Les tambours de l'an X

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Alerte, tendre, ironique, c'est l'histoire d'un collège parisien au sortir de la Révolution française. Mais c'est aussi l'histoire d'une utopie républicaine : que quelques dizaines de jeunes Noirs, pupilles de la nation, accèderaient par là à une pleine citoyenneté.
Mais entre l'abbé Grégoire, Toussaint-Louverture et Bonaparte, les tensions seront trop fortes. Et tandis que Haïti proclame son indépendance, le rêve, pour ces enfants-otages, tournera au cauchemar.
Une page d'histoire fascinante, d'une étonnante actualité.
Publié le : mercredi 1 décembre 2004
Lecture(s) : 199
EAN13 : 9782296379282
Nombre de pages : 299
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LES TAMBOURS

DE L'AN X

Couverture: Rose-Marie Desruisseau,

Grands chefs Marrons (détail)

Roman historique Collection dirigée par Maguy Albet
Déjà parus René MAURY, Prodigieux Hannibal, 2004. Paul DUNEZ, Les crépitements Roselyne DUPRAT, passion, 2004. Gabriel ROUGERIE, André CABARET, Antinoüs du diable, 2004. et Hadrien: histoire d'une

Christophe GROSDIDIER, Djoumbe Fatima, reine de Mohéli, 2004. Sitio, 2004. Ce qu'on entend sur la Place Rouge, 2004 2004. 2004.

Isabelle PAPIEAU, La griffe de Barbe-Bleue, Christian JAMET, M Ingres et Magdeleine, Dominique SCHWOB, Terre d'Argence, Claude BEGAT, Frédégonde, 2004

reine sanglante, 2004. à San Marco, 2003. 2003. d'Alaron autour de la

Jean-Claude JOSEPH, Les Tribulations du Lobi de Gorée, 2003. Christine BARBIER, Rendez-vous Jean et Olivier SAUVY, Méditerranée,2003. Robert BOURNET -DAGAS, Au vent des Purpuraires, Le périple

Christophe BAILLAT, Le neveu de l'abbé Morel, 2003.
Semaan KFOURY, Drogman, 2003. Paule BECQUAERT, Gildard GUILLAUME, Les naufragés de Thermidor, 2003. Les noces rouges, 2003. reine trahie, 2003.

Claude BEGAT, Brunehilde, Christian DUVIVIER, en enfer, 2003. Esam HARROUCH, Paul DUNEZ, L'orante,

Dominique LAPARRA, Destin d'argile, 2003. Chien chasseur de loup. La République Chems, 2003. 2003.

Marcell BARAFFE, Les turbans de la révolte, 2003. Raymond JOHNSON, Le bel esclave, 2002. Claude BEGAT, Les héritiers de Clovis, 2002.

François

LEBOUTEUX

LES TAMBOURS

DE L'AN X
Chronique d'un exil haïtien

Préface de Jean

MÉTELLUS

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Hannattan Hongrie
Kanyvesbolt 1053 Budapest, Kœ&l1h L. IL 14-16

L'Harmattan ItaIia Via Degli Artisti 15 10124 Torino

FRANCE

HONGRIE

ITALIE

DU MÊME AUTEUR

Car ils ne savent ce qu'ils font, Desc1ée de Brouwer 2001

@L'HARMATTAN, 2004 ISBN: 2-7475-7410-5 EAN : 9782747574105

PRÉFACE C'est un surprenant voyage auquel nous convie François Lebouteux, en cette année 2004 qui veut célébrer le bicentenaire de l'indépendance haïtienne. Surprenant parce que rares sont les nôtres - j'entends: les gens de mon pays - qui ont pu jusqu'à ce jour connaître un tant soit peu de cette histoire d'enfants-otages, qui est bien aussi, comme le rappelle subsidiairement l'auteur, «la chronique d'un exil haïtien ».
Certes, l'on savait que, dans le moment où la République française - c'était en 1796 - le confirmait dans ses fonctions de capitaine-général, ayant donc autorité sur l'ensemble des forees stationnées sur le territoire de Saint-Domingue, Toussaint-Louverture avait voulu que ses deux aînés - Placide et Isaac - fussent parmi les premiers à se rendre en métropole pour y bénéficier de l'i.n-struction que la Loi, désormais, ne réservait plus aux seuls Blancs. A l'origine de ces dispositions, un homme: l'abbé Grégoire, dont l'engagement historique en faveur de l'émancipation des Noirs trouvait là une occasion prodigieuse de démontrer, comme on disait alors, l'égale vertu des races au regard de l'étude et du commandement. Elle n'était pas loin, en effet, l'époque où le Code colonial faisait interdiction aux Noirs, fussent-ils libres, d'accéder à quelque fonction que ce fût dans les domaines de la justice, de la sécurité, de la médecine, de l'enseignement, que sais-je encore?.. et, bien entendu, de l'armée. Et voilà donc que, anticipant sur la grande loi qui se prépare alors!, un arrêté est pris à Paris dès ee moment-là (1796), qui dispose qu'un premier groupe de sept enfants, parmi
1

«

Loi organique sur les colonies du 12 nivôse an VI _1erjanvier 1798 (article 86). Tous les ans, dans chaque département (anciennement colonie), pour le ]er

germinal - jour de la fête de la jeunesse -, il sera choisi six jeunes individus, sans distinction de couleur, pour être transportés en France, et entretenus aux frais du gouvernement, le temps nécessaire à leur éducation ». (Note de l'éditeur)

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lesquels Placide et Isaac, seront mis sans tarder en route pour la métropole. Quel pari! Pour le relever, l'abbé Grégoire avait besoin d'un homme: ce fut Coisnon. Les deux personnages se connaissaient depuis au moins cinq ou six ans, puisque, dans les annales de la société des Amis des Noirs, on retrouve mention de leur présence simultanée, lors d'une séance de 1790 où l'on avait dû disserter longuement d'éducation. Que Coisnon, qui était prêtre, ait prêté le serment de fidélité à la République, cela est avéré. Qu'il ait été marié, on n'en sait rien, mais l'auteur, qui joue avec bonheur sur le double registre de la rigueur historique et de la fiction, a choisi qu'il l'aurait été. Et ce n'est pas un des moindres charmes (j'emploie le mot au sens fort) de ce récit que la présence-absence de ces deux femmes - la sœur, l'épouse - dont le souvenir hantera Coisnon jusqu'au bout de sa VIe. C'est donc toujours sur une double scène que se déroule l'histoire de cet homme: celle du présent, à la barre de son Institution Nationale des Colonies, avec les éternels problèmes de tous les collèges, et celle du passé, où passent et repassent ces figures insoutenables que connaissent trop bien ceux qui ont connu les dénonciations, les interrogatoires et les prisons. À cet égard, je ne dirai rien ici de ces

étranges compagnons que sont Maillard, le prêtre « insermenté »,
autrement dit le réfractaire, le hors-la-loi, et Hourwitz, l'ex-délateur, ex-agent du Comité de Sûreté Nationale, trop bien connu du ministre Fouché. Chacun d'eux, à sa manière, cherche à exorciser quelque chose de ce même passé qui leur colle à la peau. Je n'en dirai rien car je veux laisser au lecteur le bonheur de les découvrir à son tour.

En revanche, je veux insister sur la façon dont, sous la plume du jeune Philomé notamment, l'auteur à su rendre le regard que se
portent,
Mulâtres

les uns sur les autres,

-

ces adolescents
à la défiance

-

Noirs, Blancs,
et au

que

tout

portait

mutuelle

communautarisme, comme on dit aujourd'hui, et qui, par le miracle de cette LN.C., donnent au contraire une inoubliable image de fraternité. Considérés sous cet angle, la duplicité et le racisme dont va bientôt faire preuve Bonaparte - mais pas seulement lui - n'en paraissent que plus odieux, avec, dans l' œil du cyclone - car c'est bien un cyclone qui se prépare - Isaac et Placide Louverture. On imagine facilement la fascination que le grand homme pouvait exercer sur ces adolescents promis au métier des armes. Et l'on sait que jusqu'au bout, lorsque, en pleine guerre, de retour au pays, leur père les laissera se déterminer eux-mêmes - rester fidèles aux armes

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françaises ou rejoindre le réduit indépendantiste - l'on sait que la fracture s'opéra là, et qu'ils optèrent chacun pour un camp opposé. Lorsque, à la fin du livre, Coisnon se remémorera devant nous cette scène, à laquelle il a assisté (et là, nous sommes dans l'histoire la plus authentifiée), il est déjà sur la pente de sa mort proche. Au-delà des remords et des réglements de comptes. Mais c'est peut-être le souvenir de cette duplicité du pouvoir politique qui va lui donner la force de soutenir son dernier assaut, face à cet autre pouvoir que symbolise l'archevêché de Paris, acharné à obtenir du mourant qu'il rétracte son serment républicain. Cet homme, qui n'avait rien d'un héros, que sa sœur - comme sa femme - avait toujours trouvé courant sous l'air du temps, paralysé devant tout ce qui porte le moindre insigne de pouvoir, cherchant en permanence quelles preuves donner de sa déférence à l'égard de l'autorité, c'est cet homme que François Lebouteux a voulu tirer de l'oubli. Nous rappelant par là combien nos œuvres nous dépassent, parfois. Jean Métellus

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AVERTISSEMENT Ce livre est donc l'histoire d'une école éphémère -1797-1803sept années d'existence. L'histoire d'une utopie - que les Noirs, libérés de l'esclavage, seraient mis en état d'accéder pleinement à la citoyenneté française - et l'histoire d'une mission impossible - celle d'une équipe d'éducateurs appelés à tenir cet engagement-là, que déjà, en haut lieu, on se préparait à renier. D'un autre côté, dès lors que le récit commence au lendemain même des années de la Terreur, ce ne pouvait être autre chose qu'une histoire de survivants. Histoire de survivants. Tous avec leur inoubliable, insoutenable, énorme passé. Leur poids d'erreurs, d'effrois, le chiffre indéterminé des personnes disparues, qui, pour certaines, un jour, ou une nuit, dans cet instant qu'ils avaient bien connu eux-mêmes où la mort reste suspendue, comme indécise, les avaient désespérément appelés à l'aide, et on se demande encore si le dernier geste qu'ils eurent, ces disparus, quand on les emmena, était alors un geste de pardon ou de malédiction. Bien entendu, sur le temps de ces sept années, l'Histoire avec un grand H continuera à avancer, et ainsi tiendront leur rôle dans ce récit les Bonaparte, Toussaint-Louverture, Grégoire, pour ne citer que les figures les plus déterminantes du processus qui aura raison de l'utopie initiale. S'agissant de ces trois figures géantes, tout a été trop bien balisé par les historiens pour que l'auteur, ici, s'autorise quelque écart que ce soit à l'endroit des faits, lieux et dates qui jalonnent le récit. Ajouterai-je que le même souci m'a guidé pour l'ensemble des personnages secondaires - de Fouché à la carmélite Camille de Soyécourt, de l'amiral Villaret-Joyeuse à l'étourdissante Joséphine de Beauharnais - en passant par les Sonthonax, Malenfant, Vincent et autres silhouettes trop vite esquissées? Chacune des vies de ces hommes et femmes a assez de relief pour qu'il vienne à l'idée d'y ajouter quoi que ce soit. Et puis, au milieu de ces gens-là, Coisnon, le personnage central de la présente chronique, dont l'image, un jour, m'avait sauté à la figure, au fond d'un atelier d'artiste en Haïti. Relevait-il de l'histoire, ce bonhomme, ou de la légende? Entre Paris et Vire, sa 9

ville natale, j'ai cherché, des mois durant, avait pu garder comme traces de l'aventure choses, en réalité, mais assez pour juger surprenante actualité) de son entreprise. Et que reste une place au travail de fiction.

à recueillir tout ce qu'on qui fut la sienne. Peu de de l'originalité (et de la pas trop, Dieu merci, afin

Enfin, le lecteur sera heureux de savoir qu'aucun des noms des adolescents qui donnent son titre au présent récit n'aura disparu des Archives Nationales. Carton F 17: elle est là tout entière, leur histoire d'amour avec la République française. EL.

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PROLOGUE

(novembre

1796)

Ce bateau. Une forteresse sur la mer. Depuis bientôt un mois qu'on est à bord, on n'en connaît encore comme qui dirait rien du tout. Comme une ville à l'intérieur de ses flancs, agitée jour et nuit, traversée de bruits sourds, de coups de sifflets, d'hommes qui courent en tous sens, pieds nus, maillots rayés, le bonnet de laine sur la tête. Les maîtres d'équipage qui aboient leurs ordres au bord des écoutilles, les ponts qui se vident d'un coup, tout le monde qui se rue dans les haubans. Tu dirais une volée d'étourneaux sur un verger, tu n'as même pas deviné le vent qui tournait. Tu attends de sentir à nouveau le plancher s'affermir sous toi, cette énorme masse. Le commandant de bord, tu ne l'as encore pas vu. Parfois, la silhouette d'un officier qui passe, froide, rigide, la veste à boutons dorés, la chemise blanche impeccable. C'est le Watigny, un trois-ponts de soixante-quatorze canons, huit cents hommes à bord. Quand on t'a fait embarquer - un mois de cela -, jamais tu n'avais encore vu un bâtiment pareil. Même le palais du Gouverneur, à Port-Républicain (ou Port-au-Prince, comme certains l'appellent encore), même cette bâtisse-là ne t'avait pas fait une telle impression. C'est une image de la France. On n'est plus rien du tout là-dedans. Des coups sourds retentissent, qui semblent cette fois-ci provenir du fin fond de la cale, là où sont entassés, arrimés serré, des centaines de tonneaux: d'eau douce, de vin, de poudre... «Des charpentiers qui calfatent», dit Placide. L'écho des coups nous parvient, amorti, comme ouaté, circulant à travers d'innombrables orifices, avant d'aller se perdre au-dessus de nos têtes. « Ça veut dire quoi, calfater? », demande Louis Le Chat. Louis Le Chat, c'est le plus jeune de notre petit groupe, il dit qu'il a dix ans, mais personne ne lui donnerait même cet âge-là. Placide lui explique. Placide sait des tas de choses. Son père est le général Toussaint-Louverture. Quand il parle, tout le monde l'écoute, tu n'en vois pas un qui irait le contredire. Seul son frère Isaac, peut-être, celui des deux qui a les yeux gris. Isaac a quatorze ans, Placide un an de plus, mais on a toujours l'impression qu'Isaac en sait plus qu'il n'ira en dire. Quand Placide parle, Isaac nous regarde, on dirait qu'il attend de voir s'il y a quelqu'un qui va poser encore une question, mais chaque fois que nos regards se croisent, je sens que je risque de dire quelque chose de travers, et alors je détourne les yeux. Un homme passe, en veste bleue, suivi de trois matelots, les bras chargés de planches et d'outils. « Premier-maître charpentier», dit Placide. « Faut croire qu'ils ont fini le travail». Placide connaît les grades et les fonctions de chacun des officiers ou premiers-maîtres qu'il nous arrive de croiser. « Où astu donc appris tout cela?», lui demande Arnold O'Gorman. Arnold est le seul Blanc parmi nous sept. Je crois qu'il vient du côté de Fort11

Liberté, anciennement Fort-Dauphin, près de la partie espagnole de l'tle, sur la côte Nord. TIn'a pas un nom français, et ajoute à cela le fait qu'il parle aussi bien l'anglais que le français, les gens sur le bateau ne doivent pas trop comprendre pourquoi il se retrouve dans notre groupe. Peut-être est-il fils d'officier mort au combat, mais c'est un garçon qu'on n'aurait pas l'idée d'interroger là-dessus. Je veux dire: nous, notre groupe. Parce que, d'un autre côté, il lui arrive d'avoir parfoi~ de longues conversations avec l'un ou l'autre des officiers du bord. A cela, on sent qu'il n'est pas du même monde que nous autres, les cinq Noirs, plus un mulâtre, qui constituent le reste de ce que j'appelle notre groupe. Cela dit, depuis un mois presque que nous vivons ensemble sur cette forteresse flottante, jamais Arnold n'a voulu bénéficier du moindre avantage qu'aurait pu lui valoir sa naissance ou son éducation. À table, jamais il ne se servira le premier. De même, quand un officier vient nous inviter à prendre notre part des services de bord - aux cuisines, ou encore au lessivage des ponts et coursives il mettra son point d'honneur à en faire toujours au moins autant que les plus robustes d'entre nous. Mais là, quand il pose sa question à Placide - où donc a-t-il appris tout ce qu'il sait sur les grades de la marine? -, tu sens bien qu'il y a de la surprise, chez lui, à constater qu'un Noir puisse en savoir autant. Et quand Placide lui répond que l'an dernier - il n'avait donc alors que quatorze ans son père l'avait fait embarquer pendant deux mois comme enseigne sur une frégate qui surveillait l'accès des passes du Nord, tu peux comprendre que c'est à nous tous aussi qu'il s'adresse, comme pour nous associer à ce qu'il veut signifier par là. D'ailleurs, autant Arnold demeure secret sur ses origines et sur son histoire personnelle, autant Placide aime à nous parler de son père, lequel, il faut bien le dire, est aussi, et de loin, la figure à ce jour la plus illustre de Saint-Domingue. Nommé commandant en chef de l'ensemble des forces françaises sur le territoire, on aurait peine à imaginer que celui qu'on n'appelle plus que le général Louverture n'était encore, huit ans plus tôt, que l'esclave Toussaint, un parmi des milliers d'autres, attaché au soin des chevaux sur la propriété Bréda quelque part dans les plaines du Nord. Ce serait facile de dire qu'il devait cette ascension à l'abolition de l'esclavage, telle qu'un décret de la Convention, le 4 février 1794, l'avait solennellement proclamée. Mais ce serait exactement lire les choses à l'envers. Si la République française avait pris alors ce décret historique, c'est parce que la guerre civile, attisée par les vents fous qui soufflaient d'Europe, avait, depuis bientôt quatre ans, mis l'tle à feu et à sang, et que les Noirs, brisant eux-mêmes leurs chaînes par milliers, étaient en train de constituer une force telle que, pour les Blancs - trente mille en face d'un demi-million -, c'était ou bien la fin de leurs privilèges de race, ou bien l'extermination pure et simple.

-

12

C'est cela qu'expliquait Isaac, il y a une quinzaine de jours, à celui qu'on appelle ici l'instituteur, un premier-maître qui n'est pas habillé comme les autres, qui sert principalement de secrétaire au commandant de bord, mais qui, en marge de ce service, s'occupe aussi de prêter des livres à ceux des hommes qui veulent s'instruire. Le commandant lui a demandé de nous prendre tous les sept, chaque jour de la semaine, pendant deux heures, pour nous aider à ne pas oublier l'école, mais aussi et surtout pour nous préparer à faire bonne figure, comme ils disent, quand nous serons au collège ~n France. C'est là, d'ailleurs, qu'on a vu nos différences de niveau. A cause de l'âge, bien sûr, mais pas uniquement. Isaac et Placide Louverture, comme Arnold O'Gorman, ont une grande avance sur le groupe. De même Vincent Pinchinat, qui est mulâtre et qui vient de Jacmel, dans le Sud. Ces quatre-là, on sent que leurs papas ont voulu qu'ils fassent les meilleures études possible, et je n'ai pas d'inquiétude pour eux, quant à savoir s'ils feront bonne figure en France. A les voir, tu dirais que, depuis tout petits, on les a habitués à parler avec des adultes. Au point qu'ils auraient presque tendance à nous regarder, nous, les trois autres - Jérôme Lacombe, le petit Le Chat et moi -, comme des «congos », autrement dit des nègres tout droit sortis de la brousse africaine. Du reste, je n'ai pas encore compris comment on nous avait choisis, tous les sept, pour aller en France. Peut-être ne serait-ce, s'agissant de nous autres, les trois derniers que j'ai dit, qu'en raison du fait que nous n'avions plus nos pères. Est-ce à dire que nous serions orphelins? Pour Lacombe, c'est sûr, son papa est mort en 1789, pendu au Cap par des «patriotes» au motif de rébellion contre le pouvoir Blanc. Mais pour Le Chat, comme pour moi, personne ne peut dire si nos pères ne sont pas encore vivants quelque part, s'ils ne réapparaîtont pas un jour à la tête d'une armée de libération pour se porter au secours de la République. Bien entendu, on n'a pas été dire tout cela à l'instituteur, quand il nous a demandé, le premier jour, de nous présenter l'un après l'autre: sais-tu jamais ce qu'un Blanc a derrière la tête quand il t'interroge ainsi? Le seul à avoir joué le jeu alors avait été Vincent Pinchinat, et c'est ainsi qu'on a su dès ce moment-là que son père était un avocat, riche propriétaire dans le Sud, et qu'il venait d'être élu député pour représenter les gens de Jacmel et des Cayes à Paris autant dire pour défendre là-bas le parti des mulâtres. Bon. Ce n'était pas là le genre de choses que nous, les Noirs, nous apprécions tellement d'entendre. Dès lors, il ne faut pas s'étonner si Isaac, parlant le deuxième, avait simplement, le visage fermé, lâché ces mots: «Isaac, fils du général Toussaint-Louverture », et si, ensuite, nous n'avions guère été plus loquaces. Quand est venu mon tour, j'ai réglé mon attitude sur celle d'Isaac, et j'ai dit : «Je m'appelle Philomé Kina, j'ai bientôt quatorze ans, et je suis de la paroisse du Dondon 13

dans le Nord ». Ne restait plus alors qu'Arnold O'Gorman, le Blanc, et j'ai pensé qu'il allait, comme Vincent Pinchinat, nous raconter toute sa vie. Mais non. Pour des raisons qui devaient être les siennes, lui aussi se contenta d'énoncer son nom, son âge - douze ans et demi - et sa ville d'origine - Fort-Liberté, sans qu'on apprenne seulement qui était son père, et si même il vivait encore. Mais, au fond, je crois que tout cela n'intéressait pas tellement l'instituteur. Il était chargé de nous faire l'école, point final. Pour cela, il faut dire qu'il s'y prend bien, et il n'yen a pas un de nous qui voudrait manquer les deux heures qu'il nous accorde chaque jour. Il nous fait parler des livres qu'il nous a prêtés, et il invente, à partir de là, toutes sortes d'exercices, de français, de calcul, de géométrie, voire de physique ou de chimie, qu'il arrive à ajuster au niveau de chacun. Mais ce sont surtout les leçons d'histoire et de géographie qui me plaisent, parce que tout le monde alors trouve son mot à dire, avec de bonnes questions à poser, et des discussions qui vont se prolonger jusque dans les hamacs à l'heure du coucher. C'est comme cela, d'ailleurs, qu'Isaac, l'autre jour, avait pu rectifier l'idée que l'autre semblait s'être faite, de la façon dont la libération des Noirs s'était opérée à Saint-Domingue. Mais nous, de notre côté, que de choses nous ignorions sur les événements de France! C'est à peine, aujourd'hui, si je commence à y voir un peu plus clair. Si ce que l'instituteur nous explique est exact, la Terreur n'est plus désormais qu'un mauvais souvenir. Le Comité de Salut Public, le Comité de Sûreté Générale, le Tribunal Révolutionnaire, toutes ces mécaniques terribles dont personne chez nous n'avait d'ailleurs une idée précise, tout cela a été supprimé. La Convention s'est dissoute elle-même en 1795, et depuis deux ans c'est un autre régime qui s'est installé à Paris: d'un côté l'exécutif, aux mains des cinq qui forment le Directoire, et, de l'autre, le législatif, avec ses deux assemblées, les

Cinq-Cents et les Anciens.

«

Est-ce qu'on va vers le retour du Roi ? ~~,

a demandé Arnold, mais, à la façon dont l'instituteur lui a répondu, on a compris que, si cela ne tenait qu'à lui, ce ne serait pas demain la veille. Toutefois, la question a dû le travailler, car le lendemain il nous en a reparlé. Il nous a dit que dans les assemblées -les CinqCents, les Anciens - ceux qu'il appelle « les vrais républicains », ou encore «les jacobins ~~, e connaissaient pas une minute de répit face n aux manœuvres d'une opposition décidée coûte que coûte à liquider la Révolution. «Mais ces gens-là, je dis, ils ont été élus par le peuple, non? Qu'est-ce qu'ils veulent, alors, les Français?» Là, il m'a regardé comme si j'arrivais d'une autre planète - ce qui n'est pas complètement faux, en un sens. «Les Français, il me répond, ils veulent du pain et ils veulent du travail. Tu comprends cela, petit? TIs veulent pouvoir cultiver leur bout de terre et qu'on ne leur prenne pas leur récolte. TIy a eu trois cent mille morts en Vendée, et ça ne 14

sert plus à rien de se demander

si ce sont les Bleus ou les fleur-de-Iys

qui ont commencé. Ils veulent la paix, les Français... » Là-dessus, il
s'est tu, il était tout pâle, et, nous, ça nous a fait une drôle d'impression d'entendre un militaire parler ainsi. Mais on a compris, surtout, que la France n'était peut-être pas encore sortie de ses épreuves. D'autant qu'on dit que la guerre n'est pas près de finir, avec les Anglais et les autres ennemis de l'extérieur. En même temps, tu dirais que quelque chose nous électrise dans cette affaire: le fait que nous allons rejoindre une sorte de ville assiègée, héroïque et affamée, et partager le destin de ses défenseurs. Pour rien au monde, on ne voudrait faire demi-tour maintenant. Enveloppé dans ma couverture, les yeux ouverts dans la nuit, je repense à tout cela. On perçoit le balancement mou, les craquements continus, sourds, de l'énorme navire qui trace sa route dans la solitude. De temps à autre, un rai de lumière: quelqu'un doit remonter la coursive, une lanterne sourde à la main. Puis, à nouveau, le noir. Je me demande si les autres dorment. Ou bien si, comme moi, ils voyagent entre rêves et ruminations. Comment allons-nous être accueillis en France? Au palais du Gouverneur, la veille de notre départ, un gros bonhomme, ceinturé d'écharpes tricolores, nous avait serrés dans ses bras avec des marques d'affection auxquelles nous ne savions comment répondre. C'était le Commissaire civil Sonthonax, représentant du gouvernement de la République, celui-là même qui avait convaincu le général Louverture de confier ses deux fils aux bons soins de la Nation française. D'ailleurs, lui aussi était là, mais en tenue civile, et beaucoup plus réservé que l'autre dans ses démonstrations de solidarité. Certes, il avait, en termes choisis,

remercié la Métropole « pour la sollicitude dont nous étions l'objet »,
mais quelque chose de grave et de tendu dans son expression nous laissait deviner, sous les mots convenus, comme une sourde appréhension. La crainte de ne plus revoir ses enfants? Ou bien celle qu'on ne les lui rende tellement changés qu'ils ne sauraient plus retrouver leur place au pays? À nouveau, l'éclair furtif d'une lanterne, des bruits étouffés de sabots qui passent et repassent de l'autre côté des cloisons. Le vent a dû se lever, j'ai l'impression que l'énorme masse du bateau creuse sa route comme un météore dans le ciel. Je sais qu'on a dépassé la zone des Açores et qu'on fait route maintenant plein Nord. Le temps fraîchit d'ailleurs de jour en jour. Les marins disent qu'on trouvera peut-être de la neige en France. Je resserre ma couverture. Ce sera comment, le collège? «Jeunes gens, vous en êtes aujourd'hui les premiers témoins, la Nation généreuse ne veut plus désormais poser de différence entre 15

les races qui la composent...

»

Figés, nous écoutions le Commissaire

civil. «Sous le signe de l'égalité, le meilleur de l'enseignement vous est d'ores et déjà garanti, et demain, de vos rangs - car d'année en année d'autres pupilles vous rejoindront - de vos rangs sortiront des officiers, des ingénieurs, des médecins, d'éminents légistes, que saisje encore? Ainsi sera portée, à la face du monde, la preuve des vertus de la République... Et puis, à ce moment-là, mes yeux sont tombés sur le visage d'Isaac, et j'ai eu un choc, parce que ce visage reflétait exactement l'expression que j'avais surprise un moment plus tôt sur les traits de son père. Puis nos regards se sont croisés, et j'ai détourné les yeux. Mais j'y pense encore, et bien que je n'aie jamais osé en parler avec lui, je ne peux m'empêcher d'observer Isaac, que ce soit en face de l'instituteur ou d'un quelconque officier du bord quand il arrive qu'on vienne nous parler des faveurs que la France nous réserve. Oui, ce sera comment, le collège, là-bas?
))

On n'a pas rencontré un seul navire anglais sur notre route. C'est dans ma tête que ça se bat sans arrêt. 000

16

PREMIÈRE

PARTIE

1797

"Il sera choisi tous les ans, dans chaque département (des colonies}, au 1er germinal, le jour de la fête de la jeunesse, parmi les élèves des écoles centrales, six jeunes individus, sans distinction de couleur, pour être, aux frais de la Nation, transportés en France, et entretenus, pendant le temps nécessaire à leur éducation, dans des écoles spéciales./I
Loi organique sur les Colonies (Article 86) 12 nivôse an VI de la République

1. Les fugueurs de la République C'est ça, Liancourt ? C'est ça, le collège qui les attendait? S'extirpant des deux voitures, les enfants, un peu ankylosés par les quarante lieues qu'ils venaient de parcourir depuis Paris, fixaient sans un mot les grands bâtiments gris sous la pluie. On les avait réveillés de bonne heure, et, pour ce qui concerne au moins les cinq de la première voiture - les deux frères Louverture, Jérôme Lacombe, Philomé Kina et Louis Le Chat -, ils n'avaient même pas eu le temps de saluer leur hôte, le député noir Belley. C'était un fonctionnaire du Ministère de la Marine et des Colonies qui les avait accompagnés jusqu'ici, mais celui-ci s'était installé à l'extérieur, à côté du cocher, et les gamins n'avaient pu que contempler en silence, depuis l'intérieur de la voiture, le défilé interminable des maisons, puis des champs et des bois. À Montmorency, ils s'étaient arrêtés une première fois, puis à Luzarches, mais c'est seulement à Nogent-surOise, après Creil, qu'ils avaient retrouvé l'autre voiture, celle qui amenait les deux camarades dont ils s'étaient trouvés séparés depuis leur arrivée à Paris huit jours plus tôt, à savoir: Vincent Pinchinat et Arnold O'Gorman. Ceux-là avaient passé la semaine chez un autre élu de Saint-Domingue, le député blanc Dufay: mais il est vrai qu'O'Gorman était Blanc, lui aussi, et Pinchinat mulâtre. Sur le bateau qui les avait amenés jusqu'à Rochefort, Dieu merci, on ne faisait pas de ces distinctions. Pas plus que dans tous les relais de poste entre Rochefort et Paris. Mais bon, c'était peut-être aussi seulement une question de places. Maintenant ils étaient là, tous les sept, frissonnant parce qu'on était quand même déjà en décembre, et ils regardaient trois gamins qui semblaient avoir leur âge et qui s'approchaient des voitures en tirant un chariot à bras. Ces gosses avaient plutôt l'air de mendiants que de pensionnaires d'un collège de la Nation. TIsallaient en sabots et, pour se protéger de la petite pluie fouettante qui tombait sans discontinuer, ils s'étaient couvert les épaules et la tête d'une sorte de sac de grosse toile écrue, mais on voyait bien que par-dessous c'était moins des vêtements de travail que des loques qu'ils portaient. Et c'étaient des Blancs! Sans que personne leur eût adressé la parole, sur un signe du cocher, ils se mirent en devoir de faire passer les malles des nouveaux venus depuis la galerie des voitures jusque sur leur chariot à bras. Mais en même temps ils n'arrêtaient pas de jeter des coups d' œil sur ces enfants noirs (six Noirs, du moins, ou mulâtres) si bien vêtus et si réservés à la fois. Puis l'un des trois lança sans doute une plaisanterie que seuls ses camarades comprirent ou entendirent, parce qu'ils ne cessèrent plus alors de jargonner entre eux et de rire en dessous. 19

L'homme du Ministère, pas plus que le cocher, ne paraissait s'apercevoir de ce curieux manège, ou, plutôt, on aurait dit qu'il s'y associait secrètement, comme si cette cérémonie d'accueil très particulière le récompensait de la peine qu'il s'était donnée d'accompagner jusqu'ici ces sept petits privilégiés. Ce fut Arnold O'Gorman qui, au bout d'un moment, y mit un terme en

apostrophant l'un des trois gosses: «Tu t'appelles comment, toi?

»

On entendit quelque chose comme Pieron, ou Pilleron, ou Piron, mais on entendit très bien quand Arnold reprit: «Eh bien! moi, je m'appelle O'Gorman, et dans ma famille on dit "Pas de messe basse

sans curé" ; tu sais ce que ça veut dire?

»

Ce fut tout parce qu'à ce

moment-là un homme qui observait la scène de loin, à l'abri d'un auvent, ayant sans doute entendu les derniers mots du jeune créole, se porta à découvert et s'avança vers le groupe. D'un geste de sa badine levée, il fit signe aux trois gamins (orphelins? faut-il les appeler ainsi ?) de filer avec les malles. Après quoi, se présentant comme le Directeur en second de l'institution (le Directeur était présentement à Paris, comme on devait le savoir en haut lieu), il se tourna vers l'homme du Ministère: est-ce que celui-ci avait des papiers à lui remettre? est-ce qu'il ne voudrait pas se restaurer quelque peu avant de reprendre la route? L'autre, l'ayant pris à part, lui remit un petit paquet de documents qu'il lui suffirait sans doute d'examiner tout à l'heure, à l'abri de la pluie, mais visiblement il ne tenait pas à s'attarder davantage. Il fit un petit geste de la main à l'adresse des sept garçons qui n'avaient pas bougé, puis sauta sur le siège du cocher, et les deux voitures disparurent entre les arbres. Alors, seulement, le Directeur en second se tourna vers ces sept-là, toujours figés en face des bâtiments noyés de pluie: «Allez! on rentre! on va vous montrer vos places au dortoir et vous habiller; demain, c'est possible qu'on aura un peu plus de temps pour faire connaissance. Mais en attendant, vous n'êtes pas perdus, vous êtes affectés à la 7ème brigade, et votre chef de brigade s'appelle Fournil, brigadier Jean-Louis Fournil, vous avez retenu? Vous le verrez tout à l'heure. Pour tout et n'importe quoi, c'est à lui dorénavant que vous

vous adressez, c'est compris? »
C'était donc ça, Liancourt ? Isaac Louverture avait répondu au Directeur en second. Ill' avait fait au nom des sept, moins en tant qu'aîné que parce qu'il était, de tous les jeunes" Américains" accueillis par le gouvernement français, celui dont le patronyme Toussaint-Louverture - lui avait assuré dès le départ une sorte de prééminence au sein du groupe. Il avait répondu avec une certaine raideur militaire, les talons joints, la tête découverte, assurant que les consignes étaient parfaitement enregistrées et qu'il espérait que l'établissement n'aurait pas à se plaindre des recrues de ce jour. Mais les autres, qui le regardaient et avaient appris à lire au fond de ses 20

yeux gris, ces six autres comprirent passerait pas bien, les choses, ici.

dès ce moment-là

que ça ne se

Pour cette raison, on s'épargnera le récit des huit semaines que les-dits" Américains" passèrent à Liancourt, dans ce qui avait été une grande institution des années 1770-1780, la première école professionnelle agricole du royaume, un haut-lieu d'innovation technique et pédagogique que des étrangers de tout poil, des Anglais, des Suisses, venaient visiter chaque année, que Diderot même avait souhaité mettre à contribution pour ses dernières planches de l'Encyclopédie... Mais 1791 avait cassé tout cela, avec la confiscation et la nationalisation des biens des émigrés. Une suite de bâtiments à l'abandon, le matériel pillé, des clôtures dévastées, c'est tout ce qui devait bientôt en rester, et c'est ce que trouvèrent, quatre ou cinq ans plus tard, les premiers qui y remirent les pieds, ces nouveaux personnels de l'assistance publique qui allaient désormais remplacer les prêtres et religieuses expulsés de leurs hospices et orphelinats. Dans les bureaux ministériels, on continuerait à parler de Liancourt comme d'une école professionnelle, mais dans la réalité ce ne serait plus rien d'autre qu'un hospice pour enfants trouvés, et les gendarmes en amenaient là toutes les semaines, et faute de papiers on ne savait dire leur âge, mais les plus jeunes n'avaient certainement pas plus de huit ans, et on prenait les autres tant qu'ils ne paraissaient pas en mesure de porter les armes. Combien étaient-ils en cette fin d'année 1796 ? Six cents, peut-être. Certains disent: beaucoup plus. Mais on ne peut se fonder sur les rapports du directeur ou de son agent comptable, parce que ce sont les chiffres qu'ils donnent qui déterminent le montant de leur subvention de fonctionnement. Ce qui est sûr, c'est que les gosses y vivaient dans un état de pénurie extrême, et que les chefs de brigade, qui étaient pris parmi les plus âgés des élèves, mais aussi parmi les plus durs, devaient se conduire parfois en véritables chefs de bande pour assurer à ceux de leur groupe un minimum de confort. Avec cela, violence et sévices au quotidien, trafics en tous genres, y compris sexuel. La grande chance des sept de Saint-Domingue, c'est qu'ils n'aient pas été dispersés à leur arrivée. De la sorte, ils traverseront à peu près bien ces huit semaines de corvées dans les champs, de bagarres au réfectoire, de défis racistes, de punitions, de bruit incessant dans les bâtiments, de cours incompréhensibles, de rassemblements sous la pluie, ces huit semaines dont on vous fait grâce ici. Mais Liancourt, c'était ça. 000

21

Ils en sont maintenant loin. À des années-lumière. Qui ça, ils ? Pas tous les sept: O'Gorman, le Blanc du groupe, a peut-être eu moins de mal à supporter le jeu. On le respecte, on sait qu'il n'a peur de rien. Lacombe aussi est resté, mais lui, c'est autre chose: c'est un cogneur, taillé en force, et qui a peut-être aussi trouvé sa place dans quelque réseau de pouvoir ou d'intimidation. Et puis Vincent Pinchinat, le mulâtre: celui-ci leur a dit que son père, le nouveau député du Sud, allait venir le chercher: il attend la lettre qui lui annoncera son arrivée prochaine à Paris. Pour lui, ce n'était donc vraiment pas le moment de fuguer, et ainsi s'est défait le groupe des sept, et ils ne sont plus que quatre, maintenant, à des années-lumière de ce vieux Liancourt. Au-dessus de leurs têtes, ils entendent gronder Ogou le dieu tonnerre, et toutes les branches qu'il écrase dans sa colère, mais ils n'en éprouvent aucune crainte, car Papa Legbo-Saint-Jacques leur a fait signe, de carrefour en carrefour, tout au long de la route qu'ils ont suivie, depuis qu'ils ont franchi, de nuit, la clôture à moitié éboulée de l'orphelinat-prison. Quand il leur a montré, du bout de son gros bâton noueux, un taillis plus sombre que le reste dans le noir, ils n'ont fait ni une ni deux et ils se sont coulés à quatre pattes, à la queue leu leu, sous le couvert des ronces. Une trouée de sanglier, on dirait, mais au bout d'un instant, ça s'était élargi, et voilà, c'était le refuge que Papa Legbo leur avait préparé pour la nuit. Nous autres, nous dirions qu'ils étaient tombés par chance sur un repaire de braconniers ou de déserteurs, vu les bouteillons de vin, les bonnets et les sacs encore entassés dans un coin de ce vieil abri de bûcherons à demi écroulé, mais ici, c'est leur aventure, et celle de personne d'autre. TIs dorment, serrés les uns contre les autres, ils sont au sec, et même Azulie, là-haut, qui de temps à autre apparaît dans une déchirure des nuages, même elle, l'enchanteresse de la nuit, la tourmenteuse d'amour, elle n'arrive pas à les retrouver. Quatre nuits, ils ont marché ainsi. Tapis le jour dans le dernier de leurs abris, se remettant en route le soir venu, évitant les fermes autant que possible, à cause des molosses qui grondent dès qu'on approche, mais bien forcés aussi de trouver à manger, et ce n'est pas du tout une question d'argent car de l'argent, ils en ont peut-être bien plus que les paysans de l'endroit, mais c'est la simple et bonne question de ce qu'ils sont Noirs, qu'ils sont quatre tout à fait Noirs dans ce pays où les gens n'en ont peut-être encore jamais vu, sauf sur les images de la crèche, bien sûr, ou, qui sait, un jour dans une baraque de foire. Une fois, ils ont attrapé un lapin; une autre fois, un chat. Ils ont déterré des raves, ramassé des pommes gelées à s'en flanquer la colique, se demandant si c'était encore loin, Paris. Et puis, le cinquième matin, les gendarmes les ont chopés, au moment où ils 22

sortaient d'une grange abandonnée pour aller chercher de l'eau au ruisseau le plus proche.
Noms, prénoms, dates et lieux de naissance. L'histoire a fait le tour du pays dans la minute. Le maire qui arrive, faisant beaucoup de bruit, demandant si on a fait rapport à qui de droit, répondant sur sa tête de je ne sais quoi. Après cela, le village entier voulait les voir, mais les gendarmes ont déclaré que c'était une grosse affaire et on a foutu tout le monde à la porte. Après quoi le sergent leur a dit : Bon, alors, les gars, qu'est-ce que vous diriez d'un petit casse-croûte, maintenant? Il avait des grosses moustaches, une voix de tambourmajor. Une sorte de Papa Legbo dans son genre, un vieux bourru croquemitaine. Est-ce qu'on a peur de ces gens-là? C'est bien simple, une demi-heure plus tard, ils s'étaient rendormis tous les quatre. C'est sûr qu'ils dorment encore quand le rapport des gendarmes aIrive à Senlis, où il tombe sur le bureau d'un colonel qui fait immédiatement la relation (ce que c'est que d'avoir travaillé dans le renseignement !) avec l'affaire de fugue qu'on lui a signalée de Liancourt quatre jours plus tôt. Et qui, sans perdre un instant, sans faire de brouillon, marchant de long en large dans la pièce, dicte luimême à son secrétaire un second rapport, sensiblement plus "politique" (je veux dire: qui manifeste une intelligence des événements supérieure à la moyenne), rapport où apparaît pour la première fois à l'endroit des quatre loustics le terme de "déserteurs", et qui va, de ce fait, moins de cinq heures plus tard, se retrouver où ça? Sur le bureau du Ministre de la Guerre!
« Qu'est-ce que c'est encore que cette histoire?

Quelqu'un

peut me le dire? De quoi? - Citoyen Ministre, moins fort, si vous pouviez... Le gendarme attend dans l'antichambre. - Ah bon! mais tout ça ne nous concerne pas, bon sang! Qu'on envoie le gendarme chez mon collègue de la Marine! » Le gendarme pense que ce n'était pas la peine d'avoir parcouru quarante lieues quasiment d'une traite pour faire l'objet d'un tel accueil. Il n'empêche: avant d'aller solliciter son hébergement chez les collègues de la caserne des Batignolles, il ira encore porter le pli du colonel au Ministère de la Marine et des Colonies, où il ne trouvera d'ailleurs plus personne à cette heure tardive, sinon un concierge peu aimable qui refusera de signer quelque décharge que ce soit et l'invitera à repasser le lendemain, à la toute première heure, bien sûr. 000

23

«Eh bien!
))

voilà la meilleure,

mon cher! Lis donc ceci.

))

Le

rapport de la gendarmerie de Senlis est arrivé en plein milieu de la conférence matinale du Ministre. «'Déserteurs' ! Oh ! oh ! 'déserteurs'

! C'est à présent le Directeur de Cabinet qui parcourt le papier, en haussant ostensiblement les sourcils, cependant que les autres, par transparence, ne peuvent voir que les gros cachets posés en bas du document comme deux bons jurons de gendarme. «Tiens, lis ça, Jean-Marie, et dis-moi ce que je dois faire avec ces quatre petits connards.)) Je31n-Marie, c'est le Directeur des Enseignements au Ministère (les Ecoles navales, le Prytanée, le Génie maritime et toutes ces grandes choses...), et qu'est-ce qu'il en a à foutre, des mômes de Liancourt? «Bon, je crois que je vous avais prévenus, non? (c'est au Directeur de Cabinet qu'il s'adresse, pas au Ministre, quand même, dans ces termes) Depuis le début, je vous l'avais dit, qu'on aurait des emmerdes avec ces gosses. - Bon. Tu l'avais dit. Mais tu sais très bien qu'on ne pouvait pas faire autrement que de s'en charger. Grégoire avait poussé son affaire trop avant auprès des Directeurs)) (Ie Directeur de Cabinet parle ici des grands Directeurs, des cinq qui composent le Directoire, autrement dit la tête de l'exécutif, et le Grégoire auquel il fait allusion, c'est l'abbé Grégoire, le numéro un de ce qu'on pourrait appeler le lobby des amis des Noirs). Oui, tous ici savent parfaitement tout cela, mais la question n'est pas là. Maintenant, c'est un autre qui intervient, le Directeur des Caraïbes (un 'géographique', comme ils disent dans ce ministère, autrement dit un qui prend un peu ses ordres aux Affaires Étrangères) : «Je ne voudrais pas faire de la peine à qui que ce soit, mon cher Jean-Marie, mais, entre nous, c'était quand même une drôle d'idée d'envoyer ces gamins-là à Liancourt, non? Ce n'était pas tout à fait le genre de pension que Laveaux et Sonthonax avaient vendue au vieux Toussaint. - Eh bien! pourquoi ne t'en es-tu pas occupé toi-même, alors, puisque tu savais le genre de pension qui convenait à ces petits précieux personnages? - Allez! ne fais pas la gueule. De toute façon, je ne suis pas en charge des écoles, moi. Simplement, il me semble qu'on avait dit qu'on étudierait le projet de Grégoire, d'un internat spécifique pour ces espèces de pupilles pris en charge par la République. Est-ce que même on n'avait pas ouvert une ligne de crédits là-dessus à l'époque? - À l'époque, comme tu dis, peut-être,

mais aujourd'hui, où je vais les prendre, les sous?

))

Ce genre de discussion, le matin en début de journée, ça a toujours le don d'importuner le Ministre, qui a quand même d'autres problèmes à régler. «Bien, vous m'écoutez, les enfants? Un, vous ne renvoyez pas les gamins à Liancourt, et même vous allez me chercher là-bas les trois autres. Deux, vous les remettez tous les sept aux bons soins de Belley et Dufay, en leur demandant qu'ils nous les gardent encore quatre ou cinq semaines. Trois, vous me trouvez d'ici là un 24

local et un chef d'établissement,

de préférence pas trop con. Et si vous

avez des noms dès maintenant, je suis preneur. »
C'est comme cela que Coisnon est entré dans cette histoire. Le Directeur de Cabinet s'est souvenu de ce bonhomme que lui avait recommandé l'abbé Grégoire au moment où l'on se penchait sur cette idée d'une école spécifique qui accueillerait un certain nombre de jeunes gens issus des anciennes colonies appelées à devenir départements français à part entière. «C'est qui, ce Coisnon ?» a demandé le Ministre. «L'ancien directeur du ci-devant Collège de la Marche, a répondu le Dircab, au départ un petit curé jureur, qui a toujours trotté, semble-t-il, derrière Grégoire, ce qui lui a pennis de garder son établissement jusqu'à il y a trois ans, je crois. Depuis, il doit gagner sa croûte comme bibliothécaire ou archiviste aux Arts et Métiers ou à l'Arsenal. Le bon coup, ce serait peut-être de récupérer son ancien collège, si l'armée ou l'assistance publique ne l'a pas réquisitionné: ça simplifierait quand même singulièrement les choses. En plus, il n'aurait sans doute pas trop de peine à rameuter autour de lui une partie de son ancienne équipe. Si tu veux, je peux vérifier tout cela. - Eh bien! vous voyez, les enfants, quand on sait un peu ce qu'on veut, on arrive plus vite au résultat. Allez! tu retrouves ton Coisnon (c'est ça, Coisnon ?), tu le retrouves et tu lui fais faire le tour des bureaux. Jean-Marie, je compte sur toi pour ne pas le faire fuir et pour retrouver tes crédits, merci, et puis vous, les Caraïbes, vous me préparez une note pour les Affaires Etrangères. Bon, et puis, quand tout sera réglé, j'aimerais bien voir à quoi ils ressemblent, nos quatre déserteurs. Vous me les amènerez, et j'aurai au moins le plaisir de saluer Dufay en dehors de l'Assemblée où il faut toujours, quand

je passe, qu'il fasse semblant de travailler. »
000

« Coisnon, il y a quelqu'un

qui te demande

dans le hall, un

important qui se dit du Ministère de la Marine: tu peux descendre? »
Celui qui parle ainsi, c'est un de ses collègues de la bibliothèque du Conservatoire des Arts et Métiers, un chimiste que Grégoire a réussi à placer là, comme bien d'autres, au sortir de la Terreur, dans l'attente que les choses reprennent un peu leur cours normal. Pourquoi on l'avait déclaré suspect, celui-là, personne n'en sait encore rien, mais du coup, il avait pris la fuite, avait changé de nom, était resté huit mois à rouler des barriques sur le port de Rouen, et puis, la tempête retombée, il était revenu sur Paris, mais là, il n'avait plus rien retrouvé de son laboratoire ni de ses papiers, plus un de ses étudiants. Et cela l'avait en quelque sorte achevé: il ne serait plus 25

jamais question pour lui de recherche scientifique. Ici, il recopiait des fiches, comme trois ou quatre autres, comme Coisnon. Comme Coisnon ? Pas tout à fait, quand même. Coisnon n'a jamais été porté sur une quelconque liste de suspects. Sa soeur, oui, et on n'a sans doute pas fini d'en parler. Sa soeur, et certains de ses amis proches, oh ! que oui. Mais lui, non. Il aurait plutôt manifesté, depuis tout jeune, une aptitude assez exceptionnelle à épouser l'air du temps, à se retrouver dans les grands slogans de l'époque, la liberté individuelle, les droits de l'homme, la Raison avec un grand R, la fin des privilèges... C'est sans doute là qu'il faut chercher la raison de l'image particulièrement «progressiste» qu'il avait su donner à son collège de la Marche, au cœur du vieux Paris des écoliers. n était prêtre, bien sûr, mais, dès l'année 1790, il avait prêté tous les serments républicains, s'était même marié. Plus tard, quand il avait fallu donner d'autres gages au pouvoir, il s'était débarrassé d'un certain nombre de ses enseignants, ou bien c'étaient ceux-là qui avaient dû plonger dans la clandestinité. Mais il avait toujours réussi à boucher les trous. On ne disait plus la prière du matin, et le dimanche était remplacé par le décadi. Bon, mais l'essentiel, c'était quand même que le collège survive. Oui, mais les sous? L'État ne donnait plus rien, et c'était aux parents d'assumer toute la dépense. Alors, des libelles commencèrent à s'en prendre à cette école d'une élite qui n'était plus que celle de l'argent. Par là-dessus, des histoires de non-dénonciation d'activités illicites, qui lui valurent, par deux fois, de comparaître devant les tribunaux révolutionnaires et de faire connaissance avec la prison - mais qui alors pouvait se flatter d'y échapper? Mais là encore, il réussit à refaire surface et à assurer les deux rentrées de 1792 et 93. À retrouver le vieux collège accroché à la pente de la montagne Sainte-Geneviève, à deux pas des tours de Notre-Dame, mais aussi et surtout une communauté de maîtres et d'élèves qui jamais, au grand jamais, ne lui avaient donné envie d'abandonner le métier. Alors, que s'était-il passé? Qu'est-ce qui faisait qu'aujourd'hui, il passait sa vie à copier des fiches au Conservatoire des Arts et Métiers? De cette affaire, Coisnon déteste parler: s'il n'y avait eu que lui en cause à l'époque! et s'il n'y avait aujourd'hui encore que lui à en payer le prix effroyable! Ses collègues de la bibliothèque des Arts et Métiers ne savent qu'une chose, c'est qu'en janvier 94, des hommes du Comité de Sûreté Générale étaient venus les arrêter en pleine nuit, lui et sa femme, qu'ils étaient restés six mois en attente de passer en jugement, sans qu'à aucun des deux n'eût été formulée la raison de leur inculpation, et que, si Coisnon avait dû son salut au 9 thermidor, sa femme, elle, à ce moment-là, était déjà sur la route de la Guyane, où maintenant elle doit purger une peine de 26

quinze ou vingt ans. Voilà ce qu'ils savent - ou croient savoir -, les collègues, mais ce sont là des choses dont on ne parle pas. Quoi qu'il en soit, quand Coisnon, en juillet 94, s'était retrouvé sur le pavé de Paris, son cher collège n'existait plus. Le vieux trophée du quatorzième siècle avait roulé au ruisseau, et, depuis trois ans, Coisnon n'était donc plus rien. On objectera: ce Coisnon, c'était un homme, quand même, il n'y avait peut-être pas que cette boîte dans sa vie, non? Sans doute, mais - comment dire? - au milieu du reste (si on commençait à en parler ici, on en aurait pour un moment), cette boîte - son collège -, c'était sa réserve d'air, sa bouée de sauvetage, ce qui, vraisemblablement, lui avait permis de ne pas se flinguer à certains moments, en tout cas de supporter le pire. Depuis, bien sûr, les choses s'étaient plutôt tassées, les gens attendaient de voir venir, et lui, comme les autres, il faisait le gros dos. Ce qui veut dire - et ils comprennent bien ceci, ceux qui ont traversé ce genre de tornade qu'il s'interdisait de penser à quoi que ce soit d'autre qu'à ses petites fiches de lecture. Donc il Y a un homme dans le hall qui l'attend, et qui maintenant le regarde descendre les marches de l'escalier monumental de cet ancien hôtel particulier, s'appuyant un peu lourdement sur la rampe de fer forgé, courtaud, c'est le terme qui vient naturellement à l'esprit pour désigner la démarche qu'il a, courtaud avec quelque chose de prudent jusque dans sa façon de lever les yeux vers le visiteur, comme se demandant à quoi, une fois de plus, il va lui falloir répondre. Replet, se dit encore l'homme du Ministère, comme un qui n'aurait pas tellement souffert des privations du temps, bien l'air d'un curé, en somme, avec cette couronne de cheveux gris qui s'épaissit autour des oreilles et vient élargir encore une figure qui ferait penser à celle du Gilles de Watteau. La main, surtout, le fascine, qui glisse avec lenteur le long de la rampe noire, une main très petite, rose, délicate et potelée comme celle d'un enfant, une main qu'on hésiterait presque à serrer dans la sienne tant on craindrait de la trouver moite, molle et moite. Mais l'homme du Ministère n'est pas là pour se livrer à des observations anthropomorphiques. Quand l'autre arrive enfin à son niveau, il se contente de lui délivrer le message dont il est chargé:
« Citoyen Coisnon, je présume?

Très bien. Vous êtes invité à vous
des Colonies, à la Direction des

rendre

au plus tôt au Ministère
»

Enseignements.

Coisnon en a le souffle un peu coupé, et l'autre le lit

sur sa figure, même si les phrases qu'il tourne à ce moment-là voudraient laisser paraître quelque chose comme une vraie fermeté intérieure, un sens élevé de leurs responsabilités à tous, en tous cas une parfaite conscience de l'importance du message reçu. 27

Il est midi. L'homme du Ministère est déjà reparti, sans accepter même qu'on le raccompagne jusqu'à la porte. Coisnon reste seul dans le hall, et il faut qu'il s'appuie un moment contre la porte qu'il vient de refermer. Serait-ce possible? On a pensé à lui en haut lieu. Va-t-on lui proposer un poste outremer? Il sait que le gouvernement a projet de créer dans nos possessions des Antilles des écoles centrales, comme on dit, pour élever le niveau professionnel des populations, rendre les anciens esclaves capables d'opérer comme des travailleurs libres. Ou bien est-ce un rapport qu'on songe à lui demander? Il en a déjà produit un, à la demande de l'abbé Grégoire, et quelqu'un lui a dit que les Commissaires civils, à SaintDomingue, Sonthonax en particulier, en avaient eu connaissance et l'avaient pris en considération. Ou bien... Mais il s'arrête là, veut se raisonner: il y a tant d'hommes disponibles, plus jeunes que lui, mieux préparés à de telles missions! Il n'empêche, le message est bien là: on le demande aux Colonies. À soixante ans passés, serait-il possible qu'il redevienne quelqu'un? À deux heures, il est chez le Directeur des Écoles. Comme dans un rêve, il écoute les explications que le Jean-Marie lui donne, s'emploie à être le personnage qu'il semble qu'on attende, ose même poser la question des crédits dont il disposera, et, sur une réponse rassurante, celle du choix de ses collaborateurs. Une demi-heure plus tard, il est chez le Directeur de Cabinet, lequel lui dit qu'il a beaucoup entendu parler de lui, que le Ministre fonde de grands espoirs sur cette nouvelle institution dont il va recevoir la charge. Il s'autorise même à lui montrer le projet de décret qu'il a fait préparer à cet effet:

"De l'Institution Nationale des Colonies". Suivent dix articles « sur lesquels, n'est-ce pas, vous allez me donner votre sentiment... » Et
Jean-Baptiste Coisnon est là, ayant chaussé ses lunettes, debout à présent, penché au-dessus du parapheur du Directeur de Cabinet, et le texte est bien ici sous ses yeux, les dix articles, mais son cœur bat si vite qu'il est incapable d'en comprendre une ligne. «C'est parfait, c'est parfait », c'est tout ce qu'il parvient à prononcer, se demandant en même temps si le Directeur de Cabinet s'est rendu compte de son trouble, s'il ne ferait pas mieux, à la dernière minute, de renoncer, de décliner l'offre, tant il y en a d'autres, de plus jeunes, de mieux préparés, etc... Mais c'est déjà trop tard, comme une dernière phrase qui lui vient à l'esprit tandis qu'il prend congé, une phrase qu'il aurait dû prononcer tout à l'heure, oui, sûrement, et qui aurait fait que l'autre ne le regarderait pas ainsi, d'un air absent, de l'air d'un homme qui a encore tant de choses plus importantes à régler. Mais bast! Cependant que le factionnaire de garde lui ouvre lentement la porte de la rue, c'est comme une bouffée d'oxygène qui 28

l'enivre soudain, une inondation d'énergie neuve. Oui! Tout recommence: c'est comme s'il entendait déjà, dans la poche de sa jaquette, tinter les clés de son collège. Jamais il n'aurait imaginé un tel avenir à cette vieille boîte. « INe. Institution Nationale des Colonies.

Décret de l'an V » IlIa voit, la plaque de marbre (rouge brun veiné de
blanc, avec, en réserve profonde, le texte entier en lettres dorées) qui va surmonter la double port~ qui donne sur la cour d'honneur. il faut qu'il retrouve ses esprits. A longues enjambées, il traverse Paris, longe la Seine un moment (qu'elle est belle, aujourd'hui, sous le soleil 1), puis remonte la rue Saint-Jacques, au milieu de laquelle il faut quand même qu'il reprenne un peu son souffle. TIn'était pas retourné là-bas depuis presque trois ans. Maillard, Hourwitz, tous les autres, la bonne équipe qu'il avait su constituer, où sont-ils donc à présent? Mais ill' a obtenue, l'autorisation de recruter lui-même son personnel, on ne lui affectera pas n'importe qui, et alors, qu'est-ce qui pourrait empêcher que ça ne reparte comme avant? On lui a donné quoi, cornrne délai pour accueillir les premiers pensionnaires? Six semaines? Eh bien! va pour six semaines, à la guerre comme à la guerre. On en a vu d'autres, quand même! 000

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