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Les secrets du Poney Club tome 8

De

Direction l'Australie : Isa a été sélectionnée pour participer au prestigieux Challenge du Jeune Cavalier ! Au cours des entraînements, elle se fait rapidement de nouveaux amis... et des ennemis. La compétition s'annonce rude, d'autant que son poney, le merveilleux Victory, est encore inexpérimenté...





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:
Stacy Gregg



Les secrets du poney-club
Le grand trophée
Traduit de l'anglais par Christine Bouchareine


Pour ma grand-mère, Stella Walters, avec tout l'amour de sa Mokopuna
1
Isa Brown se trouvait très loin de Pointe-Chevalier. Pourtant, dès qu'elle franchit le seuil de l'écurie des Prés du Paradis, elle se sentit chez elle.
Cette odeur lui était familière : un mélange de sueur de cheval, de savon pour les selles et de paille tiède. Isa inspira profondément et retint son souffle. Si on aimait vraiment les chevaux, tout ce qui avait un rapport avec eux vous semblait divin, même l'odeur du crottin. « C'est à cela qu'on reconnaît une vraie passionnée de cheval », songea-t-elle.
Alors qu'elle contemplait l'allée centrale, un frisson la parcourut. Sur les douze box qui s'alignaient devant elle, quatre étaient vides : la litière avait été ramassée et on les avait laissés grands ouverts pour les aérer. Les huit autres étaient fermés.
« Mon cheval se trouve derrière une de ces portes ! » pensa-t-elle. Mais laquelle ? Elle le saurait bientôt. Dès que les huit cavalières de l'équipe de Nouvelle-Zélande seraient réunies, elles viendraient choisir leur monture pour les deux prochaines semaines.
Isa ne s'attendait pas du tout à être sélectionnée dans l'équipe nationale junior. Et quand elle avait appris qu'elle irait concourir à Melbourne, elle avait cru, tout naturellement, qu'elle monterait un de ses propres chevaux. Mais lequel emmènerait-elle ? Flèche, sa magnifique jument alezane, qui avait repris l'entraînement et donnait des résultats fabuleux en dressage, ou Comète, qui était très doué pour le saut d'obstacles ? Elle n'arrivait pas à se décider entre les deux. Et elle avait été sidérée quand l'instructeur du poney-club de Pointe-Chevalier, Tom Avery, avait expliqué aux cavalières qu'elles n'emmèneraient pas leurs chevaux avec elles.
— Ce n'est pas juste ! avait protesté Stella. Pourquoi ? Je suis sûre que Marmite adorerait aller en Australie !
— Je n'en doute pas, avait répondu l'instructeur d'un ton sarcastique, mais il se trouve que les chevaux ne peuvent pas voyager en classe économique comme toi et moi. Il leur faut des caisses coûteuses faites exprès pour eux et un compartiment cargo spécial. Ce qui doit revenir à environ dix mille dollars par cheval. Mais si tes parents sont prêts à débourser une telle somme, nous emmènerons Marmite sans aucun problème. Sinon, je te suggère de faire comme tes sept coéquipières néo-zélandaises et de te contenter d'une des montures que l'équipe australienne propose gentiment de nous prêter.
Avery avait organisé une petite réunion d'information deux semaines avant le départ des filles. Isa, Stella et Kate arrivèrent les premières. Et quand Avery s'absenta quelques minutes pour aller chercher des papiers oubliés dans sa voiture, Stella se rua sur Isa pour la bombarder de questions.
— Alors, tu as parlé à Adrien depuis l'autre jour ? Vous vous êtes réconciliés ? Il t'a appelée ? Tu lui as téléphoné ?
— Non, marmonna Isa. Il ne m'a pas donné de nouvelles et je ne pense pas qu'il le fera.
Il y avait trois semaines qu'elle avait rompu avec lui. Vingt-deux jours, neuf heures et sept minutes plus exactement, mais elle ne comptait pas, bien sûr !
C'était elle qui avait rompu, mais la décision n'avait pas été facile à prendre. Le jour où elle avait été choisie pour représenter la Nouvelle-Zélande contre l'Australie dans le Challenge du Jeune Cavalier aurait dû être l'un des plus beaux de sa vie. Pourtant, dès qu'elle avait entendu son nom, elle avait compris que cette nouvelle mettrait un terme à sa relation avec Adrien.
— Entre toi qui vis au manoir de l'Épine Noire et moi à Pointe-Chevalier, nous avons déjà du mal à nous voir en temps normal, s'était-elle lamentée. Alors maintenant que je suis sélectionnée, j'irai souvent à Melbourne, et ça deviendra très dur, pour ne pas dire…
— … impossible, avait-il fini à sa place. Oui, je sais. Tu as raison. On ne pourra plus se voir du tout.
Il avait repoussé une longue mèche qui lui tombait dans les yeux et Isa avait alors croisé son regard d'un bleu envoûtant pour la dernière fois.
— Quoi qu'il en soit, tu sauras toujours où nous trouver, les chevaux et moi, avait-il insisté. Nous resterons au manoir et il y aura d'autres étés…
Pourtant, il ne l'avait pas rappelée. Et elle ne lui avait pas donné signe de vie, non plus. Pour lui dire quoi ?
— Eh bien, je trouve ça stupide ! lâcha Stella. Il t'aime toujours. Et tu l'aimes toujours, non ? Tu devrais…
— Stella ! la coupa Isa. Tu ne pourrais pas parler d'autre chose, s'il te plaît ?
Stella détourna alors la conversation sur Morgan Chatswood-Smith, la quatrième fille de Pointe-Chevalier sélectionnée avec elles.
— Tu crois vraiment qu'elle mérite de faire partie de l'équipe après tout ce qu'elle a fait ?
— C'est la plus compétente de nous toutes en saut d'obstacles, répliqua Isa. Et elle a une grande expérience de la compétition.
— Ouais. Mais imagine qu'elle craque une nouvelle fois sous la pression et qu'elle nous joue encore de sales tours.
Morgan était la fille d'Araminta Chatswood-Smith et la championne de saut espérait bien la voir l'égaler. Dépassée par cette pression, Morgan n'avait alors pas hésité à user de moyens malhonnêtes pour tenter d'éliminer ses rivales.
— Stella a raison, acquiesça Kate. Qu'est-ce qui nous prouve qu'elle ne va pas recommencer ?
— N'oublie pas qu'elle a coupé l'étrier d'Annabelle et qu'elle aurait pu la tuer, renchérit Stella.
— C'était il y a longtemps, protesta Isa. Morgan a changé. Elle n'est plus comme ça…
— Je ne suis plus comment ? demanda une fille aux longs cheveux bruns qui était entrée sans que les trois amies la remarquent.
Au premier regard, elle ressemblait un peu à Isa, mais elle avait la peau plus claire et les yeux bleus.
— Bonjour, Morgan ! la salua gaiement Isa.
Morgan continua à les fixer, sachant pertinemment de quoi elles parlaient.
— Bon ! Vous êtes toutes là ? s'exclama Avery qui arrivait derrière elle, sentant la tension entre les quatre coéquipières mais n'en montrant rien. C'est parfait ! Je voulais juste régler avec vous quelques détails concernant notre voyage. Comme vous le savez, je vous accompagne en qualité de chef
Stella leva la main.
— Oh ! Moi, je prends des pancakes au petit déjeuner.
— Quel rapport ?
— Si c'est vous le cuisinier, autant que vous sachiez que…
Avery poussa un long soupir.
— Tu ne m'as pas laissé terminer. J'allais vous dire que je serai votre chef d'équipe1 ! C'est ainsi qu'on appelle l'entraîneur en championnat.
— Je le savais ! murmura-elle, vexée, pendant que les autres filles se retenaient de rire.
— Donc, reprit Avery, je vous accompagne à Melbourne. Sur les huit filles qui composent l'équipe, vous êtes quatre à venir du poney-club de Pointe-Chevalier, ce qui représente un véritable exploit.
— Et dire que les filles de Marsh Fields frimaient parce que trois d'entre elles avaient été sélectionnées l'année dernière ! s'écria Stella. On va leur clouer le bec !
Avery ignora le commentaire, mais sa mine ravie trahissait sa satisfaction d'avoir battu le record de Marsh Fields.
— Elles n'ont plus personne dans l'équipe nationale, cette année, poursuivit-il. Les quatre autres cavalières viennent du sud du pays. Deux de la région de Wellington : Charlotte Grimely, du poney-club de Hutt Valley, et Didi James, de Franklin Heights. Et deux du poney-club de Brighton, près de Christchurch : Émilie et Laura Swinton.
— Elles sont sœurs ?
— Brillante déduction, Stella ! En effet. Et ce sont en outre d'excellentes cavalières de cross-country. Pour en revenir à notre voyage, nous prendrons l'avion jusqu'à Melbourne puis nous louerons une voiture jusqu'à la station des Prés du Paradis, qui se trouve près de Lilydale. Les quatre autres cavalières arriveront le lendemain par un autre vol.
— Pourquoi les Australiens appellent-ils leurs écuries des stations ? Ils ne peuvent pas parler anglais ?
— Voyons, ils parlent anglais, Stella !
— Ouais, n'empêche qu'ils ont un drôle d'accent ! souligna Kate.
— Ils mangent des fiiish and chiiiips, se moqua Stella, alors que toutes les filles éclataient de rire.
Avery secoua la tête d'un air catastrophé.
— C'est malin ! Vous allez passer deux semaines avec l'équipe australienne. Alors j'espère que vous n'allez pas rigoler dès que l'un d'eux ouvrira la bouche !
— Banjour, tout l'mande ! lança Stella en caricaturant encore plus l'accent australien pour faire rire ses camarades de plus belle.
Avery regarda sa montre.
— Nous avons pas mal de choses à voir, alors si vous voulez bien arrêter de plaisanter…
Les filles retrouvèrent aussitôt leur sérieux, impatientes de connaître la suite.
— Le Challenge du Jeune Cavalier porte à chaque édition sur une discipline différente, reprit Avery. Et cette année, il s'agira d'un concours complet en une journée.
— Ça ressemble au complet normal ? demanda Isa.
— En fait, on retrouve les trois épreuves de base : dressage, saut d'obstacles et cross-country, mais en beaucoup plus rapide. L'entraînement se déroulera aux Prés du Paradis, où vous partagerez les installations avec les cavaliers australiens. Il se clôturera par les épreuves du Challenge. Mais n'oubliez pas qu'il s'agit simplement d'une rencontre amicale pour déterminer qui ramènera la coupe à la maison !
— Eh bien, s'il y a une coupe à gagner, ça m'étonnerait que la compétition soit très amicale ! ironisa Morgan.
Les autres la dévisagèrent avec étonnement, et Stella donna un petit coup de coude discret à Isa, l'air de dire : « Tu vois qu'elle n'a pas changé ! »
— Le but de ce programme est d'encourager et de promouvoir les jeunes talents. Vous suivrez avec les Australiens des stages intensifs dirigés par des professeurs experts dans leur domaine.
— Maman se chargera du saut d'obstacles, annonça fièrement Morgan.
Les filles échangèrent des regards ravis. Non seulement Araminta Chatswood-Smith était une cavalière émérite, mais c'était aussi une excellente instructrice.
— Et pour le dressage et le cross-country ? s'enquit Isa.
— Minka Klein s'occupera du dressage. Cette championne allemande, installée désormais en Australie, a travaillé avec les meilleurs cavaliers de ce pays. Elle est très exigeante, mais ses méthodes sont universellement reconnues. J'ai d'ailleurs hâte de la voir à l'œuvre.
— C'est vous qui nous entraînerez pour le cross-country ? poursuivit Stella.
— J'en avais l'intention, mais nous avons beaucoup mieux à vous proposer. Avez-vous entendu parler de Tara Kelly ?
Isa écarquilla les yeux.
— Vous plaisantez ! Vous ne parlez pas de la Tara Kelly ?
Stella la dévisagea avec étonnement.
— Qui est-ce ?
— Une cavalière stupéfiante ! Je la regardais souvent à la télé quand j'étais petite. Elle a remporté le concours complet de Lexington sur un super cheval gris qui s'appelait Mighty Mouse.
Avery sourit.
— C'était il y a longtemps, Isa. Je suis surpris que tu t'en souviennes.
— Je l'adorais ! Elle portait toujours un pull bleu clair avec un casque assorti et elle a gagné Lexington au moins trois fois…
— Quatre, précisa Avery.
— Elle monte encore ? s'informa Kate.
Avery secoua la tête.
— Elle a abandonné la compétition et vit à présent à Lexington, dans le Kentucky, pas loin de l'endroit où se déroule le fameux concours. Elle enseigne à l'académie Blainford.
— Ah, oui… Ma mère m'en a parlé, ajouta Morgan. On l'appelle l'académie des All-Stars ! C'est une institution très chic où l'on peut emmener son cheval, mais seuls les meilleurs cavaliers du monde y sont acceptés.
— Oui, l'équitation y occupe une place prépondérante, même si les autres matières y sont aussi enseignées, bien sûr. Beaucoup d'élèves y amènent effectivement leurs propres chevaux et c'est pour cette raison que toutes les races et tous les styles d'équitation y sont représentés. Et Tara est la directrice de compétition de l'académie.
— Pourquoi vient-elle à Melbourne ? s'étonna Kate.
— Il se trouve qu'elle est dans la région en ce moment, alors je l'ai convaincue de venir s'occuper de vous pendant deux jours.
— En étant ses élèves, c'est un peu comme si on devenait les All-Stars de la Nouvelle-Zélande, non ? plaisanta Stella.
— En quelque sorte, acquiesça gaiement Avery. Vous avez beaucoup de chance. Tara Kelly est considérée comme l'un des meilleurs professeurs d'équitation du monde.
— Mais comment ça va se passer pour les chevaux ? s'inquiéta Isa. Si on ne peut pas emmener les nôtres, nous n'allons pas être désavantagées ?
— C'est possible, admit Avery, mais vous ne serez pas les seules. Les cavaliers australiens qui viennent de Sydney et d'Adelaïde ne connaîtront pas leurs montures non plus. Les chevaux qu'on va vous fournir aux Prés du Paradis sont tous très prometteurs. Il y a toujours une part de risque quand on emprunte un cheval, cependant je vous assure que ceux qui vous attendent sont tous très doués. Je crois que le plus dur, pour vous, ce sera de faire votre choix, conclut-il.
1En français dans le texte. (N.d.T.)
2
Le poney gris galopait à vive allure, mais c'était déjà trop tard. Les autres chevaux avaient déjà atteint la route. Un coup de klaxon retentit. Deux voitures passèrent à toute vitesse. L'une d'entre elles manqua d'accrocher Toby.
Un bref instant, Isa envisagea de renoncer, mais elle demanda finalement à sa monture de galoper encore plus vite. Elle n'avait pas le choix. Personne d'autre ne pouvait rattraper les chevaux à temps. Il fallait qu'elle fonce sur la route pour les ramener vers le poney-club, sinon ils allaient se faire tuer.
Dans un cliquètement de fers, Mystic atteignit la chaussée goudronnée et se rabattit sur Toby pour lui bloquer le passage.
— Rentre ! Fais demi-tour ! cria Isa en agitant les bras vers le grand cheval bai.
Si elle arrivait à le faire repartir vers le poney-club, Goldrush et Coco le suivraient. Mais elle devait agir vite. Deux voitures avaient déjà failli les percuter. Ça finirait mal.
Surpris de voir surgir Isa et Mystic, Toby fit brutalement demi-tour en entraînant les autres poneys vers l'allée gravillonnée, hors de danger. Isa s'apprêtait à les suivre quand le klaxon assourdissant d'un camion résonna derrière elle, suivi d'un effroyable crissement de pneus et d'une odeur de caoutchouc brûlé. Alors que le véhicule dérapait dans le virage en glissant vers elle, tout parut se dérouler au ralenti.
Mystic se tourna pour affronter le poids lourd, tel un étalon prêt à se battre. Il se cabra. Isa sentit son cœur s'arrêter tandis qu'elle était éjectée de la selle…
Cette fois, elle ne toucha pas le sol. Ça n'arrive jamais quand on tombe en rêve. Mais elle se réveilla en sursaut et sentit son cœur battre très fort. Elle regarda autour d'elle. Où était-elle ? Que se passait-il ? Et soudain, tout lui revint. Elle se trouvait aux Prés du Paradis.
Arrivées de nuit, épuisées par le vol et le long trajet depuis l'aéroport, les filles s'étaient directement mises au lit sans défaire leurs bagages. Et Isa venait de se réveiller, seule et désorientée, dans une chambre inconnue.
Elle frissonna et remonta sa couette. Même si l'accident de Mystic remontait à deux ans, ce rêve la bouleversait toujours autant.
Mystic était son premier poney et elle l'avait adoré. La dernière chose dont elle se souvenait, c'était de sa chute quand Mystic s'était cabré, suivie du choc de son casque sur l'asphalte et du goût de sang dans sa bouche. Elle avait repris connaissance sur un lit d'hôpital avec sa mère à ses côtés. Isa n'oublierait jamais son expression quand elle lui avait demandé : « Et Mystic, maman, comment va-t-il ? Il n'a rien, n'est-ce pas ? »
Mystic lui avait sauvé la vie, ce jour-là. Isa était sûre qu'il l'avait consciemment mise hors d'atteinte du camion et s'était sacrifié pour elle. Comment pourrait-elle l'oublier ? Accablée par le chagrin, elle avait cru ne jamais pouvoir aimer un autre cheval ni refaire un jour de l'équitation.
C'est alors que Tom Avery lui avait présenté Flèche. Une pauvre petite jument maltraitée et terrorisée. La jeune fille et la ponette s'étaient guéries mutuellement. Isa avait trouvé la force d'aimer de nouveau et de se remettre en selle.
Cependant, elle n'avait jamais oublié son amour pour Mystic. Elle l'avait toujours trouvé un peu spécial. En fait, il l'était bien plus qu'elle ne l'imaginait… Après cet accident, le hongre gris était devenu un ange gardien pour elle et pour Flèche. Chaque fois qu'elle avait besoin de lui, Mystic apparaissait. Non pas comme un fantôme, mais comme un poney bien vivant, prêt à l'aider. Il avait le don de flairer le danger. Il lui avait sauvé la vie tant de fois qu'elle ne les comptait plus.
Et voilà qu'elle se retrouvait à des milliers de kilomètres de chez elle, dans un lit inconnu, à rêver une nouvelle fois de lui. Elle tourna les yeux vers la fenêtre. Dans le passé, ce genre de rêve était toujours un présage et le signe que Mystic s'apprêtait à l'entraîner dans une nouvelle aventure. L'attendait-il en ce moment même ? Fallait-il s'étonner qu'il l'ait suivie en Australie ? Après tout, il était bien apparu en Espagne pour sauver Tornade, le poulain de Flèche.
Cependant, elle ne vit aucun signe de sa présence quand elle regarda dehors. Elle avait l'intuition qu'il ne viendrait pas cette fois-ci. Les choses changeaient, ces derniers temps. Elle rêvait beaucoup de lui, toujours le même rêve, mais Mystic n'apparaissait plus à son réveil.
Elle scruta de nouveau la pénombre. Le jour se levait. Quelle heure était-il ? Elle consulta son réveil : 6 h 03.
Il n'était pas question qu'elle reste dans son lit à attendre l'heure du petit déjeuner. Elle apercevait les contours vagues de l'écurie dans le lointain. Elle se tortilla sous les draps. Elle mourait d'envie d'y aller. Mais à leur arrivée, la veille, malgré leur impatience, Avery leur avait dit qu'il préférait qu'elles soient toutes réunies pour s'y rendre.
Oh, il ne lui en voudrait pas si elle allait juste y jeter un rapide coup d'œil !
Elle se leva puis enfila son jean et son t-shirt en regardant le lit vide à côté d'elle. Celle qui devait partager sa chambre n'arriverait que plus tard dans la matinée. Avery ayant décidé de séparer les filles de Pointe-Chevalier, Isa était donc toute seule dans sa chambre et personne ne remarquerait son absence.
Elle suivit le chemin qui menait à l'écurie, accompagnée par le chant des cigales. La terre était si sèche que ses bottes soulevaient un nuage de poussière à chaque pas.
Elle arriva devant un grand bâtiment construit en bardeaux de cèdre qui avaient pris une teinte gris argenté sous l'implacable soleil australien. Elle s'approcha de la porte coulissante et la tira juste assez pour pouvoir se glisser à l'intérieur.
La première chose qu'elle remarqua fut l'odeur familière des chevaux. Elle inspira profondément pour la savourer. Son regard se posa d'abord sur les quatre premiers box, qui étaient ouverts, puis sur les suivants, fermés.
Elle se sentait comme un enfant sur le point de soulever le couvercle d'une boîte de chocolats et d'en découvrir les différents parfums. Chacune des huit stalles abritait un cheval. Et l'un de ces chevaux serait à elle pendant quinze jours. Elle devrait non seulement s'entraîner et concourir avec lui, mais aussi le panser et en prendre soin. Mais dans quel box se trouvait-il ?
Elle s'avança vers la première porte pour tirer le verrou et fit un bond en arrière quand le battant supérieur s'ouvrit tout seul de l'intérieur. Un bai avec une liste blanche sur le chanfrein sortit la tête pour la saluer.
— Oh, bonjour, toi ! Tu m'as l'air bien pressé, dis-moi !
Le bai lui répondit d'un petit hennissement amical. Elle s'approcha puis, d'un coup d'œil rapide, elle jugea que c'était un hongre bien charpenté, avec peut-être un peu de sang de clydesdale. Oui, c'était bien ça, se dit-elle en découvrant ses fanons, les longs poils sur ses boulets et ses épais tendons.
Du sang de clydesdale pouvait être un atout. Ces chevaux de trait croisés à des pur-sang donnaient des chevaux très sportifs. Ils avaient une ossature solide et, bien qu'ils soient faits pour tirer des charges, se révélaient des sauteurs d'une étonnante hardiesse.
Oui, par bien des côtés, ce bai lui semblait la monture idéale pour les deux semaines à venir. Cependant, tandis qu'elle remontait la rangée en ouvrant les portes les unes après les autres, chaque cheval, toujours plus beau que le précédent, lui parut posséder quelque chose de particulier. Le choix serait difficile…
Le deuxième box abritait un magnifique louvet chocolat foncé à la belle crinière blonde. Il ne mesurait qu'un mètre quarante-huit, mais il était solide, idéal pour le hunter.
Le cheval suivant était un hongre gris très pâle aux longues jambes, qui mesurait plus d'un mètre soixante. Il avait une crinière et une queue si foncées qu'elles semblaient noires sur sa robe nacrée.
Venait ensuite un autre gris, mais pommelé, celui-ci, avec une crinière argentée et un large nez aquilin, puis un cheval pie d'un bai éclatant avec de grosses taches blanches.
Elle n'avait vu jusqu'à présent que des hongres quand elle découvrit, dans la sixième stalle, une jument alezane qui devait faire un peu plus d'un mètre cinquante. Elle avait une étoile blanche sur le front et une crinière magnifiquement coupée.
— Que tu es belle !
Apparemment ravie de ce compliment, la jument passa la tête par-dessus sa porte pour se laisser admirer.
Isa avait presque atteint le bout de la rangée quand elle aperçut dans le septième box un cheval encore plus extraordinaire que les autres. Au premier abord, on pouvait le prendre pour un gris. Mais sa robe claire et laiteuse était trop crémeuse pour entrer dans cette catégorie. Et quand Isa vit ses yeux d'un bleu fascinant, elle n'eut plus aucun doute sur sa race. Elle en avait déjà croisé un spécimen lors d'un gymkhana et Avery lui avait dit qu'il s'agissait d'un cremello. Il lui avait expliqué qu'ils ressemblaient aux albinos par leur peau rose et leur robe blanche, mais s'en distinguaient par leurs yeux d'un bleu étonnant.
Ce cremello était grand, plus d'un mètre soixante, estima-t-elle. Et bâti comme un warmblood, avec des épaules bien musclées et des hanches faites pour le saut. Il s'avança vers elle et passa la tête dehors. Isa lui caressa le nez et remarqua alors qu'il avait de la crème blanche sur le museau.
Sans doute de l'écran total. On devait lui en mettre pour le protéger des coups de soleil quand il restait dehors.
— Je crois que pour le moment tu es mon préféré…, chuchota-t-elle avant de passer au dernier box.
Le cœur battant, elle poussa le verrou et ouvrit la porte.
Le cheval à l'intérieur était marron. Marron et rien d'autre. Pas de marque blanche, pas d'étoile, pas de liste. Juste marron uni avec un bout de nez farineux. Comparé à l'étonnant crème, au beau louvet et aux autres, il paraissait bien terne. Pourtant, Isa l'aima dès le premier regard.
C'était un pur-sang au corps musclé et à la fine ossature, bâti pour la vitesse. Il devait mesurer environ un mètre cinquante-cinq et possédait une tête élégante sur un cou puissant et, surtout, les yeux les plus intelligents du monde. On pouvait connaître tant de choses sur un cheval uniquement avec son regard ! Et ce hongre avait tout de suite cherché les yeux d'Isa. Il sortait vraiment de l'ordinaire.
— Bonjour, mon grand. Tu es magnifique, tu sais ! murmura-t-elle en tendant la main pour le caresser. Comment tu t'appelles ?
— Tu es bien matinale ! s'exclama une voix derrière elle qui la fit sursauter.
Isa se retourna d'un bond. Une jeune femme la dévisageait.
— Oh, vous m'avez fait une peur bleue !
L'inconnue ne lui rendit pas son sourire. Elle la toisait, bien droite, les bras croisés, les sourcils froncés. Malgré son expression sévère, elle était très jolie avec ses cheveux châtain clair soyeux, ses pommettes parsemées de minuscules taches de rousseur et ses grands yeux verts.
— Tu es sans doute une des cavalières d'Avery, continua l'inconnue. Je croyais que vous ne deviez venir à l'écurie qu'après le petit déjeuner.
— C'est… c'est vrai, bafouilla-t-elle.
Il y avait quelque chose chez cette jeune femme qui la rendait nerveuse. Elle était sûre de l'avoir déjà vue quelque part.
— Je… je viens du poney-club de Pointe-Chevalier. Je m'appelle Isa… Isabelle Brown.
— Isa ou Isabelle ?
— Mes amies m'appellent Isa.
La jeune femme haussa un sourcil.
— Dans ce cas, je t'appellerai Isabelle. Mes élèves de l'académie Blainford me surnomment Voldemort. Je ne sais pas pourquoi. Cela a peut-être un rapport avec Harry Potter… Bref, ils trouvent cela très drôle. Et toi ?
— Euh… oui, enfin… non, euh… je ne sais pas, bredouilla-t-elle, de plus en plus mal à l'aise.
— C'est parce que je suis le professeur le plus sévère de l'école, continua la jeune femme, qui semblait plutôt satisfaite de sa réputation. J'espère qu'une fois que tu auras suivi mon stage de cross-country, tu seras d'accord avec eux. Je préférerais néanmoins que tu m'appelles Tara. Je suis Tara Kelly, se présenta-t-elle enfin en lui tendant la main.