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Les secrets du Poney Club tome 12

De
127 pages

Isa a remporté la prestigieuse compétition du Kentucky. Si elle veut devenir une vraie championne, elle doit se confronter aux plus grandes épreuves du concours complet. Mais la victoire s'éloigne lorsque Tornade, son cheval fétiche, se blesse. Pour l'aider à franchir ces obstacles, Isa pourrait bien recevoir une aide inattendue...



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Nous voilà arrivés au dernier obstacle du parcours. Je remercie tout particulièrement Rachel Denwood et Lizzie Ruley de chez HarperCollins, Nancy Miles, mon agent, et la véritable Isa qui m’a accompagnée tout au long du chemin.
Dans le monde prestigieux et dangereux du concours complet, trois compétitions sont considérées, encore plus que les autres, comme le test ultime de courage et d’habileté du cavalier.
Ces concours sont le quatre étoiles du Kentucky, le concours complet de Badminton et le concours complet deBurghley.
Remporter n’importe laquelle de ces épreuves majeures est déjà considéré comme un exploit considérable. Gagner les trois d’affilée est donc une prouesse incroyable. Cette triple victoire est, sans l’ombre d’un doute, le titre le plus convoité du monde du concours complet. Et ce record s’appelle tout simplement le « Grand Chelem ».
1
Les spectateurs se pressaient sur le manège central pour la première épreuve du concours complet de Badminton. Les uns après les autres, les meilleurs cavaliers présentaient leur reprise de dressage, et le soleil brillait haut dans le ciel quand la dernière concurrente entra sur la piste. Elle portait une queue-de-pie et un haut-de-forme. Sous son chapeau, son visage d’une jeunesse étonnante affichait une grande concentration tandis qu’elle faisait décrire à sa magnifique monture son dernier tour d’échauffement.
— Mesdames et messieurs, notre dernière concurrente de la journée n’a que dix-sept ans et c’est la première fois qu’elle participe au concours complet de Badminton, annonça le commentateur Mike Partridge. Mais ne la sous-estimez pas pour autant. Il y a quinze jours, cette talentueuse cavalière a remporté le prestigieux quatre étoiles du Kentucky à Lexington, aux États-Unis, et sur un cheval qu’elle ne montait que depuis deux jours !
Mike Partridge se tut en voyant que la concurrente se préparait à commencer sa reprise.
— Nous l’avons déjà vue ce matin sur la piste où elle a fait une excellente performance sur Victory, un hongre d’origine australienne appartenant à Mme Tulia Disbrowe. Mesdames et messieurs, lança-t-il d’un ton plein d’emphase, voici à présent Isabelle Brown, montée cette fois sur son cheval Tornade !
Isa s’avança vers le centre de la piste, apparemment calme et sereine, mais, sous sa lourde veste, sa chemise était trempée de sueur. Elle venait de passer une heure à se battre contre Tornade dans la carrière d’échauffement et l’étalon l’avait finalement emporté en la désarçonnant.
— Doucement, mon grand, murmura-t-elle alors qu’il s’arrêtait. Je t’en supplie, ce n’est pas le moment de n’en faire qu’à ta tête…
Tornade était le cheval le plus doué qu’elle ait jamais monté. Mais son génie était malheureusement contrebalancé par un caractère emporté qui avait le don de refaire surface dans ces moments-là. Alors qu’elle lui demandait des changements de pied en l’air, lassé de faire du dressage, il l’avait éjectée de la selle d’une brusque ruade, sans lui laisser le temps de comprendre ce qui lui arrivait.
Heureusement, le sable de la piste avait amorti sa chute et Isa s’en était tirée avec juste une bosse sur son haut-de-forme. N’empêche qu’elle n’avait vraiment pas besoin de ça avant de passer son épreuve. Elle n’avait eu que le temps de s’épousseter et de se remettre en selle avant d’entrer dans le manège.
À peine remise de ses émotions, elle s’avança pour saluer les juges et balaya du regard les gradins bondés de monde, tout en priant pour que Tornade ait évacué sa mauvaise humeur. Sinon, tous leurs efforts pour arriver jusqu’ici se verraient réduits à néant.
L’estomac noué d’appréhension, elle l’amena au trot au centre de la piste pour la série de trois changements de pied en l’air. C’était l’instant de vérité ! Tornade allait-il lutter contre elle devant tout le monde ?
Prête au pire, elle lui demanda des jambes le premier changement. Elle éprouva un bref sursaut de terreur quand il donna un coup de queue, mais il obéit à la perfection et elle sentit sa confiance revenir. Tornade était de son côté. Il se déplaça magnifiquement tout au long des figures, puis il remonta la longueur de la piste d’un gracieux galop allongé.
— Ma parole ! s’extasia Mike Partridge. Quel galop ! Admirez les allures de ce jeune cheval.
Tornade réalisa une demi-parade en croisant les jambes comme une ballerine. L’étalon semblait flotter au-dessus du sol, l’encolure arquée, les muscles frémissants.
— Tornade possède les plus remarquables origines pour un cheval de concours, poursuivit Mike Partridge. Il est issu de la ponette d’Isabelle, une alezane anglo-arabe du nom de Flèche, et son père n’est autre que le grand Marius, l’un des étalons légendaires de la troupe équestre andalouse El Caballo Danza Magnifico. Vous pouvez voir à la façon dont il se déplace qu’il a hérité de la fluidité et de la grâce aérienne de son père.
L’étalon bai effectua un nouveau changement de pied et remonta la ligne centrale au galop pour exécuter la dernière figure de sa reprise. Isa lui fit réaliser un arrêt parfait et salua successivement les trois juges. Puis elle lâcha ses rênes et se pencha vers Tornade pour lui tapoter énergiquement l’encolure, un grand sourire aux lèvres.
— Notre concurrente a toutes les raisons d’être satisfaite ! commenta Mike Partridge. Cette superbe reprise va la placer directement parmi les dix premiers.
Isa sortit sous les applaudissements de la foule, encore tremblante d’émotion. Elle avait commencé l’épreuve dans la terreur de se faire désarçonner en public, et son capricieux étalon venait de lui offrir la plus belle reprise de sa vie !
Dès qu’elle fut hors de vue des spectateurs, elle lui passa les bras autour de l’encolure pour l’embrasser comme il le méritait.
— Tu es un cheval super intelligent ! lui déclara-t-elle avec fougue.
— Ne lui attribue pas tout le mérite ! protesta Avery derrière elle. C’est à toi que revient la part du lion, insista-t-il quand elle se retourna vers lui. Tu as sauvé la situation. Tornade était sur les nerfs, mais tu l’as magnifiquement contrôlé.
— Oh, il n’est pas méchant, Tom ! C’est juste qu’il déborde d’énergie.
— Eh bien, qu’il la réserve pour les six kilomètres de cross qui l’attendent demain.
Le cross-country de Badminton était considéré comme l’un des parcours quatre étoiles les plus difficiles au monde. Il était suivi le lendemain par le saut d’obstacles. Et il fallait réussir deux sans-faute dans ces disciplines et avoir obtenu une excellente note en dressage pour espérer remporter le trophée tant convoité.
Malgré son excellente performance au Kentucky, Isa était loin de figurer parmi les favoris de cette prestigieuse compétition. Sa victoire aux États-Unis avait été imputée à la chance. Valmont Liberty étant une superstar des concours, certains considéraient qu’on lui avait fait un cadeau en lui confiant la jument au dernier moment.
En réalité, Liberty n’était pas si facile et Isa s’était âprement battue pour remporter la première place. Mais les bookmakers considéraient qu’il s’agissait d’un heureux hasard et ne lui accordaient qu’une cote de cinquante contre un.
Quoi qu’il en soit, Isa ne pourrait pas répéter cet exploit ce jour-là avec Liberty. Kentucky et Badminton n’étant espacés que de quinze jours, il lui était impossible de présenter la même monture aux deux concours, car celle-ci n’aurait pas le temps de se remettre du voyage.
D’ailleurs, Isa n’avait jamais eu l’intention de concourir sur Liberty ni sur Comète, l’autre cheval qu’elle avait présenté à Lexington. Il y avait plus d’un an qu’elle réservait ses deux meilleurs chevaux, Tornade et Victory, pour Badminton.
Victory avait été un ajout aussi inattendu que bienvenu au haras des Lauriers. Il était arrivé peu de temps après leur installation en Angleterre. Isa le connaissait depuis longtemps. Elle avait monté l’athlétique pur-sang brun au Challenge du jeune cavalier à Melbourne, en Australie. Et voilà que, tout à fait à l’improviste, Tulia Disbrowe, sa propriétaire, l’avait contactée.
— Son cavalier a fait une mauvaise chute au quatre étoiles d’Adélaïde, avait-elle expliqué à Isa au téléphone. Il a une fracture de la colonne vertébrale et ne pourra donc pas finir la saison. J’ai essayé d’autres cavaliers, mais ça n’a pas collé et j’ai donc pensé à toi. J’ai entendu dire que Tom et Françoise Avery avaient monté une écurie d’entraînement, et je me demandais si ça leur dirait d’y accueillir Victory.
Isa n’en avait pas cru ses oreilles. Depuis le Challenge, plusieurs années s’étaient écoulées et Victory concourait désormais au plus haut niveau, en quatre étoiles. Et voilà que Tulia lui proposait de l’envoyer au Royaume-Uni pour qu’elle puisse le monter !
Un matin brumeux de décembre, Avery, Isa et Françoise étaient allés accueillir Victory à l’arrivée du vol de Melbourne. Après son passage en quarantaine, ils l’avaient ramené au haras des Lauriers où il s’était tout de suite senti chez lui.
Lorsque la saison des concours avait débuté, quelques mois plus tard, Isa l’avait tout de suite monté sur le circuit. Dès le mois d’octobre, ils s’étaient placés troisièmes au prestigieux concours complet de Boekelo, aux Pays-Bas.
À la fin de la saison, Victory et Tornade étaient devenus les chevaux stars du haras. Et au moment de s’inscrire à Badminton, Isa les avait choisis sans hésitation.
Il arrivait fréquemment qu’un cavalier présente deux chevaux à Badminton. Cela représentait néanmoins un travail énorme pour Isa, car les deux étalons ne se montaient pas du tout de la même façon.
Victory, le pur-sang par excellence, se caractérisait par des membres fins et un galop qui avalait les distances en cross-country. Tornade, lui, était lourdement bâti avec de fortes hanches et une encolure puissante qui témoignaient de ses origines andalouses.
Mais ce n’était pas seulement par le physique qu’ils se différenciaient. Leurs personnalités se trouvaient à l’opposé l’une de l’autre.
— Quand tu montes Victory, tu montes avec ta tête, avait remarqué un jour Françoise. Avec Tornade, au contraire, tu dois monter avec ton cœur.
L’entraîneuse française avait raison. Pour obtenir le meilleur de Tornade, posséder une technique parfaite ne suffisait pas. Isa devait le prendre par les sentiments pour le convaincre qu’il souhaitait autant gagner qu’elle.
Ce n’était pas évident. Tornade n’en faisait qu’à sa tête, comme il venait de le prouver ce jour-là pendant son échauffement. Déjà, jeune poulain, il n’écoutait rien ; devenu adulte, il se révélait encore plus difficile à contrôler. Isa terminait parfois les séances d’entraînement épuisée par sa lutte contre l’étalon obstiné. Elle aurait même fini par abandonner si Tornade n’avait pas fait preuve d’un talent si exceptionnel. Il possédait de remarquables allures élevées en dressage, une détente sans égale en saut et, malgré sa conformation robuste, une vitesse et une agilité extraordinaires en cross-country. Bref, c’était le cheval de concours idéal. Ou du moins l’aurait-il été sans ses éclats en dressage. Au concours de Boekelo, il avait rué de colère chaque fois qu’Isa lui avait demandé de changer d’allure. Elle était néanmoins parvenue à rester en selle, mais elle avait fini la reprise au bord des larmes.
— Son problème, c’est qu’il est trop intelligent, l’avait consolée Françoise, une fois de retour au camion. Il connaît toutes les figures, ça le barbe et il y a des jours où il ne le supporte pas ! C’est le prix à payer pour son génie. Quand il est dans un mauvais jour, c’est l’horreur… mais, bien luné, il est imbattable.
Et aujourd’hui avait été un très bon jour ! Il avait fait une reprise fabuleuse. Alors qu’elle le ramenait à l’écurie, Stella accourut vers elle.
— Ils ont déjà affiché votre score !
Isa sauta à terre et tendit les rênes à son amie.
— Combien on a fait ?
— Devine !
— Arrête !
— Allez ! Dis un chiffre.
Isa retira son haut-de-forme et s’essuya le front.
— Stella, je meurs de chaud et de fatigue et je ne suis pas d’humeur à jouer aux devinettes ! Alors combien j’ai eu ?
Stella lui tira la langue.
— Tu étais plus drôle avant de devenir pro !
Isa la fusilla du regard puis elle éclata de rire.
— D’accord, j’arrête de tourner autour du pot, céda Stella. Tu veux vraiment le savoir ? Tu as eu trente-huit !
Isa en resta bouche bée. En dressage, il fallait avoir la note la plus basse possible. Elle avait compté sur un quarante. Et ce trente-huit dépassait toutes ses espérances.
— Alors où est-ce que ça me positionne ? Je suis dans les dix premiers ?
Un sourire radieux illumina le visage de son amie.
— Tu parles ! Tu es troisième !
Isa ne pouvait y croire. Il y avait à peine quelques minutes, elle mordait la poussière de la carrière d’échauffement, et voilà qu’elle se retrouvait à la troisième place alors qu’elle n’avait pas encore fait le cross-country ni le saut d’obstacles, deux disciplines dans lesquelles Tornade excellait !
Elle regagna les écuries en essayant de contenir sa joie.
— C’est Badminton, le plus grand quatre étoiles du monde, se raisonna-t-elle à voix basse. Et il peut encore se passer bien des choses dans cette dangereuse compétition.
Elle ne croyait pas si bien dire…
2
Le dressage terminé, l’équipe du haras des Lauriers se concentra sur l’épreuve suivante. Le cross-country représentait le plus gros défi qu’Isa ait jamais affronté. Pas seulement par la taille des obstacles, pourtant énormes avec un mètre vingt de haut, mais aussi par leur complexité qui surprenait jusqu’au cavalier le plus chevronné. Les combinaisons de fossés, de talus et de virages brutaux en faisaient un parcours des plus traîtres. À tel point que la moitié des concurrents ne le termineraient pas : beaucoup seraient éliminés par des chutes ou des refus, les autres abandonneraient à mi-chemin, leurs montures épuisées.
Mais si les chevaux n’avaient pas le droit de voir le parcours, leurs cavaliers étaient invités à le reconnaître aussi souvent qu’ils le souhaitaient.
Isa l’avait déjà parcouru trois fois. Étant donné qu’il faisait un peu plus de six kilomètres, elle considérait avoir déjà fourni un bel effort. Et quand Avery suggéra de le revoir après l’épreuve de dressage, elle crut qu’il plaisantait.
— Je pense qu’on devrait retourner examiner le « Fossé du vicaire », insista-t-il. Je ne suis pas certain qu’on tienne la meilleure façon de franchir l’oxer. Ça ne sera pas facile de prendre le bon angle au milieu de la combinaison…
— Oh, Tom, on pourrait parcourir ce circuit cent fois, ça ne réduira pas la taille des obstacles pour autant. Nous avons déjà décidé de ma trajectoire. Tout ira bien.
— N’empêche qu’on devrait l’inspecter une dernière fois.
Ayant Tom Avery comme instructeur depuis ses débuts au poney-club de Pointe-Chevalier, Isa savait qu’il était inutile de discuter. Elle se leva et alla aussitôt enfiler ses bottes.
— Alors allons-y !
Le parcours commençait par la mangeoire dans le manège central. De là, une large bande de gazon conduisait à la haie, puis à la carrière et enfin à l’« Enclos du chasseur », qui abritait une combinaison délicate avec un virage très serré avant le dernier élément. Derrière le lac venaient un large plateau en bois, puis des obstacles aussi étroits que traîtres qui demandaient une grande précision : deux dômes et des portails très compliqués. Ensuite, le cheval devait galoper un bon moment avant d’atteindre l’un des plus gros obstacles du parcours, le fameux « Fossé du vicaire ». Le fossé lui-même mesurait presque trois mètres de large avec, en plein milieu, une haie surmontée d’une grosse barre en bois placée à un angle bizarre.
— Alors comment vas-tu l’aborder ? demanda Avery tandis qu’ils s’en approchaient.
Isa fronça les sourcils. Avery savait parfaitement ce qu’elle avait prévu de faire. Ils en avaient déjà parlé plusieurs fois !
— Eh bien, je vais ignorer le fossé et foncer droit sur la barre. Comme c’est un grand saut, je serrerai bien mes jambes pour arriver dessus dans un galop soutenu, mais Tornade et Victory sont tous les deux en pleine forme et auront donc plein d’énergie…
— … peut-être même trop, la coupa-t-il. Alors il ne faut pas arriver trop vite non plus, car si tu calcules mal tes foulées, tu risques de t’écraser dans la barrière…
— Évidemment ! Mais je…
Elle se tut en le voyant aller faire le tour de l’obstacle.
— Finalement, tu ferais mieux de choisir l’option longue, comme ça, au lieu de le sauter, tu n’auras qu’à le contourner pour franchir les deux haies décalées à la place…
— Mais voyons, Tom, ça va me prendre trois fois plus de temps ! s’écria-t-elle, sidérée.
— Je sais, mais c’est plus sûr.
— Pas si je veux gagner ! Ça me coûtera au moins dix secondes et jamais je ne pourrai finir dans les temps.
— Il vaut mieux quelques petites pénalités de temps que vingt points de refus.
— Oui, mais ça risque de me faire perdre la compétition ! Et vous ne m’avez encore jamais suggéré une chose pareille ! Avec vous, c’est toujours : « Fonce, fonce ! » Alors pourquoi ce brutal revirement ? Qu’est-ce qui vous arrive ?
— Je pense sincèrement qu’il vaut mieux risquer des pénalités de temps, s’entêta-t-il, visiblement perturbé.
— Mais ce n’est pas possi…
— Quoi ? rétorqua-t-il d’un ton sec. Tu préfères risquer la vie de ton cheval ?
Les mots restèrent suspendus entre eux. Isa comprit brusquement ce qui lui arrivait. Il n’était pas question d’elle, ni de Victory ou de Tornade, mais d’un accident qui s’était déroulé ici même des années auparavant. Comment avait-elle pu l’oublier ? À l’époque, cet obstacle s’appelait le « V du vicaire ». Et c’était lui qui avait mis fin à la carrière d’Avery. Son cheval était tombé et il avait fallu l’abattre. Avery ne lui avait jamais parlé de l’accident. En fait, il n’avait jamais raconté à personne ce qui s’était passé ce jour-là. Et ce devait être horriblement douloureux pour lui de se retrouver à l’endroit même où il avait perdu son cheval qu’il adorait.
— Je suis désolée, bafouilla-t-elle. J’avais oublié que…
— Je veux simplement t’éviter l’erreur que j’ai commise, murmura-t-il d’une voix enrouée.
— Je comprends, je vous assure. Mais vous ne pouvez pas revenir sur le passé. Même si je prends l’option la plus facile, ce n’est pas ça qui le ramènera. Et cela m’ôtera tout espoir de gagner. C’est un risque à courir et vous devez m’autoriser à le prendre.
Avery admit sa défaite en soupirant.
— Depuis quand est-ce toi, de nous deux, qui te montre la plus audacieuse ?
— Ah, non, je vous en prie, si c’est moi la plus audacieuse des deux, on n’est pas sortis de l’auberge !
— Allez, dit-il en passant un bras autour de ses épaules, il est temps de retourner au camion. Tu as raison. Tu devras prendre le chemin le plus rapide d’un bout à l’autre du parcours.
Ils ne parlèrent plus que de choses purement pratiques pendant le retour. Ce qui n’était pas difficile avec tout ce qu’ils devaient anticiper pour le lendemain. Quand ils arrivèrent, Françoise passait l’équipement en revue une dernière fois pendant que Stella se trouvait encore à l’écurie pour préparer les deux chevaux pour la nuit.
Victory et Tornade s’étaient vu attribuer des box dans l’écurie principale de Badminton House, une magnifique construction en pierre disposée autour d’une cour carrée qui pouvait accueillir quarante-cinq chevaux, soit presque la moitié des concurrents. Les box étaient magnifiques avec leur haut plafond et leur élégant sol dallé. Mais ils demandaient beaucoup d’entretien et Stella avait passé la majeure partie de la journée à les curer, à remplacer la litière de Victory et de Tornade, à préparer leurs repas et à changer leur eau.
Elle revint au camion peu après Isa et Tom, ses cheveux roux coincés sous une casquette. Ses jodhpurs étaient couverts de boue et de paille qu’elle épousseta sans conviction avant d’entrer dans la cuisine du camion.
— Oh, mon Dieu ! gémit-elle en se laissant tomber sur le banc. Je meurs de faim et de fatigue. Quand est-ce qu’on dîne ?
— Dès que tu nous auras fait à manger, la taquina Avery, un sourire en coin.
Finalement, ils préparèrent tous les quatre une salade et des spaghetti avec de la sauce tomate et du thon.
— Tu as intérêt à faire le plein de glucides pour demain, dit Stella en resservant des pâtes à Isa.
— Mais je n’en ai pas besoin. Ce sont Victory et Tornade qui vont faire tout le boulot !
— Ils ont déjà eu leur dîner. À propos, j’ai remarqué que Tornade n’avait pas très faim ce soir.
Cette remarque déclencha aussitôt une sonnette d’alarme dans la tête d’Isa. Tornade était plutôt du genre à se jeter sur sa nourriture.
— Il avait l’air malade ?
— Il m’a paru un peu nerveux. Mais c’est normal après l’épreuve de dressage. Et il se trouve dans un endroit inconnu. Quand je suis partie, il allait et venait dans son box en grignotant un peu de temps en temps.
— Je devrais peut-être aller le voir.
Avery secoua la tête.
— Non, tu t’inquiètes pour rien. Il va bien. Finis de manger.
La journée avait été des plus étranges. Jamais dans ses rêves les plus fous elle n’avait imaginé se trouver si bien placée après l’épreuve de dressage avec Tornade. Sa reprise sur Victory l’avait aussi portée dans le peloton de tête avec une huitième place et un score de trente-neuf et demi. Mais ce serait demain que son courage et son habileté seraient vraiment mis à l’épreuve. Elle avait fait bonne figure devant Tom en affirmant qu’elle devait prendre le parcours au plus court. Cependant, malgré son courage, elle s’inquiétait pour ses montures.
Elle n’avait jamais perdu de cheval en concours, mais cela ne l’empêchait pas de comprendre la douleur d’Avery. Elle avait éprouvé le même chagrin quelques années auparavant, quand elle avait eu son accident avec Mystic.
Cela s’était passé le jour du gymkhana de Pointe-Chevalier, la première compétition de sa vie. Mystic, son poney adoré, s’était conduit en star d’un bout à l’autre de la journée. Le petit pommelé n’était plus tout jeune, mais il sautait encore très bien et ils venaient de remporter la deuxième place du jumping quand le drame était arrivé.
La peste du poney-club, Natasha Tucker, folle furieuse de n’arriver que troisième, avait donné un coup de cravache à sa pauvre ponette. Terrifiée, Goldrush avait reculé brusquement et bousculé Coco, la jument de Stella, et Toby, le hongre de Kate, qui se trouvaient accrochés au camion derrière elle. Fous de terreur, ils avaient arraché leurs attaches et les trois chevaux avaient foncé vers les portes du poney-club.
Bien que tout le monde se mette à leur courir après, Isa avait aussitôt compris que personne ne pourrait les rattraper à pied. La jeune fille s’était alors lancée à leur poursuite avec Mystic. Quand les poneys avaient débouché sur la route nationale, elle les avait suivis en dépit des voitures qui roulaient à toute vitesse. Les poneys étaient en danger de mort, mais elle espérait les rabattre sur le bas-côté et leur faire faire demi-tour pour les mettre en sécurité.
Son plan avait finalement réussi. Les poneys venaient de s’engager sur l’allée et elle s’apprêtait à les suivre quand elle avait entendu le klaxon assourdissant d’un camion derrière elle.
Mystic avait pivoté pour affronter le poids lourd et, du même mouvement, il avait expulsé Isa de son dos. Elle avait eu à peine le temps d’entendre un horrible crissement de pneus et l’affreux hennissement terrifié de son poney avant que son casque heurte l’asphalte. Puis tout était devenu noir.
Elle s’était réveillée à l’hôpital, sa mère assise à son chevet, et c’était à ce moment-là seulement qu’elle avait appris ce qui s’était passé. Le hongre gris l’avait projetée hors d’atteinte, mais cela lui avait coûté la vie. Mystic était mort.
Pendant des semaines, Isa avait été rongée de chagrin, convaincue de ne plus jamais pouvoir aimer un autre cheval.
Avery lui avait alors amené Flèche, une petite jument maltraitée qui lui avait été confiée par la Ligue pour la protection du cheval. Quand Isa avait vu cette pauvre bête décharnée et terrifiée, elle n’avait pas eu le cœur de lui tourner le dos.
Peu à peu, la ponette et la jeune fille s’étaient guéries mutuellement. Et Isa était tombée amoureuse de Flèche sans pour autant oublier Mystic. Il gardait une grande place dans son cœur. Et le lien qui les unissait se révéla plus fort qu’elle ne l’aurait cru possible, car il se mit à réapparaître chaque fois qu’un danger la menaçait.
Lorsqu’il surgit la première fois à son secours, elle ne s’étonna pas vraiment de sa présence. Elle avait tellement souhaité qu’il revienne qu’elle ne s’était pas posé de questions. Ils étaient simplement faits pour rester ensemble. Ainsi, au fil des années, chaque fois qu’Isa ou un de ses chevaux avaient un problème, Mystic venait à leur rescousse. Il était son ange gardien, son protecteur secret.
Alors que les chevaux étaient luxueusement installés à Badminton, il en allait autrement de leurs cavaliers. Le camion était assez confortable pour que l’équipe y vive quelques jours, mais c’était petit pour quatre personnes. Avery et Françoise occupaient le lit double dans la niche au-dessus de la cabine du chauffeur, Stella s’était confectionné une couche de fortune sur la banquette de la cuisine et Isa dormait sur un lit de camp dans la partie réservée aux chevaux. Cela n’avait rien d’un quatre étoiles, mais cette organisation lui convenait tout à fait. Elle adorait sentir la douce odeur des chevaux et se laisser bercer par le chant des criquets.
Le cross-country commençait à 7 h 30. Comme elle présentait deux chevaux, les organisateurs lui avaient laissé un certain laps de temps entre ses deux épreuves. Tornade était attendu au départ à 7 h 50, et Victory à 13 h 30.
Cependant, sa journée commencerait bien avant. Stella se lèverait pour préparer son cheval dès le lever du soleil et Isa ne tarderait pas à la rejoindre. En attendant, après la journée épuisante qu’elle venait de vivre, elle avait besoin d’une bonne nuit de sommeil. Cependant, elle passa plus d’une heure à se tourner dans tous les sens sur son lit de camp et à ressasser les événements de la journée. Elle venait juste de s’assoupir lorsqu’elle entendit un roulement de sabots.
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