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Les saillisseurs

De
270 pages
« Parce que pour les sœurs, — devant sa mine interrogative, elle rectifia — les mères, pour parler comme vous, les mâles ne sont guère que du bétail. On les élève pour la reproduction et c’est tout... Enfin, pour le plaisir aussi, parce qu’on pourrait bien s’en passer. Il suffirait d’user d’insémination artificielle. » Son ton n’était pas méprisant. Elle énonçait simplement un fait dont les implications n’atteignirent pas tout de suite Basile : le concept était trop énorme. Il avait en outre des problèmes de vocabulaire. « Que veut dire insémination ? » demanda-t-il timidement. Noémie le regarda de ses beaux yeux qui brillaient à la lune. Elle parla. Une fois encore, il se sentit perdre pied. Il aurait voulu...
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Les saillisseurs
Marceau Camus
Les saillisseurs





ROMAN D'ANTICIPATION SOCIALE











Le Manuscrit
www.manuscrit.com












Éditions Le Manuscrit
20, rue des Petits-Champs
75002 Paris
Téléphone : 01 48 07 50 00
Télécopie : 01 48 07 50 10
www.manuscrit.com
contact@manuscrit.com
 Éditions Le Manuscrit, 2005
ISBN : 2-7481-5483-5 (Fichier numérique)
ISBN : 2-7481-5482-7 (Livre imprimé)












Chapitre I

« Ohé, du bateau, place au champion ! » lança Blaise
qui venait de faire surface à côté de la barque dans
laquelle l’attendait déjà Basile. En quelques brasses, il se
rapprocha. S’accrochant d’une main au plat-bord, il fit
passer dans l’embarcation son fusil sous-marin. Puis,
après l’avoir décroché de sa ceinture, il tendit à son
clanfrère un pagre d’au moins trois kilos.
« Champion, champion... Elle est minable ta prise.
Regarde un peu ce que j’ai ramené. » Fièrement, Basile
se mit debout et exhiba un magnifique mérou. Blaise
poussa un sifflement admiratif et convint que sa prise
était nettement plus petite.
Tout en parlant, il s’était brusquement hissé à bord,
faisant tant gîter la coque que, pour ne pas tomber à
l’eau, son ami dut lâcher le poisson et se laisser choir sur
un banc auquel il se cramponna. Saisi, il ne put éviter
une poussée d’humeur et laissa échapper quelques
reproches un peu vifs. Conciliant, Blaise marmonnait
quelques excuses lorsqu’une voix intervint : « Eh ! Si
vous arrêtiez de vous chamailler que je puisse monter...
Tenez... Attrapez ça ! » Le nouveau venu tendit son
attirail puis, ses deux camarades faisant contrepoids, il
11 LES SAILLISSEURS
effectua un rétablissement et se retrouva dans la barque.
« Mais Boris, tu me parais bredouille, dit Blaise.
Même pas une petite rascasse...
— Oui mais, c’est que... si vous voyiez ce que j’ai
loupé...
— Ouais, on la connaît celle-là, le coupa Basile. Ne
compte que ce qu’on ramène dans la barque. Tout le
reste, c’est du baratin...
— Tu as raison... La vérité c’est que.... Je suis
complètement déconcentré. Je pense tout le temps à la
semaine prochaine... à notre première fécondorgie... J’ai
un peu peur.
— Mais les aînés nous ont tout expliqué, objecta
Basile. Tu as vu des dessins, on t’a dit ce que tu devais
faire. De toute façon, tu t’es déjà paluché, tu sais à quoi
sert ton engin. Eh bien, maintenant, tu vas enfin
pouvoir l’utiliser pour de bon.
— N’empêche que j’ai un peu peur...
— Ben moi, je n’ai pas peur... murmura Blaise. Mais
je suis un peu angoissé. »
Il continua à voix plus haute : « C’est vrai quoi ! Ça
fait onze ans qu’on n’a pas vu une mère, onze ans
qu’elles nous ont jetés dehors en nous confiant aux
hommes. Et maintenant, on va nous lâcher au milieu
d’elles comme des boucs au milieu des brebis...
— Des béliers, le coupa Basile.
— Quoi des béliers ?
— Eh bien oui, des béliers au milieu des brebis... ou
des boucs au milieu des chèvres, comme tu veux. »
Un peu vexé par la moquerie, Blaise se renfrogna
12 MARCEAU CAMUS

tandis que Boris reprenait :
« Vous rappelez-vous comment est une mère ? Moi
non. Je me souviens seulement d’une sensation de
douceur et de chaleur. Parfois, j’en rêve confusément.
Ma tête repose sur quelque chose de moelleux. Je
respire une odeur apaisante. Un bras m’entoure. Une
voix tendre me parle, m’appelle : mon petit Boris. Puis,
tout à coup, je me sens arraché comme si je
m’enfonçais, tombais dans un trou sans fond. Je
pleure... Mais quand je me réveille, les images précises
s’évanouissent.
— Moi je n’ai aucun souvenir, dit Basile. Aussi loin
que je remonte, je suis entouré d’hommes.
— Et puis franchirons-nous les tests ? s’inquiéta
Boris.
— Allons donc ! Connais-tu un clanfrère qui ait
jamais été refoulé ? rétorqua Blaise.
— Oui mais, on ne sait jamais... Vous vous rendez
compte, si j’étais refusé... Et puis, tu dis que tout le
monde réussit mais il y a les tenanciers...
— Oh, ceux-là, coupa Blaise, c’est simplement qu’ils
ont fini par se lasser des mères ! Mais, parmi les aînés
qui sont sur le trimard, je n’ai jamais entendu dire qu’il y
en ait un seul qui ait échoué aux tests.
— Tout le monde sait que ces soi-disant tests ne sont
qu’un rituel, intervint Basile. Peut-être qu’avant ils
correspondaient réellement à quelque chose.
Maintenant, si ça se trouve, même les mères n’ont plus
aucune idée de qu’elles cherchent ni à quoi correspond
la prise de sang qu’elles vont nous faire. En tout cas,
personne dans le clandome n’a jamais pu me l’expliquer.
13 LES SAILLISSEURS
— De toute façon, on n’a pas tellement le choix,
reprit Blaise. Soit, on y va et l’on fécondopule tant
qu’on peut avec toutes les mères qui nous choisissent ;
soit, on n’y va pas et il ne reste plus qu’à se faire
tenancier ou ermite parce que la vie dans le clandome
deviendrait impossible. Moi, je suis un saillisseur, je sais
que je ne pourrais ni vivre seul, ni me fixer comme
tenancier ! »
Inquiet, Boris s’apprêtait à exprimer encore quelques
doutes, lorsque Blaise l’interrompit presque sèchement :
« Ça suffit Boris, arrête de te faire du mauvais sang ! Tu
n’y peux rien. Tu dois y aller et agir comme tous les
saillisseurs quand ils sont avec les mères : roidir ton
priape et sporer dans les ninfes. D’ailleurs, je trouve que
ce n’est pas trop tôt, depuis le temps qu’on a que nos
mains. Alors, moi j’attends avec impatience et j’ai
l’intention de fécondopuler jusqu’à m’assécher la
sacoche. Ça rattrapera toutes ces années d’attente.
— Moi aussi, j’attends avec impatience, intervint
Blaise. Même que ça fait plusieurs semaines que je me
retiens afin d’être sûr d’avoir ce qu’il faut le moment
venu. N’empêche que je suis quand même angoissé... Si
je n’arrivais pas à ériger devant les mères...
— Tu fais le faraud Basile. Mais je suis certain que
toi aussi tu as peur...
— Peur, non. Mais je suis ému, oui. Ému parce
qu’un grand jour arrive. Mais je sais que je serai à la
hauteur et que...
— Ne vous trompez pas tous les deux. Je ne pense
qu’à ça. J’ai peur, c’est vrai, mais j’irai. J’en ai trop envie
moi aussi. C’est peut-être pour ça que j’ai peur, j’en ai
tellement envie que si ça ratait... Mais si le trac ne
14 MARCEAU CAMUS

m’enlève pas mes moyens, j’ai bien l’intention
d’ensemencer jusqu’à la dernière goutte. Et je peux vous
dire... »
Soudain, leur conversation fut interrompue par un
fort bruit. Une gerbe d’eau les éclaboussa, la barque se
mit à rouler bord sur bord. Redressant la tête, ils purent
contempler pendant quelques instants trois dos ronds,
sombres et luisants qui apparaissaient et disparaissaient
dans des bouillonnements d’écume. Devant eux, la mer
éclatait en éclairs d’argent qui jaillissaient, ricochaient,
jaillissaient encore dans une fuite frénétique. En chasse
d’un banc de maquereaux, une famille de dauphins les
avait bousculés au passage, par facétie ou inadvertance.
Maintenant, le soleil était presque à son zénith et
répandait son feu sur la mer qui scintillait en
éblouissants clapots. La brise légère qui avait rafraîchi
l’atmosphère avait cessé et la chaleur devenait lourde à
supporter.
Les trois jeunes étaient tout à fait secs. Cheveux
rêches et, à la fois, poisseux de saumure, ils avaient les
traits tirés par la vive clarté qui leur faisait cligner des
yeux jusqu’à ce qu’ils ne fussent plus que fentes minces,
avec, au fond, une minuscule pupille, noire et brillante.
Leur peau bronzée était mouchetée de blanches lunules
de sel. Quand ils s’humectaient les lèvres d’une langue
chaque fois plus sèche, le goût salin était délicieux, mais
avivait leur soif.
Basile remonta une gourde métallique qu’il avait
laissée pendre au frais dans l’eau. Envoyant la tête en
arrière, il en but goulûment une longue rasade avant de
le tendre à Boris. Puis, faisant attention à ne pas trop
perturber l’équilibre de la barque, il se dirigea vers
15 LES SAILLISSEURS
l’avant où il saisit une amarre rugueuse et humide dont
le frottement avait meurtri l’embarcation. S’arc-boutant
en prenant appui sur ses pieds bien placés de part et
d’autre de la proue, il tira alors sur le câble et commença
de remonter l’ancre.
Pendant ce temps, Boris avait avalé quelques gorgées,
passé la gourde à Blaise et s’était installé au banc de
nage. Saisissant les avirons, il les fixa au tolet. Puis,
rames levées, il avertit : « Bon, je commence, mais dès
que j’en ai assez, vous me remplacez. »
Il fit virer l’embarcation, mit le cap à la côte et, en
puissantes poussées cadencées, il souqua vers le rivage
qui se trouvait à environ un ou deux kilomètres. C’était
une muraille sang, cassée par endroits de calanques
étroites et peu profondes. On voyait les taches vertes
des pins qui s’accrochaient à la moindre anfractuosité.
Au sommet, une forêt clairsemée d’yeuses plus
sombres. Ils se dirigeaient vers une baie où la falaise
faisait place à des coteaux parfois assez abrupts qui
descendaient à la mer. Des bâtiments blancs ou ocres,
des toitures de tuiles rouges s’étageaient depuis la plage
et le petit port jusqu’aux crêtes qui dominaient le
paysage. D’abord denses, imbriqués les uns dans les
autres, ils finissaient vers le haut par s’égailler dans la
verdure.


Les trois jeunes s’étaient tus. On n’entendait plus que
le clapotis rythmé des pelles pénétrant l’eau ou le
froissement pétillant de la vague d’étrave glissant le long
de la coque.
Basile était le plus grand, avec une belle carrure sur
16 MARCEAU CAMUS

des jambes longues et solides. Sous ses cheveux châtains
coupés courts, un regard bleu illuminait un visage tanné
par le soleil et la vie au grand air. Aussi bien bâti, Blaise
l’égalait presque en taille. Sa chevelure était noire, frisée,
drue et ses yeux si sombres qu’iris et pupille se
confondaient. Le bronzage accentuait son teint mat qui
suggérait une ascendance méridionale, sinon nord-
africaine. Quant à Boris, blond, œil d’azur et peau claire
à peine cuivrée, il était le plus petit. Cela ne l’empêchait
pas d’afficher une véritable musculature d’athlète. Un
torse puissant et des épaules rondes contrastaient avec
un air doux et peut-être timoré. Mais il ne fallait pas s’y
fier. Plusieurs, qui avaient cru pouvoir chahuter le
paisible garçon, se souvenaient encore de la correction
reçue.
Les trois B avaient dix-huit ans. Ils se connaissaient
et étaient amis depuis que, venant chacun d’une
vilarème différente, ils avaient intégré le même groupe.
Leur clandome nomadisait le long de la grande mer.
Plus exactement, son trimard s’étendait du détroit de
Giba jusqu’au golfe de Benis. Il suivait les routes —
aujourd’hui en mauvais état — qui, construites dans un
autre temps, lors de ruées vacancières vers le soleil,
longeaient les côtes. Il ne s’avançait guère à l’intérieur
des terres. Uniquement quand s’imposait une visite à
une vilarème importante. Exceptionnellement, si les
besoins de son négoce l’exigeaient, il pouvait s’aventurer
jusqu’à Liboa sur l’océan, mais jamais plus haut. C’était
un clandome de soleil et de mer, à moitié pêcheur, à
moitié commerçant. Et s’il n’allait pas plus vers l’orient,
c’est que ces territoires étaient pratiquement déserts et
n’avaient rien à offrir. Du moins, c’est ce qui se disait
car il ne s’y était jamais rendu. D’après des informations
17 LES SAILLISSEURS
glanées au hasard de leurs pérégrinations, il n’y
subsistait que quelques tribus primitives que
consanguinité et misère conduisaient à dépérir chaque
jour davantage.
Le groupe n’était pas très important : une centaine
d’individus dont un cinquième, environ, n’avait pas
encore atteint l’âge de la première fécondorgie. Cela
convenait parfaitement à son caractère et à son or-
ganisation. D’ailleurs, les aînés veillaient très strictement
à conserver cet équilibre : ils n’acceptaient de nouveaux
membres que pour remplacer les décès, les vieux
abandonnés sur la route ou ceux qui, l’âge venant, par
lassitude de la vie de saillisseur, décidaient de se faire
tenancier ou de vivre seul, ce qui, bien souvent, revenait
presque au même.
C’était également un des rares clandomes à posséder,
en plus d’un parc d’une dizaine de camions, une petite
flottille de bateaux de taille modeste, mi-caboteurs, mi-
chalutiers. Quand débutait une saison de pêche, ceux
qui suivaient la voie maritime imposaient aux routiers
trajets courts, étapes nombreuses et parfois longues.
Mais la possession d’embarcations, outre qu’elle au-
torisait un menu plus varié grâce aux fruits de la mer,
offrait un certain nombre d’avantages non négligeables.
Par exemple, le poisson excédentaire, salé, fumé ou
congelé lui conférait un statut très particulier : celui de
producteur. Ainsi, il ne se contentait pas d’être un
simple transporteur faisant circuler les marchandises
entre les vilarèmes : il avait ses propres produits. Cela
représentait un atout important dans les négociations
commerciales. De plus, il avait une pleine autonomie
pour visiter les communautés îliennes de mères. Bien
que n’ayant ni le monopole du troc, ni celui des fé-
18 MARCEAU CAMUS

condorgies avec ces dernières, il jouissait néanmoins
d’une position prépondérante : chaque fois qu’un
clandome purement terrien désirait visiter une île, il
devait faire appel à eux ou à un autre groupe marin. Or,
cela se monnayait, car il y en avait peu. Il était donc
riche malgré le nombre restreint de ses membres.


Au fur et à mesure que la barque se rapprochait du
rivage, on pouvait voir que la ville, qui s’entassait si
joliment au fond de la baie, présentait un aspect fort dé-
labré. Ce n’était même que ruines abandonnées depuis
longtemps : volets arrachés pendant tristement, toitures
effondrées en amoncellements de poutres pourries et de
tuiles rouges, murs enfoncés, béants sur des pièces qui
ne servaient plus d’abris qu’aux oiseaux, chauve-souris,
rongeurs, animaux divers. Quant au port, il était
encombré de vieilles carcasses achevant de rouiller,
pourrir, se déliter sous les actions combinées de l’eau
salée, des micro-organismes, des ultraviolets. De ces
coques éclatées, avachies, complètement déglinguées et
envasées, il n’y avait que les structures en duralumin qui,
quoique ternies, avaient bien résisté. Seuls, au milieu de
ce spectacle de désolation, les véhicules du clandome
montraient que la vie humaine n’avait pas totalement
déserté les lieux. Soigneusement rangés en épis sur le
quai, les camions étaient fraîchement repeints et
brillaient au soleil. Les embarcations qui y avaient
trouvé place s’étaient amarrées à la jetée. Les autres
s’étaient mises à l’ancre et s’alignaient régulièrement à
l’abri du môle. Toutes, bien que montrant les traces de
leur âge et de leurs nombreux bourlingages, semblaient
bien entretenues.
19 LES SAILLISSEURS
Maintenant, le soleil était une incandescence au
milieu du ciel qui avait pris une teinte laiteuse. Les
lointains s’estompaient dans un voile crayeux. Le
paysage palpitait, se déformait sous les vagues de
chaleur qui frémissaient au-dessus du sol. Goélands et
mouettes, eux-mêmes, cherchaient l’ombre.
Au lieu de se diriger vers le port, les jeunes prirent la
direction d’une plage de petits galets et grossier sable
gris. Quand il n’y eut plus qu’une trentaine de
centimètres d’eau sous la quille, ils sautèrent à l’eau,
tirèrent la barque sur la grève. « Ouille ! Faisons vite,
c’est brûlant ! » cria le premier à atteindre le sec.
Les deux autres se moquèrent. Mais quand ils
atteignirent eux aussi le sol surchauffé, ils arrêtèrent
leurs lazzis et fournirent précipitamment un dernier
effort pour mettre l’embarcation à l’abri du ressac. Puis,
tous trois dansant sur les pointes pour éviter de se
brûler, en petits pas rapides, retournèrent se rafraîchir
dans l’eau, avant de courir à nouveau vers la barque.
Sans cesser de passer d’un pied sur l’autre, ils saisirent le
plus rapidement possible matériel et pêche et
s’élancèrent d’une comique et maladroite démarche vers
l’abri de l’ancien hôtel dans lequel était installé le
clandome.
De la terrasse ombragée, attablés autour de rafraî-
chissements, quelques buveurs les regardaient go-
guenards. Vautrés sur leur siège, verre opaque de fraîche
buée à la main, ils se gaussaient amicalement des ar-
rivants. Ils étaient vêtus de shorts et de ticheurtes de
coton, les pieds enfilés dans des sandales ou des
espadrilles. Quelques-uns avaient un foulard noué en
bandeau sur le front. C’était plus pour empêcher la
sueur de dégouliner dans les yeux que par esthétique.
20 MARCEAU CAMUS

Contrairement à certains autres groupes qui af-
fectionnaient l’uniforme, le clandome de la mer était
pour la liberté vestimentaire. Chacun s’habillait comme
il le voulait en privilégiant, généralement, le côté
pratique : vêtements courts et légers durant les beaux
jours, pantalons et chandails de laine à la saison froide.
Cependant, beaucoup manifestaient un goût certain
pour les teintes vives. De la même façon, les clanfrères
avaient toute latitude pour se coiffer comme ils
l’entendaient ou pour porter la barbe s’ils le désiraient.
Si les ornements pileux étaient plutôt rares sur les
mentons, les cheveux longs, sans être la règle,
dominaient nettement. Ils étaient alors souvent
maintenus en arrière par un catogan de cuir, ou, pour les
plus coquets, par un ruban de couleur.
Une dizaine de chiens, bâtards de toutes races,
accablés par la canicule, haletaient aux pieds des
hommes, langue pendante. Ils ne levèrent pas même
une paupière pour accueillir les jeunes.
Les trois camarades se précipitèrent à l’ombre. À
peine furent-ils à l’abri de l’auvent que de grosses
gouttes de sueur se mirent à sourdre de leur corps. En
quelques instants, ils étaient aussi trempés que s’ils
étaient sortis de l’eau.
Assoiffés, Boris et Blaise entassèrent rapidement leur
matériel dans un coin et s’installèrent à côté de
clanfrères qui s’étaient serrés pour leur faire de la place.
Plus raisonnable, un poisson tenu par les ouïes dans
chaque main, Basile prit la direction de la cuisine : il
fallait mettre la pêche au frais, sinon, la chaleur était
telle, qu’elle ne serait plus mangeable en moins d’une
heure.
21 LES SAILLISSEURS
Lazare le tenancier s’agitait devant ses fourneaux.
Pour l’aider à préparer les repas, il avait réquisitionné
une dizaine d’adolescents qui jouaient les marmitons
sous ses ordres. C’était un homme d’une soixantaine
d’années avec une expression sereine sur le visage. De
stature moyenne, avec une peau mince et tannée qui
commençait à donner du mou, à se friper sur une
musculature sèche, il avait des pommettes saillantes, des
yeux marrons profondément enfoncés et surmontés
d’une broussaille de sourcils gris. Ses cheveux bouclés,
qui se dégarnissaient légèrement sur le dessus du front,
l’ennoblissaient d’une neigeuse crinière. Les mains se
tavelaient d’abus de soleil et d’âge mais les doigts
restaient fermes, puissants, avec des ongles taillés carrés.
Il avait abandonné le trimard depuis une vingtaine
d’années. Un jour, on ne savait pourquoi, il avait décidé
de se fixer dans cette baie tranquille. Il s’était alors joint
à l’ancien tenancier de l’hôtel et ils avaient ensemble
entretenu les lieux pour qu’ils fussent habitables quand,
à intervalles irréguliers, un groupe y faisait halte. Après
la mort de son collègue, trois années passées, il avait
continué seul. La solitude ne lui pesait pas. Au contraire.
Aussi loin qu’il s’en souvint, avant de se retirer, il avait
toujours vécu entouré de clanfrères. Il était difficile de
s’isoler, d’avoir même une pensée personnelle.
Aujourd’hui, il appréciait de pouvoir se laisser aller à la
méditation, à la rêverie contemplative devant les beautés
de la nature. Et, si, chaque fois, il était heureux de
recevoir des visites, c’était tout de même avec
satisfaction que, clandome parti, il retrouvait calme et
silence.
Il accueillit Basile d’un chaleureux sourire.
« Alors, frère, la pêche a été bonne ? » Sa voix était
22 MARCEAU CAMUS

chaude avec des intonations chantantes.
« Oui, regarde ce beau mérou. Et ce pagre !
— Tu vois que je connais les bons coins. N’ai-je pas
eu raison de vous dire de sortir de la baie et d’aller sur
ce banc de rochers, au large ?
— Oui ! Mais, quand même, ça fait loin. Et avec
cette chaleur...
— Allons, à ton âge, un ou deux kilomètres de nage,
ce n’est rien du tout. D’ailleurs, moi, j’y vais souvent et
je suis seul à ramer. Seulement voilà, il faut partir tôt et
rentrer tôt pour éviter le soleil de midi. »
Basile avait soif. En évitant de brusquer le tenancier
qu’il aimait bien, il abrégea la discussion prétextant qu’il
avait besoin de se doucher. En fait, il rejoignit
directement ses camarades. Il les trouva en pleine
discussion avec les clanfrères plus âgés qui les avaient
accueillis à leur table.
« Savez-vous où nous allons pour la fécondorgie ? À
la meilleure vilarème que je connaisse, celle du Vant.
C’est dans l’île qu’on distingue à peine... Non, on ne la
voit plus avec cette chaleur... Elle est là-bas sur la droite.
Le capiclan a contacté les mères par radio. Nous
sommes attendus lundi.
— Pour une initiation, c’est le rêve. Des mères de
toute beauté.
— Et puis, comme elles sont sur une île, elles sont
moins méfiantes, plus cool.
— C’est vrai, les mesures de sécurité sont légères et
les gardes à peine armés. On les remarque à peine. Ça
n’a presque rien d’une vilarème...

23 LES SAILLISSEURS
Certaines vilarèmes, notamment celles ayant une
activité industrielle, étaient de véritables places fortes.
Chaque porte, chaque couloir étaient gardés. Les
hommes n’avaient accès qu’à des quartiers spécifiques.
Que l’un d’entre eux s’aventure en dehors de ces lieux
parfaitement délimités et il était vivement rappelé à
l’ordre. S’il n’obtempérait pas immédiatement, il risquait
d’être abattu sans autre forme de procès. Du moins,
c’est ce qui se disait car, depuis bien longtemps, plus
personne ne tentait de s’opposer à ces mères dures,
sèches, autoritaires. Le clandome de la mer continuait
de s’y rendre poussé par la tradition et par des raisons
économiques. En effet, ces vilarèmes étaient riches et
possédaient des produits qui ne se trouvaient nulle part
ailleurs. Mais, c’était un peu à contrecœur. Quelques
clanfrères prétendaient même que, dans cette ambiance,
la fécondopulation n’était plus qu’un devoir n’apportant
aucun plaisir. Ils exagéraient peut-être. Pourtant, il était
vrai que lors des visites à de telles vilarèmes, il n’était
pas difficile de trouver des volontaires pour rester
surveiller le matériel.
La vilarème du Vant était bien différente. Les mères
avaient la réputation d’y être aimables, douces même.
Sans doute parce qu’elles étaient installées sur une île.
Ainsi, presque à l’abri d’incursions incontrôlées, elles
pouvaient se permettre d’être moins méfiantes, plus
détendues. Certains prétendaient aussi que c’était à
cause de leur genre d’existence : pratiquant la pêche et
l’agriculture, elles n’étaient pas enfermées dans des
murs, vivaient en pleine nature, au soleil. La technique
et les objets manufacturés les intéressaient peu.
D’ailleurs, avec cette vilarème, les échanges
commerciaux étaient d’un faible niveau et ne
24 MARCEAU CAMUS

rapportaient pas grand-chose. Elle n’avait guère de
besoins et presque rien à vendre, quelques tissages, des
babioles...
En revanche, aucun clanfrère n’était prêt à manquer
une fécondorgie au Vant. Chacun reconnaissait que les
mères y avaient un tempérament de feu. Quelques
mauvaises langues prétendaient que c’était en raison de
leur insularité : recevant peu de visites, elles se
rattrapaient dès que l’occasion se présentait, épuisant
alors les hommes les plus vigoureux. Quoi qu’il en soit,
elles étaient de véritables expertes qui savaient que leur
plaisir dépendait en grande partie de celui de leurs
partenaires. Elles ne ménageaient donc pas leurs efforts
et savaient réveiller le priape le plus fatigué.
La limie — la mère supérieure — de la vilarème du
Vant était particulièrement renommée. Bien que plus
très jeune, elle était encore d’une grande beauté. Les
clanfrères ne tarissaient pas d’éloges sur elle. Ils
renchérissaient les uns après les autres, portaient ses
talents au pinacle. Chacun y allait de ses souvenirs et
racontait avec maints détails les caresses extraordinaires
qu’elle leur avait prodiguées et qui, de leurs aveux
mêmes, avaient éveillé chez eux des ressources sexuelles
qu’ils ne soupçonnaient pas. Tous espéraient qu’elle les
choisirait de nouveau, s’accordant pour dire que c’était
une expérience inoubliable et que, tant qu’on ne l’avait
pas atteint avec elle, on ne pouvait pas savoir ce qu’était
vraiment le plaisir...
« Moi, elle m’avait choisi en premier. Eh bien, j’ai pas
honte de vous dire qu’après être passé dans ses bras,
j’étais complètement vidé ! D’ailleurs, ça devait se voir
car plus aucune mère n’a voulu de moi ensuite. Mais, je
ne regrette rien : elle m’a fait exploser à l’orgasme, je ne
25 LES SAILLISSEURS
sais plus combien de fois !
— Avec elle, il vaut mieux commencé par goûter les
autres mères. Parce que, quand la limie vous choisit,
même si vous êtes épuisé, même si vous pensez ne plus
pouvoir ériger, elle vous réveille, vous ranime, vous
insuffle sa force. Très vite, vous vous retrouvez avec le
priape douloureux de turgescence et, vous le savez, il
n’y a qu’une façon de l’apaiser... Alors là, tout ce que
vous avez fait avant, ce n’est rien, ça ne compte pas : le
vrai plaisir ne commence qu’avec elle !
— Avec le temps qu’il fait en ce moment, on a des
chances que ça se passe dehors. Peut-être même que ça
se terminera dans l’eau. Ça, c’est quelque chose ! La
peau des mères est d’une douceur infinie, leur odeur se
mêle aux senteurs de la pinède et de la mer, le sable
crisse délicieusement sous les corps et le murmure du
vent dans les ramures... »
Les trois B écoutaient sans poser de questions. Les
yeux brillants, déjà ils étaient à lundi. Enfin, ils seraient
des clanfrères à part entière. On cesserait de les moquer
et, au contraire, c’est eux qui pourraient chiner les
onaneurs, les puceaux.
26 MARCEAU CAMUS






Chapitre II

Le vendredi se leva gris. Dès le matin de gros nuages
noirs arrivèrent poussés par un vent d’ouest. Bientôt, on
ne distingua plus l’eau de l’air. La mer se gonflait en
vagues écumantes qui venaient éclater contre la jetée,
projetant embruns et mousse neigeuse à plusieurs
mètres de hauteur. Dans le port, un clapot crêté de
blanc faisait osciller les embarcations qui mêlaient leurs
craquements, claquements, grincements à la plainte du
vent.
Les cinq pelotons qui composaient le clandome se
réunirent dans la salle à manger de l’hôtel pour le
rapport matinal et quotidien. Chacun, formé de quinze à
vingt personnes, se regroupa autour d’une table présidée
par leur chef respectif. Le couvert était mis pour le
petit-déjeuner. Bien qu’en cette saison il eût déjà dû
faire grand jour, la lumière électrique était nécessaire
pour dissiper la pénombre.
Le capiclan entra suivi de ses deux clantenants. Le
clandome se dressa en silence. Les trois hommes
atteignirent les places qui leur étaient réservées à une
table d’où ils commandaient toute la pièce. D’une voix
forte et ferme, le capiclan, interrogea : « Clanfrères du
Clandome de la Côte, qu’êtes-vous ? »
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