Les secrets du Poney Club tome 6

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Isa passe tout son temps avec Tornade, le poulain de Flèche. Mais elle ne se doute pas que le jeune étalon attise les convoitises... Quand Tornade disparaît dans la nuit, la jeune cavalière part à sa recherche. Sa quête va l'entraîner jusqu'en Espagne, sur les traces du mystérieux ravisseur...





Publié le : jeudi 19 avril 2012
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EAN13 : 9782266229111
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Stacy Gregg



Les secrets du poney-club
Kidnapping à Pointe-Chevalier
Traduit de l’anglais par Christine Bouchareine


À mon père, qui m’a offert un poney et que je remercie
1
Tout connaisseur de l’équitation vous le dira : un cheval blanc, ça n’existe pas. Quand un cheval est blanc, l’usage veut qu’on le classe comme gris.
Roberto Nunez secoua la tête et sourit en songeant à l’absurdité de cette règle. S’il n’y avait pas de chevaux blancs, comment décrire les juments qui galopaient vers lui ? Elles étaient d’un blanc aussi pur que la neige qui couvrait les sommets lointains de la Sierra de Grazalema. Aussi éblouissant que les murs en pierre qui entouraient les écuries d’El Caballo Danza Magnifico.
Oui, les juments pur-sang lipizzans de Roberto Nunez étaient aussi blanches qu’un animal pouvait l’être. Une couleur d’autant plus étonnante qu’elle contrastait avec la robe noire comme le charbon de leurs petits qui galopaient devant elles.
Ce n’est qu’en grandissant que la robe du poulain s’éclaircirait. À un an, des poils blancs commenceraient à se mélanger aux autres pour lui donner une robe d’un beau gris acier. Vers trois ans, l’âge adulte d’un lipizzan, des pommelures apparaîtraient sur sa croupe. Et sa robe continuerait ainsi à s’éclaircir jusqu’à ce que les taches disparaissent, vers douze ans, et qu’il devienne d’un blanc aussi neigeux que celui de ses parents.
Roberto Nunez connaissait bien les lipizzans. Il en élevait dans sa grande hacienda du sud de l’Espagne, ainsi que des andalous et des anglo-arabes alezans, élégants et nerveux. Tous faisaient la réputation de sa troupe équestre El Caballo Danza Magnifico, mondialement connue.
Les juments qui galopaient vers lui, conduites par ses hommes, faisaient partie de son troupeau reproducteur. Elles avaient passé la journée à paître dans les collines rocailleuses qui dominaient son haras. Nunez aimait laisser ses juments et leurs poulains en liberté le plus possible. Cela les endurcissait et leur donnait du caractère. Mais il les tenait toujours à l’œil. Et, à la tombée de la nuit, il les rentrait.
Son troupeau reproducteur comprenait deux douzaines de juments, toutes d’une pâleur de fantôme ; les dernières pommelures s’affadissaient sur leur croupe. Leur crinière et leur queue étaient coupées court ainsi que le voulait l’usage dans les élevages en Espagne. C’était drôle, songea Nunez, que ce soient les femelles qui se retrouvent rasées, alors que les étalons conservaient leur longue et soyeuse crinière.
Même privées de leur parure, ces poulinières étaient d’une grande beauté. Pour un œil extérieur, elles étaient toutes identiques, pourtant Nunez les identifiait d’un simple coup d’œil. Il lui suffisait de voir leur tête pour savoir à qui il avait affaire, comme on reconnaît le visage d’un ami dans la foule.
Par exemple, une jument pouvait avoir un nez romain, un trait noble assez fréquent chez le lipizzan, alors qu’une autre possédait la face concave des lignées arabes aux origines de cette puissante race. Certaines juments arboraient les yeux en amande typiques des lipizzans. D’autres, les meilleures de Roberto Nunez, avaient eu la chance d’hériter d’une constellation de taches de rousseur sur les joues, que l’on appelait des mouchetures. Elles avaient été saillies par les plus beaux étalons d’El Caballo Danza Magnifico.
Roberto Nunez sourit en apercevant une de ses préférées, Margarita, aux magnifiques yeux charbonneux et aux traits si délicats qu’ils semblaient sculptés dans le marbre. À ses pieds se tenait un poulain noir de jais, tout en jambes, dégingandé et maladroit, à peine âgé de quelques semaines. Pourtant, Roberto Nunez distinguait déjà chez lui les signes de la grandeur héritée de son père, l’un des meilleurs étalons d’Espagne.
— Regarde-le, Marius, dit-il à l’étalon qu’il montait.
Le grand cheval s’agita en entendant son maître lui parler et Nunez tapota son encolure soyeuse et fièrement arquée.
— C’est ton fils, ajouta-t-il avec fierté.
L’avenir d’El Caballo Danza Magnifico reposait sur la progéniture de Marius. Et ce poulain n’était pas son seul fils. Roberto Nunez avait appris que ce magnifique étalon avait un autre descendant. En Nouvelle-Zélande !
Son écuyère en chef, Françoise d’Arthe, avait reçu une lettre d’une certaine Isabelle Brown lui annonçant que sa jument Flèche avait donné naissance à un poulain dont Marius était le père ! Nunez n’en avait pas cru ses oreilles quand il avait appris la nouvelle. Cependant, un seul regard aux photos du poulain avait suffi à dissiper ses doutes. C’était à l’évidence le descendant de Marius : il semblait aussi fort et aussi beau que son célèbre géniteur. Et Flèche, sa mère, une magnifique anglo-arabe, devait lui avoir également transmis sa grande intelligence.
Le poulain s’appelait Tornade.
Le grondement des sabots ramena Roberto Nunez à la réalité. Les juments et leurs petits fonçaient vers les portes en fer forgé qui ouvraient sur la vaste cour des écuries d’El Caballo. Il chercha de nouveau Margarita et son poulain dans le troupeau qui passait ventre à terre devant lui. Il éclata de rire en voyant le jeune cheval donner une ruade, en pleine course, juste avant de franchir les portes.
— Tu vois, Marius, murmura-t-il à l’étalon, ton fils rentre à la maison…
Pendant ce temps, à l’autre bout du monde, Isa Brown hésitait beaucoup à emmener Tornade loin de la ferme des Grandes Crues.
— Je ne sais pas si c’est une bonne idée, Tom, s’inquiéta-t-elle en regardant rêveusement le poulain dans son box. Vous êtes sûr que ce n’est pas trop tôt ?
— Absolument pas. Le voyage ne lui posera aucun problème. Et c’est une étape importante pour son entraînement.
— Mais il est encore si petit, insista-t-elle d’une voix tremblante. Il n’y a que deux semaines qu’il est sevré et il n’a jamais quitté la ferme…
— Isa, tout se passera bien.
— Mais… Tom…
— Franchement, Isabelle, s’énerva Avery, à t’entendre, on croirait qu’on l’emmène à l’autre bout du monde, alors que nous allons juste au poney-club à dix minutes d’ici. Pour l’amour du ciel ! c’est à côté, non ? Fais-moi confiance, il est assez grand !
— Vous avez raison, Tom, reconnut-elle avec un soupir. Je suis stupide.
Elle devait l’accepter : Tornade n’était plus son bébé. Il avait tellement grandi qu’il était presque aussi haut que sa mère. Il avait hérité d’elle ses délicats traits anglo-arabes, alors qu’il devait sa stature, sa large ossature et son corps musclé à son père, Marius.
Tornade avait six mois. Isa se souvenait si bien de la nuit où il était né qu’elle avait du mal à croire qu’autant de temps s’était écoulé. Elle se revoyait, entraînant Flèche jusqu’à l’écurie sous le déluge, le vent et les éclairs qui déchiraient le ciel noir. L’orage qui avait accompagné l’arrivée soudaine de Tornade sur terre lui avait inspiré son nom. Isa était seule pour l’aider à venir au monde. Et à l’instant où elle avait vu ce nouveau-né tout mouillé, sur la paille, elle l’avait adoré.
La seule créature à l’aimer autant, c’était Flèche, sa mère. Même si lui était bai et elle alezane, la liste blanche qui s’allongeait sur leur nez soulignait leur ressemblance frappante. Il tenait aussi d’elle ses yeux immenses bordés de cils si longs qu’ils paraissaient faux.
Isa le trouvait aussi attendrissant qu’un chaton avec sa crinière ébouriffée. Si on l’avait laissée faire, elle aurait passé son temps à le câliner et à le bourrer de friandises. Heureusement, Avery l’avait tout de suite rappelée à l’ordre : on ne dorlotait pas un cheval.
— Ce poulain va devenir un grand cheval bien plus fort que toi. Alors pas question de lui enseigner des tours que tu trouves drôles maintenant, mais qui pourraient se révéler dangereux plus tard. Tu dois te faire respecter dès le départ.
Isa avait été éperdument reconnaissante quand Avery lui avait proposé de garder le poulain dans sa ferme et de l’aider à l’élever. Ensemble, ils avaient commencé par « l’imprégner », puis lui avaient appris à porter un licol, à se déplacer et à rester debout sagement quand on le brossait ou quand on lui nettoyait les sabots.
Cependant, il y avait certaines choses qu’Isa n’avait pu se résoudre à faire. Quand le poulain avait eu cinq mois et qu’Avery avait décidé qu’il était temps de le sevrer, elle n’avait pas eu le courage de le séparer de sa mère.
— Pouvez-vous vous en charger, Tom ? l’avait-elle supplié, les yeux remplis de larmes. Je n’y arriverai jamais. Je préfère rester chez moi.
Avery avait compris.
— Tous les poulains finissent par être séparés de leur mère et ils n’en souffrent qu’un jour ou deux. Je pense qu’il vaut mieux laisser Tornade ici dans l’environnement qu’il connaît. Il s’y sentira plus en sécurité. Et je conduirai Flèche aux paddocks de la rivière.
Le jour du sevrage, Isa était donc restée chez elle à se ronger les sangs devant la télévision pendant qu’Avery séparait le poulain de sa mère.
Flèche était devenue folle quand on l’avait éloignée de son fils. Des heures durant, elle avait henni et fait les cent pas le long de la clôture à chercher son poulain avec un regard à vous fendre l’âme. Mais elle avait fini par se calmer et s’était même mise à brouter avant d’aller voir Toby et Coco, ses anciens copains de paddock.
Quant à Tornade, il avait appelé sa mère pendant toute la journée. Au moment d’aller se coucher, Avery avait entendu un bruit de sabots sur le gravier. Décidé à ne laisser personne se mettre entre sa mère et lui, Tornade s’était échappé de son paddock !
Isa n’en avait pas cru ses oreilles quand Avery l’avait appelée pour la mettre au courant.
— Eh bien, on sait au moins qu’il a de grandes dispositions pour le saut d’obstacles, avait-il plaisanté.
Heureusement le portail de la cour était fermé et Avery avait rattrapé le fugitif avant qu’il n’aille trop loin.
— Ne t’inquiète pas, je l’ai remis dans le paddock du magnolia dont la clôture est plus haute d’un mètre. Ça m’étonnerait qu’il recommence.
Après cette évasion ratée, le poulain avait paru se résigner à son triste sort et commencé à s’intéresser aux deux chevaux d’Avery, Starlight et Vinnie, qui paissaient dans le paddock voisin. Quand Isa était arrivée à la ferme des Grandes Crues, le lendemain, Tornade semblait s’être assez bien adapté à l’absence de sa mère, car il avait accueilli la jeune fille d’un hennissement joyeux.
— C’est normal, il grandit. Il devient un cheval, avait expliqué Avery.
Il avait raison, mais cela n’empêchait pas Isa de s’inquiéter pour lui.
Ensuite, Avery avait décrété que Tornade était mûr pour sa première sortie. Depuis quinze jours, Isa entraînait le poulain à monter dans le van. Elle avait demandé à Avery de le garer devant son paddock. Ensuite, elle avait baissé la rampe et laissé le poulain en faire le tour et le renifler. Il y avait d’abord posé un sabot, puis un autre, et elle avait accroché une corde à son licol pour le conduire à l’intérieur. Elle l’avait ainsi fait monter et redescendre plusieurs fois tout en lui parlant doucement pour le rassurer.
À la fin de la seconde semaine, Tornade s’était si bien habitué au van qu’il y grimpait de lui-même et se tenait comme un parfait gentleman quand Isa l’attachait, lui donnait un filet de foin et remontait la rampe pour l’enfermer à l’intérieur. Elle attendait un moment avant de le libérer.
Aujourd’hui, le scénario serait le même, sauf qu’une fois le poulain à l’intérieur, Avery attacherait le van à sa Range Rover.
— Doucement, Tornade, murmura-t-elle. Nous allons juste faire une petite promenade.
Tornade marchait en levant les jambes exagérément haut, gêné par les protections qu’elle lui avait mises pour le voyage. Il monta cependant la rampe sans se faire prier.
— Il est prêt ? demanda Avery quand Isa vint s’asseoir à côté de lui.
— Oui, on peut y aller.
Alors que la Range Rover descendait lentement l’allée, Isa se retourna pour regarder le van par la fenêtre arrière.
— Ça va ? s’enquit Avery.
— Il a l’air calme. Je sais que je m’inquiète beaucoup, mais c’est son premier trajet en van !
— Justement, le poney-club se trouve à la distance idéale : à peine quelques kilomètres. Cela va l’habituer à voyager et à voir d’autres chevaux. Il s’agit de l’accoutumer aux nouveautés. Nous commençons en l’emmenant à une reprise. Pour qu’il comprenne que ça n’a rien d’effrayant : il est juste attaché dans le van un moment, il découvre un nouvel environnement et on le ramène à la maison. Le jour où il ira à sa première compétition, il sera détendu parce qu’il connaîtra la chanson.
Isa hocha la tête. Ce qui ne l’empêcha pas de se retourner de nouveau vers la fenêtre arrière pour surveiller le van.
Si elle n’avait pas concentré toute son attention sur Tornade, peut-être la jeune fille aurait-elle remarqué la limousine noire aux vitres teintées qui les suivait depuis qu’ils avaient quitté la ferme des Grandes Crues.
La voiture gardait ses distances, avançant aussi lentement qu’eux. Lorsque Avery s’arrêta pour ouvrir les grilles du poney-club de Pointe-Chevalier, le conducteur se gara sur le bas-côté, derrière un bosquet. Il abaissa sa vitre et observa au moyen de jumelles Isa et son poulain. Il vit Tornade descendre la rampe du van, examiner les alentours avec intérêt et hennir à l’intention des autres chevaux. Isa le tenait fermement sans cesser de lui parler : il se calma rapidement au son de sa voix.
Au volant, l’homme remonta la vitre et la voiture noire s’éloigna discrètement.
Isa ne se doutait pas du danger qui les menaçait. Elle ignorait qu’on les épiait, Tornade et elle.
2
Isa n’avait pas remarqué la voiture noire. En revanche, elle n’avait pu ignorer le coup d’œil malveillant que lui avait lancé une fille blonde quand la Range Rover s’était immobilisée sur le parking du club.
Pendant toute la saison d’équitation, Natasha Tucker n’avait su qu’inventer pour lui pourrir la vie, et il avait suffi à Isa de voir sa mine revêche pour comprendre que cette journée ne serait pas différente des autres.
Isa savait pourquoi Natasha la Cata l’avait dans le collimateur. Elle ne lui pardonnait pas de l’avoir battue sur Comète, son poney pinto, au Grand Prix du Cheval de l’Année. Et elle en voulait toujours à mort à Esther, la tante d’Isa, d’avoir refusé de lui vendre Comète. Son entraîneuse, Ginty McLintoch, avait pourtant proposé à Esther la somme faramineuse de vingt-huit mille dollars ! Non seulement Esther avait refusé, mais elle avait offert le pinto à Isa !
Natasha ne supportait pas qu’on lui dise non. Habituée à toujours obtenir ce qu’elle voulait, et malgré son mépris flagrant pour les pintos, elle voulait Comète à tout prix. Ginty McLintoch était revenue deux fois à la charge. En vain. Du coup, Natasha ne décolérait pas.
Jamais Isa ne se séparerait de Comète. Elle avait tissé un lien particulier avec lui depuis qu’elle l’avait ramené au poney-club au début de l’été.
Hélas, l’été était terminé et le poney-club allait fermer. La pluie avait détrempé la carrière et ce serait la dernière reprise avant un bon bout de temps ; la plupart des cavaliers de Pointe-Chevalier laisseraient leurs chevaux au repos jusqu’au retour du beau temps.
Le choix avait été terrible pour Isa quand elle s’était rendu compte qu’en amenant Tornade au poney-club elle ratait sa dernière occasion de monter Comète. Elle avait même envisagé de reprendre Flèche pour la première fois depuis une éternité. Après tout, Tornade était sevré, et elle pouvait donc travailler de nouveau avec la jument. Mais Avery l’avait finalement convaincue de laisser Flèche et Comète à la maison. D’après lui, il valait mieux profiter de l’occasion pour faire découvrir le monde au poulain. Il était vital pour son éducation qu’il s’accoutume à de nouveaux bruits, de nouveaux lieux et de nouveaux chevaux. Un fait qui, apparemment, échappait à Natasha Tucker.
— Je peux savoir pourquoi t’amènes ton poulain au poney-club ? aboya-t-elle en contournant son splendide van bleu et argent pour s’approcher d’Isa et de Tornade. Tu cherches encore à faire l’intéressante, j’imagine. Il faut toujours que tu sois le centre d’intérêt, c’est ça ?
— Pas du tout, protesta Isa, sidérée. Je l’amène parce que ça fait partie de son entraînement. Avery a dit …
— Avery a dit ceci, Avery a dit cela, chantonna Natasha en jetant un regard par-dessus son épaule pour s’assurer que l’instructeur était toujours dans son véhicule et ne l’entendait pas. Tu sais, la plupart d’entre nous se fichent de ce qu’il raconte. Ce n’est qu’un moniteur de poney-club. S’il était vraiment bon, il aurait son écurie privée, non ?
— Comme Ginty McLintoch, tu veux dire ? rétorqua sèchement Isa, qui en avait assez de l’entendre se vanter des leçons coûteuses qu’elle prenait avec Ginty et se plaindre des méthodes « dépassées » d’Avery.
— Ginty n’aurait jamais pu enseigner dans un poney-club. Elle a un niveau trop élevé pour s’abaisser à…
— Natasha ! les interrompit une voix excédée qui venait du van, et Isa vit Mme Tucker apparaître sur la rampe, visiblement hors d’elle. Natasha ? Qu’est-ce qui se passe ? Vas-tu descendre ton cheval ou faut-il encore que je fasse tout à ta place ?
Natasha répondit par un grognement, se résigna néanmoins à obéir et suivit sa mère à l’intérieur du van. Quelques instants plus tard, elle en émergea avec sa monture. Isa s’attendait à voir Fabergé, son élégant cheval gris tourterelle, et sursauta en découvrant un splendide alezan de plus d’un mètre soixante, la robe soyeuse, la crinière et la queue parfaitement peignées, deux balzanes blanches aux postérieurs.
— Il s’appelle Roméo et c’est un pur selle français, un cheval de sport ! le présenta fièrement Natasha en passant devant Isa pour aller l’attacher.
— Qu’est devenu Fabergé ? demanda celle-ci, estomaquée.
Natasha haussa les épaules.
— Je ne l’ai plus. Ginty devait me trouver une nouvelle monture au Cheval de l’Année, mais il n’y avait vraiment rien de mon niveau, lança-t-elle d’un ton méprisant, et Isa comprit que cette pique s’adressait à Comète. Ma mère lui a donc suggéré d’aller voir en Australie. C’est là qu’elle a trouvé Roméo. Elle affirme que c’est le cheval idéal pour me porter en championnat national et…
— T’as encore changé de cheval ? les coupa Stella qui arrivait avec Coco. C’est parce que Fabergé n’arrêtait pas de t’éjecter ?
Natasha lui jeta un regard assassin.
— Je n’y étais pour rien. Il était trop nerveux. Ginty pense que c’est pour ça que ça ne collait pas entre nous.
— Natasha, je ne vois pas comment tu pourrais t’entendre avec un cheval si tu en changes au moindre problème ! répliqua Stella.
— Cela s’appelle de la remise à niveau, répondit Natasha d’un ton supérieur. Et tu devrais sérieusement songer à la tienne, ajouta-t-elle avec mépris. Tu as les jambes qui traînent par terre. C’est quoi, ton problème ? Tes parents n’ont pas les moyens de te payer une monture à ta taille ?
Stella parut réellement peinée par sa réflexion et Natasha, ravie de son petit effet, passa à un autre sujet.
— Je suis contente que ce soit la dernière reprise de l’année, lâcha-t-elle d’un ton glacial en faisant pivoter Roméo pour s’en aller. Comme ça je n’aurai plus à vous supporter toutes les deux avant plusieurs mois.
Stella tira la langue dans son dos.
— Quelle peau de vache ! s’exclama-t-elle en se penchant pour passer les bras autour de l’encolure de sa ponette. N’écoute pas ce qu’elle dit, Coco, je t’aime toujours.
La ponette, qui n’aimait pas particulièrement les câlins, coucha les oreilles en arrière.
— C’est vrai que tu deviens un peu grande pour elle, remarqua doucement Isa.
Elle avait raison. Les filles avaient quatorze ans et Stella avait beaucoup grandi cette année. Coco ne mesurait qu’un mètre quinze et Stella semblait énorme par rapport à elle. Ses jambes étaient si longues qu’elles pouvaient faire le tour du ventre dodu de la ponette.
— Je sais…, murmura Stella en jetant un regard inquiet à Coco, comme si elle craignait que celle-ci ne l’entende. Je préfère ne pas en parler devant elle, ajouta-t-elle à voix basse, une main devant la bouche, mais j’ai déjà regardé les annonces dans Poney Magazine. Mes parents disent que j’ai le temps de vendre Coco et d’acheter un autre poney avant le retour des beaux jours, et ils voudraient me montrer un rouan d’un mètre quarante-cinq la semaine prochaine…
— Stella, la coupa Isa, tu sais que tu n’es pas obligée de parler à voix basse ? Coco ne comprend pas ce que tu dis.
— Coco comprend tout ce qu’on dit, gloussa Stella en ébouriffant son toupet. Pas vrai, ma grande ?
Pendant que les deux amies bavardaient, Tornade restait sagement attaché à côté d’elles, la tête haute, les yeux écarquillés, sans rien perdre de ce qui se passait autour de lui. Il s’intéressait surtout à Coco. Il poussa un hennissement aigu et tira sur sa corde pour se rapprocher d’elle.
— Alors, Tornade, veux-tu que je te présente Coco ? proposa Stella.
— C’est le but de notre visite. D’après Tom, il est important qu’il rencontre d’autres chevaux.
Tornade commença par reculer en voyant Stella amener Coco près de lui. Mais, au bout de quelques instants, sa curiosité l’emporta sur sa peur, il fit un pas vers elle et tendit l’encolure, si bien que leurs nez se touchèrent. Coco poussa un grognement et aplatit ses oreilles en arrière avant d’essayer de lui donner un coup de dents. Il recula maladroitement, effrayé.
— Voyons, Coco ! Sois gentille ! C’est encore un bébé !
Stella calma sa ponette et attendit que Tornade fasse une nouvelle tentative. Cette fois, la jument parut accepter sa présence. Ils poussèrent de petits grognements comme s’ils bavardaient et, en quelques minutes, la glace fut rompue.
— Où est Kate ? s’enquit Isa.
— Elle attend le maréchal-ferrant. Toby a perdu un fer.
— Il faut aussi qu’elle présente Toby à Tornade. Ce serait super qu’ils s’entendent aussi bien que nous trois !
Isa, Stella et Kate étaient inséparables depuis le jour de leur rencontre. La mère d’Isa disait toujours qu’elles se ressemblaient tellement qu’elles devaient être sœurs. Elle plaisantait, bien sûr, car les trois filles n’avaient rien en commun physiquement. Isa avait le teint mat et de longs cheveux bruns et raides, comme sa mère ; Stella était rousse, bouclée et couverte de taches de rousseur ; Kate, plutôt grande et mince, avait des cheveux blonds coupés court au carré et des yeux bleu clair. « Je ne vous parle pas de votre apparence, insistait Mme Brown en secouant la tête. C’est l’intérieur qui compte et vous êtes toutes les trois pareilles : complètement dingues de chevaux ! »
Isa regarda sa montre : 9 heures moins le quart. La reprise allait commencer et elle mourait de soif. Elle avait juste assez de monnaie dans sa poche pour s’acheter une boisson au distributeur.
— Stella, tu peux me rendre un service ? Tu veux bien surveiller Tornade deux minutes le temps que j’aille chercher à boire ?
— Moi aussi, j’ai soif. Je viens avec toi.
Isa secoua la tête.
— Avery a dit que je ne devais pas laisser Tornade tout seul.
— Il n’est pas tout seul, il est avec Coco. T’inquiète pas. On en a à peine pour une minute.
Isa hésita, mais elle ne voulait pas jouer les enquiquineuses.
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