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Les secrets du Poney Club tome 7

De

À Pointe-Chevalier, la rivalité entre Isa et Natasha est à son comble. Laquelle des deux remportera le prochain trophée ? Les chances d'Isa sont minces, elle court avec Fortune, le poney le plus paresseux du monde. Et, coup de théâtre, une rumeur court sur le rachat du club...



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:
Stacy Gregg


Les secrets du poney-club
Complot au club
Traduit de l’anglais par Christine Bouchareine


À Gwen, qui en sait plus sur les chevaux que je ne puis espérer en apprendre en une vie. Je te dédicace ce livre pour ta générosité et ta sagesse, et je le dédicace aussi aux merveilleux poneys dont tu t’occupes : Toddy, Hokey Pokey, Lika, Jasper et Migsy.
1
La jument alezane se raidit quand elle sentit la sangle autour de son ventre. Il y avait longtemps qu’on ne l’avait pas montée et le poids de la selle sur son dos l’excitait. Elle se mit à s’agiter dans le box, mais la fille aux longs cheveux bruns savait exactement comment réagir. Tout en lui parlant doucement, elle resserra la sangle encore d’un cran, puis elle prit la bride et la fit passer par-dessus sa jolie tête de cheval arabe.
— Doucement, Flèche.
Isa Brown savait ce que ressentait la jument parce qu’elle éprouvait la même chose. C’était tellement bizarre de se retrouver à l’écurie de la ferme des Grandes Crues, juste toutes les deux, à se préparer à monter ! Elle avait du mal à croire qu’à peine deux jours avant elle galopait encore sous le soleil espagnol, dans les prés brûlés d’El Caballo Danza Magnifico.
Le vol de retour de Madrid à la Nouvelle-Zélande avait été très long. Quand sa mère était venue la chercher à l’aéroport, la veille, Isa s’était effondrée dans ses bras en enfouissant son visage dans son épaule pour cacher ses larmes.
Mme Brown ne comprenait pas pourquoi sa fille sanglotait. Que diable s’était-il passé ?
— C’est Tornade… réussit-elle enfin à articuler.
— Tornade ? répéta Mme Brown, de plus en plus perdue. Mais j’ai reçu ton mail. Tu disais qu’il était en sécurité. Que tu l’avais récupéré en remportant la course.
Isa prit une profonde inspiration et s’essuya les yeux.
— Oui, mais il est resté à El Caballo.
— Pour combien de temps ? C’est Françoise qui s’occupe d’organiser son retour ?
Isa secoua la tête.
— Non, maman, tu n’as pas compris… Tornade ne reviendra pas à la maison. Il reste en Espagne. Je l’ai laissé…
Mais ce n’est qu’en arrivant à la ferme des Grandes Crues sans y trouver le poulain qu’Isa avait pris pleinement conscience de la réalité. Tornade était né à la ferme. Isa se trouvait là quand Flèche avait mis bas dans l’écurie. Isa l’avait éduqué pendant les six premiers mois de sa vie, émerveillée chaque jour par ses progrès, tandis que le petit poulain se transformait peu à peu en un jeune cheval vigoureux. Et il ne s’agissait pas de n’importe quel poulain. Tornade était le fils de Flèche, et Isa y tenait comme à la prunelle de ses yeux. Elle l’aimait tellement ! Le laisser là-bas lui avait fendu le cœur, même si Roberto Nunez, le propriétaire d’El Caballo Danza Magnifico, lui avait assuré que ce n’était pas pour toujours.
Elle passa la main sur l’encolure élégante de l’anglo-arabe et lissa sa crinière de lin. Flèche tourna sa jolie tête vers elle et Isa fut frappée, une fois de plus, par sa ressemblance avec son poulain. Tornade était bai et Flèche, alezane, mais le fils et la mère avaient les mêmes traits, le chanfrein concave, les naseaux larges et évasés et les yeux intelligents qui révélaient leurs origines arabes.
Flèche hennit doucement et poussa gentiment Isa avec son nez, le regard triste.
— Il te manque, hein, ma grande ? Je sais. Moi aussi…
Un bruit soudain dans l’allée fit sursauter la jument qui dressa les oreilles. On entendit des pas, puis le grincement d’un verrou qu’on tirait, et le haut de la porte fermière s’ouvrit. Tom Avery apparut, souriant, vêtu de son éternel pull marron, ses cheveux bouclés aplatis par sa casquette en tweed.
— Je venais juste voir si tout allait bien, dit-il.
— Oui, Flèche va bien, Tom. Ça fait plus d’un an que je ne l’ai pas montée et plus d’un mois que je ne l’ai pas vue, alors elle est un peu nerveuse de sentir une selle sur son dos…
— Je ne parlais pas de Flèche, répondit-il d’un ton soucieux. Mais de toi, ma grande. Comment ça va ?
Avery savait combien il avait été douloureux pour Isa de laisser Tornade en Espagne. Même si elle avait essayé de jouer les grandes, elle en avait eu le cœur brisé. Il avait voulu en parler avec elle pendant le vol de retour, mais c’était encore trop tôt. Elle avait mis ses écouteurs et s’était coupée du monde jusqu’à la fin du voyage. Avery avait alors préféré la laisser tranquille. Mais, quand elle était arrivée à la ferme, tout à l’heure, elle lui avait à peine adressé la parole et il ne pouvait s’empêcher de se faire du souci pour elle.
Isa continua à caresser Flèche sans lever les yeux.
— Il ne faut pas vous tracasser pour moi, murmura-t-elle, sur la défensive. J’ai déjà maman qui ne me lâche pas d’une semelle. J’ai même eu de la chance qu’elle me laisse partir ce matin.
— C’est parce qu’elle s’inquiète pour toi. Il faut la comprendre après tout ce qui t’est arrivé…
— Je vais bien, Tom, insista-t-elle sans toutefois paraître très convaincante. J’aimerais tellement savoir si j’ai pris la bonne décision…
Avery hocha la tête.
— El Caballo Danza Magnifico est la meilleure école de dressage du monde. Tornade ne pourrait y avoir de meilleur entraînement. Je suis certain que tu as bien agi en le laissant là-bas.
— Alors pourquoi ai-je tant de peine ? soupira-t-elle.
— Ça va aller mieux. Je te le promets. Tu sais ce que je dis toujours à un cavalier qui se fait mal ?
— Quoi ?
— « Remonte sur ton cheval ! » Et dans ton cas, tu vas devoir remonter sur deux chevaux.
Il avait raison. Même avec Tornade en moins, Isa n’allait pas chômer. Flèche était remise de son poulinage et donc prête à reprendre sérieusement son entraînement. Et il y avait Comète. Isa faisait du concours d’obstacles avec ce robuste pinto avant son voyage en Espagne et elle avait hâte de reprendre les compétitions.
L’Assemblée générale du poney-club de Pointe-Chevalier avait lieu le lendemain soir et elle marquait le début de la nouvelle saison avec, chaque week-end, les reprises, les rencontres entre clubs, les compétitions, les séances de dressage, les concours complets, les jeux de poneys… Et Isa avait non pas un, mais deux chevaux à monter !
Isa les aimait autant l’un que l’autre tout en sachant qu’elle ne devait pas les traiter de la même manière. Alors que Flèche était un pur-sang délicat, Comète était au contraire un dur à cuire comme tous les poneys de l’Épine Noire. Après des années passées en liberté sur le domaine de sa tante, cette harde avait engendré une race robuste. Et même s’il avait plu sans arrêt pendant les trois dernières semaines d’hiver, Isa avait choisi de laisser Comète aux paddocks de la rivière avec les autres montures du poney-club. Elle savait que le hardi petit pinto affronterait vaillamment les éléments avec sa couverture épaisse et imperméable.
Flèche, en revanche, se montrait beaucoup plus fragile. Ses origines anglo-arabes la rendaient sensible au froid. Avery avait donc proposé à Isa de la garder à l’écurie dans sa ferme des Grandes Crues pendant leur absence. Et Stella et Kate, les deux meilleures amies d’Isa, avaient promis de s’en occuper.
À présent qu’Isa était de retour et que le plus gros des pluies était passé, Flèche serait très bien aux paddocks de la rivière. Isa avait donc décidé de la ramener là-bas sans attendre. Flèche devait sentir qu’elle allait quitter la ferme. Elle ne tenait pas en place et ses fers tintèrent sur le sol de l’écurie en béton tandis qu’Isa la conduisait dehors.
— Va doucement, lui conseilla Avery en l’aidant à se mettre en selle. Il y a longtemps qu’elle n’a pas été montée et elle risque d’être un peu sensible.
Il avait raison. Sur le chemin bordé de peupliers, Flèche sursautait à la moindre feuille qui volait au vent. Quand elles arrivèrent au bout de l’allée de la ferme, la jument, surprise par un faisan qui s’envola des taillis, faillit s’emballer. Heureusement Isa, qui s’y attendait, réussit à la retenir et à la calmer en restant détendue sur sa selle, puis à lui parler doucement pour la mettre en confiance.
Le temps d’arriver à la rivière, Flèche avait retrouvé son flegme habituel. Isa la sentait néanmoins pressée de se mettre au trot. Elle se résigna à la laisser partir, mais Flèche continuait à tirer sur les rênes. Isa comprit qu’elle ne serait contente qu’une fois au galop.
Elle se souvint des conseils d’Avery : Flèche n’était pas prête ; il fallait y aller doucement, il était hors de question de galoper. Cependant, Isa éprouvait aussi le besoin de se défouler pour oublier les événements des dernières semaines et son chagrin, ne serait-ce qu’un moment. Elle avait autant envie de galoper que sa ponette.
Elle se souleva sur les étriers, mit son poids sur ses talons et fit doucement glisser les rênes entre ses doigts pour laisser Flèche partir sans toutefois perdre le contrôle. La jument allongea sa foulée, et soudain elles se retrouvèrent au galop tandis que l’herbe défilait sous ses sabots dans un brouillard vert.
Isa sentit son pouls s’accélérer : le vent lui fouettait le visage et l’air froid lui piquait les joues. Quel bonheur ! Chevaucher Flèche lui remontait le moral. Gagnée par l’entrain de la jument, la jeune fille se pencha en avant et abandonna toutes ses idées noires derrière elle.
Flèche fonçait au grand galop à présent, la foulée de plus en plus longue. Penchée sur son encolure, Isa tenait fermement les rênes. Il lui faudrait bientôt la ralentir, mais pas tout de suite.
Quand elles arrivèrent en vue des paddocks, Isa voulut retenir la jument, mais celle-ci, bouillonnant d’énergie, ne voulait rien entendre. Isa dut tirer sur le mors et Flèche obéit à sa cavalière à contrecœur en passant au canter puis au trot.
Isa montait et descendait sur sa selle en scrutant l’enclos devant elle à la recherche de Comète et des autres chevaux, Toby, le grand bai de Kate, un hongre pur-sang élancé, et Coco, la pétillante petite jument chocolat de Stella.
Isa aperçut Comète à l’ombre des saules près de la rivière. Il broutait avec entrain en compagnie de Toby, mais aucun signe de Coco. Elle balaya le paddock des yeux. Pas de trace de la ponette.
Elle aperçut alors quelque chose qui l’inquiéta aussitôt. Derrière les saules, tout près de l’eau, une masse gisait sur le sol. Une bouffée de panique envahit Isa. Ça ne pouvait être que Coco !
Un cheval peut avoir des tas de bonnes raisons de se coucher par terre. Mais celui-ci avait une position bizarre. Isa pensa d’abord qu’il souffrait de coliques et frémit de peur. Coco était une gourmande et elle avait peut-être mangé trop d’herbe tendre. Mais s’allonger était la pire des choses à faire. Si Coco avait des douleurs d’estomac, elle risquait de se donner des coups de sabots dans le ventre et de se blesser horriblement. Et dans ce cas, Isa devait se dépêcher de l’aider à se relever et la faire marcher jusqu’à l’arrivée du vétérinaire.
Arrivée aux portes du paddock, Isa sauta à terre. Dans son affolement, elle ne trouvait plus la clé. Elle finit par la sentir au fond de sa poche, ouvrit le cadenas et fit entrer Flèche.
Toby et Comète, tout contents de voir arriver un autre cheval, s’approchèrent. Mais la masse étendue par terre ne broncha pas. Isa craignit le pire. La jument était-elle encore en vie ?
Elle referma la barrière derrière elle et se remit en selle. D’un claquement de langue, elle poussa aussitôt Flèche au galop en direction de la forme sombre.
Le cheval ne faisait toujours aucun mouvement. Cependant, en s’approchant, Isa ne reconnut pas Coco. Elle voyait un ventre rebondi qui dépassait de la couverture d’hiver. Et non seulement ce cheval paraissait beaucoup plus gros que Coco, mais il était noir et blanc.
Isa ne se sentit pas soulagée pour autant car ce pinto avait sûrement de gros problèmes.
Alors qu’elle arrêtait Flèche non loin de lui, Isa espéra voir un signe de vie. Un cheval en bonne santé aurait levé la tête. Mais pas un seul de ses muscles ne tressaillit tandis qu’Isa sautait à terre et s’avançait vers lui.
Isa n’était plus qu’à quelques mètres quand elle entendit un grondement.
Elle s’avança d’un pas hésitant et s’aperçut qu’il provenait sans doute du pinto. Elle voyait la couverture qui couvrait son ventre se lever et s’abaisser en rythme. Elle écarquilla les yeux de stupéfaction. Ce cheval n’était ni malade ni mort. Il dormait comme une souche et, en plus, il ronflait !
Elle allait s’approcher davantage quand les vrombissements cessèrent. Puis le poney souleva la tête du sol. Sans savoir si elle devait se mettre en colère ou éprouver du soulagement, Isa le regarda se remettre lourdement sur ses pieds. Il secoua sa crinière et tourna les yeux vers elle, les paupières à moitié fermées, l’air complètement groggy. Puis il fit quelques pas et s’arrêta à deux mètres d’elle pour brouter.
Il faisait à peu près la taille de Flèche, un mètre quarante-cinq environ. À voir son embonpoint, il aimait autant manger que dormir. C’était un vrai pinto, avec de grosses taches blanches et noires, d’épaisses touffes de poils blancs dans sa crinière noire, un nez blanc et une étoile sur le front qui éclaboussait son visage entier de poils blancs, lui donnant ainsi une couleur poivre et sel.
Qu’il est vilain, se dit Isa. Une tête trop grosse, disproportionnée, avec un nez busqué par-dessus le marché. Cependant, autant qu’elle pouvait en juger sous sa couverture, son corps semblait assez bien conformé, quoique trop enrobé.
Bref, même réveillé, le poney ne semblait pas particulièrement alerte. Il jeta un regard vide à Flèche, sans manifester le moindre intérêt pour la jument et encore moins pour Isa, toujours plantée devant lui, la bouche ouverte et les yeux ronds. Il laissa échapper une sorte de bâillement, puis il leur tourna le dos et s’éloigna, la tête basse.
Isa n’en revenait pas. Elle n’avait jamais vu ça ! Les chevaux se couchaient rarement pour dormir. En tout cas, ils ne ronflaient pas. Et elle n’avait jamais rencontré un poney qui ne montre aucune curiosité à la vue d’un de ses congénères.
— Eh bien, je suis contente que tu ailles bien, dit-elle pour elle-même puisque le pinto ne l’écoutait pas et broutait en l’ignorant ostensiblement. Tu m’as l’air d’un drôle de zigoto. Je ne sais pas à qui tu appartiens, mais ton propriétaire va avoir du boulot avec toi !
Elle ne croyait pas si bien dire…

2
Isa passa la tête dans la sellerie, à la recherche d’un indice qui lui permettrait de découvrir à qui appartenait ce pinto. Elle ne vit qu’une selle qui semblait à sa taille et un filet. Elle remarqua également que le harnachement de Coco manquait. Peut-être Stella l’avait-elle rapporté chez elle pour le nettoyer ? Non, c’était peu probable. Stella en prenait rarement soin ; elle se faisait d’ailleurs régulièrement rappeler à l’ordre par Avery les jours de reprise.
Isa accrocha le filet de Flèche et posa sa selle et son tapis sur un chevalet. Puis elle se dirigea vers le fond de l’abri pour récupérer la couverture de Flèche qu’elle avait posée sur le guidon de sa bicyclette. Elle alla ensuite couvrir la ponette, lui donna une carotte et lui retira son licol.
Flèche partit tout droit rejoindre Comète et Toby. Ils échangèrent quelques hennissements et couchèrent les oreilles avant de se souvenir qu’ils étaient meilleurs amis et de trotter à travers le pré.
Pendant ce temps, le pinto s’était recouché et s’était remis à ronfler. Isa secoua la tête de stupéfaction, sortit son vélo du paddock, referma le cadenas et rentra chez elle.
Isa espérait que sa mère serait à la maison quand elle arriverait. Elle avait hâte de parler à quelqu’un de ce mystérieux poney.
— Maman ! appela-t-elle en jetant ses bottes d’équitation dans l’entrée. Tu es là ?
— Nous sommes dans la cuisine ! répondit Mme Brown.
Nous ? Qu’est-ce que ça voulait dire ? Qui était avec elle ?
Isa traversa le couloir et vit sa mère, debout devant le plan de travail, qui versait de l’eau chaude dans la théière. À côté d’elle, un garçon d’environ deux ans de plus qu’Isa disposait des gâteaux sur une assiette. Il avait des cheveux noirs et sa frange trop longue lui tomba devant les yeux quand il se retourna. Il la repoussa distraitement de la main, révélant deux yeux d’un bleu intense qui firent s’emballer le cœur d’Isa. Elle ne l’avait pas revu depuis qu’il l’avait embrassée pour lui dire au revoir, sur la pelouse du manoir de l’Épine Noire.
— Oh mon Dieu ! Adrien !
Avec sa mère qui les regardait, il n’était pas question qu’elle l’embrasse à présent, même s’il était officiellement son petit ami. Mais elle s’attendait au moins à ce qu’il vienne la serrer dans ses bras et trouva très bizarre qu’il ne fasse pas un pas vers elle et qu’il garde un air distant et détaché.
— Alors, comment ça va ? demanda-t-il avec indifférence, les yeux de nouveau cachés par sa frange. Ton voyage en Espagne s’est bien passé ?
— Oui, très bien, répondit-elle, brusquement mal à l’aise. Je t’ai envoyé une carte postale. Tu ne l’as pas reçue ?
— Si, si. Pourquoi tu ne m’as pas appelé ? Je m’attendais à un coup de fil à ton retour…
— J’allais le faire, mais je ne suis arrivée qu’hier.
— Oh, c’est sûr que tu devais être débordée. Je comprends…
Pourtant, il n’avait pas l’air de comprendre du tout. Au contraire, il semblait complètement perdu.
— Mais qu’est-ce que tu fais là ? continua Isa.
Mme Brown reposa la théière et se tourna vers le garçon, les mains sur les hanches.
— Tu vois ? Je te l’avais bien dit ! Isa ne savait pas que tu venais, elle non plus. Oh, Esther ne changera jamais !
— Mais de quoi parles-tu, maman ?
Mme Brown secoua la tête.
— Apparemment, ta tante Esther a encore concocté un plan génial dont elle a oublié de nous parler. Et elle a envoyé le pauvre Adrien sans prévenir. Il m’expliquait tout ça quand tu es arrivée.
Isa se tourna vers Adrien.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— Euh… Il y a eu un petit problème de communication. Je croyais que vous m’attendiez. Vous n’avez pas reçu le mail d’Esther ?
Isa secoua la tête.
— Je n’ai pas regardé mes mails depuis une éternité.
— Oh, alors tu as dû être étonnée de voir le cheval pie dans le paddock, non ?
— Tu parles ! Je m’attendais à voir Coco et, à sa place, j’ai trouvé ce gros balourd vautré par terre qui ronflait comme un sonneur !
— Je ne sais pas où est Coco, mais je peux te renseigner pour le cheval pie. Je l’ai amené en camion du manoir ce matin.
— Pourquoi l’as-tu installé dans le paddock de la rivière ? Il appartient à quelqu’un du club ?
— C’est justement de ça que… que tante Esther devait te parler, bégaya-t-il. Je croyais que tu étais au courant. Isa, je ne sais pas comment te l’annoncer, mais… mais j’ai amené ce poney pour toi, ajouta-t-il avec une grimace.
Il fallut à Isa trois biscuits au chocolat avant de se remettre de ses émotions.
En fait, son adorable tante, qui planait toujours loin des réalités, venait de se fourrer dans un nouveau pétrin. La dernière fois qu’Isa s’était rendue au manoir de l’Épine Noire, une vieille demeure délabrée perdue dans les collines au-dessus de Gilborne, c’était déjà pour sortir sa tante d’une situation délicate. Esther possédait une troupe équestre spécialisée dans les cascades, les Chevaux de l’Extrême, la meilleure dans le monde du cinéma. Mais à la suite de l’annulation d’un tournage, Esther n’avait pu faire face à ses charges financières. Et elle aurait dû vendre son domaine et sa ménagerie de stars à quatre pattes si Isa et Adrien, son assistant, n’étaient pas venus à son secours. Ils s’étaient inscrits tous les deux au Grand Prix du Cheval de l’Année – Isa sur Comète et Adrien sur Étoile – et avaient remporté assez d’argent pour sauver le domaine. Sa tante avait été tellement touchée par leur geste qu’elle les avait pris comme associés.
En outre, Comète avait réalisé une telle performance à ce Grand Prix que la cote des chevaux d’Esther avait subitement grimpé. Tous les grands cavaliers d’obstacles du pays voulaient un poney de l’Épine Noire dans leur écurie et ils étaient prêts à le payer très cher. Se trouvant brusquement à la tête d’une affaire très lucrative, Esther et Adrien s’étaient lancés dans le dressage et l’élevage de chevaux.
— Nous avons entraîné une demi-douzaine de chevaux très prometteurs, expliqua Adrien. Et nous avions l’intention de les vendre à la fin de la saison. Tout se passait bien quand le film qui avait été annulé au début de l’année a finalement repris. Et le tournage commence dans deux semaines.
— Je sais. Tu me l’as dit dans le mail que tu m’as envoyé en Espagne. Enfin, c’est plutôt une bonne nouvelle, non ?
— Oui et non. Esther travaille comme une folle pour mettre au point les cascades des chevaux. Elle n’a plus le temps de s’occuper de l’élevage et ce sera encore pire pendant le tournage. Moi je vais rester pour m’occuper des poneys. Certains sont à un stade crucial de leur éducation et, en plus, je dois gérer le domaine. Je commençais à paniquer… et c’est là qu’Esther a décidé de faire appel à toi.
— Moi ? s’écria Isa.
— Oui, tu es associée dans l’affaire, non ? répondit Adrien avec un sourire. Alors Esther s’est dit que je pourrais t’amener quelques-uns de nos jeunes poneys pour que tu les entraînes.
— Quoi ? Tu veux dire qu’il y en a d’autres ? demanda Isa d’une voix encore plus perçante.
— Oui, j’en ai amené trois. Tu as fait la connaissance du pinto. Il y a aussi un alezan et un marron foncé, Jasper et Marmite. Ces deux-là vont demander aussi beaucoup de travail !
Il sourit en voyant l’expression horrifiée d’Isa.
— Je plaisante ! Tu auras déjà bien assez à faire avec le pinto. C’est Avery qui va s’occuper des deux autres. Je viens juste de les conduire à la ferme des Grandes Crues.
— C’est là que tu as laissé ton camion ? demanda-t-elle en s’apercevant qu’elle ne l’avait pas vu en arrivant.
— Oui, je vais y retourner pour les installer. Avant cela, j’ai préféré te parler du pinto.
— Qu’est-ce qu’il a ce poney ? Il m’a paru complètement ramollo.
— C’est pourtant bel et bien un poney de l’Épine Noire. Il doit cacher une sacrée détente mais je n’ai pas eu l’occasion de m’occuper de lui. Il est juste débourré, et d’ailleurs il n’a pas été sorti depuis deux saisons. J’ai pensé qu’il valait mieux que je le teste avant de te le confier, alors je l’ai monté la semaine dernière. Je m’attendais à ce qu’il soit tout fou après tout ce temps, en fait, j’ai bien cru qu’il allait s’endormir. Pour résumer, la seule chose qui l’intéresse, c’est roupiller.
— J’avais remarqué !
— Il est peut-être un peu lymphatique, mais pas vicieux. Il ne se cabre pas, il ne rue pas, il est juste… disons… un peu particulier, tu verras. C’est quelqu’un comme toi qu’il lui faut, Isa. Quelqu’un qui pourra se concentrer sur lui et en tirer le meilleur.
— Tu oublies que j’ai déjà Flèche et Comète à monter ! Comment veux-tu que je lui consacre du temps ?
— Je fais travailler six chevaux tous les jours, en ce moment, rétorqua-t-il. Tu n’en auras que trois.
— Toi, c’est ton travail ! Moi, je vais au collège !
— Eh bien, ça fait plaisir à entendre, intervint Mme Brown en se penchant entre Adrien et Isa pour ajouter des biscuits dans l’assiette. Jusqu’à présent, tu ne t’es jamais plainte de ce que les chevaux interféraient avec ton travail scolaire, Isabelle. Ton voyage en Espagne t’a fait mûrir !
Isa préféra ignorer la pique de sa mère.
— J’ai des évaluations ce trimestre, continua-t-elle, c’est différent. Et trois chevaux, ça prend beaucoup plus de temps que deux.
Le sourire d’Adrien s’évanouit.
— Écoute, Isa, je ne te le demanderais pas si ce n’était pas hyper important. Esther vient à peine de remettre le domaine sur pied. À présent, nous sommes ses associés, toi et moi, et elle a besoin qu’on lui donne un coup de main. Peut-être que la saison prochaine, si tout va bien, elle pourra embaucher un nouveau palefrenier pour nous aider. En attendant, elle compte sur toi.
Adrien repoussa sa frange et regarda Isa droit dans les yeux. Elle se souvint de la dernière fois où il l’avait dévisagée de cette façon. C’était juste avant de poser ses lèvres sur les siennes, sur la pelouse, sous les cerisiers.
Elle avait failli s’évanouir à ce moment-là. Et à présent, devant son sourire, elle se sentait de nouveau prise de vertige.