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LES SOURCES DU DESTIN

De
515 pages
Erwin, jeune homme habitué à se mesurer aux pires réalités de son époque et pour tout dire un des meilleurs voleurs de la capitale, est un cœur à prendre. Sa vie sera bouleversée par l'arrivée dans son quartier de Liyana, une jeune bergère venue à Cillian pour retrouver l'assassin de ses parents. Mais la magie s'en mêle et entraîne Erwin dans une folle poursuite à travers les Royaumes pour retrouver Liyana disparue subitement un soir sans laisser de trace. Dans ce premier roman, Nathalie Derangère nous emmène avec entrain au cœur d'une intrigue dont le personnage principal est loin de vouloir devenir un héros.
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Les sources du destin Nathalie Derangère
Les sources du destin
Funeste lignée
Roman







Éditions Le Manuscrit
© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com
ISBN : 2-7481-9760-7 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748197600 (livre imprimé)
ISBN : 2-7481-9761-5 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748197617 (livre numérique)










Merci « la Miss » pour ton encouragement.

Les sources du destin
PROLOGUE
Poursuivi par deux hommes en colère, Mar-
tin s’est engouffré dans un curieux dédale de
tunnels recouverts de petites roches rouges lu-
minescentes. Il a des raisons de les fuir. Il a
couché avec la fille d’un des deux rustres cou-
rant après lui et qui veut maintenant le voir
mort écartelé avant la fin du jour. Il avait été
pris sur le fait et avait détalé pratiquement nu
quand une hache s’était abattue sur le lit à quel-
ques pouces de sa main. Le père les avait fou-
droyés du regard réalisant du même coup que sa
fille n’était pas dans les bras son mari. Il avait
alors rugi comme un ours en relevant sa hache
au dessus de lui.
Martin n’avait pas demandé son reste. Il
s’était mis à courir tout droit en direction des
falaises qui surplombaient la mer. Les villageois
avaient vite organisé une battue, et le jeune
homme avait entrepris de descendre vers le ri-
vage du côté le moins escarpé. Il y avait tou-
jours des bateaux en bas sur la grève.
11 Les sources du destin
Mais les hommes du village ont l’habitude de
ces parois rocheuses, ils rattrapèrent bientôt le
jeune amant. En bas, des pêcheurs alertés par
l’agitation anormale dans les falaises accourent à
leurs pieds.
– Ne le laissez pas s’enfuir. Attrapez-le !
Martin fut cerné. Sous le coup de la peur, il
tenta de contourner les villageois en escaladant
une partie abrupte de la falaise sur sa gauche,
mais qui allait lui permettre de se retrouver sur
une plate-forme naturelle et de courir ainsi jus-
qu’à une autre rive. Peut-être là-bas, trouverait-
il un moyen de s’échapper le temps que les vil-
lageois fassent le tour !
Mais il avait sous-estimé la colère et la dé-
termination de ces hommes : le père et un autre
villageois avaient eux aussi entamé l’escalade.
C’était à n’en plus finir. Ses doigts étaient en
sang et ses bras tremblaient sous l’effort cons-
tant qu’il devait fournir. Martin avait préjugé de
ses forces. À mi-parcours, contournant un bloc
rocheux, il remarqua une faille et s’y introduisit.
Il espérait que les deux villageois n’oseraient
pas s’aventurer jusque-là. Il se cala au fond de la
cavité et attendit. Au dehors, il entendait les
deux hommes discuter entre eux de la démar-
che à suivre : il faisait trop sombre à l’intérieur
et la faille était trop étroite pour qu’ils s’y ris-
quassent. Ils décidèrent de retourner en arrière
et d’attendre qu’il sortît de lui-même, affamé.
12 Les sources du destin
La nuit tomba ainsi sans que personne ne
bougeât. Martin ne savait pas si les villageois
étaient toujours sur le qui-vive. Le silence ré-
gnait autour de lui depuis déjà un bon moment.
Peut-être allait-il pouvoir tenter quelque chose !
Alors qu’il sortait la tête de la faille, il com-
prit pourquoi on l’avait laissé aussi tranquille : il
est tout à fait impossible d’avancer dans un noir
pareil. De gros nuages bas cachaient la lune et
Martin n’arrivait même pas à faire la différence
entre la paroi et le vide. Frissonnant, il rentra
dans son refuge les bras croisés sur son poitrail
dénudé. Il allait fermer les yeux quand il crût
voir une minuscule lumière briller au fond de la
faille. Il s’avança les mains devant lui pour ne
pas tomber.
Un rai de lumière verte se dévoila au fur et à
mesure qu’il s’enfonçait au fond de la cavité. Le
trou s’élargit de plus en plus attirant Martin par
sa lumière surnaturelle. Bien qu’effrayé, il
continuait d’avancer dans ce long boyau qui
semblait descendre au centre de la terre. La tête
lui tournait, mais, comme hypnotisé, il marchait
inlassablement.
– Il est là devant ! Attrapons-le !
Et voilà donc Martin, obligé de s’engouffrer
plus profondément dans la crevasse pourchassé
par les deux hommes en colère. Ils avaient dû
l’entendre bouger non loin d’eux et avaient ris-
13 Les sources du destin
qué une chute plutôt que de le laisser partir
alors qu’il était si proche.
En les entendant derrière lui, Martin se met à
courir, peu désireux de se faire mettre la main
dessus par ces deux lascars tenaces et témérai-
res.
Le boyau ne cesse de bifurquer en tous sens,
puis il y a des embranchements, puis d’autres, et
des dizaines d’ouvertures partant à droite, à
gauche, au-dessus ou encore en dessous. Martin
réussit à distancer ses poursuivants et se dirige
droit devant lui, certain de trouver quelque part
au fond de ces tunnels interminables quelque
chose d’extraordinaire. Une chose qui l’attire
par là-bas. Il n’a aucun doute, il faut qu’il y par-
vienne le premier. Et plus il avance, plus l’air
devient trouble et miroitant. Des petites pierres
d’un rouge profond apparaissent à la surface de
la roche. Elles brillent de façon étrange comme
si elles pulsaient à l’instar d’un cœur qui bat.
Parfois elles semblent s’harmoniser au rythme
cardiaque de Martin, parfois, les pulsations ra-
lentissent comme pour le rassurer.
Mais le jeune homme transpire, et il com-
mence à ressentir la fatigue de la traque. Tou-
jours derrière lui le père furieux suit ses traces.
Il ne le lâche pas d’un pouce. La course
s’éternise et Martin ne s’amuse plus de voir ces
milliers d’éclats iriser les tunnels. C’est alors
14 Les sources du destin
qu’il trébuche, il s’étale de tout son long et se
cogne la tête contre la paroi.
– Par là, j’ai entendu quelque chose.
Martin se relève et porte sa main à son crâne.
Il saigne beaucoup. « Allons courage, il doit
bien y avoir une sortie à ce foutu labyrinthe ! »
Une dizaine de minutes plus tard, alors qu’il
est prêt à s’arrêter, il pénètre à l’intérieur d’une
caverne gigantesque baignée d’un lac souterrain.
Martin court jusqu’au bord de l’eau : la même
lumière rouge semble la colorer.
Au faible écho des pas de ses poursuivants se
substituent petit à petit des battements de cœur
provenant de la source d’eau ; d’abord doux et
lents, puis de plus en plus forts et rapides au fur
et à mesure que le jeune homme se rapproche
d’elle. Il s’agenouille et approche sa tête de la
surface. Il y aperçoit son reflet mais aussi, à tra-
vers, d’innombrables petites tâches de lumière
qui nagent au fond de l’eau.
L’image est ensuite brouillée par une goutte
de sang qui tombe de sa blessure sur la surface
de l’eau.
Après un arrêt soudain, les battements de
cœur se transforment en un grondement sourd.
Martin ne semble plus se rendre compte de
rien, il est subjugué par les lumières rouges qui
dansent dans l’eau. Elles l’appellent, elles veu-
lent qu’il vienne avec elles. Il avance alors son
visage, les mains en coupe devant lui, et boit
15 Les sources du destin
une gorgée d’eau. Il s’aperçoit qu’il a soudain
très soif, alors il prend une autre gorgée, puis
deux et trois… Jusqu’à ce qu’il entende du bruit
derrière lui.
Les deux villageois viennent de pénétrer dans
l’immense caverne. Ils s’arrêtent, impressionnés,
puis repèrent le fuyard.
– Viens, Bernie, il est là-bas !
Martin veut se relever, mais ses jambes se dé-
robent sous lui. Il s’effondre à terre, une dou-
leur intense dans le crâne comme si sa tête allait
exploser. Il voit tout en rouge tout à coup, la
douleur se transmet au reste de son corps, et il
se met alors à hurler, comme un damné.
Et brusquement elle s’en va, le laissant vide
et meurtri. Tous ses muscles se relâchent, il se
tait et rouvre des yeux larmoyants. Les deux vil-
lageois se sont rapprochés et coulent vers lui un
regard qui en dit long. Martin passe la main
dans ses cheveux. La blessure s’est refermée. Il
sent une cicatrice toute fine à la place.
« Qu’est-ce qu’il m’arrive ? Je me sens bien
tout à coup… »
Il se relève, ragaillardi et se tourne vers ses
poursuivants. Les deux hommes sortent leurs
épées, sûrs d’eux.
Ils prennent leur temps, exécutant, pour im-
pressionner le jeune homme, quelques mouli-
nets et passes d’armes habiles.
16 Les sources du destin
Martin, face à eux, n’est pas armé, mais ne
fait pas mine de vouloir s’enfuir non plus.
– Te voilà enfin coquin ! Alors, comme ça, tu
croyais pouvoir nous échapper ?
Le père s’approche de lui par la droite, tandis
que le deuxième homme le contourne par la
gauche, lentement.
Martin ne bouge toujours pas. Bizarrement,
il a foi en lui. Il sait qu’il aura le dessus quoiqu’il
arrive.
– Alors, que diable ! On ne dit plus rien ? Tu
semblais plus éloquent avec ma fille ! Seulement
vois-tu, elle n’est pas faite pour une misérable
fripouille de ton genre.
Les deux hommes se rapprochent de Martin
toujours immobile, le regard fixé sur le père.
L’autre s’impatiente et lève son épée. Martin
écarte alors les bras et, rejetant la tête en arrière,
les dirige chacun vers les deux hommes. Deux
rais de lumière rouge jaillissent alors de ses
mains et viennent les frapper violemment au vi-
sage, s’engouffrant par les yeux ils pénètrent
leurs êtres.
Pétrifiés, ils ne bougent plus comme paraly-
sés. Martin baisse alors les bras et attend, un
sourire retors fendant son visage.
Ses deux adversaires, le regard devenu hyp-
notique se dévisagent mutuellement, incapables
de réfléchir d’eux-mêmes.
– C’est lui qui a couché avec ta fille. Pas moi.
17 Les sources du destin
D’instinct, Martin sait ce qu’il a à faire et à
dire pour se sortir de ce mauvais pas. Car elle le
lui dit. Elle l’a guéri et maintenant elle lui promet
de le protéger s’il lui obéit.
Les deux villageois commence alors à
s’invectiver, laissant Martin spectateur de leur
échauffourée.
– Quoi ? Tu as osé porter la main sur ma
fille ?
– Et toi, tu as été au lit avec ma femme ? Vil
faquin !
Martin n’avait pas prévu cette situation, mais
les secrets honteux ne ressurgissent-ils pas tou-
jours au plus mauvais moment !
Possédés, ils brandissent leurs épées l’un vers
l’autre et s’enfoncent leurs lames dans la poi-
trine.
Martin les regarde s’embrocher et s’effondrer
à terre, mourants, puis il éclate d’un rire triom-
phal qui se répercute comme un écho sur les
parois de la caverne. Lui non plus n’est plus le
même.
Une lueur pourpre au fond des yeux, il arra-
che une épée du thorax d’un des hommes et
prend la direction de la sortie sans se retourner.
18 Les sources du destin
CHAPITRE UN
Erwin Blixe marchait dans les rues étroites et
encrassées du quartier ouest de la capitale en
compagnie de son ami et mentor Paul, un sé-
duisant brun au regard perçant qui vivait mal
son entrée dans la trentaine. Sacrément en re-
tard – comme toujours avec Paul – ils accélé-
raient le pas pour rejoindre leur complice, Ali-
cia, qui les attendait depuis un bon moment au
Repaire : une petite salle privée d’une taverne
des bas fonds de la capitale. De taille moyenne,
de physique plutôt quelconque et la vingtaine
toute proche, le visage d’Erwin s’éclairait de
magnifiques yeux marron vert.
Cela faisait un peu plus de cinq ans qu’ils tra-
vaillaient ensemble à Cillian, et ils étaient deve-
nus des amis proches au fil de leurs missions.
Paul trouvait le travail, aidé d’Alicia dont le
domaine de prédilection était la diversion et le
repérage. Erwin lui, exécutait. Même si Paul res-
tait leur chef, celui qui tranchait et prenait la dé-
cision finale, ils débattaient volontiers pendant
19 Les sources du destin
des heures sur la meilleure façon d’exécuter
l’affaire en cours.
Alicia, une grande « amie » de Paul, était une
véritable beauté de la nature. Grande, élancée,
et une épaisse chevelure rousse qui lui tombait
jusqu’aux hanches, elle adorait voir l’effet
qu’elle produisait sur la gente masculine. Erwin
s’était toujours demandé ce qu’il y avait entre
elle et Paul, et n’avait jamais pu déterminer
quelle sorte de relation ils entretenaient bien
qu’il les côtoya tous les jours. Ils se compor-
taient tous deux devant les autres comme frère
et sœur, mais il les avait déjà surpris à des gestes
beaucoup plus intimes.
Tout à ses réflexions, Erwin ne se rendit pas
compte que Paul trépignait à ses côtés : son ami
attendait impatiemment une réponse à sa ques-
tion qu’il n’avait pas entendue.
– Alors ? Qu’en penses-tu ? Ne me dis pas
que ça te fait peur ? Tu as déjà réussi à
t’introduire chez lui une fois. Tu peux recom-
mencer, j’en suis sûr ! Tu connais les lieux par
cœur, tu as déjà étudié tout le bâtiment et j’ai
besoin que tu me rapportes ce porte-
documents. C’est un très gros contrat… et très
bien payé.
Erwin secoua la tête.
– Ça ne me semble guère raisonnable. Cette
fois-ci nous allons à l’encontre de toute pru-
dence. S’il détient réellement des dossiers com-
20 Les sources du destin
promettants, il ne fera pas la même erreur que
la dernière fois. Il a dû les cacher autre part et
les fait garder plus sûrement, c’est évident. Je te
dis que l’affaire est bien plus risquée au-
jourd’hui.
– Écoute, mon informateur m’a affirmé que
ces documents se trouvent toujours dans le cof-
fre de son bureau, lui assura Paul qui s’attendait
à ce genre d’objection. Exactement le même
coffre. Il ne l’a même pas changé !
Erwin restait dubitatif.
– Alors c’est un piège !
– Mais non ! C’est un imbécile. Il a juste ren-
forcé un petit peu la garde, c’est tout.
– Juste un petit peu ?
– J’ai une parfaite confiance en toi, insista
Paul. En toi et en tes talents. N’oublie pas qui
t’a formé ! Et je suis certain qu’il ne se méfiera
pas plus que ça. Qui serait assez stupide pour
retourner sur les lieux de son crime à moins
d’un mois d’intervalle !
– Merci pour le « stupide », mais on ne sait
toujours rien de ces documents. Sont-ils si im-
portants que ça ? Est-ce que ça vaut vraiment la
peine que je risque ma vie pour des papiers ?
Paul sourit, ses yeux brillèrent d’un éclat que
son ami lui connaissait bien.
– Et pour deux mille écus, est-ce que ça vaut
la peine dis-moi ? On n’a jamais eu autant
d’argent…
21 Les sources du destin
Surexcité, il sentait déjà la froide et douce
texture métallique des pièces sous ses doigts.
– Non, en effet. Surtout qu’on ne les a pas
encore…, tenta Erwin pour refroidir ses ar-
deurs.
Mais Paul avait une telle confiance en lui,
qu’il haussa les épaules et continua à tâter ma-
chinalement sa bourse alors qu’ils arrivaient au
Repaire.
Dans les rues pauvres et crasseuses de ce
quartier de Cillian, ils se sentaient comme chez
eux. Personne ne savait qui ils étaient réelle-
ment, mais les deux hommes s’y étaient fait une
place et étaient respectés pour leur droiture et
leur sens de la justice malgré leur emploi plutôt
particulier. Erwin et Paul volaient pour le
compte d’autres personnes qui les payaient cher
pour ce travail. Leur discrétion et leur talent
étant bien connu maintenant, ils n’avaient de
cesse de répondre à diverses demandes parfois
plus périlleuses que d’accoutumée, mais aussi
mieux rémunérées.
Nés à Cillian, ils avaient vécu parmi les plus
démunis et délaissés. « Les misérables de la ca-
pitale ». Mais les deux compères s’en étaient
sortis à coups de volonté, de travail, mais aussi
de chance et d’audace. Ils avaient rencontré les
bonnes personnes au bon moment. N’ayant ja-
mais oublié d’où ils venaient, ils aidaient ces
malheureux comme ils le pouvaient en leur re-
22 Les sources du destin
distribuant de temps à autre une partie de leur
« récolte » sous couvert d’une confrérie reli-
gieuse établie dans le quartier. Le bon frère
fermait les yeux sur la provenance de cet argent
qui pesait lourd dans sa paroisse ; les personnes
généreuses se faisaient de plus en plus rares, et
les besoins grandissaient proportionnellement.
Ouvrant la porte de la taverne, Paul lança un
clin d’œil malicieux à son ami.
– Tu sais que tu es le meilleur, qui d’autre
voudrais-tu que j’embauche à part toi ?
Erwin grogna. Cet homme était parfois exas-
pérant.
Alors que les deux compères discutaient
complaisamment, une tornade blonde passa
près d’eux, filant tout droit vers l’autre bout de
la rue.
– Petite peste ! Tu vas tâter… de mon pied,
tu vas voir…, criait un gros homme courant
après elle.
Erwin se retourna vivement, ses réflexes plus
aiguisés que jamais et aperçut, déjà loin, les ju-
pes d’une jeune fille aux cheveux couleur de blé
disparaître au coin de la rue. Personne n’avait
bougé. Les passants s’étaient détournés, soudai-
nement intéressés ailleurs ; on savait trop dans
par ici ce que c’était que d’avoir faim.
Le boulanger, qu’Erwin n’avait eu aucune
peine à reconnaître avec son gros ventre et ses
23 Les sources du destin
sabots de bois qui claquaient sur le pavé,
s’arrêta, essoufflé, à sa hauteur.
– Sale voleuse… tu vas v...voir si je te
croise… un jour…
Il dressait rageusement le poing, menaçant le
fond de la rue… déserte.
Erwin ne compatissait pas au malheur du
bonhomme connu pour sa pingrerie et qui pré-
férait jeter ses pains invendus plutôt que les
donner aux pauvres et aux nécessiteux. Il disait
que cela faisait fuir le client que de voir une
foule de crasseux attendre à sa porte.
Comme le boulanger essayait de les prendre à
partie pour obtenir un certain soutien à ses in-
vectives, Paul ne put s’empêcher d’aller le ta-
quiner un peu.
– J’ai entendu dire qu’il y avait une nouvelle
bande installée récemment en ville, dit-il men-
tant honteusement. Des gamins venus d’on ne
sait où et qui ne respectent rien ! Ils n’ont aucun
code d’honneur et fauchent tout ce qui leur
tombe sous la main. Un vrai fléau pour les gens
du coin qui ont déjà assez de mal à s’en sortir
comme ça.
– Alors celle-là doit en faire partie. Elle a eu
le culot de me voler un pain entier alors que je
me tenais juste à côté d’elle. Elle m’a regardé
avec ses grands yeux de chien battu et a pris le
pain sous mon nez croyant que je n’allais rien
24 Les sources du destin
lui dire. Puis, comme je lui demandais de payer,
elle a détalé aussi vite qu’un rat.
Erwin, qui avait deviné les intentions de son
ami, intervint dans la discussion, rajoutant à la
déconfiture du gros homme.
– Oui. C’est bien leur façon de procéder. Il
paraît même que si leur proie est trop facile à
voler ou trop lente pour les rattraper, ils se font
passer le mot et la persécutent jusqu’à ce qu’elle
en devienne folle.
Paul pouffa dans son dos malgré lui.
– Jusqu’à ce que quoi ? s’insurgea le boulan-
ger effaré.
– Eh bien, jusqu’à ce qu’elle craque. Suppo-
sons que ce soit vous. Ce n’est qu’une supposi-
tion bien sûr.
– Oui, oui, mais dites-moi quand même.
– S’ils vous prennent comme cible, ce qui à
l’air d’être le cas, il ne vous restera alors qu’à
mettre la clé sous la porte - car ils vous dévali-
seront jusqu’au dernier pâton - ou engager des
gardes. Je ne vois pas d’autre solution.
À ces propos, le boulanger, qui n’avait pas
encore tout à fait récupéré, faillit s’étrangler.
– Quoi ? Des gardes ! Mais j’ai à peine de
quoi payer la protection de la milice du quartier,
alors des gardes personnels ! Vous pensez bien.
Paul lança un clin d’œil à Erwin, emmenant
le gros homme un peu à l’écart. Puis, sur le ton
25 Les sources du destin
de la confidence, mais assez fort pour qu’Erwin
profite de la drôlerie.
– Ne vous laissez pas abattre mon brave.
Moi, je connais un de leur secret. L’ami d’un
ami d’un ami… a eu les mêmes problèmes que
vous et pour s’en défaire il a dû leur payer un
tribut qui le mettait, au final, sous leur protec-
tion. Il n’a plus été ennuyé après cela, fini les
soucis, les mendiants, les mauvais payeurs. Bon,
je vous l’accorde, il a payé un peu cher, mais je
connais le moyen qu’ils utilisent pour reconnaî-
tre qui s’est acquitté ou non de cette taxe. Il y a
un signe qu’il vous faut inscrire sur votre devan-
ture, une marque secrète, qu’ils identifient. Je
connais ce signe, et je pourrais peut-être vous
l’indiquer pour… disons pour une cinquantaine
d’écus… au lieu des cinq cents qu’ils en récla-
ment bien sûr !
La bouche grande ouverte, le boulanger digé-
rait avec difficulté toutes ces nouvelles informa-
tions. Après quelques secondes de dure ré-
flexion, il en arriva à la conclusion qu’il devait
lui aussi graver ce signe sur sa porte.
– Cinq cents écus ! Mais où votre ami a-t-il
pu trouver tout cet argent. Oh, Monsieur je
vous en prie, dites-moi quelle est cette marque.
Je vous en offre même cinquante-cinq écus si
vous me la montrez de suite !
– Quelle générosité, mais je ne puis vous la
donner pour le moment, car je ne m’en sou-
26 Les sources du destin
viens pas exactement, et il serait dommage de se
tromper et de vous mettre en péril par ma faute.
Écoutez, retrouvez-moi ici à la nuit tombée de-
vant cette taverne avec l’argent. Cela devrait
faire l’affaire.
Paul, faussement conciliant, tapota l’épaule
du boulanger.
– Et je vous promets qu’après cela vous se-
rez tranquille. Vos concurrents auront du mal à
faire face à cette nouvelle bande, alors que
vous, vous prospérerez.
– Oh, merci, merci, bafouilla le gros homme.
C’est très gentil à vous. Heureusement qu’il y a
encore des gens honnêtes par ici !
Et le boulanger s’en fut à son magasin ron-
chonnant contre les escrocs qui n’avaient rien
d’autre à faire que d’embêter les bonnes gens,
ne sachant pas qu’il venait de parler avec les
deux plus grands voleurs de la cité.
Erwin et Paul entrèrent dans la taverne, hila-
res, se creusant déjà l’esprit pour trouver quel
signe ridicule ils allaient lui faire graver, oubliant
presque la raison de leur venue à la taverne
des Joyeux Bocks.
Alicia les attendait d’ailleurs impatiemment,
tapant du pied, derrière le rideau de la petite
salle du fond. Quand ils soulevèrent l’épais tis-
su, elle leur sauta presque dessus.
– Alors, qu’est-ce que vous faisiez bon sang ?
Ça fait un bon moment que je vous attends. J’ai
27 Les sources du destin
eu des nouvelles de notre employeur. C’est
pour ce soir.
– Tant pis pour mes cinquante-cinq écus,
lança Paul.
– Moi, j’en aurais demandé cent, répliqua
Erwin le mettant au défi de faire mieux.
Ils s’assirent et se servirent généreusement du
vin épicé de Lunia que prisait Alicia, trinquant à
leur nouveau contrat. Seul Erwin, redevenu sé-
rieux, ne se joignit pas à leur exultation. Cette
nuit il avait à faire.

Le jeune voleur allait s’introduire, pour la se-
conde fois, à l’intérieur des bureaux du Ministre
des Finances situé dans un des bâtiments les
plus surveillés du quartier administratif. Interdit
la nuit à toute personne étrangère aux services,
exception faite des fonctionnaires munis d’un
droit de passage délivré par le ministre en per-
sonne. Ni Erwin, ni Paul n’avaient les moyens
d’en obtenir un, et leur commanditaire se fichait
pas mal de la façon dont ils allaient s’y prendre.
Seul comptait le résultat.
Le quartier administratif se composait d’un
ensemble d’immeubles très serrés de pierres de
taille épaisses, dont les fenêtres barrées
n’avaient servi jusque-là qu’à repousser les oi-
seaux. Quelques sentinelles patrouillaient dans
le secteur, mais elles n’avaient jamais été inquié-
tées outre mesure. Parfois un ivrogne mé-
28 Les sources du destin
content de l’augmentation des impôts venait
perturber l’ordre figé de leurs habitudes de gar-
des, mais rien qui nécessitât le renforcement de
la surveillance, ou le changement de leur ma-
nière de fonctionner.
La première fois qu’il avait dérobé des do-
cuments au Ministre des Finances, Erwin avait
aisément accédé au bâtiment par les toits,
jouant d’ombre en ombre, son travail facilité
par les nombreuses cheminées installées pour le
confort des occupants. Il avait accroché une so-
lide corde à l’une d’entre elles, et était descendu
en rappel vers une des fenêtres donnant sur la
cour intérieure qu’il savait déserte. Il n’avait
éprouvé aucune difficulté à écarter un des bar-
reaux rongés par la rouille, et avait ensuite sim-
plement repoussé le battant de la fenêtre restée
entrouverte après une journée de forte chaleur.
À l’intérieur, il s’était dirigé vers le bureau du
ministre sans rencontrer âme qui vive, et avait
donc pu ouvrir tranquillement le coffre
dissimulé grossièrement derrière un paravent
exotique.
Muni des précieux documents, il était ensuite
retourné sans peine auprès de son ami qui
l’attendait non loin de là. Poussés par leur
curiosité, les deux hommes avaient voulu
connaître le contenu des dossiers dérobés. Mais
un coursier, envoyé par le commanditaire du
vol, était venu les récupérer à temps. Ils avaient
29 Les sources du destin
dû laisser leur butin s’envoler avec son secret
alors qu’ils récupéraient en contrepartie une
grosse somme d’argent.
Ce qui tracassait Erwin ce soir-là c’était le fait
de mettre plus que sa réputation en jeu. Sa vie
était réellement mise en danger. S’il se faisait
prendre, il serait exécuté sur le champ. Le mi-
nistre avait pris comme un affront personnel le
premier cambriolage, et avait donc fait savoir
dans toute la ville que si son auteur était identi-
fié et intercepté, il serait tué sans aucune autre
forme de procès. Il servirait d’exemple pour que
tous les voleurs sûrement moins habiles mais
bien plus cupides, exaltés par l’œuvre d’Erwin,
ne se mettent en tête de l’imiter. Paul avait beau
essayer de le persuader du contraire, il savait
bien qu’il l’envoyait dans les griffes de l’ennemi.
Le ministre avait juré de s’en prendre à qui-
conque oserait encore s’attaquer à lui ou à ses
biens. « Ce qui ne manquerait pas d’attiser la
convoitise de certains » s’était-il alors fait la re-
marque. « Paul a au moins raison sur un point,
le ministre est stupide. »
Voilà à quoi songeait Erwin tandis que ses
deux comparses entamaient leur quatrième
tournée. Lui n’avait toujours pas fini son pre-
mier verre. Il tenait à rester sobre et, de toute
façon, il avait l’estomac tellement noué qu’il ne
pouvait plus rien avaler. Le stress commençait à
le gagner. L’excitation montait aussi en lui se
30 Les sources du destin
mêlant à une peur sourde d’échouer venant du
fond des tripes. Il n’avait plus ressenti une telle
appréhension depuis longtemps. Lui qui avait
passé plusieurs années à sauter de toit en toit, à
crocheter serrure après serrure sans jamais se
faire prendre. Pour la première fois depuis long-
temps, il doutait.
Erwin se leva de table. Il avait besoin de
prendre l’air et de réfléchir. L’action se passerait
cette nuit, la date avait été fixée précipitamment
par le commanditaire. Le jeune homme avait
besoin de s’échauffer et de se concentrer avant
de passer à l’action.
Il salua ses deux amis d’un hochement de
tête et sortit de la taverne des Joyeux Bocks
dans la douce fraîcheur bienvenue du soir.
« Ils sont fous et inconscients. »
Puis, dans les rues sombres et peu animées
de la ville basse, il prépara mentalement sa visite
chez le ministre.

Alors qu’il marchait vers le lieu de son mé-
fait, rien n’eût plus étonné Erwin que de croiser
au détour d’une ruelle le chemin de la petite vo-
leuse de pain, dissimulée derrière des tonneaux
de bois vermoulu remplis de ferraille. Le jeune
homme avait détecté un mouvement du coin de
l’œil en passant l’angle d’une rue et s’était ap-
proché discrètement. Contournant les barils, il
avait d’abord reconnu sa robe bleue déchirée
31 Les sources du destin
avant d’apercevoir ses deux nattes blondes qui
encadraient un visage ovale et blafard faible-
ment éclairé par la lueur vacillante d’une lan-
terne suspendue non loin de là. Lorsque, se fai-
sant poursuivre par le boulanger, la voleuse
avait disparu au coin d’une rue, Erwin n’avait
aperçu d’elle que les pans déchirés de sa robe
maculée ainsi que deux tresses blondes ébourif-
fées. Maintenant qu’il la voyait de près, il pou-
vait apprécier ses joues roses irisées de tâches
de rousseur, et ses yeux bleus teintés de gris qui
le dardaient comme s’il avait été un monstre.
– Si tu veux te cacher, il faut apprendre à évi-
ter la lumière, lui dit-il montrant la lanterne qui
jetait des ombres dansantes sur son visage.
Qu’as-tu réussi à voler cette fois-ci ?
Erwin se voulait complice, il ne cherchait
qu’à entamer le dialogue, briser la glace, mais
l’adolescente semblait terrifiée. Malgré toute sa
gentillesse, il ne s’était pas rendu compte qu’il
lui bloquait le passage. Aussi, se renfrogna-t-elle
et se serra-t-elle bien au fond de sa cachette lui
intimant de s’en aller de son regard suppliant.
– Il n’y a personne d’autre que moi ici. Pour-
quoi te caches-tu ainsi ? lui demanda-t-il, intri-
gué.
– Ça ne vous regarde pas ! Et puis je n’ai rien
volé. Allez-vous-en ! répliqua-t-elle vaillam-
ment.
32 Les sources du destin
Deux hommes apparurent de l’autre côté de
la ruelle, des foulards noirs noués sur la garde
de leurs armes. Erwin n’eut aucune peine à les
reconnaître. Il les croisait régulièrement dans les
rues à la nuit tombée : la milice.
Que venaient-ils faire par ici ? En général, ils
patrouillaient plus au nord. Chaque secteur avait
sa milice et les Foulards Noirs s’occupaient des
petits commerces des quartiers pauvres de la
capitale qui s’étaient regroupés voilà quelques
années déjà pour faire face au pillage nocturne
qui avait pris des proportions inquiétantes.
Épées tirées, les deux hommes cherchaient
visiblement quelqu’un. Repérant le voleur, ils
s’arrêtèrent. L’un était de taille modeste, musclé
et l’œil plutôt alerte ; ce devait être le chef. Il se
donnait un air fier et supérieur, tandis que
l’autre, au regard de fouine, était maigre et mal
assuré. Sûrement une nouvelle recrue.
Erwin s’avança. Il n’avait jamais apprécié les
Foulards Noirs. Violents à l’égard des plus dé-
munis, ils se permettaient de faire régner l’ordre
à coups d’épée, vidant de façon expéditive les
intrus de leur secteur. Erwin et Paul avaient déjà
eu maille à partir avec eux. Mais étant beaucoup
plus forts qu’eux au combat, ils étaient prati-
quement les seuls à pouvoir circuler en paix
dans les rues étroites et désertes des petits
commerces.
33 Les sources du destin
– Qu’est-ce que vous faites ici ? Ce n’est pas
votre secteur, engagea-t-il, menaçant.
– On cherche une voleuse, répondit le chef
relativement peu impressionné. Une gamine
avec des tresses et une robe bleue. Elle a dû
passer par ici.
– Non. Pas vu.
– Allons écarte-toi. Et laisse-nous travailler.
Mais Erwin n’était pas du genre à se laisser
faire.
– Et qu’est-ce qu’elle a volé ?
– On ne sait pas, répondit le maigrelet qui
avait visiblement envie de faire demi-tour.
– Elle fait partie d’une bande qui sévit dans
notre secteur, rétorqua le chef faisant les gros
yeux à son subalterne. Des commerçants se
sont plaints. Elle les aurait agressés et rançon-
nés. Nous devons la trouver avant que ça ne
dégénère.
Erwin repensa au boulanger. Apparemment
celui-ci avait bien avalé et recraché à sa façon
leur histoire de gang. Maintenant la jeune fille
cachée derrière lui en subissait les conséquences
par leur faute. Il n’en revenait pas de la stupidité
des gens et il se sentit soudain mal à l’aise alors
qu’elle le regardait du fond de son trou le sup-
pliant d’éloigner la milice.
– Je vous dis qu’elle n’est pas passée par là, je
l’aurais vue sinon. Maintenant j’ai à faire, re-
34 Les sources du destin
tournez dans votre secteur si vous ne voulez
pas avoir d’ennuis.
Le maigrelet recula, comme soulagé de pou-
voir rentrer dans les quartiers qu’il connaissait
mieux. Mais son chef restait sur ses gardes, du-
bitatif.
– Je n’ai aucun ordre à recevoir de toi.
Qu’essayes-tu de nous cacher. Que fais-tu là,
seul dans cette ruelle ?
– D’une, ça ne vous regarde pas, et d’autre
part s’il vous arrivait malheur par ici, vous
n’aurez à attendre aucune aide de vos compa-
gnons...
Le maigrelet ne faisait pas le fier. Il tirait son
collègue par le bras, essayant de le convaincre
de laisser tomber. Erwin les darda de l’air le
plus menaçant qu’il se connaissait. Il n’avait pas
envie de se battre malgré la main qui le titillait,
mais, poussé par les yeux bleu gris qui comp-
taient sur lui, il était prêt à en découdre.
Comme les deux miliciens ne réagissaient pas, il
avança sur eux tirant son épée au clair en la fai-
sant crisser sur le métal de son fourreau. Il était
bien meilleur qu’eux et ils le savaient. Ils détalè-
rent comme deux lapins effrayés et, quand ils
furent assez loin, ils se retournèrent rapidement,
lui promettant qu’il le paierait un jour.
Le jeune homme mit du temps pour repren-
dre le contrôle de ses émotions. Quand il récu-
35 Les sources du destin
péra enfin, la jeune fille en avait déjà profité
pour s’enfuir.

La nuit commençait à étendre son voile obs-
cur lorsqu’Erwin reprit sa progression vers le
quartier administratif.
Essayant d’occulter cet intermède fâcheux, il
se força à revoir mentalement la disposition des
lieux. Puis il tenta d’imaginer comment la sécu-
rité avait pu être renforcée à l’intérieur du bâti-
ment des Finances. Avait-on placé des gardes
supplémentaires, changé de coffre ou de type
de serrure, installé un nouveau système
d’alarme ? Il s’attendait au pire. Rien n’écorchait
plus la susceptibilité d’un haut dignitaire du
peuple que la subtilisation dans ses propres bu-
reaux de documents importants et compromet-
tants. Il avait déjà dû passer sa colère sur le ca-
pitaine de la garde, le chef de la sécurité, ou
encore le vendeur de coffres-forts qu’il avait sû-
rement menacé de prison ou pire, si cela devait
se reproduire. Erwin en était navré pour cet
homme, mais leurs métiers ne pouvaient
s’accorder, l’un cherchant toujours de nouveaux
systèmes pour défendre les biens d’autrui, et
l’autre se creusant la tête pour les forcer ou les
contourner. C’était une lutte perpétuelle à qui
arriverait à tenir le plus longtemps face à l’autre.
À part le Ministre des Finances qui savait
exactement ce que contenait son coffre, qui se
36 Les sources du destin
douterait qu’un autre vol puisse y avoir lieu à
nouveau en un peu moins d’un mois ? Et tout
le monde d’imaginer ce que le ministre pouvait
bien cacher de si important. Les mauvaises lan-
gues ne tariraient pas d’allégations acidulées et
outrageuses à son égard, trouvant sûrement
complots là où il n’y en avait pas et détruisant
scrupuleusement une réputation bien bâtie jus-
que-là.
Erwin venait de comprendre qu’il y avait
bien plus en jeu que ces malheureux docu-
ments. Lui aussi était l’instrument de la mise à
bas d’un politicien – qui était peut-être des plus
véreux - et de sa réussite ou non découlait
l’avenir de cet homme. À qui appartenait la
main qui le guidait ? Se mettaient-ils du bon cô-
té de la barrière cette fois-ci ? « J’en parlerai plus
tard à Paul » se dit-il convaincu que son ami ne
voyait que le bon côté de l’argent qu’ils allaient
toucher.
Erwin monta à son poste d’observation pré-
féré. Les toits lui semblaient le meilleur endroit
pour épier tout ce qui se passait dans une rue,
dans les habitations voisines ou sur les toitures
environnantes. Il avait beau être, soi-disant, le
meilleur voleur de tout Cillian, il n’était pas le
seul. Il restait toujours sur ses gardes : d’autres
malfrats de son genre connaissaient eux aussi
les ficelles du métier et les bons coups. Erwin
avait déjà croisé quelques-uns de ses
37 Les sources du destin
« collègues » sur les toits et il s’en méfiait
comme de la peste.
Une fois assuré d’être seul, il jeta un coup
d’œil aux alentours. Il remarqua que la garde
avait effectivement été doublée, les portes et
fenêtres renforcées, et on avait même envoyé
deux jeunes recrues sur les toits cramponnées
au montant d’une cheminée et munies de sif-
flets d’alerte.
Le jeune voleur redescendit de son perchoir.
Il connaissait un autre moyen de pénétrer à
l’intérieur du bâtiment, même si cela lui répu-
gnait. Il se dirigea vers les anciens égouts, répu-
tés pour être à l’usage exclusif d’une secte se-
crète appelée Zostra.
Toute une série de souterrains avaient été
creusés lors de la fondation de la ville mille ans
plus tôt par le conquérant Victorio Le Har-
gneux, venant du royaume des mers pour
conquérir d’autres territoires plus vastes et ferti-
les. À cette époque, les peuples étaient prati-
quement tous nomades et vivaient en clans sans
revendiquer de terre propre. Seuls quelques vil-
lages commençaient à s’installer dans les plai-
nes. Des tribus, épuisées par tous ces voyages,
avaient fini par concevoir que rester en un en-
droit et y élever son bétail, était aussi une bonne
façon de vivre. Mais elles n’étaient pas assez
nombreuses ni assez unies pour arrêter les
troupes de Victorio Le Hargneux.
38 Les sources du destin
Lorsqu’il parvint six mois plus tard dans les
plaines où était sise actuellement Cillian, il dé-
couvrit une vallée magnifiquement sauvage, un
fleuve coulant paisiblement en son milieu.
D’immenses forêts la bordaient jusqu’aux mon-
tagnes dont les pics luisants frôlaient majes-
tueusement les cieux.
Victorio posa un pied à terre et s’exclama
alors tout haut :
– J’ai découvert le paradis du royaume de
Cill, la terre où les âmes de nos ancêtres ont
trouvé le repos éternel. Regardez-les flotter tout
autour de nous.
Puis il s’agenouilla et embrassa l’herbe et la
terre qu’il foulait.
– Nous sommes à toi Cillian, l’âme de notre
Royaume.
Et tous hurlèrent leur joie, puis sautèrent de
leurs montures pour célébrer leur victoire,
l’accomplissement de plusieurs mois de
conquête. Le lendemain, le groupe se sépara en
deux : ceux qui iraient chercher femmes et en-
fants restés sur l’île, et ceux qui commence-
raient à bâtir les fondations de Cillian.
Malheureusement, Le Hargneux décéda cette
année-là d’une angine terrible qui le terrassa en
quelques semaines.
Un an après, lorsque les habitants de l’île de
Cill revinrent munis de tout ce qu’ils possé-
daient, ils ne retrouvèrent qu’un quart des
39 Les sources du destin
hommes restés dans la plaine. Ils s’étaient lais-
sés surprendre par l’hiver long et rigoureux
qu’ils ne connaissaient pas dans leur île au cli-
mat tempéré. Certains, dont les parents étaient
morts, retournèrent dans leur ancien royaume,
scandant qu’ils avaient été punis par les dieux
pour leur vanité car ils avaient osé comparer
cette terre au paradis des âmes défuntes de leurs
ancêtres. D’autres, établis là depuis plus d’un
an, aimaient vraiment ces plaines qui
s’étendaient à perte de vue, et ces forêts im-
menses et impénétrables qui les surplombaient
sur les collines à l’ouest. Ils convainquirent leurs
femmes de rester et, finalement, avec beaucoup
de volonté, ils finirent de bâtir Cillian. Ils ne se
contentèrent que d’un tiers de ce qu’ils avaient
commencé à tracer laissant à l’abandon les
premières tranchées qui allaient plus tard deve-
nir des égouts.
Quand la ville prospéra, les ouvriers reprirent
ces mêmes tracés et les renforcèrent à l’aide de
nouvelles techniques découvertes depuis. Ils
avaient aussi appris à tailler la pierre et construi-
saient alors tous leurs ouvrages de granit extrait
des carrières de Jinkil dans les montagnes de
l’est. Quant aux égouts déjà existants encom-
brés de détritus et fourmillant d’animaux mala-
des et malsains, ils furent abandonnés car trop
vétustes. On les combla et on en fonda d’autres
plus larges et plus facile à entretenir. On rasa les
40 Les sources du destin
premières maisons de bois construites à
l’arrivée de Victorio Le Hargneux et on y bâtit à
la place ce qui deviendrait plus tard le quartier
administratif.
Les zostraéens, une société secrète de nobles
en quête de mysticisme et à la recherche d’un
endroit discret pour leurs cérémonies, avaient
percé un passage jusqu’aux anciennes tranchées.
C’était de notoriété publique, mais comme ils
ne faisaient de mal à personne, les autorités lais-
saient faire. Il était parfois plus dangereux
d’essayer de déloger des fanatiques galvanisés
que des escrocs organisés qui préféraient le repli
à l’affrontement. Paul avait fait apprendre à son
élève le plan de tous ces tunnels plus ou moins
secrets ainsi que les passages dérobés qui les re-
liaient au cas où il aurait à s’y cacher un jour.
Malgré tout, et au grand dam d’Erwin, les
premiers habitants de ces égouts restaient les
rongeurs, cafards et autres petits insectes moins
sympathiques. Bien que résigné, le voleur se
sentait écœuré à l’idée de devoir y plonger les
pieds.
« Ce n’est pas quelques rats qui vont me faire
changer d’avis », ironisa-t-il, se forçant à ne pas
imaginer ce qu’il pourrait y rencontrer d’autre.
Il fit glisser une plaque de fonte sur le côté,
et entra souplement dans la petite ouverture qui
l’emmena directement vers des profondeurs
obscures et nauséabondes. Parcourant au jugé
41 Les sources du destin
une bonne cinquantaine de pas avant de bifur-
quer légèrement vers la gauche, il arriva dans un
long couloir exigu qui suivait le tracé de la rue
principale au-dessus de lui, et qui débouchait à
quelques pas de l’entrée du bâtiment ministériel.
Ce n’était pas ce tunnel qui l’intéressait, s’il sor-
tait par là il serait alors immédiatement repéré,
la rue étant perpétuellement éclairée et surveil-
lée.
Il longea le couloir en laissant courir ses
mains sur la paroi visqueuse, se guidant dans
l’obscurité, quand quelque chose le mordit puis
couina, détalant vers de sinistres fissures d’où
suintait un liquide noirâtre et poisseux. Erwin
sursauta et faillit tomber, se prenant les pieds
dans une algue phosphorescente qui, il aurait pu
le jurer, n’était pas là l’instant d’avant. Il retrou-
va son équilibre tant bien que mal, se fiant à ses
sens. Essuyant le sang qui s’échappait de la
morsure, il en profita pour reprendre ses es-
prits. Puis il continua de longer le tunnel, les pe-
tits cris aigus des animaux qui se répercutaient
sur les parois ne lui disant rien qui vaille.
« Calme-toi, mon vieux, calme-toi. Ce ne
sont que des animaux. Le pire reste à venir,
alors du cran ! »
Il continua à suivre les parois de ses mains,
malgré sa répugnance, s’attendant à y trouver
bientôt un petit renfoncement sur sa gauche qui
lui indiquerait l’endroit du passage secret.
42 Les sources du destin
L’avancée lui parut interminable, mais il le trou-
va enfin, et put alors commencer à chercher le
loquet de ses doigts habiles et expérimentés.
À l’entente d’un déclic étouffé, il appuya de
tout son poids sur la paroi de pierre mobile. À
son grand soulagement celle-ci se mit à pivoter
sans bruit s’ouvrant sur un autre couloir étroit
et faiblement éclairé par un ingénieux système
de soupiraux qui renvoyait la lumière de la rue
grâce à des miroirs réfléchissants astucieuse-
ment disposés. Le voleur décida de rester pru-
dent et de faire au plus vite. Il était maintenant
hors de vue des gardes, mais il n’était sûrement
pas le seul à connaître l’existence de ce passage
qui, s’étonna-t-il, lui paraissait bien propre. Il
ôta ses bottillons dégoulinants qu’il fourra dans
son sac, et continua en chaussons.
Quelques instants plus tard, il parvint devant
la porte secrète qui desservait la cave du bâti-
ment. Il l’étudia rapidement et trouva le loquet
qui débloquerait la clenche. Poussant la porte
sans effort, il pénétra silencieusement dans une
grande cave fraîche et sombre creusée à même
la pierre.
La pièce était pratiquement vide. Seule une
large table faite de panneaux de fer rivetés mu-
nie de cordes et d’épais anneaux, trônait au cen-
tre de la pièce. Quelques gros outils à l’usage ef-
frayant étaient abandonnés dessus.
43 Les sources du destin
Se sentant soudain mal à l’aise, Erwin se dé-
pêcha à l’autre bout de la pièce. Il s’arrêta de-
vant un rideau de velours sombre. N’entendant
aucun bruit suspect par-delà la tenture, il se ris-
qua à jeter un coup d’œil. Il découvrit une petite
pièce éclairée de bougies de couleurs et de tail-
les variées, posées sur une étrange table ronde
et basse. Des symboles mystiques aux formes
cabalistiques avaient été gravés dans le bois sur
le pourtour du guéridon. La pièce était décorée
de grandes tapisseries aux couleurs violacées
dont les entrelacs formaient des représentions
de visages simiesques et fantastiques connus
pour terroriser le peuple. Des coussins soyeux
et brodés des mêmes symboles étaient éparpil-
lés un peu partout sur le sol recouvert d’épais
tapis aux couleurs et motifs identiques. Erwin
s’avança faisant le tour de la table et trouva, dis-
simulé derrière une autre tenture pourpre, un
escalier de pierre brute plongé dans l’obscurité.
Se sachant près du but, il gravit les marches,
pressé de s’éloigner rapidement de cet endroit
oppressant. Il arriva finalement sur un petit pa-
lier dont une épaisse porte en fer bloquait
l’issue. Étrangement, la porte était barrée du cô-
té d’Erwin, un large madrier la maintenant
close. Il l’ouvrit discrètement et pénétra dans un
vestibule sombre une sorte d’antichambre entre
le bâtiment officiel des finances et les pièces se-
crètes.
44 Les sources du destin
Erwin constata en refermant la porte qu’elle
était tout à fait invisible de ce côté-ci. Elle se
fondait parfaitement dans le décor exagérément
fleuri du papier peint qui recouvrait les cloisons
du vestibule. Les motifs végétaux et ornemen-
taux empêchant l’œil d’identifier l’encadrement
de la porte pourtant repérable quand on en
connaissait l’existence.
Le bureau du ministre se situait au troisième
étage. Erwin monta rapidement et silencieuse-
ment les marches sans rencontrer âme qui vive.
Pensant trouver la garde plutôt devant la porte
et à l’intérieur du bureau, il ne s’inquiéta pas
plus que ça. Et il ne se trompait pas : deux sen-
tinelles étaient postées devant l’entrée du bu-
reau. Il longea sans être remarqué le mur du
couloir sur un mètre puis plongea à l’intérieur
d’une petite pièce qui contenait des archives et
du matériel de nettoyage. Il avait déjà sa petite
idée sur la façon dont il allait procéder. Un
vieux truc que lui avait appris Paul au début de
son apprentissage : les chefs n’aimant pas être
dérangés sans raison, les gardes vérifient tou-
jours deux fois par précaution avant d’avertir
leurs supérieurs sur un éventuel problème qu’ils
ne sauraient résoudre par eux-mêmes.
Erwin n’avait pas tout de suite compris le
sens exact ces propos jusqu’à ce qu’il en fasse
l’expérience. Depuis, il employait cette ruse
courante mais efficace assez régulièrement.
45 Les sources du destin
Il jeta à terre, à proximité de la porte, un fou-
lard qu’il avait sorti de son sac, puis renversa
sur le sol les balais laissés là pour le ménage.
Quelques secondes plus tard, un des gardes en-
tra prudemment cherchant des yeux l’auteur de
ce vacarme. Le cadre de lumière s’élargissait au
fur et à mesure qu’il ouvrait la porte. Il vit tout
d’abord les balais à terre et soupira. Puis, il en-
tra dans la pièce par acquis de conscience et
aperçut le foulard qu’il ramassa.
– Viens voir Jonas, j’ai trouvé autre chose,
dit-il en jetant un rapide coup d’œil circulaire
dans le réduit. Une main surgit de derrière le
battant de la porte l’attrapant par sa tunique et
le plaqua contre le mur dans l’ombre de la
porte. Erwin lui appliqua un chiffon imbibé
d’un puissant somnifère sur le nez. Le garde
s’effondra au moment où Jonas entrait à son
tour dans la pièce.
– Plus un geste !
Jonas voulut dégainer son épée, mais fut gê-
né par l’exiguïté du lieu. Trop tard ! Le voleur
lui avait passé une dague sous la gorge.
– Pas un mot, ou tu mourras toi aussi !
Erwin comptait sur les apparences pour
l’effrayer. Voyant son collègue à terre, le garde
s’imaginerait le pire. Le voleur referma du pied
la porte sur eux, les plongeant dans le noir.
46 Les sources du destin
– Écoute-moi bien. J’ai très peu de temps.
Combien y a-t-il d’hommes dans le bureau du
ministre ?
Dans un premier temps, Jonas ne broncha
pas, mais comme la dague s’appuyait dangereu-
sement sous sa gorge, la peur eut raison de lui.
– Deux. Il y en a deux autres, mais s’il vous
plaît, ne me tuez pas…
Le voleur soupira. C’était moins que ce qu’il
avait prévu. Il reprit le chiffon imbibé de sopo-
rifique et l’appliqua sur le visage du garde apeu-
ré, qui ne tarda pas à s’écrouler, inanimé, sur
son collègue.
Erwin sortit de la pièce portant Jonas sur ses
épaules. Il le déposa précautionneusement et
sans un bruit devant la porte du bureau et écra-
sa ensuite sur le seuil deux petites ampoules
d’un liquide verdâtre. Retenant sa respiration et
avant de repartir se cacher dans le réduit, il
frappa à la porte.
– Qui est là ?
Un homme vint légèrement entrouvrir.
– Pourquoi vous ne répondez pas…
Voyant Jonas à terre, il se pencha sur lui.
– Eh, les gars, c’est Jonas, il est….
L’homme n’eut pas le temps de finir sa
phrase. Il s’effondra sur le parquet ciré victime
du parfum léthargique qui s’échappait des peti-
tes fioles. Deux autres collègues se précipitèrent
à sa suite. Avant qu’ils ne se rendent compte de
47 Les sources du destin
la supercherie, ils tombèrent eux aussi, incapa-
bles de résister au puissant soporifique, mais
pas assez vite, car l’un d’eux eut le temps de
donner l’alerte.
– Trois, je savais bien qu’ils seraient trois !
songea Erwin en sortant du réduit.
Les secondes étaient maintenant comptées, il
devait faire très vite. Se couvrant le bas du vi-
sage d’un foulard noir, il pénétra rapidement
dans la pièce aux fenêtres barrées, et se rendit
directement devant le coffre-fort. Il ne s’agissait
plus du vieux coffre à la serrure branlante de la
dernière fois. Le ministre avait fait appel au
meilleur fournisseur, dégottant un monstre
d’acier aux rouages complexes. Peu importait
pour le voleur expérimenté. Ces coffres-forts
étaient impressionnants, mais leurs fabricants
n’avaient pas encore trouvé la parade pour em-
pêcher les fines tiges de sa trousse à outils de
s’infiltrer au fond de l’huis et déclencher
l’ouverture d’une simple torsion de poignet.
Certains coffres, plus modestes, étaient beau-
coup plus difficiles à ouvrir à cause de la com-
plexité de la serrure et non le matériau utilisé.
Celui-ci fut ouvert en moins de vingt se-
condes. Saisissant la poignée, Erwin tira dessus
et découvrit, sous un lingot d’or, le fameux
porte-documents. Il n’eut guère que le temps de
le jeter dans son sac, laissant le lingot à sa place,
car il entendait déjà dans le couloir les cris des
48 Les sources du destin
renforts qui arrivaient. Il sortit en trombe du
bureau et, voyant les gardes accourir vers lui, il
se précipita vers escaliers qu’il avait empruntés à
l’aller, cette partie du couloir étant libre.
Sautant les marches quatre à quatre, il faillit
tomber au palier suivant sur d’autres factions
alertées par le remue-ménage. Son élan l’aidant,
il heurta violemment les quatre hommes qui
s’écroulèrent les uns sur les autres dans un en-
chevêtrement de bras et de jambes.
Erwin, qui avait maintenant un peu d’avance,
se lança à corps perdu dans les escaliers jus-
qu’au vestibule. Il rouvrit la porte de la cave et
la refermait sur lui alors qu’un garde, plus ra-
pide que les autres, tendait sa main pour la blo-
quer. Ce fut une grave erreur. La lourde porte
se referma sur ses doigts, sans heurt, et Erwin
reposa le madrier dans ses coches, essayant de
fermer ses oreilles au terrible gémissement qui
retentissait de l’autre côté.
Le voleur retraversa la pièce de sorcellerie au
pas de course se rendant à peine compte qu’un
homme doté d’une drôle de pipe qui enfumait
la pièce entière gisait sur les coussins, passa de-
vant la table de torture, et courut jusqu’à la
porte dérobée des égouts devant laquelle se dé-
coupait une silhouette féminine. Erwin ne ra-
lentit même pas le pas, reconnaissant rapide-
ment à qui appartenait ce corps sublime : Alicia
l’y attendait, la mine réjouie.
49 Les sources du destin
– J’ai pensé que tu aurais peut-être besoin
d’aide. Je trouve que Paul a un peu exagéré.
Mais comme toujours, tu t’en sors à merveille à
ce que je vois. Tu es vraiment le meilleur mon
chou, dit-elle lui frôlant la joue de ses doigts
fins.
Les pieds bien secs, elle lui souriait en lui
montrant un autre passage bien plus engageant
que les égouts derrière elle. D’où tenait-elle
cette information et pourquoi ne pas lui en
avoir parlé plutôt ? Erwin songea qu’il ne le
saurait sûrement jamais. Un regard lui suffit
pour comprendre qu’elle ne s’épancherait pas
sur cette partie mystérieuse de sa vie qu’elle ca-
chait à tous. À tous, sauf à Paul.
Le jeune homme remit ses bottines et, la sai-
sissant par la main, il l’emmena dans les tunnels,
pressé de mettre le plus de distance entre eux et
la cave mystérieuse. Il avait toujours été mal à
l’aise avec les diseuses de bonne aventure et les
gens qui se disaient capables de parler avec les
esprits ou de voir l’avenir. Ils avaient tous ce
don de le transpercer de leur regard et lui souf-
fler des demi-vérités qui le touchaient au plus
profond de son être et de son âme. Il détestait
cela et n’avait jamais su si c’était un vrai don ou
une vaste supercherie, mais mieux valait ne pas
trop se frotter à eux.
Après être sortis par un autre passage don-
nant sur la cellule privée d’un moine fort peu
50 Les sources du destin
surpris de les voir déboucher à l’improviste,
Erwin et Alicia bifurquèrent vers les quais du
Falijam, le fleuve large et paisible qu’enjambait
la capitale, et où les attendait Paul, réfugié sous
les arches d’un pont. Les apercevant, il accourut
vers eux et les mena sous les piliers tout près de
l’eau, à l’abri des regards. Alicia, au comble de
l’excitation, le suivit enfonçant ses beaux mo-
cassins dans la vase sans y prêter la moindre at-
tention.
Erwin sortit de son sac la pochette qui
contenait les fameux documents et les tendit à
son ami.
– Alors, voyons ce qui fera tant parler les
belles langues de la société demain…
Paul en retira plusieurs feuilles d’un papier fi-
ligrané de grande qualité sur lesquelles étaient
calligraphiées de belles lettres sang et or dans
une langue inconnue. Il en passa une à chacun.
– Qu’est-ce que ça peut bien être à votre
avis ?
Le jeune voleur eut l’idée de regarder à tra-
vers le papier et le tourna vers un lampadaire de
l’autre côté du fleuve. Le papier était fin, mais il
y repéra de minuscules marques presque invisi-
bles à l’œil nu entre les lignes d’écriture. Obser-
vant les autres feuilles, il y trouva les mêmes si-
gnes. Alicia et Paul s’y mirent aussi et, à eux
trois, ils arrivèrent à en deviner quelques passa-
ges mais qui n’avaient aucun sens logique pour
51 Les sources du destin
eux. Par contre, la signature à la fin de chaque
page n’était pas étrangère à la belle rousse. Ali-
cia fouilla sa mémoire en vain.
– Je suis sûre d’avoir déjà vu quelque part
cette façon de signer, ça va me revenir.
Brusquement Paul leur arracha les feuilles
des mains et les remit dans le sac.
– Bien, l’émissaire de notre commanditaire
va bientôt arriver, il ne doit pas avoir de soup-
çons. Alicia, passe par le pont, nous nous allons
prendre par la grande avenue, puis on te rejoin-
dra au Repaire. À tout à l’heure.
Ils se séparèrent et Alicia se faufila sous les
piliers, en ressortit de l’autre côté prenant l’air
détaché et traversa le pont. Les deux hommes
partirent dans le sens inverse.
– Alors qu’est-ce que tu en penses, demanda
Paul. Ça valait le coup d’y mettre un peu son
nez ?
Erwin réfléchit. Il était rare que Paul lui de-
mande son avis sur ce genre d’affaires car ils
n’avaient pas la même vision de leur « métier ».
Le jeune homme n’aimait pas fouiller dans la
vie des gens. Et ouvrir des documents secrets
qu’il était censé voler pour le compte d’autrui
ne figurait pas dans sa façon de faire. Il mettait
un point d’honneur à exercer son métier de fa-
çon professionnelle ce qui renforçait la
confiance et le respect de leurs employeurs. Il
l’objecta à son ami qui se renfrogna quelque
52 Les sources du destin
peu. Paul était plutôt du genre à vouloir tout
savoir afin de ne jamais être pris au dépourvu.
– Je crois que ce que contiennent ces docu-
ments n’est pas le plus important. C’est plutôt
le fait que le ministre se fasse cambrioler deux
fois de suite qui va susciter des questions gê-
nantes pour lui. Nous l’avons mis en mauvaise
posture et il va devoir des explications à son en-
tourage. C’est peut-être ce que recherchait notre
commanditaire.
Paul sourit.
– Tu as raison. Mais je pense que ça peut
nous être utile un jour de savoir pour qui nous
volons ce genre d’informations. Tu es quand
même au courant que le trafic en sous-main fait
partie de notre société et que si le ministre en
est arrivé là c’est parce qu’il a magouillé pour
monter les échelons. Si nous, les larrons des bas
quartiers, arrivons à savoir le quart de ce qui se
trame là-haut, nous aurons un petit peu de ce
pouvoir. Ça peut devenir utile quand il s’agit de
se faire ouvrir des portes, ou bien à ne pas avoir
d’ennuis lorsque la police vient mettre son nez
dans nos affaires. Une petite phrase lâchée par
ci, par là, et, comme par hasard, les problèmes
disparaissent. Ce ne sont que des exemples bien
sûr…
– Bien sûr…
Paul s’arrêta et, le prenant par le bras, le for-
ça à lui faire face.
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