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Les six Mondes d'Erret

De
549 pages
Dérèglements climatiques, cataclysmes, transformations d'animaux en monstres géants devenus incontrôlables. La magie n'est pas un jeu et il faut l'utiliser à bon escient. C'est aussi une ressource qui s'épuise avec le temps. La population d'Erret l'a appris à ses dépens et se retrouve maintenant confrontée à un monde particulièrement hostile. À ce désarroi vient s'ajouter l'avènement d'une armée formée d'ombres qui transforme les habitants de cette planète en zombies lobotomisés. Le nouveau mage venu d'un monde parallèle appelé « Terre » saura-t-il en venir à bout tout en déjouant les pièges du mage noir et ensuite rentrer chez lui ? C'est en tout cas ce que les habitants du Monde de la Surface espèrent.
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2 Titre
Les six Mondes d’Erret

Titre
Nicolas Leroy
Les six Mondes d’Erret

Science-fiction
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2006
www.manuscrit.com

ISBN : 2-7481-7792-4 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748177923 (livre imprimé)
ISBN : 2-7481-7793-2 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748177930 (livre numérique)
6 .
.
La première prophétie d’Erret

1. LA PREMIÈRE PROPHÉTIE D’ERRET
La première décision prise lors de la création
de l’univers fut de savoir s’il fallait un monde
gouverné ou non par la magie. Ce choix fait, les
deux principales branches de l’univers furent
créées. L’une dans laquelle se trouve la planète
Tere où nous vivons, et l’autre, magique,
comprenant la planète miroir de la Terre, à
savoir Erret.
Quand, il y a environ quatre cent cinquante
mille ans, l’homme de la Terre faisait jaillir le
feu en frottant deux silex l’un contre l’autre,
l’homme d’Erret, lui, en faisait de même juste
en claquant des doigts. Ce fut là le premier acte
magique des Erriens. Avant cela, l’évolution
humaine fut identique sur les deux planètes.
Mais, dès lors que les Erriens utilisèrent la
magie, leur société progressa de manière
exponentielle avant de se stabiliser, à l’opposé
de la société terrienne qui a connu une
évolution plus lente mais néanmoins
ininterrompue finissant même par dépasser
celle errienne. Qu’aurions-nous fait sur Terre si
9 Les six Mondes d’Erret
nous avions eu ces pouvoirs magiques ?
Certainement aurions-nous suivi le même
cheminement que nos cousins erriens. Il n’y
aurait très vite plus eu aucun animal à craindre,
les maisons de bois puis de pierres se seraient
érigées à la place des grottes. Les fresques
murales auraient fait place à l’écriture sur
parchemin, alors qu’il nous a fallu plusieurs
milliers d’années sans la magie pour en arriver
au même point. Petit à petit, on se serait
contentés de se laisser aller. Tombant
finalement dans la facilité, en se disant : « Bah !
de toute façon la magie pourra tout résoudre. »
Et, finalement, on aurait accepté de vivre dans
un environnement proche du Moyen Âge
terrestre en laissant la magie prendre le dessus
sur l’inventivité humaine.

Durant toute une époque sur Erret, ne
prospéra qu’un seul Monde (terme désignant
familièrement une tribu). Ceci, étant donné le
peu de surfaces habitables. Le niveau de l’eau
étant anormalement élevé sur Erret comparé à
celui de la Terre, seuls les territoires les plus en
altitude ne sont pas immergés. Des
phénomènes climatiques non naturels,
autrement dit provoqués par la magie, avaient
impliqué une montée du niveau des océans, et
la décision de ne plus essayer de contrôler
l’incontrôlable force climatique fut prise mais
10 La première prophétie d’Erret

trop tard. La quasi-totalité des habitants d’Erret
avait alors péri à cause de la folie de quelques-
uns et seule une tribu avait réussi à survivre du
fait de son implantation sur le sommet d’Erret.
Dans une certaine mesure, la tentative de
gestion du climat avait plutôt réussi. Plus un
seul flocon de neige ne tombait sur Erret. La
température ne variait jamais plus d’un ou deux
degrés autour de vingt-cinq, et la saison des
pluies était réduite au strict minimum assurant
ainsi une végétation luxuriante et variée. Tout
cela au prix de nombreuses vies, de centaines
d’espèces sacrifiées et d’un territoire habitable
réduit à trente mille kilomètres carrés, mais
dont près de quatre-vingt-dix-neuf pour cent
étaient considérés comme inhabitables, et où
personne en fait n’osait s’aventurer. Les
survivants décidèrent de s’unir et de former un
seul Monde. Bien sûr, ce Monde finit par se
déchirer. Des querelles puis des guerres pour le
pouvoir survinrent, scindant les habitants du
Monde Unique d’Erret en plusieurs peuples.
Ces guerres sont encore présentes dans la
mémoire de certains habitants d’Erret, même si
elles ont eu lieu il y a environ sept mille ans.
Aujourd’hui les Mondes d’Erret sont au
nombre de cinq (ou six). Comme personne n’a
jamais pu revenir vivant d’une traversée de « la
forêt des âmes perdues », il est difficile de dire
11 Les six Mondes d’Erret
si un Monde existe au-delà. On peut seulement
émettre des hypothèses à son sujet.
Le Monde Unique d’Erret, tel qu’il était
avant la scission, nous aurait pourtant semblé à
nous, simples mortels sans pouvoirs magiques,
comme un véritable paradis terrestre, mais ce
n’était pas, semble-t-il pour eux, un paradis
errestre. Personne n’avait ni faim ni soif et la
magie subvenait à tous les besoins. Bien
évidemment personne ne se serait abaissé à
travailler. Les tâches pénibles étaient en général
réservées aux animaux et aux créatures étranges
réduits en esclavage malgré leurs facultés de
penser et d’éprouver des sentiments. Puis, à
force de trop l’utiliser, comme toute richesse la
magie s’est épuisée. Seuls quelques élus
arrivaient encore à conserver leurs pouvoirs
magiques qui, paradoxalement, s’amplifiaient
avec un effet de vases communicants à mesure
que les pouvoirs des autres habitants
disparaissaient. Beaucoup d’esclaves profitèrent
de ces faiblesses pour recouvrer leur liberté. En
même temps, se proclamaient dans tout le
Monde d’Erret des mages puissants avides de
pouvoir. Ces mages, influents et craints,
rassemblèrent de véritables armées autour
d’eux, et les guerres pour régner sur Erret
commencèrent. Les mages ne reculèrent devant
aucun sacrifice, les vies sans pouvoirs magiques
avaient autant de valeur à leurs yeux que celles
12 La première prophétie d’Erret

des insectes, ils n’hésitèrent pas à les envoyer
combattre, les menaçant de leur courroux s’ils
refusaient de leur obéir.
Ces guerres ne durèrent cependant pas. Le
nombre d’habitants sur Erret n’étant pas assez
important pour voir s’éterniser les massacres.
Les mages les plus puissants décidèrent de
s’unir et de mettre fin à la guerre en soumettant
les autres mages. Le Monde d’Erret ne pouvant
être partagé, compte tenu de sa petite taille, les
mages décidèrent de partir à la conquête de
territoires hostiles et de, grâce à leurs pouvoirs,
les rendre habitables pour tous ceux qui
auraient choisi de les suivre.
Les puissants mages étaient au nombre de
cinq, et chacun réussit à réunir autour de lui une
partie des habitants d’Erret. Quatre des cinq
nouvelles tribus partirent dans différentes
directions, la cinquième ayant obtenu le droit, à
la suite de douloureuses négociations qui
faillirent conduire à une nouvelle période de
guerre, de rester sur le Monde connu d’Erret.
Ils avaient obtenu ce droit en acceptant, contre
quelques sacrifices, de rester la mémoire d’Erret
au cas où les quatre autres tribus auraient
échoué dans leur tentative de conquête de
nouveaux territoires.
Quelques années passèrent et un premier
émissaire se présenta aux portes de la tribu qui
avait décidé de ne pas bouger. Un nouveau
13 Les six Mondes d’Erret
Monde venait d’être découvert et il avait été
rendu habitable. D’après son représentant, son
peuple s’était installé sous la terre où, par des
systèmes de galeries, il pouvait vivre loin des
querelles et loin de tout autre Monde qui aurait
pu se créer. Bien sûr aucune carte pour accéder
à ce Monde n’avait été remise aux habitants de
la tribu restée en place.

Sept millénaires s’écoulèrent et, hormis pour
les habitants de la tribu restée en place,
l’histoire d’un peuple autrefois uni avait
totalement disparu de la mémoire des habitants
des autres tribus. Les pouvoirs magiques,
l’essence même des habitants d’Erret, étaient
presque totalement épuisés. Seuls quelques êtres
exceptionnels doués de grands pouvoirs
magiques pouvaient encore prétendre au titre
de mage, mais ils se faisaient de plus en plus
rares. Les habitants de la tribu restée en place
avaient eu le temps d’apprendre à travailler de
leurs mains, à chasser, à labourer les champs, à
semer et à récolter. La hiérarchie établie au sein
du Monde n’avait pas vraiment évolué depuis la
séparation des tribus. Elle était constituée d’un
chef épaulé d’un mage, ce dernier étant le
véritable et seul décideur. Mais, la stabilité de ce
régime avait tout de même permis à la tribu de
prospérer et, malgré la promesse de rester la
mémoire d’Erret, certaines choses
14 La première prophétie d’Erret

commençaient à se perdre dans des esprits trop
occupés par leurs charges quotidiennes.
Les esclaves d’autrefois, comme les géants à
deux têtes, ayant recouvré leur liberté, il leur
arrivait parfois de venir voler de la nourriture
aux habitants désormais sans pouvoir et, seul, le
mage avait encore la force nécessaire pour les
faire fuir. Comment combattre un être de deux
fois sa taille sans recourir à la magie ? Cela
permettait en outre au mage d’asseoir davantage
son autorité sur sa tribu. Ils finirent par oublier
l’une des prophéties qui, du temps où elle avait
été découverte, avait eu un effet de peur
comme jamais dans le Monde Unique d’Erret.
Cette prophétie avait été rédigée, à en croire la
légende, par un des plus puissants mages que la
planète n’ait jamais porté. Elle remontait à
pratiquement dix mille ans et donc environ trois
millénaires avant les guerres d’Erret, à une
époque où le niveau des océans était encore
normal. Enfermée dans un coffre et cachée au
fond d’une grotte, la prophétie était écrite sur
un simple morceau de peau. Ce document avait
d’ailleurs été, au moment de sa découverte,
entreposé dans la grande bibliothèque
contenant toutes les archives d’Erret dont les
habitants de la tribu restée en place étaient
maintenant les gardiens. Le temps passa, rien ne
s’était produit et l’on ne parla pour ainsi dire
plus jamais de cette prophétie.
15 Les six Mondes d’Erret
Elle avait été surtout crainte et ressortie de
son coffre lors de la dissolution du Monde
Unique d’Erret car elle commençait justement
par prédire cet événement. Comme une guerre
est toujours prévisible la suite n’avait plus aucun
sens pour les habitants de la tribu restée en
place. Ce vieux morceau de parchemin était
constitué de peau de chat sans yeux et écrit avec
le sang du même animal. Il avait été rédigé à
l’aide d’une plume d’aigle invisible (elle mesurait
près de quatre-vingt centimètres, or jamais
l’oiseau n’avait été aperçu, il était invisible mais
ses plumes redevenaient visibles quand elles se
détachaient de son corps. Elles étaient souvent
ramassées çà et là près des troupeaux de
moutons victimes de leurs attaques
quotidiennes). C’était en tout cas avec cela que
l’on faisait à l’époque pour rédiger n’importe
quel document dont on souhaitait que celui-ci
ne s’efface pas avec le temps. Sur ce vieux
morceau de parchemin donc, on pouvait y lire
les lignes suivantes :

De l’union viendra la division
Et la guerre provoquera la désunion.
En de nombreuses directions
Des peuples autour d’un seul partiront.

Puis quand la querelle s’évanouira
Et que les ennemis d’autrefois seront las,
16 La première prophétie d’Erret

Une union magique autour de six se formera
Et l’armée des ombres surgira.

Beaucoup avaient fini par penser que l’auteur
de cette prédiction l’avait énoncé afin d’asseoir
son pouvoir et maintenir l’union au sein d’un
Monde, à l’époque, emprunt d’idées
révolutionnaires. Elle fut d’ailleurs très efficace
en ce sens pendant de nombreuses années car
elle permit, par la peur d’une armée formée
d’ombres, même si personne ne savait vraiment
mettre une signification sur ces termes, de tuer
dans l’œuf toutes tentatives d’émancipation du
mage dirigeant. Cela ne put cependant pas
empêcher la guerre et la dissolution du Monde
Unique d’Erret et, trois mille ans après avoir été
écrite, la prédiction se vit pour moitié réalisée.
Heureusement, rien ne pouvait être craint
concernant la deuxième partie de la prophétie
tant que les Mondes ne se réunifieraient pas.
C’était d’ailleurs peut-être pour cette raison que
les émissaires envoyés par les autres Mondes
avaient été aussi flous sur l’endroit où pouvait
se trouver leur peuple. De toute façon, il était
très probable que ceux partis vers l’est n’avaient
pas réussi dans leur tâche de création d’un
nouveau Monde. Ils étaient même
vraisemblablement tous morts. De fait, une
réunification, dont devait être représenté
chacun des six Mondes d’Erret, ne serait plus
17 Les six Mondes d’Erret
jamais possible. Faisant s’envoler à tout jamais
les craintes et laissant aux habitants d’Erret le
soin de mener leur vie dans leur Monde créé à
leur image.

Maintenant l’histoire pouvait commencer.
Les cinq Mondes connus d’Erret et recensés
dans les archives de la bibliothèque du Monde
de ceux qui n’ont pas bougé étant maintenant
des entités à part entière, sans aucun lien les
unes avec les autres. Et l’hypothèse de
l’inexistence d’un sixième Monde par-delà la
forêt des âmes perdues ayant été reconnue.
Jusqu’à ce que tout cela soit soudain remis en
cause quand l’armée des ombres surgit du néant
pour prendre le pouvoir et semer la terreur chez
les habitants d’Erret. Comment combattre des
ombres avec pour seules armes des fourches et
des arcs ? Comment mettre à terre des
combattants n’étant ni plus ni moins que des
ombres sur le sol ? Et surtout, comment fuir
face à une armée capable d’escalader toutes les
murailles si grandes soient-elles ? La prophétie
d’Erret venait de se réaliser et rien ne pourrait
empêcher cette armée de régner pour l’éternité
en s’emparant des âmes de ceux croisant son
chemin. L’armée des ombres venait de surgir,
sonnant du même coup le glas du Monde
d’Erret.
18 Une journée pas ordinaire

2. UNE JOURNÉE PAS ORDINAIRE
Quelque part sur Terre,
Le repas était servi. Barry, sa mère et son
père étaient assis autour de la table, prêts à
commencer à manger. Rien de bien extravagant
au menu. D’ailleurs, un rapide coup d’œil à la
pièce suffisait à se faire une idée des difficultés
financières de cette famille. Le papier peint
avait perdu presque toutes ses couleurs, on
pouvait juste supposer qu’il avait dû contenir
des motifs bleus à l’origine, sans parler de l’état
de fraîcheur de la peinture au plafond. La
télévision, un modèle peu récent, était posée sur
un vieux meuble légèrement bancal recouvert
d’un napperon de mauvais goût. Et la seule
photo accrochée au mur représentait deux
enfants de six et dix ans. Or, à table, il n’y en
avait qu’un seul même si, à passés vingt ans, il
n’en était plus vraiment un. À part ça, on sentait
que les lieux étaient entretenus du mieux que le
pouvait la maîtresse de maison, avec les moyens
qui étaient les siens. Autrement dit : ses bras, un
19 Les six Mondes d’Erret
seau, une serpillière, de l’eau et un produit
nettoyant à forte odeur de pin.
L’assiette du père de Barry était de loin la
plus remplie des trois et, tandis que sa femme et
lui commençaient à manger, Barry ne s’était pas
encore saisi de sa fourchette.
– Que se passe-t-il mon chéri ? lui demanda
sa mère. Je sais, nous mangeons la même chose
depuis trois jours, mais c’est toujours mieux que
rien.
Elle avait une voix douce dans laquelle
perçait une certaine anxiété. Elle était toujours
inquiète pour tout ce qui concernait son fils, et
plus encore quand celui-ci paraissait penser à
autre chose. Elle avait la quarantaine mais on lui
aurait bien donné dix ans de plus. Trop de
contrariétés, sans doute.
– Laisse-le ! grogna le père de Barry la
bouche pleine de nourriture. S’il n’a pas faim, je
me chargerai de finir son assiette.
Lui, ne semblait pas inquiet le moins du
monde. Sauf peut-être du respect de son bien
être. Il n’avait pas toujours été comme ça et
Barry regrettait le père qu’il avait été autrefois,
avant de sombrer dans l’alcoolisme. Le jeune
homme ne semblait pas avoir écouté les paroles
prononcées par ses parents. Une pensée
accaparait toute son attention. Il essayait de se
remémorer dans les détails les événements de
l’après-midi écoulé.
20 Une journée pas ordinaire

Il venait juste de quitter la bibliothèque de
l’université, où il était étudiant en première
année de Lettres Classiques et Modernes.
Orientation que son père n’avait pas trop
approuvée le jour où Barry l’avait annoncé. Il
aurait préféré le voir directement chercher du
travail après son diplôme de fin d’études
secondaires. La mère de Barry, quant à elle,
n’avait jamais caché sa fierté d’avoir un fils aussi
studieux. C’était un jeune homme brillant, et
aussi un meneur. Il aimait prendre les initiatives.
Depuis ses premières années d’école, et
indépendamment d’un événement tragique qui
lui avait fait perdre une année, il s’était toujours
retrouvé parmi les premiers de la classe. Lui
assurant au final l’obtention d’une bourse
d’études et la réalisation de son rêve d’accéder à
l’université.
Il venait de dire au revoir à Georges et Tom,
deux de ses meilleurs amis. Ils s’étaient réunis
pour terminer le devoir de traduction latine
pour le cours de philologie. Et c’est une fois
seul que ça s’est produit.
Alors qu’il marchait tranquillement sur le
trottoir et s’apprêtait à prendre sur sa gauche au
coin de la rue suivante, apparut devant lui un
chien noir de la taille d’un poney. Barry n’aimait
pas les chiens et surtout ceux de cette taille-là. Il
gardait un souvenir douloureux d’une rencontre
avec un de ces molosses à l’âge de sept ans. Si
21 Les six Mondes d’Erret
son père n’était pas intervenu aussi vite, avec un
énorme morceau de bois pour faire fuir
l’animal, ce dernier lui aurait certainement
déchiqueté la jambe droite. Sur ce coup-là, il
avait eu de la chance, si l’on peut dire. En tout
cas il ne s’en était tiré qu’avec une jolie cicatrice.
Il l’exhiba même, avec la fierté d’un David
ayant terrassé Goliath, à ses camarades d’école à
son retour, la semaine suivante. Tout cela
agrémenté d’un récit de son imagination dans
lequel il avait réussi, seul, à faire fuir ce monstre
aux dents longues.
En dépit des treize années écoulées depuis
cet incident, il éprouvait toujours cette peur des
chiens chaque fois qu’il lui arrivait d’en croiser
un, et c’était justement le cas en ce moment.
Les conseils de sa mère lui revenaient à l’esprit :
« Si tu as peur d’eux, ils le sentiront. Ne croise
pas leur regard, fais comme si tu ne les voyais
pas, même s’ils grognent ou te suivent pendant
un moment, si tu ne leur dones pas
l’impression de vouloir remettre en question la
domination de leur territoire, ils te laisseront
tranquille. »
Mais il avait beau faire de son mieux pour
appliquer les conseils de sa mère d’ignorer le
chien, ce dernier ne semblait pas l’entendre
ainsi. Inconsciemment, Barry commença à
presser le pas. Le chien fit alors de même. Puis
d’accélération en accélération, il se retrouva à
22 Une journée pas ordinaire

courir pour échapper à un animal enragé, pas
décidé à le laisser s’enfuir. Barry courait sans
trop se soucier de la direction qu’il prenait. Il
pénétra, en passant une barrière délabrée, dans
un terrain vague au milieu duquel se présentait
un énorme bâtiment en ruine, ancienne aciérie
abandonnée au plus fort de la récession
économique. C’était d’ailleurs dans ce bâtiment
que son père avait travaillé pendant de
nombreuses années avant la fermeture, et le
chômage dans lequel il était entré et n’était
toujours pas ressorti depuis. Le chien ne le
suivait plus mais, de peur de retomber dessus
s’il faisait demi-tour, il décida de s’introduire
dans la vieille bâtisse et d’attendre là afin de
pouvoir reprendre son souffle. Il s’agissait d’un
vaste bâtiment qui, du temps de son rendement
maximum, tournait non-stop toute l’année du
matin au soir. Le four, où était jadis fondu
l’acier, était toujours là, mais les cuves dans
lesquelles le métal en fusion était coulé
s’étendaient par terre. Une poussière fine, noire,
âcre et brûlante quand elle s’infiltrait dans les
narines et la gorge, recouvrait le sol et s’élevait
sous les pas hésitants du jeune homme. C’était
exactement la même poussière qui recouvrait
inlassablement la voiture de son père chaque
fois qu’il revenait du travail. Et tous les week-
ends, le jeune Barry était de corvée pour
nettoyer la voiture en sachant que le lundi elle
23 Les six Mondes d’Erret
serait de nouveau aussi sale. Au début, il avait
trouvé ça amusant de passer un peu de temps
avec son père à astiquer la voiture, mais après, il
aurait préféré consacrer ces moments-là à ses
amis. Aujourd’hui, il s’en voulait des scènes de
colère qu’il avait eues avec son père au moment
d’aller laver la voiture. Il en était même à
regretter ces instants privilégiés. Barry était à la
fois curieux et émerveillé face à ces ruines.
Tellement absorbé dans ses pensées qu’il ne
regarda plus où il marchait et fit basculer une
poutre. Celle-ci en fit renverser une autre et,
sous un effet de dominos, plusieurs d’entre elles
s’écroulèrent, dont une qui fit vaciller Barry.
L’instant d’après il se retrouvait à terre, une
planche épaisse lui coinçant les jambes et
l’empêchant de bouger. Il était seul et dans un
sacré pétrin quand des grognements
résonnèrent derrière lui. Le chien avait
finalement retrouvé sa trace et ça n’allait pas
arranger ses affaires. Le jeune homme
murmurait des paroles incompréhensibles, sorte
de prière au Dieu des chiens, histoire de
demander à ce dernier de bien vouloir rappeler
son serviteur. Il entendait le souffle rauque de
l’animal et le bruit qu’il faisait en posant ses
pattes sur les planches de bois. Quels mots
aurait bien pu trouver sa mère en cet instant ? Si
c’était de ne pas bouger, là il n’y avait aucun
risque car il était bel et bien coincé. Peut-être de
24 Une journée pas ordinaire

continuer à prier alors ? Prier le Dieu des chiens
encore une fois, voire le Dieu des hommes ;
mais en dehors dans ce genre de situation
désespérée, Barry n’avait jamais été très croyant.
Il ne se sentait pas non plus athée, il préférait
dire qu’il était agnostique. Ainsi, il n’attristait
pas une mère très croyante, ni un père dont la
seule foi était dans la bouteille.
Le jeune homme fut tout à coup traversé
d’un éclair de douleur. Cela lui fit pousser un cri
suraigu. L’instant d’après, les grognements
s’étaient évanouis et une voix humaine, venant
du même endroit d’où lui étaient arrivés les
grognements du chien, s’adressa à lui.
– Tu veux un coup de main petit ? dit la voix
rauque.
Barry parut surpris avant de souffler
bruyamment.
– Oui, je suis vraiment content de trouver un
peu d’aide dans cet endroit.
Le soulagement de Barry se sentait
effectivement dans sa voix. Et alors qu’il
s’attendait à voir une main se tendre pour le
secourir, un nouveau sentiment de peur
l’envahit quand, sur son épaule, se posa la patte
noire d’un gros chien. Sans nul doute possible
celui-là même qui l’avait poussé à se réfugier
dans cette aciérie délabrée. Barry ne put retenir
un cri.
25 Les six Mondes d’Erret
– N’aie pas peur petit, dit la voix derrière lui.
Tu n’as rien à craindre de ce chien, je le connais
bien.
– Non, je n’ai pas peur, mentit Barry. Mais si
vous pouviez le rappeler juste le temps de me
sortir de là.
– En fait, je connais bien ce chien car je suis
ce chien.
La deuxième patte de l’animal vint alors se
poser sur l’autre épaule de Barry, et la tête du
chien et du jeune homme se retrouvèrent face à
face. Le chien ouvrit la gueule. Il commença à
articuler et, à la grande surprise de Barry, des
mots compréhensibles en sortirent. Le jeune
homme en était maintenant persuadé, la peur
venait de lui faire perdre la raison.
– Je t’ai dit ne te pas t’inquiéter, je vais te
sortir de là. Puis nous essayerons de trouver
une explication au fait que, moi, un chien, je
puisse te parler et que, toi, un homme, tu
puisses me comprendre.
Barry resta sans voix mais n’eut pas le
courage de faire attendre le chien. Il s’agrippa
au cou de l’animal et, avec une force telle qu’elle
ne rassura pas du tout Barry, ce dernier sortit le
jeune homme du pétrin dans lequel il avait
réussi à se fourrer. L’instant d’après, l’homme et
l’animal se faisaient face avec une stupeur
partagée dans les regards.
26 Une journée pas ordinaire

– Tu… tu… tu… parles ? réussit à dire
Barry.
– Et toi tu me comprends, ça c’est encore
plus étrange.
Un autre instant de silence s’installa entre les
deux protagonistes d’une étrange conversation,
puis le chien reprit la parole.
– Si tu comprends ce que je te dis, pourquoi
t’es-tu sauvé tout à l’heure dans la rue ?
Toujours interloqué, mais résigné à admettre
que l’animal lui adressait bien la parole, Barry
lui répondit :
– Tout à l’heure ce n’étaient pas des mots qui
sortaient de ta bou… de ta gueule, mais des
grognements et des aboiements.
– Tu m’en diras tant, répondit le chien avant
d’émettre un rire sonore. Eh bien maintenant,
tu me comprends et j’espère que tu es moins
effrayé. Tiens au fait, je ne me suis pas présenté.
Les humains m’ont baptisé Grognard. Inutile je
pense d’en expliquer la raison.
– Moi c’est B…
– Barry, oui je sais, le coupa l’animal. Tu es le
fils d’Henri. Je t’ai tout de suite reconnu quand
nous nous sommes croisés dans la rue. C’est
pour ça que j’ai grogné. Dans mon langage ça
n’avait rien d’agressif, c’était simplement ma
façon de te saluer, et puis quand je t’ai vu
courir, j’ai cru, au début, que tu voulais t’amuser
un peu.
27 Les six Mondes d’Erret
– Comment connais-tu mon père ? demanda
Barry de moins en moins effrayé.
– Nous avons travaillé pas mal de temps
ensemble, ici même d’ailleurs dans cette aciérie.
Lui, si je me souviens bien s’occupait de
l’entretien du four. Et moi, bien sûr, je
m’occupais de la sécurité. Tu lui ressembles
beaucoup, les mêmes cheveux noirs et les
mêmes yeux bleus. Je me demande comment il
va ?
– Pas très bien à vrai dire. Depuis la
fermeture de l’aciérie, il n’a toujours pas réussi à
retrouver du travail. Et plus ça va, moins il a le
moral.
Grognard parut attristé par cette nouvelle.
La discussion continua ainsi pendant encore
plus d’une demi-heure, le chien étant
maintenant devenu le meilleur ami de l’homme.
Ils se retrouvèrent même à parler en marchant,
ne remarquant pas l’air hébété des passants
qu’ils croisèrent, voyant un jeune homme parler
à un chien, l’animal lui répondant par des
grognements ou des aboiements. Enfin, ils se
séparèrent au moment où Barry allait pénétrer
dans l’allée du jardin menant à sa maison,
mettant fin à une rencontre hors du commun.

– Alors tu vas manger oui ou non ?
Barry reprit ses esprits et se retrouva de
nouveau dans cette petite pièce au papier peint
28 Une journée pas ordinaire

délavé avec sur la table devant lui, trois assiettes
dont deux étaient déjà vides. Son père venait de
lui poser une question.
– Je n’ai pas trop faim, répondit Barry.
Prends mon assiette si tu veux.
La main du père de Barry se tendit aussitôt
vers l’assiette de son fils, au point qu’il faillit en
reverser son verre de vin, mais comme il était
déjà vide cela n’aurait pas provoqué de dégâts.
La mère du jeune homme arrêta cependant son
mari en plein mouvement.
– Ça ne va pas ? demanda-t-elle visiblement
inquiète.
– Ce n’est rien, mentit Barry. Je n’ai tout
simplement pas faim aujourd’hui. De toute
façon, il va bientôt être l’heure. J’ai rendez-vous
avec des copains cet après-midi.
La mère de Barry fit signe à son mari et ce
dernier n’attendit pas plus longtemps pour
s’emparer de l’assiette de son fils. Il déboucha
une autre bouteille, en plastique, de vin bon
marché et la finit en même temps que l’assiette,
autrement dit très rapidement. Il éructa
bruyamment et alla s’affaler dans le canapé,
déboutonnant son pantalon et se frottant le
ventre, tandis que sa femme débarrassait la table
tout en souriant, d’un air gêné, à son fils. Ce
dernier lui rendit le même genre de sourire,
avant de se lever, d’aller l’embrasser en lui
murmurant à l’oreille : « Ne t’en fais pas, les
29 Les six Mondes d’Erret
choses finiront bien par s’arranger un jour. » Et
de partir rejoindre ses amis comme prévu.
Il arriva avec quinze minutes d’avance à son
rendez-vous avec ses copains d’université. Il
était très impatient de pouvoir leur raconter son
aventure d’avec le chien, et surtout de voir leurs
réactions. Il s’attendait un peu à des moqueries
de leur part, mais l’envie d’en parler était trop
forte. Il fut cependant surpris, à peine eut-il
pénétré dans le café où il avait l’habitude de
retrouver ses amis, de voir Andy déjà là. C’était
un café pour les étudiants, mais dans lequel les
nostalgiques des études, un peu plus vieux,
aimaient aussi à se retrouver. Il y faisait assez
sombre, même en plein après-midi, et la
musique n’allait jamais trop fort, cela permettait
de discuter sans être obligé d’hurler dans les
oreilles de son voisin. Le bar était volumineux
et placé au centre de la pièce, avec tout autour
les tables où les chaises avaient été remplacées
par des banquettes beaucoup plus confortables.
Andy était assis à leur table habituelle avec
son chien Norbert, un berger allemand, couché
à ses pieds. Barry n’eut pas le temps de s’asseoir
que son ami s’adressa à lui.
– C’est toi Barry ?
– Oui.
– Je m’en doutais, je t’ai reconnu à ton pas.
Andy saisit à tâtons sa canne blanche qui se
trouvait sur la banquette où il était assis pour
30 Une journée pas ordinaire

laisser la place à Barry, puis reprit la parole,
visiblement tout excité.
– Viens t’asseoir près de moi, j’ai une histoire
incroyable à te raconter et je n’ai pas envie
d’être entendu par des oreilles indiscrètes.
Barry était intrigué mais lui aussi avait une
histoire à raconter, et elle était certainement
bien plus incroyable encore que celle d’Andy.
Par politesse, il se tut afin de laisser son ami
s’exprimer.
– C’est arrivé ce matin, commença-t-il, au
moment où j’allais sortir pour aller en cours.
Impossible de mettre la main sur Norbert…

– Norbert ! Allez viens, je suis déjà en retard
alors ce n’est pas le moment de jouer à cache-
cache.
C’était le jeu préféré de Norbert. Le chien
d’Andy aimait beaucoup se cacher et observer
son maître essayer de le retrouver. Peut-être
voulait-il montrer par là le fait qu’il lui était
indispensable. Mais comment connaître des
pensées d’un chien, à moins d’avoir la faculté de
leur parler ce que, manifestement, Andy n’avait
pas. Le jeune homme était dans la salle de bains
et finissait de se préparer. Sa mère lui avait
proposé de passer chaque matin afin de l’aider à
s’habiller et à préparer son petit déjeuner, mais
il avait refusé en prétextant sa capacité à faire ça
tout seul. Ce n’était pas toujours facile, mais au
31 Les six Mondes d’Erret
moins il en retirait une certaine fierté, même s’il
ne s’en vantait jamais. Fier, c’était certainement
l’adjectif qui caractérisait le mieux Andy.
– Allez Norbert, cette fois-ci je ne plaisante
plus !
À ces mots, le chien savait que le temps du
jeu était passé, et il décida de quitter sa cachette
pour aller passer sa tête sous la main de son
maître afin de lui signifier sa présence.
– Enfin te voilà, eh bien ce n’est pas trop tôt.
Tu veux vraiment que je…
Andy fut interrompu dans sa phrase par la
sonnerie du téléphone. Il sursauta puis
descendit les escaliers quatre à quatre. Même
sans voir les marches, il connaissait tellement
bien ces lieux qu’il pouvait s’y déplacer sans
canne, ni chien. Il arriva tout de même essoufflé
au rez-de-chaussée et décrocha le téléphone au
bout de la dixième sonnerie.
– Allô Andy, c’est Tom. Je croyais que tu ne
répondrais jamais.
– Ah ! Bonjour Tom, comment vas-tu ?
Tom et Andy étaient étudiants, tout comme
Barry, en première année de Lettres Classiques et
Modernes.
– Tu es en retard, dit Tom d’un ton
réprobateur.
– Oui, je sais et en plus Norbert ne fait rien
pour arranger les choses. Mais au fait, tu ne
devrais pas être en cours toi aussi ?
32 Une journée pas ordinaire

– Justement, je voulais te dire de ne plus te
presser. Le prof ne viendra pas aujourd’hui. Il
est malade paraît-il. Il aurait pu le faire savoir
avant, c’était le seul cours de la journée. À mon
avis, il a pris un jour d’avance sur la fin des
cours, peut-être histoire d’éviter les bouchons
sur les grands axes routiers.
– Donc ça me fait la matinée de libre,
conclut Andy. Tu passes tout à l’heure ?
Andy habitait un duplex près de l’université.
Cela ne l’empêchait cependant pas d’être
constamment en retard aux cours. Mais comme
il était aveugle et assistait aux cours en auditeur
libre, ses professeurs ne lui en faisaient jamais le
reproche. La proximité de son lieu de résidence
avec le campus permettait aussi et surtout à ses
amis de venir le voir régulièrement. Ils
pouvaient ainsi l’aider à rattraper les cours
manqués.
Andy aurait aimé devenir professeur, mais on
lui avait fait comprendre que cela ne serait pas
possible. Pourtant, il continuait de croire en ses
chances d’y arriver un jour. Même si l’on ne
voulait pas lui donner le diplôme, il passerait
des concours. On lui avait suggéré de devenir
professeur dans une école pour aveugles, mais il
ne comprenait pas pourquoi on voulait le
cantonner dans une certaine catégorie. D’après
lui, on n’avait jamais demandé à un professeur
33 Les six Mondes d’Erret
chauve de donner des cours uniquement à des
élèves dépourvus de cheveux.
Tom, quant à lui, n’avait pas trop d’idées sur
son avenir et avait atterri dans cette formation
un peu par hasard. Depuis, il n’avait pas eu à se
plaindre de son orientation, ni des amis qu’il
avait réussi à s’y faire.
À l’autre bout du fil, Tom reprit la parole :
– Je dois aller à la bibliothèque avec Barry.
Ça ne devrait pas durer plus d’une heure. C’est
pour ce malade de Maurat. Il nous a encore
donné une traduction de latin à faire. Et tu sais
à quel point j’ai du mal avec les traductions.
– N’en dis pas plus, je t’attends donc dans
environ une heure.
– Oui, c’est bien ça, à tout à l’heure, répondit
Tom.
À son tour, Andy lui dit au revoir puis il
raccrocha le téléphone, content d’avoir gagné
une matinée à flemmarder. Il regagna la salle de
bains en remontant les escaliers moins vite qu’il
ne les avait descendus, et en profita pour se
faire couler un bain. Si c’était pour attendre une
heure, autant le faire en se délaçant.
Il arriva dans la pièce et ouvrit les robinets
d’eau chaude et froide afin d’obtenir un bain
tiède et agréable par une chaude journée de
début d’été. Il se redressa et fut pris d’une
lancinante douleur à la tête. La douleur fut si
forte qu’il dut garder les yeux fermés pendant
34 Une journée pas ordinaire

près d’une minute. La tête commençait à lui
tourner légèrement et il dut s’appuyer sur le
lavabo pour ne pas tomber. À ses côtés, son
chien émettait des plaintes, inquiet de voir son
maître dans un tel état. L’animal frotta sa tête
contre la jambe d’Andy pour se faire caresser,
mais ce dernier ne réagit pas. Il avait toujours
une main collée sur la tête et l’autre serrant de
plus en plus fort le rebord du lavabo.
Une fois la douleur estompée, il entreprit de
rouvrir les yeux. Quelle ne fût pas sa surprise en
distinguant un visage face à lui. Il pouvait voir
et il était en train d’observer le reflet de son
visage dans le miroir. Il ne savait même pas
qu’un miroir était installé au-dessus du lavabo, il
n’en avait jamais vu, pas plus que son propre
reflet car il était aveugle de naissance. Il se
trouvait plutôt beau, même en n’ayant aucun
repère visuel sur la beauté humaine. Il était
grand et faisait bien ses vingt-deux ans. Ses
cheveux étaient blonds et ses yeux couleur
noisette, comme on lui avait dit. Maintenant, il
était capable de mettre une image sur ce que
voulaient dire cheveux blonds et sur ce qu’était
la couleur noisette. Des larmes coulaient le long
de ses joues. Il était incapable de dire si elles
étaient dues à la douleur ressentie
précédemment ou à la joie de l’instant présent.
Il s’observa de nouveau dans son miroir et se
regarda de si près qu’il pût contempler l’image
35 Les six Mondes d’Erret
de son reflet dans le noir vitreux de ses pupilles.
Il sentit alors quelque chose de poilu lui frotter
la main.
– Je vois Norbert ! s’exclama le jeune
homme en s’adressant à son chien. Je peux te
voir, c’est merveilleux. Tu imagines toutes les
choses que je vais pouvoir faire maintenant. Je
dois absolument sortir pour voir à quoi
ressemble le monde, comment sont les fleurs et
les arbres. Voir enfin la couleur du ciel et celle
de l’herbe.
À peine eut-il fini sa phrase qu’il fût repris
d’une intense douleur aux yeux. Une fois de
plus la douleur passa, mais quand Andy rouvrit
les yeux, il ne voyait plus.
À vrai dire, il voyait encore mais ce qu’il
distinguait n’était pas ce qui se trouvait devant
lui. La vision était assez floue, un peu comme
s’il regardait à travers un épais brouillard. Puis
les images redevinrent petit à petit plus nettes.
Se présentait maintenant devant lui une
grande rue et il dut faire un bond en arrière
pour éviter une voiture se dirigeant vers lui sans
même ralentir. Le conducteur l’avait-il vu ou
Andy était-il invisible ? Cette question, il ne se
la posa pas longtemps car les passants marchant
sur le trottoir semblaient ne pas le voir et
même, certains le traversaient de part en part en
ne paraissant ne rien avoir senti. Il regarda tout
autour de lui afin de trouver une explication à
36 Une journée pas ordinaire

cette situation mais ne vit rien d’autre qu’un
grand carrefour.
Andy entendit quelqu’un s’approcher de lui
et sans même le voir, ni d’ailleurs ne l’avoir
jamais vu auparavant, le reconnut tout de suite
à son pas. C’était Barry et celui-ci passa si près
d’Andy qu’il l’aurait bousculé si ce dernier avait
été bien réel en cet instant.
C’était la première fois qu’Andy pouvait voir
à quoi son grand copain ressemblait. Il se
souvint alors de ses pensées dans la salle de
bains alors qu’il venait juste de recouvrer la vue.
Et, tout en suivant Barry de près, il en profita
pour observer ce nouveau monde empli de
couleurs et lumière. Il regarda le ciel, les oiseaux
qu’il adorait entendre chanter chaque matin au
réveil et tant d’autres choses merveilleuses, mais
si banales pour le commun des mortels.
Barry s’arrêta net de marcher. Face à lui un
énorme chien noir. Il devait faire au moins deux
fois la taille de Norbert. L’instant d’après Barry
reprit sa route en marchant de plus en plus vite,
suivi de près par le chien. Andy essaya de les
suivre, mais maintenant ils couraient. Et courir,
le jeune homme n’avait jamais vraiment su faire.
Il s’arrêta, reprit son souffle puis, quand il
releva la tête, tout était redevenu noir devant
lui. Il était de retour dans sa salle de bains, une
main caressant la tête de son chien. Il était à
37 Les six Mondes d’Erret
nouveau aveugle et avait les pieds dans l’eau.
Son bain venait de déborder.

Barry fut sidéré par cette histoire et était
maintenant encore plus désireux de raconter ses
propres aventures, ne pensant même pas à dire
à Andy que ce dernier avait eu une sorte de
prémonition. Il avait réussi à entrevoir le début
de son histoire. Mais, à peine Andy eut-il
prononcé son dernier mot que deux nouvelles
personnes se présentèrent à la table des deux
amis déjà présents. Ils avaient tous les deux les
cheveux châtains. Courts chez l’un et beaucoup
plus longs chez l’autre.
– Alors Andy tu lui as raconté ? demanda
d’un air amusé le garçon aux cheveux courts.
Il n’était pas très grand et était habillé de
manière à ce qu’on le remarque le plus possible.
Avec toutefois beaucoup de goût et de style.
– Oui, Tom, je lui ai tout raconté, mais il n’a
pas encore eu le temps de me livrer ses
impressions, répondit Andy.
– Je n’ai pas pu résister, ajouta Tom. J’ai tout
raconté à Georges. J’espère que tu ne m’en
voudras pas trop.
– Non, comme ça je n’aurai pas à me répéter,
répondit Andy. Même si je ne me lasse pas de
raconter cette histoire.
38 Une journée pas ordinaire

Tom et Georges prirent place sur la
banquette d’en face. Ils avaient tous les quatre
l’air très excité autour de la table.
– Moi aussi j’ai une histoire… essaya de dire
Barry.
Il fut aussitôt interrompu par Tom.
– Tu commences ou je commence ?
demanda-t-il à Georges qui visiblement n’avait
pas l’air très éveillé, comme à son habitude.
– Vas-y, je raconterai après, lui répondit
Georges d’une voix à l’instar de son caractère, à
savoir calme, parfois même un peu trop.
Georges était, quant à lui, un garçon très
grand et, semble-t-il, habillé avec les vêtements
de son grand-père. Il avait la caractéristique de
ne jamais nouer ses lacets de chaussures. Était-
ce de la fainéantise ou le simple fait de ne pas
savoir faire les nœuds ? Il n’avait jamais voulu
répondre à cette question. Il appuya sa tête sur
ses mains et écouta une nouvelle fois le récit
que Tom lui avait déjà fait une bonne dizaine de
fois sur l’heure écoulée.

Comme il l’avait prévu, après la bibliothèque,
Tom se rendit chez Andy qui, à peine s’étaient-
ils retrouvés face à face, ne put s’empêcher de
raconter son aventure extracorporelle. Andy
expliqua son envie de consulter un spécialiste
oculaire afin de savoir si sa vue pouvait revenir
de manière définitive. Par contre, il n’était
39 Les six Mondes d’Erret
toujours pas en mesure d’expliquer sa vision de
Barry et de ce chien.
Tom fut abasourdi et, même si au début il
avait eu un peu de mal à croire en l’histoire
d’Andy, il se demanda pourquoi son ami lui
raconterait une telle chose si elle n’avait pas été
vraie.
La visite de Tom à Andy fut très courte du
fait de l’état d’excitation dans lequel se trouvait
le jeune aveugle. Ce dernier avait déjà son
blouson sur les épaules et la main sur son chien
quand Tom était arrivé. Il avait sûrement
l’intention d’aller voir le spécialiste dont il avait
parlé, oubliant, du même coup, l’arrivée
imminente de son ami.
Ils se quittèrent à peine deux minutes après
s’être retrouvés et Tom décida, ayant
maintenant une matinée bien dégagée, d’aller
voir son petit ami.
Tom était homosexuel et il ne s’en cachait
pas. À vrai dire, il s’assumait totalement depuis
un peu plus de trois ans. Avant cela, son « jeu »
préféré avait été de rencontrer des garçons, de
s’en faire des amis et, quelques mois après, de
leur avouer son homosexualité. Juste histoire de
voir leur réaction et sans vraiment être
amoureux d’eux, enfin pas toujours.
Finalement, il avait dû se rendre à l’évidence
que l’amitié était bien trop souvent une notion
40 Une journée pas ordinaire

fragile et toute relative chez bon nombre de ses
« cobayes ».
Il s’affichait depuis en public avec ses petits
amis successifs. Il faut bien avouer qu’il en avait
eu quelques-uns déjà. Depuis le jour où il avait
pris conscience de son orientation sexuelle, il
avait dû faire face à de nombreuses personnes
étroites d’esprit ne l’acceptant pas comme il
était. Même certains membres du corps
enseignant auraient bien aimé ne plus voir ce
genre d’étudiant sur les bancs de leur classe. Le
savoir, pour eux, était réservé à une élite. Celle-
ci ne devait pas comprendre des personnes
aussi perverses. Ça s’était d’ailleurs souvent mal
passé entre Tom et monsieur Maurat, le
professeur de philologie. Ce dernier faisant tout
son possible pour que l’étudiant se sente mal à
l’aise. De son côté, Tom ne prêtait pas une
grande attention à ces personnes-là. Il évitait
aussi de sympathiser avec les filles. Il les
considérait comme des obstacles se trouvant
sur le même terrain de chasse, même si cela
faisait longtemps que Tom avait abandonné
l’idée de débaucher un hétéro. Cela fonctionnait
parfois, mais c’était souvent suite à une
déception amoureuse ou juste pour se dire, une
fois vieux et moche, que l’on aura au moins
tout essayé. Et le jour de la rupture, c’était en
général Tom qui en souffrait le plus. Surtout
quand son copain repartait au bras d’une fille.
41 Les six Mondes d’Erret
En général, il choisissait méticuleusement ses
amis, ne se souciant guère de savoir si ceux-ci
étaient homosexuels ou pas. C’est de cette
manière, qu’en début d’année universitaire
s’était formé autour de lui un groupe dont les
liens d’amitié se resserraient plus encore au fil
des mois. Parmi eux, il y avait Barry. Il l’avait
tout de suite remarqué à ses vêtements
apparemment de deuxième voire de troisième
main. Tom, lui, était toujours habillé à la
dernière mode (gay). Leur premier contact fut
une proposition de Tom envers Barry pour se
faire relooker, comme il disait, dans la plus
grande boutique de vêtements gay du pays. Ils
se sourirent mutuellement, et ce fut le début de
leur amitié.
Le groupe était aussi formé d’Andy, un
étudiant aveugle mais de loin le plus intelligent
de la bande. Il y avait Georges, un endormi
chronique, bien incapable de garder les yeux
ouverts tout un cours. Et enfin Vincent, le plus
énigmatique de tous et pour qui Tom avait
éprouvé une réelle attirance. Mais malgré sa
tendance à refuser tout rendez-vous avec les
filles se bousculant devant ce qui était
certainement le plus beau garçon de l’université,
Vincent n’était pas homosexuel. Il le fit
gentiment comprendre à Tom, et ce dernier ne
persista pas dans sa tentative de drague,
préférant garder un ami plutôt que de le perdre.
42 Une journée pas ordinaire

De toute façon, Tom n’était pas resté seul bien
longtemps, il ne le restait jamais. C’était
d’ailleurs chez son petit ami actuel et le même
depuis plus de huit mois, qu’il comptait se
rendre.
Tom pressa le pas, tout content d’imaginer la
surprise de Daniel qu’il avait dû quitter deux
heures plus tôt, devant s’arracher à ses bras,
pour aller à un cours annulé en dernière minute.
La plus grande surprise ne fut cependant pas
pour Daniel, mais bien pour Tom en entrant
dans l’appartement de son copain. En effet, il
constata, à peine eut-il franchi la porte et à son
grand étonnement, que Daniel n’était pas seul.
Et, honte suprême pour un homosexuel, son
copain n’était pas en train d’embrasser un autre
garçon mais bien une fille. Un sentiment de
colère envahit alors Tom. Il ne put s’empêcher
de crier face à deux coupables pris sur le fait et
franchement mal à l’aise.
– J’espère au moins que je n’arrive pas à un
mauvais moment, dit d’abord Tom. Je sais, je
ne suis peut-être pas parti assez longtemps,
mais si Daniel m’avait prévenu qu’il attendait de
la visite je serais allé voir ailleurs si par hasard je
n’y étais pas.
– Du calme Tom et laisse-moi t’expliquer,
répondit Daniel de plus en plus embarrassé
envers les deux autres personnes présentes dans
la pièce.
43 Les six Mondes d’Erret
– Ce n’est pas la peine, l’interrompit Tom.
Ce genre d’explication bidon, je les connais déjà
alors n’essaie pas de noyer le poisson.
La fille que Tom avait surprise dans les bras
de Daniel était rouge comme une pivoine et
essayait, sans grand succès, de se dissimuler
derrière l’autre coupable du méfait. Le
sentiment de malaise s’amplifia encore car Tom
ne semblait pas vouloir décolérer et était même
prêt à faire un peu de casse dans l’appartement
de Daniel. Il reprit la parole et, d’une voix assez
forte, dit à la jeune fille qui pleurait maintenant :
– Toi, je ne te connais pas et je ne t’en veux
pas vraiment, bien que… tu ne savais pas qu’il
avait quelqu’un ? J’espère en tout cas. Sors
maintenant.
Tom pointa le doigt avec vigueur vers la
porte d’entrée.
Les choses étranges commencèrent à se
produire au moment où le doigt de Tom
s’arrêta en direction de la porte. Celle-ci s’ouvrit
violemment. Sur le coup, les trois protagonistes
de l’affaire n’y prêtèrent pas une attention
particulière. Emporté par sa colère, Tom n’avait
pas dû refermer la porte et elle venait de se
rouvrir à cause d’un courant d’air. La jeune fille
ne demanda pas son reste et sortit en faisant
bien attention de ne pas quitter le plancher des
yeux.
44 Une journée pas ordinaire

Une fois l’objet de la discorde parti, le doute
ne fut plus possible sur l’étrangeté des
événements provoqués par la colère de Tom.
Quand il passa devant la table du salon pour se
rapprocher de Daniel, les verres vides s’y
trouvant explosèrent. Deux verres à moutarde
sans grande valeur. Cela n’empêcha pas Tom à
continuer de se rapprocher encore d’un Daniel
qui, bouche baie, faisait des yeux ronds en
voyant les éclats de verre éparpillés sur le sol.
– Que se passe-t-il ? demanda Daniel.
Comment arrives-tu à faire cela ?
– N’essaie pas de changer de conversation,
répondit Tom visiblement trop énervé pour
avoir remarqué les explosions.
Mais la colère de Tom sembla s’évanouir un
peu, et il reprit totalement conscience de ce qui
se passait quand l’armoire derrière Daniel
tomba à quelques centimètres seulement de ce
dernier, provoquant un énorme vacarme faisant
trembler les autres meubles de la pièce. Tom
eut un mouvement de recul avant de s’adresser
à Daniel.
– Tu n’as rien ? demanda-il d’une voix
tremblante. Comment cette armoire a bien pu
tomber ?
Ils étaient tous deux dubitatifs.
– Tu me fais vraiment peur Tom, répondit
Daniel. Je ne sais pas comment tu t’y prends
pour faire ce genre de tour, mais si tu as dans
45 Les six Mondes d’Erret
l’idée de me tuer tout simplement parce que j’ai
été infidèle, je trouve ça un peu cher payé. Tu
ferais d’ailleurs beaucoup mieux de partir avant
d’avoir transformé cet appartement en ruines.
Tom acquiesça et fit demi-tour. Il contempla
sur son passage les éclats de verres disséminés
sur le sol puis, sans rien ajouter d’autre, franchit
la porte et disparut dans le couloir en se disant,
une fois de plus, que la rupture n’émanait pas
de lui. Que c’était encore la faute d’une de ces
filles, et cela renforça un peu plus, si c’était
encore possible, sa misogynie naturelle.

– Incroyable ! s’exclama Andy une fois
l’histoire de Tom terminée. Tu te rends compte
qu’il nous est arrivé, à tous les deux, une
histoire invraisemblable aujourd’hui. Mais
j’oublie, je suis vraiment désolé que ce soit fini
entre Daniel et toi. Il avait pourtant l’air d’un
type bien.
– Ouais, passons, je trouverai bien un autre
type bien dans pas longtemps. Mais tu n’as pas
encore entendu le plus incroyable. Georges a lui
aussi une histoire à raconter.
– Non, ce n’est pas vrai ? répondit Andy de
plus en plus enthousiasmé.
De son côté Barry était abasourdi. Il croyait
avoir vécu une histoire hors du commun et il
venait d’apprendre que trois de ses meilleurs
46 Une journée pas ordinaire

amis avaient, eux aussi, connu une drôle
d’expérience.
– Vas-y Georges ! s’exclama Tom en
ponctuant sa phrase d’un coup de coude dans
les côtes de son ami.
Georges avait l’air fatigué, on aurait même pu
croire qu’il s’était endormi pendant l’histoire de
Tom, arraché du monde des songes par ce coup
dans les côtes. Après avoir repris ses esprits,
Georges finit tout de même par articuler
quelques mots.
– C’est à moi de raaaaaconter ? demanda-t-il
en bâillant.
– Eh bien oui ! répondit Tom. Mais tu étais
où toi ? Tu t’es encore endormi ! C’est vraiment
pire qu’une maladie, tu ne sais pas rester plus
d’un quart d’heure sans commencer à somnoler.
Barry et Andy sont impatients d’entendre ton
histoire.
En effet, Andy semblait ne plus tenir en
place, tout comme Barry très curieux de
connaître l’aventure de Georges. Il espérait
juste qu’il pourrait ensuite, lui aussi, exposer ses
exploits.
Georges se frotta les yeux, se racla la gorge
puis entama son récit.

Il était 8 heures et quart et le professeur de
littérature contemporaine, monsieur Grenaille,
n’était pas encore arrivé. Lui, d’habitude si
47 Les six Mondes d’Erret
ponctuel, devait avoir eu un empêchement.
Dans le fond de la clase, Georges s’était
confortablement installé. Il avait posé son
blouson sur la table et sa tête sur son blouson.
Devant lui, Tom et Barry discutaient. Vincent
avait prévenu, la veille, qu’il n’assisterait pas au
cours ; quant à Andy, comme à son habitude, il
était en retard.
– Tu as vu ce que Maurat nous a donné à
faire pour demain ! dit Tom ponctuant sa
phrase d’un souffle de mécontentement.
– Oui, du latin. Ce n’est pas trop compliqué.
Si la Mitraille ne vient pas, on aura le temps de
passer à la bibliothèque et l’on fera ça ensemble.
À mon avis on peut boucler cette traduction en
une heure maximum.
– Ce serait vraiment sympa de ta part,
répondit Tom l’air déjà beaucoup moins abattu.
Il n’est pas normal ce prof. Il nous donne ça à
faire pour lui rendre le dernier jour de l’année et
promet de nous saquer l’année prochaine si
nous ne le faisons pas. Déjà qu’il ne m’aime pas
beaucoup.
Cinq minutes plus tard, un des élèves entra
dans la classe en courant.
– C’est bon ! s’écria-t-il. Grenaille est malade
parait-il, nous sommes libres !
Un énorme brouhaha retentit dans la classe
et tous les élèves se levèrent comme un seul
homme avant de quitter la salle.
48 Une journée pas ordinaire

– On va pouvoir aller faire la traduction tout
compte fait, dit Barry en adressant un sourire à
Tom. Par contre, je n’en reviens pas du sale
coup que vient de nous faire la mitraille. Il
promet de venir nous lire un extrait de son
nouveau livre pas encore publié et voilà que
monsieur ne daigne pas nous honorer de sa
présence.
– Laisse tomber, dit calmement Tom. Va
jusqu’à la bibliothèque sans moi, je te rejoins
dans cinq minutes, juste le temps de téléphoner
à Andy pour lui dire de ne plus se dépêcher
maintenant.
Pendant ce temps-là, dans la salle de cours,
personne n’avait remarqué que Georges s’était
endormi sur sa table. Il avait toujours la tête
posée sur son fin blouson d’été et un filet de
bave s’échappait de la commissure de ses lèvres.
Il souriait, apparemment ses rêves étaient
agréables, puis son sourire disparut pour faire
place à une affreuse grimace.
Tom arriva à peine Barry s’était-il installé à
une table de la bibliothèque. Ensembles, ils
entreprirent de ne faire qu’une bouchée de cette
traduction. Du moins, Barry en était le plus
persuadé des deux. Ils étaient penchés sur leur
feuille, à écrire, quand ils sentirent une présence
derrière eux.
– Vous auriez pu au moins me réveiller.
Georges venait de les rejoindre.
49 Les six Mondes d’Erret
– Excuse-nous, répondit Barry gêné. Nous
étions tellement contents que le cours soit
annulé et nous n’avons même plus pensé à toi.
C’est surtout Tom qui était content. Moi,
j’aurais bien voulu assister à cette lecture…
– Ouais, ce n’est pas grave, l’interrompit
Georges. Vous faites le devoir de latin ? Je peux
le faire avec vous ?
Étonnamment, Georges avait l’air très éveillé
ce qui, pour ses amis, tenait carrément du
miracle. Par contre ses lacets n’étaient toujours
pas noués et il faillit, une fois de plus, tomber
en marchant dessus au moment de prendre
place à côté de ses deux amis.
– Eh bien trois têtes valent mieux qu’une
seule, répondit Tom en gratifiant Georges d’un
sourire moqueur. Et puis comme ça nous
aurons fini en moins d’une heure.
Trois quarts d’heure plus tard, ils avaient
effectivement terminé la traduction. Ils
décidèrent donc de quitter la bibliothèque.
– Tu vas chez Andy maintenant ? demanda
Barry à Tom.
– Oui. Je ne vais pas rester très longtemps,
j’aimerais bien aller voir Daniel après, comme il
a cours cet après-midi et pas ce matin, on va
peut-être aller faire un peu de shopping vers
11 heures ou midi. Si tu veux, tu peux venir
avec nous, je te montrerai à quoi ressemblent de
vraies fringues.
50 Une journée pas ordinaire

– Non, je te remercie, mais comme je t’ai
déjà dit, j’aime bien mes vêtements même s’ils
sont un peu trop classiques pour toi.
– Un peu classique ! s’exclama Tom en
essayant d’étouffer un rire. Même les sans-abri
ont plus de classe que toi.
Barry regarda ses vêtements et fut un peu
attristé par la remarque de Tom. Il pensait
pourtant avoir fait un bel effort vestimentaire
aujourd’hui, mais apparemment, aux yeux du
jeune homosexuel, ça n’était pas encore
suffisant. Il se rassura toutefois en constatant
que Georges n’était guère mieux habillé.
– Et toi Georges, tu veux venir ?
– Non, je pense rentrer faire une petite
sieste.
Tom et Barry échangèrent un regard
complice, contents de retrouver le Georges
qu’ils connaissaient.
– Dites, comme nous n’avons pas non plus
cours cet après-midi, nous pourrions aller boire
un verre, proposa Barry.
– Bonne idée, répondit Tom. Je préviens
Andy et Vincent.
– Oui c’est une bonne idée, reprit Georges.
Bon, eh bien à tout à l’heure alors.
Ils étaient tous les trois sur le perron de la
bibliothèque et, ayant terminé leur
conversation, ils se quittèrent, chacun prenant
une direction différente. Barry prit la route qui
51 Les six Mondes d’Erret
allait l’amener à tomber nez à nez avec le chien
tel qu’Andy en eut la vision. Le même Andy
que Tom alla rejoindre avant de se rendre chez
Daniel, où il ferait voler deux verres à moutarde
en éclat puis tomber une armoire, par la seule
force de sa colère.
– Réveillez-vous monsieur !
Georges se réveilla en sursaut. Il était de
nouveau dans la salle de cours et, selon toute
vraisemblance, ne l’avait jamais quittée. Debout
à côté de lui, une femme grande et mince.
C’était une des enseignantes de l’université. Elle
donnait cours aux deuxièmes années qui,
contrairement aux premières années dont faisait
partie Georges, n’avaient pas encore passé leurs
examens. Ils étaient prévus pour la semaine
suivante.
– Alors vous avez trop fait la fête hier soir ?
demanda-t-elle sur un ton sarcastique. Je ne
vous ai jamais vu ici, vous n’êtes pas un de mes
élèves ?
– Non madame, répondit Georges très
embarrassé.
– Alors je vous prie de bien vouloir sortir
monsieur, ajouta-t-elle toujours sur le même
ton.
Cette femme n’avait pas l’air de souvent
plaisanter et Georges n’attendit pas une
seconde de plus pour quitter la salle.
52 Une journée pas ordinaire

Il était 10 heures passées, et il se souvenait
avoir parlé à Barry et Tom et de les avoir quittés
juste avant de se réveiller. Il ne pouvait pas
avoir rêvé car ce qui venait de se passer était
trop réel pour ne pas avoir été vécu. Il rentra
chez lui, complètement perturbé, ne sachant
plus faire la distinction entre le rêve et la réalité.
Il se posa encore et encore les mêmes questions
sans arriver à trouver de réponse.
Enfin, à 11 heures, il se décida à prendre le
téléphone et appeler Tom pour en avoir le cœur
net.
– Tom, c’est Georges. J’ai quelque chose à te
dem…
– Georges ! l’interrompit Tom. Tu ne
devineras jamais… D’abord j’ai rompu, mais ça
n’a rien d’incroyable. Non, c’est ce qui s’est
passé quand je me suis énervé chez Daniel.
J’arrivais à déplacer des objets sans les toucher.
J’ai même réussi à casser deux verres
simplement en passant à côté.
Tom avait dit tout cela très vite en ne
reprenant quasiment pas sa respiration. À
l’autre bout du fil, Georges écoutait, étonné,
l’histoire de Tom puis, quand celui-ce eut fini, il
put enfin poser la question qui lui brûlait les
lèvres.
– C’est dingue ton histoire, mais dis-moi, ce
matin j’étais bien avec Barry et toi à la
bibliothèque ?
53 Les six Mondes d’Erret
– Bien sûr ! répondit Tom. Mais je te raconte
une histoire invraisemblable et voici là ta seule
réaction ? Tu es devenu amnésique peut-être ?
Tom avait demandé ça sur le ton de la
plaisanterie, mais en vint à craindre d’avoir vu
juste.
– Non, mais c’est qu’à moi aussi quelque
chose de dingue est arrivé. Il semblerait que je
me sois trouvé à deux endroits en même temps
ce matin. J’étais avec Barry et toi à la
bibliothèque, et ça je m’en souviens, mais j’étais
également en train de dormir dans la salle de
cours où l’on devait avoir Grenaille. Du moins
c’est là que je me suis réveillé à peine vous
avais-je quitté. Et comme celle qui m’a réveillé
semblait avoir fait tout un spectacle sur moi, je
suppose que mon corps devait être assis à cet
endroit.
Tom hésita un instant, en se demandant si
Georges ne se payait pas sa tête. Il lui revint à
l’esprit qu’il avait été lui aussi incrédule quand
Andy lui avait raconté son histoire. Ce ne
pouvait pas être que de simples coïncidences. Il
fallait qu’ils en discutent tous ensemble.
– Tu parles d’une histoire Georges, conclut
Tom. Et il y a aussi Andy… Tu ne vas pas en
croire tes oreilles. Mais rejoins-moi plutôt chez
moi et je te raconterai. Nous pourrons aussi
reparler de nos histoires respectives avant de
rejoindre Barry, Andy et Vincent cet après-midi.
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