Les sillons d'une endurance

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Pour surmonter les obstacles qui s'opposent à lui dans sa quête du bonheur, Tièguélé doit se battre contre un conglomérat de conspirateurs diaboliques... L'auteur dénonce ici l'une des faces cachées de la vie sociale en milieu traditionnel dioula d'Afrique occidentale subsaharienne : le sort impitoyable réservé aux enfants orphelins, qu'on laisse végéter dans la misère sociale. Cette satire est aussi le moyen d'aborder d'autres fléaux (lévirat, mariage par troc, charlatanisme, polygamie...) qui minent la société africaine.
Publié le : samedi 1 avril 2006
Lecture(s) : 232
EAN13 : 9782336271453
Nombre de pages : 195
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Les sillons d'une endurance

site: w\vw.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr e.mail: harmattanl@wanadoo.fr (Ç) L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-00442-3 EAN : 9782296004429

Arauna DIABA TE

Les sillons d'une endurance

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique FRANCE L'Hannattan Hongrie Kënyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa

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Ecrire )'Afrique Collection dirigée par Denis Pryen

Déjà parus
Prisca OLOUNA, Laforce de toutes mes douleurs, 2006 Salvator NAHIMANA, Yobi l'enfant des collines, 2006. Pius Nkashama NGANDU, Mariana suivi de Yolena, 2006. Pierre SEME ANDONG, Le sous-chef, 2006. Adélaïde FASSINOU, Jeté en pâture, 2005. Lazare Tiga SANKARA, Les aventures de Patinde, 2005. Djékoré MOUIMOU, Le candidat au paradis refoulé, 2005. Koumanthio ZEINAB DIALLO, Les rires du silence, 2005. Koumanthio ZEINAB DIALLO, Les humiliées..., 2005. Amaka BROCKE, Laftlle errante, 2005. Eugénie MOUA YINI OPOU, Sa-Mana au croisement des bourreaux,2005. Lottin WEKAPE, Le perroquet d'Afrique, 2005. André-Hubert ONANA-MFEGE, Mon village, c'est le monde, 2005. Lora MAZONO, La quatrième poubelle, 2005. Kamdem SOUOP, H comme h..., 2005. Sylvie NTSAME, Malédiction, 2005. Blaise APLOGAN, Sètchémé, 2005. Bernard ZONGO, Meurtrissures, 2005. Ivo ARMATAN SA V ANa, Dans les cendres du village, 2005. Charles DJUNGU-SIMBA K, L'enterrement d'Hector, 2005. Patrick Serge BOUTSINDI, Le Mbongui. Nouvelles, 2005. Aissatau FORET DIALLO, Cauris de ma grand-mère. Ann BINTA, Mariage par colis. Ann BINTA, Flamme des crépuscules. Ida ZIRIGNON, Au nom des pères. Els de TEMMERMAN, L'enlèvement d'enfants dans le Nord de l'Ouganda. Denis OUSSOU ESSUI, Le temps des hymnes. Denis OUSSOU ESSUI, La souche calcinée.

A la mémoire de Sidonie Françoise

7 Chapitre l

Tara Ouré dormait depuis quelques temps. C'est alors qu'un garçonnet, comme à l'accoutumée, franchit le seuil de la porte pour rejoindre la dormeuse. Mais cette nuit-là, de quel sommeil s'agissait-il ? Le garçonnet ne pouvait le savoir. C'est ce qui explique pourquoi il se mit vainement à réveiller la jeune femme endormie à son absence. - Lève-toi, mère, marmonna l'enfant. Il ne reçut aucune réponse verbale et ne vit aucun geste de la part de celle qui était allongée sur son grabat. A ce moment, M'Bèrè, la vieille qui veillait au corps étalé et immobile, arrêta l'enfant dans ces agissements en ces termes: - Toi, va rejoindre tes camarades qui sont en train de jouer dehors, sur la place publique du village. Ces mots tombèrent dans les oreilles de Tièguélé qui a toujours eu du respect pour la vieille M'Bèrè. Alors, l'enfant lui obéit; il se retira tout en ne manquant pas de jeter un regard froid sur la vieille femme et le corps que cette dernière gardait; quand le garçonnet eut disparu, la gardienne se mit à méditer et à sangloter. Elle avait fait une projection sur la future vie de cet homme fragile, encore petit, qui allait croître sans protection ni chaleur maternelles. M'Bèrè pensa à tous les cas semblables qu'elle avait connus auparavant; et tout son corps bouleversé de commisération pour le petit Tièguélé, frissonna. Cependant, Tièguélé, tout comme beaucoup d'habitants du village, ne savait rien encore de ce qui s'était passé car de telles nouvelles durent d'abord dans un cercle relativement restreint avant d'être portées à la connaissance de tout le monde. Après avoir rejoint ses camarades d'enfance, il se mêla à leurs groupes de jeux. L'amusement cette nuit-là, consistait à jouer à la guerre; et comme dans toute guerre, il y avait deux camps opposés l'un combattant l'autre: le camp de Tièguélé fut vaincu, pris en captivité et mis au service du camp victorieux; le succès ou la défaite ragaillardit ou refroidit le « bilakoro »1. Tièguélé s'était donc refroidi car n'ayant pas le goût de la défaite, ayant toujours remporté des luttes de corps à corps qui l'opposaient à ses semblables. Il était surpris et attristé car d'habitude, dans le jeu de la guerre, son camp l'avait toujours remporté. Tous ses acolytes furent épatés. Personne n'arrivait à expliquer ce qui se passait. Les données étaient plus compliquées que tout cela... Ne dit-on pas généralement qu' (<un malheur n'arrive jamais seul» ?

1

bilakoro : garçon non encore initié, non encore circoncis en milieu traditionnel diou/a

8 Pendant que les bilakoros jouaient, des émissaires s'étaient discrètement rendus dans chaque famille du village pour en informer les chefs de ce qui prévalait à Dawéléna, la famille de Tièguélé : «Tara Ouré avait été atteinte d'un rhume et elle n'a pas pu le supporter », voilà la phrase laconique que lâchait chaque émissaire à son arrivée dans une famille. La nouvelle parcourut rapidement tout le village; les femmes portèrent de longs foulards sur leurs épaules et rejoignirent la famille endeuillée; quant aux hommes, ils s'assemblèrent dans le grand vestibule appartenant au père de Tièguélé. Il devait être vingt et deux heures dans la marche du temps. On envoya un émissaire auprès des bilakoros pour les inviter à mettre fin à leur partie de jeu; l'émissaire ni vu ni connu de tout le groupe s'adressa à Zan le chef de file des bilakoros qui s'apprêtaient à engager la seconde phase de leur partie guerrière. Les uns et les autres ne comprirent rien; Zan invita chacun à rejoindre le carré de son père; les bilakoros n'avaient pas droit de siège dans des locaux funestes. Tièguélé lui, n'avait pas le choix; comme tout le monde, il regagna le carré paternel. Dès l'approche du vestibule, il fut impressionné par la présence massive des vieux qui tenaient compagnie à son père endeuillé; par sagesse, il contourna et prit un couloir qui menait vers la chambre de sa mère; il retrouva la même atmosphère de foule: une présence massive de femmes mais cette fois-ci doublée de plaintes, de gémissements et de pleurs; Tièguélé n'y comprit rien. Il tenta de franchir la masse de femmes chagrinées; alors une des pleureuses le prit par la main gauche et le conduisit en dehors des locaux familiaux; on l'emmena à quelques quatre-cents mètres chez Bénan la petite sœur de Tara Ouré. Là encore, les gens étaient tristes; certains larmoyaient tout simplement, d'autres pleuraient à grands cris. Dans cette atmosphère de crispation générale, Tièguélé commença à comprendre ou du moins à deviner; en contournant le vestibule, il avait par un coup d'œil furtif, entrevu son père parmi les vieux; mais à l'approche de la chambre de Tara Ouré, on lui avait fait changer de trajectoire. Pis, on l'avait conduit ailleurs; il se souvint alors d'une image lorsqu'il partait rejoindre ses pairs pour jouer: Tara Ouré allongée et la vieille M'Bèrè sereinement assise à côté d'elle. A peine Tièguélé eut fini de remonter tout ce scénario, qu'un cri féminin très perçant, monta au ciel dans la famille de Bénan: « Ouhi !hi !hi !hi !hi ! Toi, Tara Ouré, tu as osé nous faire ça ? Tu as osé nous quitter? Tu as osé partir nous laissant seuls et nostalgiques? «Toi bon Dieu, tu as osé nous priver pour toujours de notre tante Tara Ouré « Ouhi !hi !hi !hi !hi ! Qu' a-t-elle fait? Ouhi !hi !hi !hi !hi ! »

9 A ces mots plaintifs, Tièguélé tressaillit. Bien que très jeune car il avait à peine treize ans, il était sensible au changement d'humeur sur la face des gens. Il comprit que tout s'était déjà joué; il aida les gens à se plaindre, à gémir et à pleurer comme l'aurait fait tout enfant de son âge. Les enfants souvent agissent par simple imitation; mais à l'âge de Tièguélé, à la simple imitation s'ajoute une quelconque prise de conscience; tel fut d'ailleurs son cas. Il dépassa la pure et simple imitation; ses cris «Na hé ! Na hé»2 venaient de son profond cœur; il fut épris de mélancolie. Il se jeta à terre et roula dans la poussière tout en continuant de crier: «Na hé! Na hé ! ... » On immobilisa le nouvel orphelin de mère; on le cajola avec des paroles mélancoliquement doucereuses. Mais à quel prix ?

2 ((

Na hé ! Na

hé !

))

: Maman!

Maman!

Il

Chapitre II
Des émissaires plus âgés et plus responsables que les premiers furent choisis et mandatés pour porter la triste nouvelle dans les villages voisins de Kémokobougou. En de pareilles circonstances, il faut informer toutes les personnes avec lesquelles on entretient un quelconque lien de parenté ou une quelconque relation sociale. Certains commissionnaires quittèrent la même nuit du décès; d'autres le matin de bonne heure. Le temps mis pour faire parvenir la mauvaise nouvelle aux uns et aux autres témoigne de la considération portée aux destinataires du message funèbre. Ainsi, des villages comme Sibaka, Lankolaba, Guèbara, Kèroba, qui sont à un rayon de dix à quinze kilomètres de Kèmokobougou tout comme d'autres tels que Toubala, Farasso, Koudéni, Manafè qui sont à des trentaines de kilomètres furent tous parcourus. Le lendemain du triste événement était vendredi; ce vendredi-là, tous les parents et toutes les relations proches de la contrée reçurent l'information funeste qui occasionnait des apitoiements par-ci, des cris plaintifs et même des pleures par-là. On assista à une compassion généralisée car en Afrique et plus particulièrement en milieu traditionnel dioula, tout événement est vécu sous un angle communautaire; le malheur ou le bonheur d'un habitant du quartier est socialement partagé par les voisins, les habitants du même village et ceux des villages environnants dans la mesure où les cloisons sont transparentes et même perméables en matière de fraternité et de solidarité. En plus de la mauvaise nouvelle à annoncer, les émissaires avaient en charge de communiquer l'heure de l'inhumation. On devait procéder aux obsèques de Tara Ouré, le vendredi entre seize et dix sept heures. Ce fut donc la ruée vers Kémokobougou de la part de tous ceux à qui la triste nouvelle était parvenue. Certains messagers n'avaient même pas eu le temps de rendre compte de leur mission aux sages qui les en avaient chargés, qu'ils étaient rejoints dans le vestibule de Dawéléna par ceux-là mêmes qu'ils avaient été informer. C'est en de pareilles circonstances que se mesure la portée des relations de la famille éplorée. Dans ce cas précis, les gens affluèrent de tous côtés. Des délégations de femmes aussi bien que d'hommes arrivèrent non seulement des villages ci-dessus cités mais aussi d'autres localités anonymes. Les uns venaient avec des vivres, les autres avec de l'argent pour porter un coup de main à la famille Dawéléna ; l'assistance morale était ainsi doublée d'une assistance matérielle. N'oublions pas que la même solidarité se manifesta chez les habitants de l<'émokobougou qui, apportèrent chacun à la mesure de ses

12 moyens, une aide à la famille endeuillée. En plus, les familles alliées intervinrent pour aider à résoudre la question d'hébergement des délégations étrangères; étrangers et étrangères avaient été répartis dans certaines familles de I<'émokobougou pour y déposer leurs bagages et y trouver lieu de repos. Ces familles d'accueil agissaient par solidarité; les délégations étrangères qu'elles accueillaient étaient prises en charge pour la restauration par la famille endeuillée qui avait mobilisé un certain nombre de cuisinières pour la circonstance. L'enterrement en milieu traditionnel dioula oscille entre deux pôles: selon que le défunt est très âgé ou pas, la cérémonie dure et épouse des allures de fête ou ne dure pas et devient une corvée expéditive liée au chagrin dont on a hâte de se débarrasser. En ce qui concernait Tara Ouré, c'est le deuxième pôle qui fut exploité car elle avait rendu l'âme dans sa trente troisième année. N'eût été la même raison, les obsèques de Tara Ouré auraient lieu deux ou trois jours après sa disparition; mais dans une situation comme la sienne, il fallait vite faire d'en finir pour que passassent rapidement la douleur morale et l'amertume générale. Si la nature humaine a l'art de vouloir rallonger les événements heureux, elle a par contre celui de raccourcir les situations douloureuses. Alors, la dépouille mortelle fut entretenue et mise en linceul vers les quinze heures trente; les fossoyeurs s'étaient acquittés de leur tâche. A seize heures un quart, le cortège funèbre s'ébranla; c'est l'un des moments les plus difficiles à vivre qui rappelle encore les instants pendant lesquels la nouvelle a été fraîchement diffusée. Une fois qu'on souleva le cercueil, les pleureuses firent entendre leurs plaintives voix ; on gémissait: « Ouhi lhi lhi lhi lhi 1 Ouhi lhi lhi lhi lhi 1» On suppliait le cadavre: «Tara Ouré reviens. Tara Ouré ne pars pas ainsi 1 Tara Ouré, reste avec nous 1» Ou encore, on se roulait à terre. Seuls les hommes peuvent se rendre au cimetière. C'est eux qui accompagnèrent Tara Ouré en sa dernière demeure. Mais avant d'emprunter la voie qui mène au cimetière, le cercueil contenant la dépouille de la défunte fut exposé devant le vestibule de Dawéléna; et là, fut observé un rituel fort pathétique: d'abord, le vieux Baba M'Blé, le mari de Tara Ouré, s'approcha du cercueil et maugréa en ces termes: - Tara Ouré, je te pardonne pour toutes les maladresses commises à mon égard pendant notre courte vie conjugale; je te présente toutes mes excuses pour les offenses dont tu as été l'objet de ma part. Dors en paix, Tara Ouré.

13 - Hamina3, répondit en chœur toute l'assistance.

Ensuite, Baba M'Blé se tourna vers l'assistance, la fixa de son regard et lui dit à haute voix: «Celui ou celle à qui Tara Ouré devait quelque chose, n'a qu'à se prononcer; je prends ici l'engagement de lui rembourser son dû. De même, si quelqu'un se trouve ici redevable à Tara Ouré, il pourra s'en acquitter auprès des siens; mais sachez que si vous ne le faîtes pas non plus, ce n'est pas bien grave. La famille s'en remettra à Allah, miséricordieux ». Personne ne se présenta; personne ne fit signe ni ne souffla mot. Baba M'blé fit un signe de la main; on reprit le cercueil et juste au même moment, retentirent des tam-tams lugubres; on s'avança à leur rythme jusqu'au cimetière où sans aucun protocole particulier, on procéda à l'inhumation. Tièguélé assista stoïquement à toute la cérémonie. Il y avait été emmené par Hamaka, un de ses oncles maternels qui ne le lâcha pas un seul instant des mains. Tièguélé ne put retenir ses larmes durant toute la cérémonie. Cependant il ne cria ni ne pleura à haute voix contrairement à ce que beaucoup de gens redoutaient. Tout se passa vite. On revint à la maison aux environs de dix sept heures. Vint alors le moment de faire les dernières bénédictions, de remercier les amis, les parents venus tant de Kémokobougou que des autres localités apporter leur soutien moral ou matériel à la famille Dawéléna. Le même soir, certaines délégations étrangères se retirèrent et rejoignirent leur village d'origine; d'autres, plus attachées à la famille meurtrie, restèrent une ou deux journées de plus après l'enterrement de Tara Ouré et cela pour éviter de précipiter la famille Dawéléna dans une solitude mélancolique; pendant les tout premiers jours qui ont suivi l'inhumation, on aborde d'autres sujets tels la chasse, l'hivernage, la pêche, les aventures de l'homme en quête de fortune, de temps à autre on retombe dans le silence pour respecter la mémoire de la défunte et c'est là que revient le leitmotiv suivant: - A chacun ses jours comptés et prédéterminés par le Tout Puissant; l'au-delà, c'est ce qui nous attend tous; que l'âme de la partante ait la clémence de Dieu
-

Hamina, Hamina, murmurent les uns et les autres!

Puis on redémarre avec d'autres sujets; on en profite pour donner du tonus aux rapports sociaux qu'on entretient avec des amis ou parents qu'on n'avait pas vus depuis longtemps.

3

Hamina: Amen

14 Soixante douze heures après l'inhumation, tout le monde est reparti; la vie au village de Kémokobougou reprend lentement. Suivirent ensuite les grandes funérailles, environ quarante jours après le décès; la même atmosphère qui avait prévalu lors du décès et de l'inhumation, réapparut au cours des funérailles mais bien sûr avec moins de crispation et d'acuité. Une fois ces funérailles terminées, on bénit la mémoire de la défunte. On remercia encore les amis et parents pour leur grande mobilisation. On s'efforcerait d'oublier le pathétique événement tout en s'imaginant que l'âme de la défunte reposerait en paix.

15 Chapitre III

Après le respect témoigné à la mémoire de Tara Ouré, hommes et femmes de bon cœur essayaient de s'imaginer ce qu'allait devenir la vie du jeune orphelin de mère. Cette attitude avait été adoptée par la vieille M'Bèrè depuis la case mortuaire. Certains osaient aborder le sujet dans leurs différents débats sur les routes des champs, des pâturages pour les hommes et sur les chemins menant aux puits, dans les rizières et même autour des mortiers pour les femmes; d'autres ne faisaient qu'en penser sans avancer d'opinions, à fortiori spéculer. A côté de tout ceux-là, il y avait une frange des habitants de Kémokobougou et même de Dawéléna qui était insensible au sort de Tièguélé. Ce sort de l'orphelin de mère n'arrangeait-il pas les paresseux et les jaloux? Comme tout événement, l'après - mort de Tara Ouré suscita un conseil de famille extraordinaire sous les rênes de Baba M'Blé, chef de famille de Dawéléna, père de Tièguélé. Baba M'Blé était un vieillard dont l'âge approchait la soixantaine d'années. Il était de taille moyenne, et avait un teint très clair; c'est d'ailleurs à cause de son teint très clair que ses amis l'appelaient Baba M'blé, ce qui signifiait Baba le rouge, une appellation qui avait fini par devenir populaire. Baba M'Blé était non seulement le chef de la famille Dawéléna, mais aussi celui du village de I<'émokobougou. Son courage et son esprit de sacrifice pour l'intérêt général ont toujours été évoqués. On raconte qu'une fois, sous le règne du colonisateur blanc, Baba M'Blé fut ligoté et embarqué de I<'émokobougou à Banfoladio, chef lieu de cercle où il dut recevoir de nombreux coups de fouets au nom de tout le village dont il était le chef. Quand tous les habitants n'étaient pas en mesure de s'acquitter de leurs impôts, ou le chef complétait ou il subissait toutes sortes de bavures et d'humiliations de la part de l'autorité coloniale. Cette année-là, l'impôt de Kémokobougou ayant été incomplet, des gardes-cercles vinrent enrôler Baba M'Blé de force et le conduisirent à Banfoladio où il se vit rouer de coups de fouets. De retour, il tomba gravement malade; il fut guéri grâce aux prières adressées aux mânes du village. Voici l'un des éléments qui avaient rendu Baba M'Blé légendaire à Kémokobougou ; à côté de cela, il jouissait d'une bonne réputation pour avoir donné l'exemple du bon chef et de la sagesse dans le grand âge. On raconte encore que jusqu'à sa mort à l'âge de quatre vingt dix ans, il aimait toujours le travail de la terre. Toute sa vie durant, il eXploitait son petit champ de maïs qu'il labourait seul de sa main, semait, binait et entretenait; il ne se faisait aider qu'à la récolte. C'est donc ce vieillard hardi qui présida le conseil extraordinaire de famille à Dawéléna. Une nuit, après le dîner traditionnel, il réunit tous les membres de la famille et s'adressa à eux comme suit:

16 - Que la paix du Bon Dieu soit avec vous chers frères, chères femmes, et chers enfants. Si nous sommes tous réunis ici ce soir, ce n'est pas pour quelque chose de grave; que le Tout Puissant nous épargne d'ailleurs de tout autre malheur, car celui que nous venons de vivre a été assez éprouvant. Et notre rencontre d'aujourd'hui est une conséquence du malheur qui nous a frappés il y a de cela trois mois. J'ai appelé tout le monde bien sûr, mais je vais m'adresser particulièrement à toi Filiba, toi qui étais la coépouse de Tara Ouré. Aujourd'hui, comme tout le monde le sait, Tara Ouré n'est plus. Nous la regrettons tous! Paix à son âme! Et puisqu'elle n'est plus, il y a des devoirs qui nous incombent. Je reste père des enfants de Tara Ouré; mais ces enfants n'ont plus leur mère génitrice. Cependant, nous pensons tous qu'ils ont une mère; et cette mère, c'est toi Filiba : tu es leur mère aujourd'hui comme tu l'étais mer et tu le seras pour toujours. Donne à ses enfants l'amour dont ils ont besoin de la part d'une mère.; Filiba, à la suite de cela, Dieu te récompensera. Voilà ce que j'avais à te dire ; je t'écoute Filiba. - Baba, dit Filiba, tu es mon mari; tes enfants même avec une autre femme sont mes enfants; ce qui est arrivé est dur pour nous tous. C'est l'œuvre de Dieu et c'est à nous que ce même Dieu confie ces deux petits anges, je veux dire Tièguélé et son grand frère Karamoko ; IZaramoko lui, n'est plus un enfant puisqu'il a déjà quinze ans environ; Tièguélé est dans sa treizième année mais, lui aussi a été témoin de ce qui s'est passé: que Dieu nous aide. Je ferai de mon mieux pour m'occuper de ces deux petits anges.
Merci Filiba, rétorqua Baba M'Blé. Tu viens de faire preuve de compréhension et de sagesse. Il y a cependant une chose que je tiens à ajouter: il y a dans ce village une autre femme vers laquelle Tièguélé et Karamoko ne manqueront pas d'aller. Je veux parler de Bénan, la petite sœur de leur mère. Alors, donne-leur la liberté de pouvoir rendre visite à cette dernière au moment où ils en exprimeront le besoin. - Je pense qu'ainsi nous serons deux mères pour ces enfants, appuya -

Filiba. - Alors, la séance est levée, reprit Baba M'blé. Vous pouvez tous disposer de votre temps. La nuit est avancée; travaux champêtres et ménagers attendent les uns et les autres. Que le Seigneur soit avec vous tous. Les quelques membres conseils de la famille se dispersèrent après avoir prodigué de bonne conduite aux orphelins de mère. Seulement

la sincérité de Filiba était à mettre en doute. Baba M'Blé ne se faisait que des illusions, lui qui pensait avoir instauré un ordre auquel tout le monde obéirait; loin de là. Une fois que Filiba se retira dans sa case, elle se mit au lit et ne put s'endormir. Une seule pensée la préoccupait: «Moi qui n'ai eu pour enfants que trois fillettes, m'occuper des garçons d'une autre

17 femme, au nom de quel sentiment?» Elle se releva de son tara4 puis s'assit. Le doute plana dans sa conscience et dans ses pensées; elle cessa d'hésiter et se résolut finalement: «Je ne ferai pas cela. Qu'est-ce que j'y gagne? Ces enfants une fois devenus grands, me seront-ils reconnaissants? Ce n'est pas évidenb>. A ces mots, elle se mit debout, sortit de sa case puis rejoignit sur la pointe des pieds, Bakaba une de ses collaboratrices de longue date. Dans la plus grande discrétion, elle voulait le plus rapidement possible, le point de vue de cette amie; elle lui dit : - Tu vois Bakaba, mon mari me charge de m'occuper des enfants de ma défunte coépouse. Je ne pense pas que j'aie quelque chose à gagner en le faisant et je me demande si. . . - Ces enfants vont être reconnaissants un jour, acheva Bakaba, qui dans toute sa complicité d'avec Filiba, devinait toujours la pensée de celle-là. Et puis, regarde Filiba, poursuivit Bakaba, ces orphelins sont de surcroît des garçons alors que toi tes enfants ne sont que des filles. Les filles sont appelées à se marier et à vider la famille. Ce sont les enfants de Tara Ouré qui sont les héritiers de Baba M'Blé, donc les futurs maîtres de la famille Dawéléna; tout leur reviendra un jour: terres, bétail, pouvoir, honneurs et j'en passe. Tu penses qu'à ce moment ils s'occuperont d'une vieille embarrassante, car comme tu le sais autant que moi, tu es appelée à vieillir. En tout cas à ta place, je ne le ferais point. C'est ainsi que cette mauvaise conseillère rassura Filiba dans sa position. N'ayant pas rencontré d'avis contraire chez l'amie la plus intime, elle se décida alors de jouer à l'hypocrisie. Elle ne renoncerait jamais publiquement à s'occuper des orphelins de mère, de peur d'énerver et de décevoir son époux ou de crainte d'étaler sa méchanceté aux yeux de toute la communauté villageoise. Elle s'engagea alors à « s'occuper» de Tièguélé et de l<.aramoko ; mais Dieu seul savait quelles idées elle mijotait à l'égard de ces deux garçons.

4

tara: couchettefaite de tiges bambou tissées

19 Chapitre IV

Il faut reconnaître que M'Bèrè avait eu bien raison quand elle s'était fait une projection sur la vie future de Tièguélé ce jeudi soir dramatique où elle avait habilement réussi à éloigner l'orphelin de la chambre mortuaire. M'Bèrè était une femme beaucoup âgée et qui de ce fait, avait été témoins d'innombrables situations dans sa vie. Ainsi, elle avait vu grandir des orphelins dans toutes sortes de conditions tant « bonnes» que mauvaises. Dans le cas de Tièguélé, elle ne pouvait imaginer par expérience que le pire. M'bèrè se disait que cet enfant aurait à affronter beaucoup d'embûches durant une bonne partie de sa vie. Elle savait d'une part les limites de la disponibilité de Filiba tout aigrie de n'avoir enfanté que trois filles toutes moins âgées que Tièguélé, et d'autre part elle avait connaissance du fait que Karamoko et Tièguélé étaient des frères utérins dans la mesure où Baba M'Blé avait dans le cadre du lévirat hérité de Tara Ouré à la suite du décès du père de Karamoko. Voilà donc le tissu relationnel au niveau parental, très complexe, dans lequel évoluerait Tièguélé. M'Bèrè n'ignorait pas non plus qu'en milieu rural dioula, l'orphelin avait plus de devoirs que de droits. L'enfant qui à bas âge perd l'un ou la totalité de ses parents, devient automatiquement le commissionnaire élu de la famille, du quartier, voire du village; il peut partiellement y échapper si le parent survivant est d'une autorité et d'un sens de l'équité observables. Malheureusement, le cas de Tièguélé ne se déroula pas ainsi; après la mort de Tara Ouré, un changement radical s'opéra dans la famille Dawéléna. Certes, Baba M'blé demeura doublement chef de concession et de village, mais il perdit un peu de maîtrise de sa toute petite famille car Filiba avait vite fait de s'imposer; n'ayant plus de coépouse, Filiba va tout mettre en œuvre pour manipuler son époux à des fins personnelles. Baba M'blé va entreprendre de garder la barque équilibrée en tentant d'asseoir ou du moins de maintenir son autorité d'antan, mais hélas! Il aurait voulu faire des concessions pour ne pas décourager celle qui était devenue de façon subite l'unique mère de tous ses enfants. De concession en concession, Baba M'blé avait fini par ne plus inquiéter Filiba qui en avait pris conscience; elle se plaisait à influencer les idées et les décisions de son mari. Pendant longtemps, le sort de Tièguélé préoccupait M'bèrè qui avait vu évoluer des orphelins. Beaucoup d'orphelins avaient été à la fois au four et au moulin. M'bèrè avait été témoin de l'évolution de Issiaka, le fils de N'golo. Après la mort de N'Golo, ses enfants N'tio, Issaka et Seydou n'avaient pas connu la paix; ils perdirent les pédales de la vie à Kémokobougou. Issaka l'aîné avait été contraint de s'enfuir à Darago où

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