Les saisons sèches

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Une fois ses études en France achevées, Kimou Aguié, retourne au pays, plein d'espoir et de projets. La désillusion est amère : il ne trouve pas de travail correspondant à ses qualifications et se voit obligé d'en passer par une administration corrompue. Les siens aussi ont changé : c'est un monde nouveau qu'il lui faut découvrir. Ce roman de Denis Oussou-Essui est une suite logique aux deux précédents. Ecrit avec la même spontanéité et la même simplicité, il aborde des questions très actuelles.
Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296267619
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DENIS OUSSOU .ESSUI

LES SAISONS SÈCHES
Roman

Éditions L'Harmattan 18, rue des Q!!atre.Vents 75006Paris

DU MEME AUTEUR

Vers de nouveaux horizons, Scorpion, Paris, 1965.

roman.

Les Editions

du

La souche calcinée, roman. Les Editions (Cameroun), 1973.

Clé, Yaoundé,

Le Temps des Hymnes, poèmes. Les Editions José MillasMartin, Les paragraphes littéraires de Paris, 1975.

ISBN:

2-85802-133-3

Un homme a besoin d'avoir la sensation de tenir le gouvernail de sa destinée. John Dos Passos (LA GRANDE :ÉPOQUE).

CHAPITRE PREMIER

Il était 18 h 30 environ. Une braise, qui paraissait plus gigantesque que d'habitude ce soir d'octobre 1966, était suspendue dans le ciel. Les ailes déployées, l'appareil d'Air-Mrique décrivit une ronde au-dessus des îlots tapissés de toits de chaume, de tôles ondulées et de cocotiers qui s'étiraient le long de l'Atlantique. Les pneus crissèrent sur l'asphalte de la piste d'atterrissage. Kimou Aguié

leva les yeux de

«

La Flaque du mendiant» d'Asturias

qu'il lisait depuis son départ du Bourget le matin et, ramassant ses affaires, il emboîta le pas aux autres voyageurs qui se glissaient vers la sortie. Dehors personne ne l'attendait puisqu'il n'avait prévenu personne de son arrivée, pensant que ce serait plus agréable d'aller surprendre son onele Ahébé et les siens à la maison. Il héla un taxi: - Bonjour, Monsieur. - Bonjour, patron. Installé à son volant, le chauffeur demanda au passager: Où je te conduis, patron? - A Ouya-Ouyaville, près du grand marché, s'il vous plaît. - Mais quel grand marché, patron? J'habite Sapiaville depuis dix ans au moins, mais je ne vois pas bien de quel grand marché tu veux parler? - Voyons, vous savez bien, le grand marché sablonneux qui se trouve non loin de l'UFOCI, expliqua Kimou Aguié sans jamais pouvoir rendre au

-

7

chauffeur la monnaie de son tutoiement. Le voyageur était plutôt surpris qu'un chauffeur de taxi ignorât un coin de la ville qu'il sillonnait nuit et jour. L'autoroute dégagée se profilait devant eux. - Ah ! patron, tu n'y es plus du tout, fit le chauffeur, comprenant qu'il avait affaire à un homme revenant de loin. Sapiaville est changé, dê I Il est beaucoup changé même, poursuivit-il sur un ton où perçait un brin de fierté. L'ancien-cien-cien marché que tu parles là, il est devenu un square avec des fleurs et des jets d'eau. Toutes les petites cases qui sont autour avant-là, elles sont rasées depuis longtemps. Maintenant c'est des grandes maisons à étages qu'on voit... Les grandsgrands types qui connaissent la France disent que c'est comme à Paris. Le chauffeur se tut, le temps de déceler la déception et l'embarras où se trouvait son client de ne plus savoir où aller, chez qui descendre. Il avait changé d'allure. Il roulait lentement, presque au pas, tandis que le compteur égrenait les chiffres qui tombaient à intervalles réguliers par tranche de cinq francs et venaient grossir la somme à payer: 365-370-375-380... francs. - Alors qu'est-ce qu'on fait, patron? Que faire, en effet? La nuit était tombée brusquement, absorbant l'énorme braise à l'horizon. Il n'était point question, pour Kimou Aguié, de se mettre à chercher son oncle, à l'heure qu'il était, dans les ruches bruyantes des Soco-Socopianville, WossoWossoville, Ouya-Ouyaville et autres 220 logements, ces quartiers qui gardaient toujours leur aspect populeux et désordonné malgré l'incursion du béton et de l'électricité. - Je te conduis à l'hôtel Dan si tu veux, patron? - Oui, au fond, c'est une bonne idée. Allons-y. - Bon, patron, on passe par le premier pont ou par le deuxième? 8

- Passons par celui que vous voulez. Ça m'est égal. Pourvu que nous arrivions vite à l'hôtel pour pouvoir me reposer. - Ah! patron, tu n'es pas difficile, toi. On va passer par ici. Je tiens à montrer toi le deuxième pont. Tu vas voir le travail que c'est. Kimou Aguié le laissait parler tout en regardant défiler sous ses yeux les garde-fous en fer forgé qui lui rappelaient certains ponts de Paris qu'il venait de quitter le matin même. - Oui, très bien. patron? C'est joli, hein, - Eh! bien, devine comment il s'appelle ce pont, patron? - Et comment l'appelez-vous? - Ah ! les autres ont donné lui un nom de Blanc.
Mais moi, chaque fois que je passe ici, je dis:
«

Ça

c'est mon pont ». Alors les gens ils rient de moi, mais ils ont fini par l'appeler comme moi. - C'est-à-dire? - C'est-à-dire YEBOUE (Yèbouè), patron... Il ne tarda pas à préciser sa pensée. - Tu comprends, Yèbouè signifie chez nous, dans ma langue, caillou, pierre, c'est-à-dire quelque chose de dur, de solide. Hein! tu vois, patron? - Oui, oui, c'est parfait, je comprends ce que tu dis. J'appartiens moi-même à la tribu des Yèbouè, fit le passager alors que le véhicule amorçait le dernier virage de la route qui serpentait le long de la Baie de Soco-Socopianville. Aguié plongea le regard dans les eaux de la lagune reflétant des feux multicolores, fixa les manguiers et les flamboyants qu'un léger vent agitait dans le faisceau des réverbères et discerna, en face, là-bas, dans le vieux Soco-Socopian, les cocotiers qui se bousculaient dans l'obscurité. - Eh! patron, faut pas dormir, on est arrivé, 9

taquina Yèbouè que le silence de Kimou Aguié intriguait. - Non, je ne dors pas. Je réfléchis. - Ah! bon, ben, si tu veux retrouver ton oncle, je peux venir te prendre demain matin pour aller le chercher. Je connais des gens de notre tribu à OuyaOuyaville et dans les autres quartiers. Kimou Aguié n'y voyait aucun inconvénient et fixa rendez-vous à Yèbouè. Celui-ci arrêta son véhicule au pied de l'imposant hôtel. Les garçons de l'hôtel prirent le voyageur en charge à leur tour tandis que le taximan-guide, payé et content, reprenait le chemin du retour à vive allure. Une fois monté dans sa chambre et avant de s'endormir, Aguié jeta d'un trait sur son bloc-notes, les couplets d'une chanson qu'il aimait souvent fredonner : Te voilà rivage lagunaire, Toi vers qui j'ai marché, Toi vers qui j'ai volé, o rivage de mon enfance / Te voilà rivage lagunaire, Chargé des rêves d'antan, Quand mes orteils écartés Foulaient ton sable brûlant / Te voilà donc rivage séculaire, Tombeau entrouvert de mes ancêtres, Toi le berceau qui me vit naître, Toi, toute la source de ma vie /...

10

CHAPITRE Il

Le lendemain matin, à son lever, son cœur battait aussi rapidement que la veille lorsqu'en écartant les rideaux un véritable torrent de soleil inonda ses yeux et vint réchauffer instantanément l'air glacial de sa chambre climatisée. Il essaya de se situer. Il se trouvait à Soco-Socopianville, lui avait dit Yèbouè. Or Soco-Socopianville n'était qu'une forêt luxuriante à son départ en Europe. Des avenues bordées de réverbères sillonnaient maintenant ces lieux et avaient remplacé les pistes d'agoutis, de rats palmistes, de porcs-épies, de biehes et de serpents. La forêt hostile avait cédé et s'était laissée dompter et apprivoiser par la main de l'homme. Celui-ci avait arraché des entrailles de la terre de superbes villas dissimulées dans de paisibles bosquets et semblait avoir poli le contour de la lagune, et en diriger, à sa guise, le cours vers le large. On frappa. C'était le garçon d'hôtel qui venait lui apporter son petit déjeuner. Les balafres qui partaient dans tous les sens sur son visage dénonçaient son origine étrangère. - Patron, si vous voulez écouter la radio, vous n'avez qu'à tourner le bouton. Joignant le geste à la parole, il s'approcha du mur et indiqua un appareil incrusté dans le marbre. On

entendit aussitôt:

«

Celui qui refuse les méthodes

modernes condamne ses enfants à la pauvreté.» Ce furent les premiers mots du speaker de la radio natio11

nale qu'entendit Kimou Aguié ce premier matin de son retour. En bas Yèbouè l'attendait déjà. Ils commencèrent leur randonnée à travers les cases enfumées de Ouya-Ouyaville. Dans ce quartier il y avait une forte concentration de gens de leur ethnie. Yèbouè conduisit son étranger tout droit au chef de leur tribu qui était aussi le président du souscomité du parti pour cette tribu. Le pays avait conservé la même structure politique de base que pendant les luttes émancipatrices sous le colonialisme. Au sommet du parti régnait son secrétaire général à côté du président d'honneur qui était le chef de l'Etat. Dans certains Etats africains on ne s'embarrassait pas de tel scrupule. Le chef de l'Etat cumulait les deux titres: il était président de la République et secrétaire général du parti. Celuici s'appuyait donc sur les secrétaires généraux des sous-sections, eux-mêmes soutenus par les présidents des sous-comités, généralement recrutés parmi les chefs coutumiers de chaque ethnie. Dans les quartiers populeux les sous-comités constituaient les cellules de base du parti dont l'organisation était copiée sur le modèle communiste. Le pays s'était fait une tête d'Américain posée sur un corps russe. Cette organisation n'indisposait personne du moment que le mode de vie occidental et le capitalisme, adoptés et prônés, supplantaient, sur toute la ligne, le socialisme des pays de l'Est; du moment que la tête fonctionnait bien c'est que la base, en l'occurrence la masse, le peuple, ne la supportait pas trop mal. Car, ce qui compte avant tout en politique, c'est que la tête tienne bon. Le reste suit inévitablement. Yèbouè s'était faufilé dans les avenue 10, avenue 12, avenue 15, avenue 16, puis dans les rue 5, rue 8, rue 14 barrée, évitant adroitement, à coups 12

de klaxon, les vendeuses d'oranges, de bananes, d'ananas et les «tabliers» aux vêtements rapiécés poussant leur chariot sur la chaussée confondue avec les trottoirs. Il pénétra dans une cour béante, comme celle d'un village avec, tout autour, des maisons basses aux petites ouvertures d'où s'échappait une fumée abondante. Çà et là des enfants aux ventres bedonnants jouaient près des femmes qui se tressaient mutuellement les cheveux, assises sur des tabourets ou sur des nattes de raphia déroulées à même le sol. Les pagnes séchaient un peu partout sur la palissade, sur le rebord des toits, sur le sable, partout où le soleil pénétrait. La vaisselle fraîchement lavée s'égouttait, rassemblée dans une cuvette d'émail, sous 1'« apâtame» où l'on pilait le foutou à l'abri de la pluie et du soleil. Yèbouè s'avança vers un homme âgé, étendu à l'écart dans une chaise longue. Ille salua respectueusement puis lança un bonjour amusé aux femmes. Elles lui répondirent sans lever la tête, habituées à ses plaisanteries. Elles ne réagirent qu'en entendant la voix de Kimou Aguié saluant à son tour. L'une d'elles, abandonnant la coiffure, se leva vivement et se jeta au cou de l'ingénieur en répétant, à ne plus

pouvoir s'arrêter:

.

- E-é-é-é-é-é-éh! C'est toi Aguié, Kimou Aguié I... Te voilà de retour!... Que les dieux soient loués! Elle scruta Kimou Aguié de la tête aux pieds: «Embrasse-moi, mon fils. Tu as trop duré là-bas. Est-ce que c'est plus doux dans le pays des Blancs

là-bas qu'ici, dans ta famille?

»

Elle avait tout de suite reconnu celui qu'elle avait vu naître au village, lavé, nourri et aidé dans ses premiers pas. Au village, la vie communautaire rapprochait tous les habitants liés les uns aux autres par une très 13

joie:

grande solidarité. Ce sentiment de fraternité était d'autant plus fort que les villageois, pour surmonter la vie rude qu'ils menaient, perpétuellement confrontés aux dures réalités de la nature d'où ils tiraient chaque jour leur substance vitale, devaient sans cesse s'entraider. Kimou Aguié ressentait dans la poignée de main de cette femme, dans son visage réjoui, la chaleur de mille mains qui l'avaient effectivement porté et bercé, de tant d'autres visages bienveillants et maternels qui avaient bien souvent remplacé auprès de lui, sa mère absente. Sans peine, il articula son nom: - Môh N'Dri !... La vieille N'Dri prit l'assistance à témoin de sa
{(

Hein! écoutez-le, il se rappelle mon nom. Il

ne nous a pas oubliés. Qui dit qu'on oublie sa famille quand on reste trop longtemps au pays blanc? Mensonge. Tout n'est que mensonge. Les Blancs savent faire un homme. Regardez Kimou Aguié, mon petit Kimou Aguié d'avant-vant-Ià, non seulement il connaît papier mais il est beau. Regardez-le, nous avons notre Blanc à nous maintenant. Kimou Aguié est

devenu un vrai bon Blanc. »

Kimou Aguié essaya, intérieurement, de mettre un nom sur chacun des visages qui l'entouraient. Car, s'il voulait ménager les susceptibilités, s'il ne voulait pas s'attirer d'inimitié, il fallait qu'il sût les nommer tous, au premier coup d'œil, quand ils allaient lui

demander à tour de rôle:

{(

Aguié, Kimou Aguié, te

souviens-tu de moi?» Après la vieille N'Dri il poursuivit sa ronde de salutations par le vieil homme aux cheveux tout blancs qui était resté couché dans sa chaise longue: - Bonjour, vieux Isaac. - Bonjour, mon petit, répondit le vieillard dont les yeux usés fixaient intensément Aguié. Je suis bien content de te voir. Tu as trop duré chez les Blancs. Viens. Fais-nous profiter un peu de toi à notre tour. 14

Tu vois, mon enfant, maintenant je suis un vieillard. Je ne peux plus bouger. Je ne suis plus qu'un cadavre que tu aideras à enterrer bientôt. Puis se tournant vers le chauffeur : Yèbouè ? Papa! répondit le taximan dans un sursaut. - Apporte une bonne chaise et une bouteille de champagne à notre étranger avant de lui demander les nouvelles. Y a du champagne dans le frigo. Pendant que le vieillard donnait les ordres, Kimou Aguié avait l'esprit ailleurs. Il ne pouvait s'empêcher de penser à ce qu'était Isaac autrefois et à tout le mal qu'il lui avait fait.

-

15

CHAPITRE III

C'était à l'époque coloniale. Tout avait commencé un jour qu'il est très difficile de situer avec exactitude dans la nuit des temps où les Blancs commandaient l'Afrique. Un jour qui n'avait rien de différent avec les autres jours sinon que le soleil de l'Afrique tapait un peu plus fort en cette saison sèche et tirait des corps beaucoup de sueur au moindre effort. - Tiens, donne-moi du vin, dit l'homme, à peine descendu de son vélo, d'une voix morne qui trahissait une grande lassitude. Ce n'étaient, pourtant, ni sa chemise kaki maculée de la sève des lianes, ni ses lèvres rougies de la noix de kola qu'il mâchonnait comme du chewing-gum, ni son visage défait qu'une sueur abondante avait lavé, qui pouvaient laisser supposer que l'arrivant donnait un ordre au boutiquier. Il avait lancé sa commande à la manière d'un voyageur fatigué d'un long chemin qui jette son fardeau à ses pieds avant de s'affaler dessus.
Le boutiquier réagit
»

en le reconnaissant:

«

Héi,

Ahébé, on dirait que tu as le feu à la maison!



tu vas si pressé?
Ahébé.

-

Ici. Je viens ici. Je viens te voir, Isaac, fit

- Alors, Ahébé, tu as offensé la coutume. Tu dois déboucher la bouteille. Puis, s'adressant à un autre homme qui lui tenait compagnie depuis le matin, assis en face de lui : Dibo, voilà l'affaire que tu donnes à notre frère. Dis-lui qu'il a offensé la coutume, qu'il m'a
16

insulté même. Je suis fâché. Pour me pardonner il doit déboucher la bouteille. Je lui fais grâce du mouton que j'aurais pu lui réclamer en pareil cas. Allez, donne-lui l'affaire, Dibo. Et que ça vibre! - Yo-o-o-o-oh, Ahébé, tu n'es pas sourd! Tu as entendu l'affaire que le grand frère me donne pour toi. Ne perds pas de temps. Compte ton argent et que le bouchon saute pour effacer. sa colère. - Oui, frère Dibo, j'ai entendu ce que Isaac a dit. Mais je ne comprends pas la faute qu'il me reproche. Dis-lui ça. - Aîné, voilà ce qu'il dit, Ahébé. - J'ai entendu, Dibo. J'ai bien entendu même... Mais donne à Ahébé que c'est très bien s'il ne voit pas la faute que je lui reproche. C'est très bien, très bien, très, très bien... C'est très bien, mais aussi, dislui que s'il ne voit pas ce que je lui reproche, c'est que, ou bien il n'est pas intelligent ou bien il est devenu fou. Donne-lui ça, Dibo. - Ahébé ?

-

Oui, Dibo... C'est pour toi.

- Yo-o-oh! donne au frère Isaac que je suis fou. C'est pourquoi je lui demande de m'éclairer sur la faute que j'ai pu commettre en arrivant ici. - Voilà qui est bien parlé, Dibo, fit Isaac. Notre frère reconnaît sa faute. C'est courageux! Maintenant que je lui ai pardonné, je vais lui dire pourquoi je dis qu'il m'a fait fâcher. Cette fois, se passant des services de Dibo, Isaac s'adressa directement à son interlocuteur : Présent! Je te pardonne pour aujourd'hui. Mais ne recommence pas. La prochaine fois c'est le mouton que tu égorgeras pour me faire pardonner. Il marqua une pause avant d'enchaîner d'une voix outrée: 17
2

-

Ahébé ?

Mais enfin, tu arrives ici. chez moi. Tu ne ranges même pas ta bécane. Tu ne salues personne. Tu commandes ton vin comme un caillou que tu lances à des singes dans un arbre. C'est que, frère Ahébé, nous ne sommes pas des animaux ici. Nous sommes des hommes. Bon, assieds-toi et donne-nous les nouvelles du village. - Merci, Isaac; merci, Dibo, fit Ahébé en se soulevant pour leur serrer la main. Puis il se rassit à l'endroit le plus propre du sol cimenté en soupirant: Hum! ne faut pas me vouloir, frères, ce n'est pas ma faute. Non, faut pas me vouloir d'être étourdi comme ça aujourd'hui. C'est-à-dire que si j'ai oublié de vous saluer quand je suis arrivé c'est que ça ne va pas du tout aujourd'hui. Pourquoi je peux avoir envie de vous fâcher coûte que coûte? Quel mal que tu m'as fait, toi Isaac, pour que je cherche à me venger sur toi? Et toi, Dibo, est-ce que tu as couché avec ma femme pour que je vais être en colère après toi? - Ah! non, firent Isaac et Dibo en chœur. - y o-o-oh ! voilà la bonne affaire. - Hum! qu'est-ce qui ne va pas au village? Ce qui ne va pas là-bas? Beaucoup de choses, beaucoup. Tout ne va pas. - Beaucoup de choses.sais, vous autres paysans, Beaucoup de choses. Mais quoi de particulier? Je vous ne dormez pas l'année où la pluie n'est pas tombée. Si c'est ça qui te tracasse, mon frère, consoletoi. La pluie n'est pas tombée cette année, il n'y aura pas d'igname, il n'y aura pas de café, il n'y aura pas de cacao; la pluie tombera l'année prochaine, il y aura de la bonne récolte. Ce pas tout? C'est tout ça comme ça la vie. Jusqu'ici je n'ai pas encore vu l'homme qui s'est suicidé à cause de la faim, fit le boutiquier, toujours d'humeur joviale.

-

-

-

18

Hein I qui parle de sécheresse comme si je suis pas habitué. Non, ce n'est pas ce qui me tracasse. - Qu'est-ce qui te tracasse alors? s'enquit Isaac avant de hurler: «Héi, Django, sers-nous une bonne bière. On est là à bavarder pendant que notre étran-

-

ger à soif. Donne vite une bière là. »

Django, le petit commis, apporta une bouteille de bière qu'il sortit de la caisse. Isaac l'offrit à son invité en ces termes: Donne la boisson à Ahébé. Dis-lui qu'il est mon étranger, mais qu'il m'a mis dans la honte en arrivant dans une période aussi creuse de l'année. Héi, on n'a pas idée d'aller rendre visite à quelqu'un pendant la famine I... S'il m'avait trouvé pendant la traite, pendant la vente des produits, je crois qu'il aurait pu se souvenir de moi longtemps après, car j'aurais pu lui réserver un autre accueil que ça. Mais, voilà, les temps sont durs. Dibo, dis à notre frère d'excuser ma pauvreté. Qu'il soit le bienvenu. Il se trouve ici chez lui. Il mangera ce que je mangerai. Il boira ce que je boirai. Il dormira là où je dormirai. Donne-lui ça Dibo. Avant de transmettre les paroles d'Isaac, Dibo poussa un petit cri de douleur qui traduisait son propre embarras de ne pouvoir contribuer à la réception de leur étranger commun. - Hé, Ahébé, je ne t'en dis pas davantage. Tu connais la situation. Accepte donc ce peu de bière que le grand frère t'offre en notre nom à tous, fit Dibo, perdu dans des mots d'excuse. - Frère Dibo, il n'y a pas de honte à ça. Je suis votre étranger. J'accepte moi aussi, de bon cœur, de partager ce que vous avez à manger et à boire. Si vous couchez par terre, je coucherai par terre. Dibo, remercions notre frère et qu'on débouche la bouteille sans plus tarder. Nous allons boire tous à sa santé. 19

-

Dibo ? Présent I

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