//img.uscri.be/pth/b71b9f5ec7ea4988671ae0d4094fef4eb325027f
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

Les Tourne-en-rond

De
149 pages
Et à l'évidence le sud était agencé comme le nord alors tu as dit à Anna que nous pousserions jusqu'à la ville de Tarragone qui était peut-être moins engorgée et ce fut notre nouvel objectif et il était dans les trois heures du matin. Je conduirai toute la nuit s'il le faut, as-tu dit à Anna qui tombait de sommeil, mais je n'emprunterai plus aucun chemin creux dans ce genre de secteur hostile et déshumanisé comme la fois dernière au nord de la ville où nous nous sommes achoppés à toute une population interlope.
Voir plus Voir moins

Jean-François Rode

Les Tourne-en-rond
Roman





























© L’Harmattan, 2013
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ01093Ȭ9
EAN : 9782343010939



Les TourneȬenȬrond

Écritures
Collection fondée par Maguy Albet


Dulot (Alain), L’accident, 2013.
Trekker (Annemarie), Un père cerfȬvolant, 2013.
Fourquet (Michèle), L’écharpe verte, 2013.
Rouet (Alain), Le violon de Chiara, 2013.
Zaba (Alexandra), Rive Rouge, 2013.
Boly (Vincent), Crime, murder et delitto, 2013.
Hardouin (Nicole), Les semelles rouges, 2013.
Lherbier (Philippe), Ourida, 2013.
Aguessy (Dominique), Les raisins de la mer, 2013.
Pommier (Pierre), Au bout de l’été, 2013.
Oling (Sylviane Sarah), Tes absents tu nommeras, 2013.
LeroyȬCaire (Marjorie), Le marché aux innocents, 2013.
Lebaron (Cécile), Une vie à l’œuvre, 2013.
Meyer (Florent), Maelström, 2013.
Le Guern (JeanȬMarc), Sillages, 2013.

*
**
Ces quinze derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent. La liste complète des
parutions, avec une courte présentation du contenu des ouvrages,
peut être consultée sur le site www.harmattan.fr

JeanȬFrançois Rode

Les TourneȬenȬrond
roman

L’Harmattan

Du même auteur



Les Vies Perpendiculaires d’Isidore d’Arnica (sous le pseudonyme
anagrammatique de Jeferson d’Ocarina), roman,
Nouvelles Éditions Rupture, 1983

Poèmes, Revue Vagabondage n°72, 1988

Ichtyose, poèsie, Éditions de l’Outrecuid, 1996

À dire d’Elles, roman, Éditions de l’Outrecuid, 1997

Les Rôles d’Oléron, roman, Éditions de l’Outrecuid, 1998

L’Intruse (Fugue à trois voix), roman, L’Harmattan, 2005

Longitude Zéro, roman, L’Harmattan, 2008

Jardin d’Essonne, roman, L’Harmattan, 2010

Le Faiseur, roman, L’Harmattan, 2011

L’Enfant Projeté, roman, L’Harmattan, 2013










Et impossible, ditȬelle, de garer l’auto sur la plaça de
Palau à proximité de la pension Francia ou de
s’approcher de l’hostalȬresidencia Europa avec
douche et wc que nous avions sélectionné dans le
guide touristique et qui nous semblait occuper une
position idéale pour les objectifs que nous nous
étions fixés, c’estȬàȬdire, poursuitȬelle, la visite des
sites les plus remarquables de la ville tels que la fonȬ
dation Joan Miró ou le musée national d’art catalan.
Et elle ne cessait de remuer les fesses sur le rebord de
sa chaise qui de temps à autre s’inclinait vers l’avant
ce qui rapprochait sa tête de celle de sa mère Anita
assise en visȬàȬvis de l’autre côté de la table et qui
semblait figée parce que sans doute attentive aux
propos que tenait sa fille Anna. Et nous avons erré
entre ces deux quartiers durant une bonne heure
sans parvenir à découvrir le moindre emplacement
aussi bien le long des trottoirs que dans les nomȬ
breux parkings souterrains qui affichaient complet et
nous avions l’impression d’être les seuls dans ce cas
parce que plus aucune autre voiture ne circulait et

que les autres étaient déjà garées ici ou là et forȬ
maient comme de sinueux rubans scintillant le long
des rues et avenues et nous avons compris que nous
étions arrivés trop tard dans la ville et qu’il n’existait
plus aucune place disponible à cette heure de la nuit.
Et le plus terrible dans cette affaire, ajouteȬtȬelle avec
une voix plus sifflante à l’adresse des autres
membres de sa famille vissés sur leur siège, le plus
terrible est que nous étions en panne de cigarettes et
que tous les buralistes avaient tiré leur rideau alors
que nous étions privés de tabac depuis la frontière,
ayant imaginé nous en procurer à meilleur prix dans
la grande ville que nous rejoignions. Risquant de
faire basculer sa chaise, elle s’est alors retournée vers
toi avec un regard miȬsévère, miȬamusé, et t’a désiȬ
gné à l’assemblée en alléguant que tu avais pesté
comme un beau diable durant une bonne partie de la
nuit jusqu’à ce que nous réussissions à dégoter un
distributeur automatique de cigarettes dans une cerȬ
veceria cachée dans les replis d’un sinistre quartier
éloigné du centreȬville jusqu’où nous avions dérivé.
Et vous voyez, leur ditȬelle en se relevant à demi et
se dressant comme pour donner plus d’ampleur à
son discours, nous avions pourtant préparé ce
voyage avec minutie et nous avions contacté des
amis qui nous avaient renseignés sur les possibilités
de logement dans la capitale catalane car nous ne
nous serions pas aventurés comme cela au sein d’une
ville dont nous ne connaissions ni les us ni les couȬ
tumes bien que toiȬmême t’y étais déjà rendu, te ditȬ
8

elle sans détourner le regard, mais une visite qui reȬ
monte à plus de vingt ans m’asȬtu dit, je crois bien en
compagnie d’un de tes amis instituteur qui avait reȬ
joint quelques comédiens de théâtre de ses relations
me sembleȬtȬil et au bout du compte un séjour durant
lequel tu n’avais pu visiter que la Sagrada Familia
tant vous aviez passé vos journées et vos nuits en
palabres dans les bodegas et les tavernas du Bario ChiȬ
no et les bars de la plaça Reial. Si bien que nous
avons décidé de nous éloigner du centre de la ville
pour tâcher de garer l’auto quelque part, oui, nous
nous étions dit n’importe où pour que l’un d’entre
nous et en l’occurrence moi puisse aller joindre au
téléphone la pension Francia que nous cherchions
depuis des heures.

Et à un moment, tu as perdu le fil du propos que
tu avais introduit dans la bouche d’Anna, oui un disȬ
cours hypothétique que tu lui avais prêté une fois
supposée revenue chez ses parents dans le Lot et si
tant est que vous y séjourniez tous les deux un jour
prochain, t’étaisȬtu dit, et tu t’es revu assis sur le
siège passager de l’auto naviguant vers minuit avec
la carte de la ville dépliée sur tes genoux dont tu esȬ
sayais de déchiffrer la logique. Mais tu savais mainȬ
tenant que cette ville comme toutes les autres villes
échappe à toute dialectique. Que la plupart des villes
se sont développées selon des critères variés et une
histoire bien particulière et par conséquent qu’elles
se lisent de façon différente et que leur configuration
9

mystérieuse et complexe les protège de toute incurȬ
sion étrangère intempestive et trop brutale même s’il
s’agit comme ici d’une cité accueillante et de tempéȬ
rament festif. Et en effet il te souvient que tu avais
épuisé ta réserve de tabac achetée la veille dans
l’autre pays et donc escomptais bien trouver une
boutique à la frontière, mais bon nombre de comȬ
merçants étaient fermés ce jourȬlà et nous nous
sommes engagés, te disȬtu, entre les glissières d’une
tortueuse autoroute qui franchissait par une succesȬ
sion de vallées les parois pelées des montagnes en se
faufilant dans les longs tubes des tunnels aux luȬ
mières orangées et qui nous a menés en quelques
heures à l’orée de la capitale catalane. Et d’avoir enȬ
fin atteint le but que vous vous étiez fixé Anna et toi
et puis d’apercevoir depuis les derniers mamelons
l’architecture urbaine de la ville qui chatoyait sous
l’action du lourd soleil comme un eldorado vous
avait fait oublier cette absence de tabac qui vous
épaississait les muqueuses. C’est là notre premier
véritable voyage, avaisȬtu déclaré à Anna tandis
qu’elle dépliait la carte de la ville sur ses genoux. Car
tu avais pris le relais au volant dès votre entrée dans
la péninsule et à présent c’était à elle qu’était dévolu
ce rôle de copilote. Et le soleil s’était extrait enfin de
la traînée de nuages qui nous avait, songesȬtu, asȬ
sombri le ciel durant tout notre parcours dans l’autre
pays et depuis notre départ de chez les parents
d’Anna dans le Lot. Et après plusieurs kilomètres sur
l’asphalte enfumé d’une ceinture autoroutière idenȬ
10

tique au périphérique qui dessert toutes les portes
autour de Paris, tu te souviens que vous avez sans
difficultés gagné la plaça de Catalunya où vous deȬ
viez recueillir au point I les informations concernant
les différentes pensions que vous aviez sélectionnées
dans un guide ou glanées ailleurs et notées sur un
bloc de papier réservé à cet usage. Et tu te rappelles
aussi que vous étiez surpris Anna et toi de circuler
dans une cité aussi vaste qui s’apparentait par cerȬ
tains côtés à la capitale parisienne avec ses imȬ
meubles de type haussmannien enjolivés de balcons
rococo et ses larges voies bordées d’arbres et tout
encombrées d’autos, ses boutiques de luxe mais tous
ses tabacs fermés en revanche à cette heure du soir,
sorte de paradoxe lorsqu’on connaît les mœurs pour
le moins nocturnes de ses citadins. Parce que dans
ton idée et ton souvenir la ville te paraissait moins
étendue mais il est vrai qu’à l’époque où tu y avais
séjourné avec ton ami instituteur vous n’aviez
rayonné que dans le centre de la ville, ou quelquefois
dans d’autres secteurs mais conduits et guidés par
des autochtones, dérivant de bars en théâtres et de
théâtres en restaurants. Et donc, il est bien naturel
que livré cette fois à toiȬmême en compagnie d’Anna
et louvoyant dans ce lacis miroitant de rues et
d’avenues tu ressentes la ville tout différemment.
C’est cela. Imaginant le discours d’Anna une fois
revenue chez ses parents dans le Lot et entourée de
plusieurs membres de sa famille, tu projettes dans le
temps et l’espace le retour dans l’autre pays et la fin
11

de vos brèves vacances dans la péninsule. Et c’est
cela, te disȬtu, afin d’échapper à ce pandémonium
qui t’a soudain neutralisé dans son ventre comme
pour se protéger d’un intrus. C’est ce que tu ressens
à cet instant tout immergé dans la bavarde cohorte
descendant ou bien remontant la Rambla. Et tu avais
eu cette même sensation durant cette première soirée
passée durant des heures à chercher la bonne rue et
puis un endroit pour se garer et puis aussi un bureau
de tabac que nous avions cru apercevoir et tu t’étais
arrêté un moment en double file et Anna avait couru
un peu plus haut jusqu’à cette échoppe mais elle était
revenue les mains vides car il s’agissait en réalité
d’une bagagerie et non d’un buraliste comme on
l’avait cru en passant et elle t’avait raconté en riant sa
mésaventure, qu’elle avait bousculé deux personnes
qui discutaient devant la vitrine pour entrer dans un
magasin encombré de sacs de voyage et de valises
car elle avait lu Tabag sur l’enseigne en croyant qu’il
s’agissait d’un débit de tabac. Et tu l’avais vertement
chapitrée parce tu lui avais fait remarquer que c’est
elle qui maîtrisait la langue espagnole et qu’elle auȬ
rait dû se souvenir que ce type de commerce se traȬ
duit par estanc puisqu’elle te l’avait au demeurant
signalé quelques heures auparavant. Ceci dit, la tenȬ
sion montait entre vous car la question des cigarettes
était devenue, au fil des tours de pâtés de maisons, la
chose la plus essentielle au monde. Il vous semblait
que tout était compromis par le fait que vous étiez
privés d’une substance nécessaire et vitale, un peu
12

comme ces doses d’endorphine sécrétées par le cerȬ
veau qui ont la faculté de vous bercer dans le plaisir
de l’insouciance. Mais on ne pouvait pas couper les
gaz ni tirer le frein à main, songesȬtu encore, et il
nous fallait continuer à rouler, à girer, à tournicoter,
rester prisonniers mobiles à l’intérieur de notre habiȬ
tacle qui, pour une fois, n’était pas enfumé et alors tu
as déclaré à Anna qu’il était dix heures passées et
que tout ce lunapark était un désastre et qu’il nous
fallait d’urgence concevoir une manœuvre de repli.

Combien de temps avonsȬnous tourné ainsi dans
la ville, te demandeȬtȬelle, et puis au bout du compte
qu’y cherchions nous ? Tu vois maman, ditȬelle avec
gravité, nous ne savions plus bien ce que nous cherȬ
chions. Si c’était un estanc ou si c’était… mais sa mère
Anita fléchit le buste et l’interrompt et dit : qu’estȬce
que c’est qu’un estanc ? Un bureau de tabac, répondȬ
elle ; ou bien si c’était de quoi s’alimenter car nous
n’avions rien avalé depuis la frontière à BourgȬ
Madame ou encore de quoi se désaltérer car nous
avions vidé la glacière placée sur le siège arrière et
qui avait contenu les bières dont tu ne peux jamais te
passer durant ces longs parcours, te ditȬelle sans auȬ
cune nuance de reproche, et nous recherchions par
conséquent trop de choses pour se fixer quelconque
priorité. Et donc nous guettions toutes ces choses à la
fois, virant ici ou là dans n’importe quelle rue et nous
nous dirigions à présent de façon tout aléatoire. Et
c’était très bizarre, voyezȬvous, il nous semblait que
13