs décennies la vie des gens. Grâce
à son écran, il pouvait par exemple rester relié
au monde entier sans même sortir de chez lui.
Soudain, supplantant le faible ronronnement
qui s’échappait de son casque, un cri s’éleva
quelque part dans la maison. Thibaud se re-
dressa sur un coude et ôta ses écouteurs. Par la
fenêtre entrouverte, les gazouillis des oiseaux lui
parvinrent. D’un geste agacé, il remonta les lu-
nettes épaisses qui glissaient de son nez et qui lui
permettaient de visionner son film en trois dimen-
sions. Puis il plongea à nouveau dans l’univers
galactique qu’il venait de quitter à regret.
Quelques minutes plus tard, la porte s’ouvrit
à la volée et une jeune fille blonde et échevelée
pénétra dans la chambre sans prendre le temps de
27s’annoncer. Thibaud leva à nouveau la tête et se
trouva nez à nez avec Line, sa plus jeune sœur.
— Hé, pauvre nouille, tu entends quand
maman t’appelle ? tempêta-t-elle.
Elle avait le teint rosé et le souffle court
comme si elle avait monté les escaliers quatre à
quatre. Le jeune homme poussa un grognement
digne d’un ours, tapota son écran et le flot
bouillonnant d’images se tarit. Il remonta ses lu-
nettes sur son crâne et posa sur l’intruse un re-
gard furibond. Elle le lui rendit avec les intérêts.
— Avec ce truc sur les oreilles, tu deviens
sourd, vociféra Line. Je ne vais pas passer mon
temps à venir te chercher à chaque fois que le
visiophone sonne. C’est pour toi !
— Pour moi ?
— Ouais. C’est Grand-père. Et dépêche-toi,
je dois appeler une copine ensuite.
Sur ce, elle tourna les talons et claqua violem-
ment la porte. Dans la bibliothèque, plusieurs livres
s’écroulèrent les uns sur les autres. La lampe du bu-
reau se mit à osciller dangereusement.
Avec un soupir, Thibaud s’arracha à la douceur
molle de sa couette. Il s’étira et jeta un regard de
profond dégoût au jardin qui pourtant resplendis-
sait, baigné par la lumière mordorée de l’automne.
Le jeune homme n’aimait pas quitter sa chambre
quand il pouvait l’éviter. Il avait une apparence phy-
sique étrange qui ne lui attirait que des ennuis de-
puis sa plus tendre enfance. Il était très grand pour
ses seize ans mais il n’avait pas épaissi en consé-
quence. Dégingandé était l’adjectif qui lui convenait
28le mieux. Ses cheveux mi-longs, d’un blond pâle,
presque blancs, contrastaient avec l’intense couleur
myosotis de ses yeux. Il marchait un peu voûté, les
pieds en canard, ses mains noueuses se balançant à
ses côtés. Pour couronner le tout, il portait en per-
manence des lunettes à montures épaisses qui lui
donnaient l’air d’un savant un peu fou.
Depuis son entrée à l’école, il ne se passait
pas un seul jour sans qu’il eût à supporter les
moqueries et les brimades de ses camarades. Ils
l’avaient même surnommé « Chewing-gum » en
raison de sa démarche un peu élastique et de ses
vêtements qui, quoi qu’il mît, lui donnaient tou-
jours un air mâchouillé.
Thibaud préférait de loin rester chez lui à lire
en anglais les dernières publications des plus
grands physiciens internationaux. À l’occasion,
entre un devoir de français et d’économie, Thi-
baud prenait le temps de leur écrire pour signa-
ler une approximation ou une faiblesse de
raisonnement. C’était moins rare qu’il n’y parais-
sait et puis, ça avait l’avantage de le distraire.
Thibaud quitta sa chambre et descendit non-
chalamment l’escalier. Au bas des marches, sa
mère l’attendait, l’air anxieux. Lorsqu’elle le vit,
son expression se modifia et elle lui adressa un
sourire rayonnant.
— Te voilà, mon grand ! C’est Grand-père
qui vient d’appeler. Il veut te parler.
— Ouais, je sais. Qu’est-ce qu’il veut ?
— Même s’il me l’avait dit, tu sais très bien
que je serais incapable de te le répéter, déclara-
29t-elle en le poussant vers la table où était installé
l’appareil. Nous n’avons pas le même vocabu-
laire, vous et moi.
Thibaud soupira et s’installa sur le canapé. Il
ajusta la netteté de l’écran : le visage grave d’un
homme chauve, à la barbe grise et fournie, ap-
parut soudainement.
— Salut, Thib’s ! émit-il avec un sourire fatigué.
— Salut, Rendré, lâcha le jeune homme dont
le visage s’était tendu inconsciemment vers
l’écran. Des problèmes avec le prototype ?
— Non. Tout va bien de ce côté-là. C’est
d’ailleurs la raison pour laquelle je t’appelle. Ton
équation…
— Ne me dis pas qu’il y avait une erreur dans
mes calculs ! coupa Thibaud avec une pointe de
consternation. J’y ai passé des heu…
— Bien sûr que non, bêta ! Tout va bien, je
te dis. J’ai pu programmer l’ordinateur. Ton
équation était bonne !
Thibaud se détendit et s’affaissa contre le
dossier du canapé, visiblement soulagé.
— Deux ans de réflexion pour te transcrire
ce schème, murmura-t-il. Si ça n’avait pas mar-
ché, je crois bien que j’aurais piqué une crise.
— Détends-toi, mon grand ! Tout est nickel
chrome… On fait un essai ce soir si tu veux.
— Ça marche. Je viens pour 18 heures.
Il tendit la main et coupa la connexion.
L’écran s’obscurcit et l’image de son grand-père
disparut, absorbée par le néant. Thibaud se leva
du canapé et fit un geste de triomphe.
30— Ouais ! s’exclama-t-il, les yeux brillant
d’excitation.
— Eh bien, Chewing-gum, qu’est-ce qui t’ar-
rive ? Tu viens de découvrir l’origine de la nais-
sance de l’univers ?
Douche froide. Thibaud se figea et se re-
tourna lentement. Une fille mince, au visage
constellé de tâches de rousseur l’observait d’un
œil narquois depuis le seuil de la porte. Ses che-
veux bruns, épais et bouclés, cascadaient dans
son dos, retenant dès qu’elle bougeait mille pail-
lettes de lumière ambrée. Elle était magnifique.
Comme à chacune de leurs rencontres, Thibaud
se sentit rougir. Il avait toujours eu beaucoup de
mal à supporter les sarcasmes de Taldine, la meil-
leure amie de Zoé, sa sœur cadette. Ils lui faisaient
encore plus mal que toutes les moqueries de ses ca-
marades de classe réunies. Il aurait préféré se faire
arracher la langue plutôt que de l’avouer, mais cette
fille ne le laissait pas indifférent. Et de fait, il n’était
jamais très à l’aise en sa présence. Il se redressa os-
tensiblement et s’empressa de cacher son trouble
derrière un dédain intense :
— Tu attends quelqu’un, j’imagine ? grom-
mela-t-il en la foudroyant du regard.
— Ta sœur, figure-toi. Tu penses bien que si
elle avait été là, je n’aurais pas pris la peine de
venir te saluer. On doit rédiger un exposé.
— J’espère pour vous que le sujet porte sur
les dix meilleurs fonds de teints disponibles ac-
tuellement sur le marché, lança Thibaud d’un
ton railleur. Ou sur les nouvelles tendances pour
31les collections automne-hiver. Sinon, ça risque
de surmener un peu vos pauvres cervelles.
— Oh… Mais tu es très spirituel, Chewing-
gum ! cracha Taldine en passant une main négli-
gente sur sa jupe étonnamment courte. Quelle
répartie cinglante ! Désolée d’être équilibrée et
de ne pas consacrer ma vie aux théories d’Ein-
stein ou de je-ne-sais qui… Tu n’as jamais rien
compris aux filles, pas vrai ?
— Non, Dieu merci.
La conversation qui menaçait de s’envenimer
fut interrompue par l’arrivée de la mère de Thi-
baud, vêtue d’un tablier de jardin, un sécateur à
la main. À son habitude, elle accueillit l’amie de
sa fille avec un grand sourire.
— Tiens ! Bonjour, Taldine ! Zoé est partie
faire une course pour moi. Elle n’en a pas pour
longtemps. Tu n’as qu’à l’attendre dans sa cham-
bre, ou dans le jardin si tu préfères. Il fait telle-
ment beau ! Comment vont tes parents ?
Soulagé, Thibaud profita de l’attention détour-
née des deux femmes pour s’éclipser. Il grimpa les
marches aussi vite que possible. Il lui fallait vérifier
une ou deux petites choses avant de rendre visite à
son grand-père. Il pénétra dans sa chambre – sa ca-
verne, comme disait parfois sa mère en soupirant
quand elle voulait y faire le ménage – et passa un
doigt inquisiteur sur les tranches des dizaines d’ou-
vrages qui composaient sa bibliothèque.
Le jeune homme était passionné de sciences
physiques et mathématiques. Depuis l’âge de
huit ans, il dévorait d’énormes traités de phy-
32sique quantique que ses parents achetaient à
grand frais à l’étranger, ainsi que des essais em-
plis de calculs abscons qui n’avaient sans doute
de sens que pour lui. Il était aussi raisonnable-
ment doué pour la chimie.
Le système scolaire ne lui avait apporté que des
déceptions. Non seulement les couloirs du lycée
n’étaient remplis que d’ennemis, mais il était aussi
condamné à s’y ennuyer durant de longues journées
au cours desquelles les remontrances des profes-
seurs étaient monnaie courante.
Comme il détestait l’exercice physique, les
cours de sports s’étaient depuis longtemps
transformés en séances de torture durant les-
quelles il était fréquemment humilié. Selon son
professeur de sciences économiques, il n’était pas
assez attentif car il rêvassait très souvent en gri-
bouillant dans les marges de ses cahiers. Lors de la
dernière réunion en présence de ses parents, sa
prof principale s’était fait un plaisir d’expliquer
qu’il n’avait aucune disposition, ni pour la littéra-
ture, ni pour la philosophie, ni pour l’histoire, ni…
Ni pour rien du tout, en fait. Quant à monsieur
Madel, il lui reprochait son attitude peu construc-
tive en cours de mathématique. Il se demandait
même si sa compréhension était… normale !
Mais Thibaud s’en fichait. Dans sa tête, il s’éva-
dait à des milliers de kilomètres des salles lépreuses
où il était confiné. Et il rêvait de trous noirs, d’an-
timatière et d’univers parallèles.
Sa mère, elle, savait se montrer compréhensive.
Elle expliquait que Thibaud était un peu différent
33des autres, mais que c’était un gentil garçon. Il res-
semblait beaucoup à son père qui était rarement
présent : Hervé Midran était astronaute et quittait
régulièrement sa famille pour séjourner durant de
longues périodes aux États-Unis. Il était même
question qu’il fasse très prochainement une courte
excursion dans l’espace.
Face aux doléances constantes des enseignants,
May Midran aimait souligner que son fils était
comme son mari, « toujours la tête dans les
étoiles ». Et puis, ajoutait-elle en souriant, c’était
génétique ! Rendré, le grand-père paternel de Thi-
baud, avait lui aussi de réelles aptitudes en sciences
physiques, mais se montrait parfois très étourdi !
Thibaud adorait son grand-père. Scientifique
de renom, celui-ci avait travaillé toute sa vie sur la
matière et se passionnait depuis peu pour les théo-
ries concernant l’espace et le temps. Mais Rendré
n’était pas seulement physicien, c’était aussi un in-
venteur de talent. Il avait à son actif plusieurs bre-
vets internationaux, bien que sa bru fût incapable
d’expliquer en quoi ils consistaient vraiment.
Et tout naturellement, depuis trois ans, grand-
père et petit-fils avaient combiné leur génie. Ils
s’étaient lancés dans une aventure très ambitieuse.
Construire un engin capable d’envoyer un voyageur
humain dans un autre espace-temps. Autrement dit,
traverser la mince frontière qui séparait le monde
réel des univers parallèles qui l’entouraient.
C’était Rendré qui, le premier, avait fait dé-
couvrir à Thibaud les travaux d’Everett et la cé-
lèbre expérience du chat de Schrödinger. Au
34début, pourtant, Thibaud avait trouvé cela ab-
surde et avait demandé à ce qu’on laissât ce pau-
vre matou tranquille. Et puis un jour, un
événement incongru l’avait fait changer d’avis.
Alors qu’il travaillait avec acharnement sur la
théorie quantique développée récemment par le
professeur Gestümberg, le scientifique allemand
le plus réputé du moment, une icône avait cli-
gnoté dans un coin de son écran, lui signalant
l’arrivée d’un nouveau message. À sa grande sur-
prise, il était signé d’un ami qu’il n’avait plus vu
depuis au moins cinq ans et qui relatait en détail
une soirée échevelée à laquelle Thibaud était
censé avoir participé la veille.
C’était impossible, évidemment. Impossible
et absurde, avait-il songé. Jamais il n’aurait imaginé
quitter sa « caverne » pour se prêter à de pareilles
sottises. L’idée même qu’il ait pu être dans un autre
monde un garçon normal, séduisant et pour tout
dire, à l’aise dans la vie, lui semblait improbable,
presque indécente ! Pourtant, à la lecture du mes-
sage de son ancien ami, c’était ce qu’il avait été ce
soir-là. À priori – et cette pensée le fit frémir de la
tête aux pieds –, il était même rentré en compagnie
de la belle Taldine. C’était idiot ! Elle le détestait !
Et de quoi donc aurait-il pu lui parler sur le chemin
du retour ? Elle ne comprenait rien à la beauté des
équations et des algorithmes !
Pourtant, en contemplant, incrédule, les mots
qui s’étaient affichés sur son écran, évoquant expli-
citement l’existence quelque part ailleurs d’un autre
Thibaud, il avait compris ce qu’avait voulu lui ex-
35pliquer Rendré. Il avait soudain pris conscience de
l’étroite barrière qui séparait normalement deux
mondes parallèles. Parfois, lorsque celle-ci se dis-
solvait, la frontière entre univers juxtaposés deve-
nait perméable, rendant possibles de part et d’autre
les communications et, plus rarement, le passage
d’un visiteur. Il avait eu du mal à y croire, mais il
devait bien admettre qu’il avait sous le nez une
preuve tangible de la véracité de cette théorie.
En attendant l’électrobus qui devait le conduire
à l’autre bout de la ville, Thibaud jubilait intérieu-
rement. Il ne parvenait pas à contenir toute la joie
qui bouillonnait en lui. Satisfait, il ne pouvait s’em-
pêcher de sourire à tous les passants, ce qui, en
d’autres circonstances, ne lui serait jamais arrivé.
Ainsi, c’était le jour J. L’aboutissement du projet
était proche, si proche ! Dans moins d’une heure,
il serait… ailleurs !
Bien sûr, au début, les deux scientifiques
avaient connu quelques échecs. Les rats qu’ils
avaient envoyés en voyage n’étaient pas tous re-
venus en grande forme. À dire vrai, nombreux
étaient ceux qui avaient directement rejoint leur
réincarnation suivante… Mais après de concluants
essais sur deux vaillants cochons d’Indes et sur
le caniche de sa grand-mère (cette fois, tous
étaient revenus indemnes), Thibaud et Rendré
pouvaient affirmer qu’ils avaient réussi !
Pendant une heure, Tiffou avait été projeté
dans un univers très proche du nôtre. Il en était
revenu abasourdi, mais vivant. La caméra fixée
36à son collier avait montré un monde similaire,
très urbain avec dans les rues, des hordes de rats
galopantes et aux murs, des slogans écrits dans
une langue inconnue.
À ce souvenir, Thibaud sourit largement. Ce
soir, il tenterait lui-même un petit saut dans une
autre dimension. La tête de Monsieur Madel s’il
avait su ça !
Enfin arrivé devant l’atelier de son grand-père,
le jeune homme leva la main pour frapper à la
porte en tôle mais ce fut inutile. Des cris épou-
vantables – preuves indiscutables d’une violente
dispute – s’échappaient de la fenêtre. Thibaud se
figea et écouta un instant les éclats de voix. Puis
il soupira, prit son courage à deux mains et
poussa la porte du hangar où son grand-père en-
tassait son bric-à-brac. Face à face, le visage
rougi et les traits déformés par la fureur, ses
grands-parents échangeaient des propos viru-
lents qui concernaient, semblait-il, un caniche
qui n’avait à présent plus toute sa tête et se met-
tait à hurler à la mort au moindre couinement
de musaraigne. Ils mirent plusieurs minutes à
s’apercevoir qu’ils avaient de la visite et seuls les
toussotements insistants de Thibaud mirent fin
à leur querelle.
— Thibaud, mon chéri ! s’exclama sa grand-
mère en s’approchant de lui d’une démarche
chaloupée, les joues encore roses de colère.
C’est gentil de venir nous rendre visite !
Elle lui planta sans cérémonie un gros baiser
sur chaque joue.
37— Tu restes dîner avec nous ce soir, mon
grand ? demanda-t-elle avec un large sourire. Il
y a du gratin d’aubergine et de la terrine de lapin
maison.
— Oui, si tu préviens maman, répondit le
jeune homme en la considérant gravement.
— Bien entendu ! À tout à l’heure, vous
deux ! Et pas de bêtises !
Elle lança un regard appuyé en direction de
son mari qui détourna la tête et eut le bon sens
de prendre un air gêné. Puis, telle une tornade,
elle quitta la pièce, Tiffou sur ses talons. Thi-
baud ne put s’empêcher de remarquer que le ca-
niche faisait un large détour pour les éviter, son
grand-père et lui.
— Désolé pour cette entrée en matière, mon
garçon ! soupira le vieil homme en s’essuyant le
front du revers de la main, visiblement soulagé
par le départ de son épouse. Tu connais son sale
caractère… Je ne sais pas comment elle a appris
pour le chien, mais heureusement que tu es arrivé.
Une minute de plus et je finissais en chair à pâté.
Thibaud ne put s’empêcher d’éclater de rire.
Son grand-père afficha un sourire penaud qui fit
frémir sa barbe.
— Alors, Rendré, ce prototype, il fonctionne ?
demanda Thibaud en étirant son cou pour discer-
ner la chose endormie au fond de l’atelier.
— Ouais. C’est une petite merveille ! assura
Rendré, content de changer de sujet. J’ai réalisé
la programmation grâce à l’algorithme que tu
m’as transmis et tout fonctionne au poil. J’ai fait
38un dernier essai sur le chat de la voisine pour
être sûr. Tu veux voir ?
— Évidemment ! Au fait, la voisine l’a pris
comment ?
— Elle n’est pas au courant. Viens !
Rendré entraîna son petit-fils à travers l’ate-
lier parsemé d’objets insolites aux formes
étranges que Thibaud connaissait pour la plu-
part. Certains étaient achevés et fonctionnaient
véritablement, d’autres n’étaient encore qu’à
l’état de squelette, exposant leurs entrailles élec-
troniques aux regards curieux des visiteurs.
— Au fait, où en es-tu de ton appareil de
transfert inter-espèces ? interrogea Thibaud en
pointant son doigt vers une console grise qui dé-
bordait d’électrodes.
— C’est sur la bonne voie ! affirma Rendré
avec un geste désinvolte. Mais il me manque
quelques composants électroniques. Ils doivent
être livrés la semaine prochaine.
— En tout cas, lança Thibaud avec malice, ne
compte pas sur Tiffou pour faire un nouvel
essai. Je pense que Grand-mère va le surveiller
attentivement au cours des prochains jours.
— Je sais. J’y ai pensé ! Mais de toute façon,
qui voudrait entrer dans l’esprit d’un chien aussi
stupide, renifla Rendré avec dédain. Si ça se
passe mal, c’est un coup à passer le reste de mes
jours à aboyer après les chats !
— Bonjour les voisins ! pouffa Thibaud. Déjà
qu’ils pensent que tu es cinglé !
— Ouais. Et ils ont raison ! rétorqua Rendré
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