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Les sanglots de l'espoir

128 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 89
EAN13 : 9782296386150
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LES SANGLOTS DE L'ESPOIR

COLLECTION ENCRES NOIRES Sous la direction de Gérard da Silva

Guide de littérature africaine, Patrick Mérand, Séwanou Dabla 1. Crépuscule et défi, Cyriaque R. Yavoucko. 2. Les Saisons sèches, Denis Ousso-Essui. 3. Renaître à Dendé, Roger Dorsinville. 4. Sarraounia, Abdoulaye Mamani. 5. Mourir pour Haïti, Roger Dorsinville. 6. Concert pour un vieux masque, Francis Bebey. 7. L'Etonnante Enfance d'/notan, Anthony O-Biakolo. 8. et 9. Le Dernier de l'empire (2 tomes), Sembène Ousmane. 10. Les Exilés de la forêt vierge, J.-P. Makouta-Mboukou. 11. La Mort de Guykafi, Vincent de Paul Nyonda. 12. Soleil sans lendemains, Tchicaya Unti B'Kune. 13. Le Temps des Tamango, Boubacar Boris Diop. 14. Orphée d'Afrique, Werewere Liking et Manuna Ma Diop. 15. Le Président, Maxime N'Debeka. 16. Toiles d'araignées, Ibrahima Ly.

Hamidou DIA

LES DE

SANGLOTS L'ESPOIR

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

17. 18. 19. 20. 21. 22. 23. 24. 25. 26. 27. 28. 29. 30. 31. 32. 33. 34. 35. 36. 37. 38. 39. 40.

Remember Ruben, Mongo Betti. Les Ruchers de la capitale, Ismai1ia Samba Traoré. Les Safas, B. Zadizaourou. Du sang paur un trône, Cheick Aliou N'Dao. Elle sera de jaspe et de carail, Werewere Liking. Le Dernier des carganautes, Sylvain Bemba. Vive le Président, Daniel Ewandé. Quand les Afriques s'affrantent, Tandundu E. A. Bisikisi. Le Pacte de sang, Ngandu Nkashama. Les Eaux qui débO'rdent, Bassek B. K. La Retraite anticipée du Guide Suprême, DoumbiFakoli. Au versa du silence, Ernest Pépin. L'Or du diable, suivi de le Cercle au féminin, Moussa Konaté. BibO'ubauah. Chraniques équatO'riales, suivi de BO'urrasque sur Mitzic, Ferdinand Allogho-Oké. Leur figure-là... (Nouvelles), Towahy. La République des imberbes, Mohamed A. Toihiri. La Re-praductiO'n, Thomas Mpoyi-Buatu. CO'mme un signe dans la nuit, Barnabé Laleye. Prisonniers du Panant, Emile Ologoudou. Retour à Soweto, Sipho Sepamla. Fils du chaO's, Moussa Konati. La Mart faite hamme, Pius Ngandu Nkashama. La Reine captive, David Ndachi-Tagne. Les Sanglots de l'espair, Hamidou Dia.

@ L'Harmattan, 1987 ISBN: 2-85802-776-5

le dédie ces quelques sanglots à ma regrettée grand-mère Maïram Racine Kane.

I
Il suivait, très amusé, le manège d'une petite fille de dix ans environ à l'air très espiègle qui, profitant de la somnolence de sa mère, feuilletait subrepticement une revue à caractère nettement pornographique. Elle jetait des regards dérobés aux voisins pour prévenir d'éventuelles surprises et désarçonner la vigilance des observateurs possible de la scène. Il se demanda un moment si l'apparent sommeil de la mère n'était pas le signe d'une réelle complicité. Les mamans, se disait-il, sont toujours très fières de la précocité de leurs enfants. Il pensa à J arlsso et se demanda avec tendresse si, gamine, elle n'était pas aussi vivante que cette adorable enfant qui, à dix ans déjà, lisait en cachette des livres d'adultes. Il se mit à observer la mère: une grande brune aux longues jambes fuselées. Sa poitrine généreuse soulevait régulièrement son tee-shirt jaune sur lequel était inscrit: «nucléaire, non merci ». Il supputa qu'elle devait avoir la quarantaine. Elle semblait sourire dans son sommeil

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et tout son visage aux traits réguliers resplendissait de bonheur. Encore une Blanche naïve qui croyait aller à la découverte de l'exotisme! Par une curieuse association d'idées il se retrouva insensiblement en train de penser à J arisso. Il se redressa brusquement, saisit le cartable placé sous ses genoux, et sortit la lettre. La dernière que Labba lui eut adressée et qui, depuis, le plongeait dans un état de surexcitation extraordinaire. Il l'avait relue plusieurs fois et ne pouvait toujours pas admettre que ce que Labba lui annonçait fût vrai. C'était proprement inimaginable. Cela pouvait arriver à tout le monde sauf à J arisso! J arisso la Grande! J arisso au nom si doux de ruisseau qui ne cessait de scintiller au firmament constellé de souvenirs de sa mémoire! Jarisso! Il maudit l'exil qui l'avait tenu éloigné du pays à un moment où Jarisso avait peut-être eu besoin de lui. C'est sûr qu'ils auraient discuté et qu'elle lui aurait dit avec sa franchise habituelle tout ce qu'elle avait sur le cœur. Il lui aurait répondu que ses préoccupations étaient légitimes, que lui-même n'était pas à l'abri du doute mais que ce n'était pas une raison suffisante pour partir, pour sombrer dans le désespoir; qu'il fallait tenir le coup, laisser le ressac se calmer, que le Mouvement connaissait certes une phase très dure, très éprouvante de reflux, qu'il en avait connu dans le passé, qu'il en affronterait d'autres, que c'était accepté, programmé et qu'il fallait également tenir compte de la crise du Mouvement international. Il lui aurait parlé de sa confiance en des lendemains qui chantent. Il lui aurait surtout dit qu'il ne fallait pas qu'elle s'effondre, car si les fondations craquaient, l'édifice s'écroulerait ; que cela, il fallait coûte que coûte l'éviter car ce serait là une grave responsabilité aux conséquences incalculables. Il lui aurait rappelé qu'ils étaient en quelque sorte à l'origine du Mouvement et que beaucoup de militants avaient les yeux braqués sur eux, que de toute façon ils étaient condamnés, eux les «Damnés de la terre», à rester jusqu'au bout. Jarisso aurait sûrement acquiescé et se serait rendue sans 8

difficulté à ses raisons qui étaient sûrement impérieuses. Et elle serait restée. Aurait-il bien fait? Au fond de lui-même, il admirait Jarisso d'avoir osé la première. Comme à son habitude, c'est elle qui, une fois de plus, était à l'avant-garde. Certes, ils devaient tous tout au Mouvement. Personne ne pouvait le nier. Il ne fallait pas regretter. Il ne fallait rien regretter. Il fallait tout assumer, y compris les errements probables. Mais voilà: le Mouvement n'existait plus. Où était le courage? Le reconnaître ou se voiler la face. La deuxième solution était assurément la plus facile. Mais quelle lâcheté! Jarisso avait choisi la difficulté. Pouvait-il raisonnablement lui en vouloir? Il s'était promis que, dès son retour à Dimbokro, sa première visite serait pour J arisso. Il avait envie de la voir pour comprendre comment elle en était arrivée à cette solution extrême, si douloureuse pour elle. J arisso n'avait connu que le Mouvement. Elle était un pur produit du Mouvement. Elle était une fille capable de rester uniquement pour ne pas peiner ses amis. Elle avait toujours cru à la force invincible de l'amitié. Depuis les «Damnés de la terre ». Depuis Dimbokro. Pourquoi n'avait-elle pas écrit? Pourtant ils avaient longtemps correspondu. Elle était trop bouleversée. Peut-être aussi avait-elle pensé qu'il ne comprendrait pas, qu'il la condamnerait sans appel comme le faisait Labba dans sa lettre. C'était une des détestables habitudes du Mouvement: réécrire après coup l'histoire des militants qui partaient. On découvrait soudain leurs faiblesses, leurs limites et on concluait que le départ était prévisible, que, finalement, les tendances petites-bourgeoises n'avaient jamais disparu. Tout juste s'étonnait-on de ne l'avoir pas remarqué plus tôt. Du jour au lendemain, tout s'écroulait autour du militant malheureux. On le fuyait, on l'évitait. Sauf si, pris de remords, il venait avec tous les signes extérieurs de la contrition la plus profonde faire son «autocritique» sincère et loyale. Il était alors repris par le Mouvement tout en sachant implicitement qu'il était mis à l'épreuve. Jusqu'à ce qu'une autre dégénérescence lui donnât l'occa9

sion de fustiger avec le maximum de sévérité les camarades qui s'oubliaient jusqu'au point de laisser triompher leurs défauts féodaux, ou dans les cas graves, réactionnaires, et de rappeler que l'engagement révolutionnaire était une lutte de tous les instants et qu'il fallait apprendre à être vigilant. C'était commode pour le Mouvement qui faisait ainsi l'économie d'une «autocritique ». Jarisso connaissait cette tradition pour l'avoir longtemps pratiquée. Les militants qui partaient la plupart du temps par usure ou parce qu'ils avaient cessé de partager les convictions du Mouvement devenaient des pestiférés. Or elle était partie, sachant tout cela. Des larmes longtemps retenues avaient traîtreusement jailli. Il avait à peine répondu à l'hôtesse interloquée qui lui demandait, avec le sourire conventionnel de rigueur, s'il n'avait besoin de rien. Puis, il réalisa brusquement qu'il était dans un avion avec beaucoup de passagers et que ces larmes incongrues pouvaient susciter de la curiosité, voire de l'inquiétude. Le spectacle d'un homme qui pleure, un homme de trente ans, apparemment bien portant, a toujours un côté quelque peu pathétique. Il se secoua, alluma une cigarette, ouvrit un dépliant touristique, feignit de s'y concentrer un instant, s'essuya maladroitement les yeux, éteignit sa cigarette d'un geste rageur, se leva pour se dégourdir les jambes et, après une courte promenade qui le conduisit au bar où il se désaltéra avec un jus d'orange très frais quoique insipide, rejoignit sa place et attacha machinalement sa ceinture de sécurité. Il s'était un peu calmé, sans que la tension n'ait vraiment quitté son corps. Maintenant, ayant préalablement chassé l'image de Jarisso de sa tête, il repensait, s'efforçant à la lucidité, à toutes ces années passées loin de Dimbokro, de son pays et des siens. Il cherchait à déceler les traces qu'elles avaient dû vraisemblablement laisser en lui. Tout au long de son séjour occidental, il avait été littéralement possédé par une nostalgie quasi mystique du pays, de Dimbokro, la ville qui avait vu éclore «les Damnés de la terre ~, le nom du groupe auquel il appartenait à l'époque 10