Les tribulations

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Un voyage hors de l'espace-temps De la crise d'un couple aux frontières de la mort Ecrivain et conférencier, Sébastien considère que sa vie conjugale avec Sandra n'est pas à la mesure de l'Amour tel qu'il l'envisage. Et, malgré le crève-coeur, il finit par quitter celle-ci brutalement. A l'issue de cette rupture, il renoue des liens avec sa soeur. Ces retrouvailles qu'il pense anodines, nonobstant une grande affectivité et tendresse, sont pour lui le début d'une aventure, autant merveilleuse que dangereuse. Il se découvre des pouvoirs qui le confrontent aux forces maléfiques qui sévissent sur la terre. Passées les pérégrinations, le fil conducteur de ce livre demeure l'amour et pose une question : peut-on aimer sans possessivité et jalousie?
Publié le : lundi 2 novembre 2009
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EAN13 : 9782304022247
Nombre de pages : 425
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1 2Titre

Les tribulations

3 4Titre
Jean Ribot
Les tribulations

Roman fantastique
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit 2009
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-02224-7 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304022247 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-02225-4 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304022254 (livre numérique)

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"Ne regarde ni en avant ni en arrière, regarde en
toimême, sans peur ni regret.
Nul ne descend en soi tant qu’il demeure esclave du
passé et de l’avenir. "
E. M. Cioran.

"L’amour n’est pas différent de la vérité.
L’amour est un état en lequel le processus de pensée,
en tant que durée, a complètement cessé. Où est l’amour,
est une transformation. "
J. Krishnamurti.
7
8CHAPITRE 1
Ce six octobre 1999, un jeudi, Sébastien était
installé sur le siège avant de l’ambulance-taxi ;
celle-ci le conduisait à l’hôpital de « Pessac »,
dans la banlieue bordelaise. Ce jour-là, il ne
s’imaginait pas qu’il y allait pour plus de trois
semaines.
Inexorablement, le véhicule dévorait les
kilomètres, sur la rocade. Le soleil dardait ses
rayons encore chauds, en ce début d’automne, à
travers le pare-brise qui, ainsi qu’une loupe, en
gonflait la chaleur. En d’autres circonstances,
Sébastien aurait certes éprouvé du plaisir et une
satisfaction évidente, mais pour l’heure, il ne
ressentait que désagrément et inconfort.
L’ambulancière, une femme d’une
cinquantaine d’années, les cheveux châtain foncé,
milongs, lui jetait des coups d’œil furtifs,
fortement concentrée sur sa conduite. Elle lui posa
quelques questions auxquelles il ne put
répondre qu’évasivement ; il ne savait trop quel
problème il avait exactement, bien qu’il se doutât
que quelque chose de sérieux couvait à
9Les tribulations
l’intérieur. Il pensait naïvement et avec
conviction sortir le soir même, le lendemain en voyant
large. Un médicament miracle, une potion
magique, le dégageraient bien de cette paralysie, se
dit-il.
Il ne mesurait pas l’étendue du tragique de
son problème. Les yeux souffreteux, la bouche
et une partie du visage engourdies, voilà ce qu’il
en était. Pas de maux de tête, pas de fièvre. Un
seul détail l’inquiétait : le jeudi soir, c’est-à-dire
le lendemain, il était attendu par Sandra, à Nice,
dans leur villa. Il rentrait au bercail !
Sébastien se remémora les événements et les
circonstances qui l’avaient amené à se retrouver
dans cette ambulance. Un mois auparavant, il
avait délaissé sa compagne, Sandra, à la suite
d’interminables et d’orageuses disputes. Un soir,
vers dix-neuf heures, rentrant au domicile
conjugal, une grande villa qu’il tenait de son
grand-père paternel, il décocha à Sandra,
subitement, sans la plus infime pensée qu’il puisse la
blesser :
– Je m’en vais ce soir, Sandra, j’ai besoin de
respirer, j’étouffe ici ! Cet air nouveau, cette
atmosphère encline de liberté et d’amour, en cinq
ans, je n’en ai pas vu les prémisses. Tu n’as su
m’apporter que jalousie et ambition matérielle.
L’heure du bilan a sonné, et il est déplorable !
– … Attends ! s’écria-t-elle, d’un air plaintif
et décontenancé.
10 Les tribulations
La nouvelle s’abattait sur elle si brutalement,
d’une façon si inattendue, qu’elle se statufia
littéralement sans d’autre réaction que ce «
Attends ! ».
– Il n’y a pas à attendre, répondit Sébastien,
ma décision est prise… et elle est irrévocable.
Rassure-toi, je te téléphonerai ! Ce n’est pas une
rupture définitive, ce n’est qu’une séparation !
– C’est tout ce que tu trouves à dire !
– Qu’est-ce que tu veux que je te dise de
plus ; tu sais l’essentiel !
– Et moi ! Et nous ! Tu y as pensé ?… Cinq
ans de vie commune que tu fous au panier ! Et
ton travail ?
– N’aie pas de soucis, j’ai pris mes
dispositions. J’ai averti mon éditeur, il aura mon
manuscrit en décembre au lieu de l’avoir en
novembre. Il sortira en librairie au mois de
mars ; cela ne fera qu’un mois de retard. La
solitude n’a jamais été incompatible avec l’écriture,
bien au contraire. Quand j’aurai fait le point, je
reviendrai, en espérant que de ton côté la
métamorphose aura opéré positivement.
– Je refuse, tu m’entends ! Je ne veux pas que
tu partes… j’ai besoin de toi !
A cette seconde même, Sébastien se sentit
piégé, il ne croyait pas à une telle réaction.
C’était plus difficile qu’il ne l’avait imaginé.
Pourtant, plus que déterminé à ne pas
tergiverser, à quitter ce lieu où, néanmoins, bien des
11 Les tribulations
moments inoubliables, des instants de bonheur
indéfectible, étaient gravés à l’intérieur de ces
murs, il devait trouver l’attitude juste, le mot
apaisant, la phrase gonflée d’espoir qu’un futur
proche, même trop loin dans la perspective
d’une disjonction prétendument inévitable et
obligatoire, viendrait les ressouder.
En état de choc, Sandra, les yeux révulsés,
guetta maladivement un revirement de
Sébastien.
– Je peux comprendre, dit-il, que la nouvelle
tombe comme un cheveu sur la soupe, que tu
sois choquée et déboussolée, mais tu dois savoir
au fond de toi que cela finirait par arriver. Ces
derniers mois, nous n’arrêtions pas de nous
disputer, en grande partie à cause de l’argent, que
tu voulais de plus en plus, et, aussi, en raison de
ta jalousie pathologique. Mon amour pour toi
est toujours aussi fort, mais vois-tu, tu mélanges
amour et possessivité… Tu as transformé cette
formidable énergie en champ d’épines et de
chardons.
– Qu’est-ce que tu me racontes ? Ton
discours philosophique et platonicien n’a rien à
voir avec la passion que j’éprouve pour toi.
Pour moi, l’amour c’est du concret. Tu es à moi
et je veux te garder !
– Tu recommences, Sandra ! Arrête-toi, ou
alors, je pars immédiatement !
– Bon, ça va, t’énerve pas !
12 Les tribulations
Sébastien patienta quelques minutes.
Quand Sandra se fut calmée, il lui expliqua
sagement et précisément de quelle manière il
envisageait la situation, comprenant qu’il fallait
ménager sa femme. Malgré les difficultés et les
conflits qui duraient depuis plusieurs mois, elle
ne concevait que laborieusement toute remise
en question, toute séparation, même
momentanée.
« Elle pourrait faire une bêtise ! » songea-t-il.
Et bien sûr, c’est le suicide qui lui effleura
l’esprit.
En conséquence, il prit le parti de passer la
nuit au domicile conjugal. Il s’en irait le
lendemain matin.
– Où vas-tu, Sébastien, et quand penses-tu
être de retour ? le supplia-t-elle.
– J’ai une sœur dans la Gironde, à
quarantecinq kilomètres de Bordeaux…
– Je croyais que tu ne lui parlais plus !
– Depuis un mois, j’ai repris contact avec
elle. Elle a lu tous mes livres !
– Pourquoi ne m’as-tu rien dit ?
– Pour la seule raison que le silence était le
garant de ma réflexion quant à notre séparation.
– Admettons…
– Elle est d’accord pour m’accueillir le temps
nécessaire. Je te donnerai l’adresse. Dans deux
mois, je reviendrai.
13 Les tribulations
– Tu es sûr qu’il n’y a pas d’autres
alternatives, insista Sandra, cherchant en vain à le faire
changer d’avis.
– Oui ! Ajourner cette échéance serait inutile.
Seul un éloignement nous sera propice… La
solitude et la méditation nous permettront de
trouver le comportement adéquat. Sans cela,
nous allons nous déchirer et nous détruire
inutilement. Et puis, en ce qui te concerne, tu
réussiras peut-être à comprendre et à différencier
l’amour de la possessivité.
– Si tu le dis ! je m’incline.
En dépit de son apparente acceptation à se
plier aux suggestions quelque peu péremptoires
de Sébastien, Sandra gardait au fond d’elle, dans
un recoin de son esprit, l’idée que ce divorce
officieux et de courte durée était stérile, cause
de douleurs inexorables et sans le moindre
intérêt, ainsi qu’un fébrile espoir que celui-ci
renonçât à partir. Qu’elle s’accroche à une telle
pensée prouvait qu’elle négligeait la détermination
de son mari. Volontairement ou non.
Pendant que Sébastien se lavait les dents
dans la salle de bains, Sandra regardait la
télévision, installée confortablement sur le canapé en
cuir du salon : « un chesterfield ». De la fenêtre,
elle apercevait au loin les quelques voitures qui
passaient rapidement, juste devant le portail de
la maison, en fer forgé, fermé électroniquement
et surveillé par une caméra infrarouge - C’était
14 Les tribulations
une véritable forteresse ! Quiconque aurait tenté
d’y pénétrer par infraction eût vite été dissuadé,
voire réduit à l’immobilisation : toute la clôture
encerclant le domaine était branchée sur un
courant électrique suffisamment puissant pour
que n’importe qui soit empêché d’aller plus loin.
D’ailleurs, le danger était signalé par des
panonceaux qui ôtaient toute envie de passer outre
ces recommandations.
Quand il revint, engoncé dans un peignoir en
satin, Sébastien s’assit à côté de Sandra. Celle-ci
ne dit rien, les yeux rivés sur le téléviseur, sans
réaction aucune. Brusquement, elle le saisit par
les poignets et, à la face, lui cria :
– Tu as rencontré une autre femme, au
festival du livre de Nice ? D’ailleurs, les problèmes
et les disputes ont commencé peu après !
– Tu es folle, Sandra ! Tu débloques
totalement. Ne retourne pas, à tort, la situation en ta
faveur. Tu sais très bien que nos engueulades ne
sont que du fait de ta jalousie pathologique et
de ta tendance à vouloir amasser toujours plus
d’argent. Notre train de vie ne risque pas de
grever notre budget : Nous ne fumons pas, ne
buvons pas d’alcool, nous avons renoncé à la
plupart des soirées mondaines, excepté pendant
les périodes de promotion de mes livres…
Tranquillise-toi, cela ne
me manque pas ! Seuls, les conférences, les
débats et les causeries auxquels je participe, et le
15 Les tribulations
restaurant tous les quinze jours suffisent à mon
bonheur, socialement parlant. Ah, j’oubliais !…
et un voyage tous les mois dans un pays de ton
choix.
– Mais…
– J’ai conscience, reprit-il, ne laissant pas
Sandra finir sa phrase, que, sur ce plan-là, nous
sommes en harmonie. Une femme, dis-tu ! Ma
pauvre Sandra, tu t’imagines peut-être que je
dépense mon énergie pour jouer les « Don
Juan“ou les”Casanova ». Tu es vraiment à côté
de la plaque !… Depuis cinq ans que nous
sommes mariés, je ne te l’ai jamais dissimulé,
mon souci majeur n’est pas les « femmes », bien
que j’apprécie leur compagnie, leur esprit peut
être aussi aiguisé que celui des hommes, c’est
les problèmes de la planète : les gens qui
crèvent de faim, une violence de plus en plus
manifeste, une pollution qui s’étale d’une manière
exagérée, devant la férule du progrès technique,
et une nature qui disparaît sous le béton et la
ferraille.
– Alors, pourquoi ce départ précipité ?
– Je n’ai pas l’intention de te le répéter mille
fois… je ne désire plus passer mes soirées dans
des chamailleries infantiles et sans fondement, à
calmer tes angoisses à l’idée illusoire de
manquer d’argent et à la peur obsessionnelle que je
te quitte pour une autre. J’ose croire que tu
utiliseras ces deux mois d’éloignement pour
réflé16 Les tribulations
chir. Pour l’argent, tu as la procuration. Et que
je sache, ton compte personnel est aussi plein
que le mien. Je te laisse la « Mercedes“, je
prendrai la”Porsche ». N’oublie pas de nourrir «
Socrate“et”Athéna » !
– Inutile de me le rappeler, j’adore les chiens
autant que toi.
– Rien ne changera, sauf que je ne serai pas
là. Demain, à la première heure, je m’en irai.
– Je présume, réagit Sandra, qu’il serait vain
et stérile que je te fasse une proposition !
– Si tu escomptes me bloquer dans cette
citadelle, oui !… Tu veux bien préparer mes
valises ou faut-il que je le fasse moi-même ?
– Non, je m’en occupe.
Pendant que Sandra faisait les bagages de son
mari, celui-ci se retira dans son bureau et
s’installa devant son ordinateur. Il tapa la suite
de son manuscrit : un essai sur l’éventualité de
l’extinction de l’espèce humaine, ses causes
possibles, ses raisons logiques, tout comme ce fut
le cas des dinosaures soixante-cinq millions
d’années auparavant.
« Cent cinquante pages, et il sera bouclé », se
dit-il.

17 CHAPITRE 2
Dans la cuisine, en pyjama, Sébastien
concoctait un café noir bien serré. Depuis plus
de deux heures il ne dormait plus, éjecté par les
agitations corporelles de Sandra qui avait fini
par prendre un « Valium » pour trouver le
sommeil. Il regarda avec détermination sa
montre. Celle-ci donnait six heures trente.
Rien sur son visage ne semblait dénoter une
quelconque amertume à quitter, même
partiellement, cet endroit, cette atmosphère. Il
paraissait éprouver un soulagement à l’idée de se
retrouver ailleurs, avec d’autres gens, bien qu’il en
connaisse quelques-uns. Mais, en son for
intérieur, quelque chose s’était brisé, il ne désirait
plus, en dépit des sentiments forts qu’ils
l’unissaient à Sandra, poursuivre cet implacable
quête de l’ambition et de l’avoir, de la chasse
effrénée et du besoin sans cesse renouvelable et
renouvelé de la reconnaissance du public de son
mérite intellectuel.
« A quoi bon, cette bataille ! se
questionna-til. Depuis dix ans, j’ai écrit dix livres qui se sont
19Les tribulations
vendus à cent mille exemplaires. Sandra a géré
notre capital à tel point que nous pourrions
vivre tout le reste de notre existence sans
travailler. Et qu’ai-je aujourd’hui ? Suis-je libéré de
mes traumatismes, de ce conditionnement
pluriséculaire, social, familial et religieux ?
Assurément pas !… Cette cassure est indispensable
afin que je découvre par moi-même ce qui
empêche l’homme, donc moi aussi, de voir plus
loin que le bout de son nez, de ne pas pratiquer
la politique du nombrilisme. »
Quand Sandra pénétra dans la cuisine,
surprenant Sébastien en état d’intense
introspection, elle ne put s’abstenir, une ultime fois, de
lui demander, la mine déconfite, les yeux
hagards d’un endormissement médicamenteux :
– Bonjour ! Tu es sûr qu’il n’y a pas d’autre
solution ?
– Oui, c’est sans appel.
– La souplesse n’était pas dans ton berceau
quand tu es né !
– Ton ironie ne m’atteint plus, Sandra.
L’heure n’est plus à la victimisation mais à la
clairvoyance.
Et abruptement, laissant de côté toute
polémique, il lui proposa un café au lait.
– Oui, fit-elle, désœuvrée.
Le visage blanchi par la tourmente et
l’angoisse de ce matin-là, qu’elle eût bien aimé
effacer de son esprit, elle s’affala sur une chaise.
20 Les tribulations
Celle-ci grinça sous le choc et le manque de
retenue accentué par le poids du désespoir.
Un silence de mort naviguait dans ce lieu
que, seuls, les battements respectifs de leur
cœur meublaient maladroitement et
péniblement. Pendant les trente minutes que dura le
petit déjeuner ni l’un ni l’autre ne levèrent les
yeux, ne prononcèrent une parole. La cuisine
n’était plus cet endroit chaleureux et douillet où
s’adonnèrent jadis confidences et roucoulades.
En cette matinée de septembre, par un ciel
bleu immaculé, Sébastien, dont la détermination
n’avait d’égal que la franchise drastique, sortit
de la maison, une valise à la main.
Sans dire un seul mot, Sandra déposa l’autre
valise près de la « Porsche » bleue.
– Comment vas-tu faire pour finir de taper
ton manuscrit ? lui demanda-t-elle.
– Ma sœur a un ordinateur, le même, j’ai
juste pris les CD…
Sébastien ouvrit le coffre de la voiture et,
sans plus de précision, y engouffra les deux
valises. Subitement, surgissant de derrière la
maison, Socrate et Athéna, les deux bergers
allemands, accoururent et se postèrent à ses pieds,
avec dans le regard cette tendresse - dont seuls
les chiens ont le secret - semblant dire : « où
vas-tu, quand reviendras-tu ? »
21 Les tribulations
De sa main carrée, mais aux doigts effilés,
Sébastien caressa leur poil soyeux et brillant. Il
les fixa dans les yeux et leur dit :
« A bientôt mes amis, veillez bien sur
Sandra ! »
Et curieusement, comme s’ils avaient capté le
message, les deux chiens relevèrent le museau
pour signifier leur approbation et la confiance
que leur maître pouvait avoir en eux. Sébastien
plongea sa main dans une des poches de son
pantalon et en sortit deux morceaux de sucre ; il
les jeta au loin. Socrate et Athéna se projetèrent
allègrement sur le cube blanc, la gueule ouverte,
la langue pendante, et disparurent pour un
instant.
A petits pas, Sébastien s’approcha de la
portière de la Porsche, côté chauffeur, posa
fermement la main gauche sur la poignée. Il savait
que dans quelques minutes il allait devoir
trancher, guillotiner ces années de joie, baignées
d’une souffrance et d’une noirceur
insurmontables, avec lesquelles il était bien décidé à sonner
le glas.
Toutefois, ces moments difficiles n’ayant
jamais eu sa faveur, tergiversant jusqu’à l’extrême
limite cette miette d’instant où l’on peut croire
que les choses vont continuer, ce fut les mains
moites et le cœur battant qu’il épia la seconde
où il lui faudrait, à la manière d’un juge,
impla22 Les tribulations
cable, faire entendre ces mots qui cisailleraient
le cœur de Sandra et terrifieraient son âme.
La portière ouverte, il jeta les clés sur la
banquette avant et un attaché-case, qu’il lâcha
prestement dans un geste nonchalant. Il se retourna
hâtivement, mit une main dans la poche de son
pantalon, se forçant à tapir une larme qu’il jugea
vaine, plongea ses yeux dans ceux de Sandra et
déclama, froidement :
– Voilà Sandra, je pars… Je suppose que les
jours à venir seront difficiles, sans doute me
maudiras-tu… mais cette séparation est
nécessaire. Je t’appellerai dans une semaine.
– Pourquoi… ? trouva-t-elle la force de
prononcer, la gorge nouée par l’émotion et la
douleur.
– A bientôt, fit-il, un sourire, coincé mais
sincère, sur les lèvres.
Tout en gardant les yeux fixés sur Sandra,
Sébastien ne répondit rien à sa plainte, il ne
désirait pas se répéter ; c’eût été stérile de remuer
le couteau dans la plaie. A quoi bon réitérer les
raisons qui le poussaient à cette rupture, toute
provisoire qu’elle fût.
Sandra ne put se retenir de plonger dans les
bras de son compagnon ; elle se serra très fort
contre lui et laissa jaillir d’authentiques larmes.
– Je t’aime, lui vagit-elle.
23 Les tribulations
– Moi aussi, mais je ne peux surseoir à cette
décision, elle s’est imposée à moi comme une
évidence.
– Je ne comprends pas ! répliqua-t-elle, dans
un mouvement de recul répulsif.
– Je ne te demande pas de comprendre mais
d’accepter ! Tu n’en as pas la force… pas
maintenant !
Puis, doucement, sans la moindre brusquerie,
Sébastien se détacha de l’étau des bras de
Sandra, grimpa au volant de la Porsche et claqua la
portière d’un coup sec. Il abaissa la vitre, la
regarda, une ultime fois, et mit le contact. Le
moteur ronronna, déclenchant et cristallisant dans
l’aurore de cette journée de septembre leur
séparation, tel le coup de sifflet du chef de gare
lors du départ d’un train.
Sandra s’accroupit. Les yeux mouillants de
chagrin, le cœur titubant d’effroi, elle vit le
bolide bleu s’éloigner. Le portail s’ouvrit sous une
impulsion électrique, et le silence s’abattit de
nouveau dans ces lieux, où seuls les aboiements
de Socrate et d’Athéna égaieraient la forteresse,
pour un temps tout du moins.
Les deux bergers allemands jappèrent, et
leurs cris s’étalèrent dans le lointain, à travers la
ville, encore à moitié endormie.
24 CHAPITRE 3
Vingt heures. La Porsche s’infiltra dans les
rues de « Lussac », une petite bourgade de mille
cinq cents âmes. Nonobstant quelques
villageois qui se retournèrent au passage du bolide,
un calme plat régnait en ces lieux par nature
paisibles.
« Tatiana m’a dit qu’il fallait rouler trois
kilomètres et ensuite tourner à droite, pensa
Sébastien, se remémorant les indications que sa
sœur lui avait données au téléphone.
Le « Parvis » !… c’est le lieu-dit où est sa
maison, un bien joli nom ! » Admit-il.
Alors que le véhicule quittait Lussac, éclairé
par les allumages publics, et s’enfonçait dans la
nuit naissante, Sébastien ne put retenir des
pensées insistantes envahir son esprit. Sandra,
encore plus vivante que dans la réalité physique,
vint le tarabuster, l’obséder, encombrer son âme
et son cœur ; elle tentait, dans la prison de ses
bras, de le bloquer, comme «
Circé“retint”Ulysse ». Mais à Sandra, point de
subterfuge, point de magie qui lui eût permis de
travestir la réalité apparente, d’ensorceler Sébas-
25Les tribulations
tien, seules les dures circonstances de la
séparation, et bien réelles celles-ci, semblaient
l’anéantir. Et le seul miracle qu’elle pût espérer :
accepter d’une façon digne cette traversée du
désert auquel Sébastien n’aurait point démordu.
Et comme si Sandra se trouvait à ses côtés, à
haute voix, il s’adressa à elle en ces termes : « Je
sais que tu souffres, chérie, que tu m’en veux
pour cette rupture, mais arrête de te torturer, je
reviendrai ! Je t’aime toujours aussi fort, quoi
que tu en dises et quoi que tu en penses ! »
Puis, d’une manière évanescente, ses pensées
disparurent, laissant croire que Sandra avait
perçu ses paroles apaisantes, bien que
drastiques.
Il parvint à un croisement de route qu’il
distingua malaisément ; la nuit s’était épaissie et
aucune lumière, excepté les phares de la voiture,
n’éclairait le lieu. Il vira à droite et se retrouva
sur une départementale, bien étroite pour deux
véhicules roulant de front.
Au loin, il aperçut un hameau. Vite à sa
hauteur, il ralentit. « Ce n’est pas là ! »
marmonna-til. Il continua. Le stress commença à le gagner.
Tout à coup, dans le prolongement des
phares, à deux cents mètres, environ, au sommet
d’une pente, une maison campagnarde dominait
un vallon en arrière duquel se devinait une
forêt. Immédiatement, Sébastien sut qu’il était
arrivé. Au milieu des bois !
26 Les tribulations
Il ne put dissimuler le fait que ce lieu
ressemblait, par certains aspects, au domaine
familial que le divorce parental et les affres du
mercantilisme avaient dissous depuis vingt-cinq
années.
Un petit chemin, fait d’un tapis de caillasses
et de terre, ouvrait en guise de portail l’entrée
de ce repaire dénanti de grillages, ouvert à tous
les vents. La Porsche s’élança et, cinquante
mètres plus loin, stoppa net. Le moteur se tut, les
phares s’éteignirent. Sébastien descendit, prit
son attaché-case et se dirigea vers la porte
principale de la maison qu’il devina grâce une
lumière blanche qui transparaissait à travers une
vitre opaque. Le crissement de ses chaussures
sur des cailloux tuèrent un silence nocturne
avec lequel il n’était plus habitué, mais qu’il
souhaitait ardemment retrouver : une des
raisons de sa présence à huit cents kilomètres de
son « Nice » ensoleillé, de son « Nice » azuréen,
de ses coteaux méditerranéens.
« Qu’est-ce que je fais ici ? bougonna-t-il. Tu
le sais bien ! se dit-il à lui-même… Trouver une
réponse à tes interrogations, et surtout, que
Sandra comprenne que l’amour n’est ni la
possession ni la jalousie. »
Il s’arrêta devant la porte vitrée et souffla
pendant un court instant, sous le poids d’une
vive émotion ; puis il frappa au carreau. Le
cœur battant, planté comme un piquet, il
atten27 Les tribulations
dit. Il ne fit pas le planton très longtemps, dix
secondes s’étaient écoulées lorsqu’il aperçut une
silhouette se dessinant à travers la vitre. Une
femme brune ouvrit la porte et prononça
abruptement :
– Sébastien !
– Tatiana, répondit celui-ci, ça me fait plaisir
de te revoir.
– Moi aussi !… Tu as bien changé. Je ne
t’aurais pas reconnu en d’autres circonstances.
– Moi non plus, rassure-toi. Ça fait si
longtemps ! Vingt-sept ans, je crois !
Ils s’embrassèrent chaleureusement, bien
qu’empreints d’une certaine froideur.
– Entre donc ! le pria-t-elle.
Tatiana fit entrer son frère dans la pièce
principale, assez spacieuse ; celle-ci servait de
cuisine, de salle à manger et de salon.
– Assieds-toi, lui dit-elle, lui proposant une
chaise. C’est tout ce que tu as comme bagage ?
– Non, j’ai deux valises dans la voiture.
– Je t’ai préparé une chambre à l’étage. Tu
peux rester le temps que tu veux.
– D’accord, susurra Sébastien du bout des
lèvres, je te remercie… éprouvant un peu de
gêne.
En dépit du sentiment fraternel qui les
unissait que les années n’avaient pas érodé, de la
joie viscérale qu’ils éprouvaient à se retrouver,
bien que provoquée par les circonstances, ils
28 Les tribulations
eurent beaucoup de mal à s’extérioriser, l’un
comme l’autre. Un fossé de presque trente
années atténuait grandement la spontanéité dont
ils eussent pu faire preuve.
– Tu es toute seule ? demanda Sébastien,
pendant qu’il s’installait sur une chaise en bois,
à l’assise paillée, tentant de dépasser ce mur de
difficulté relationnelle.
– Oui ! répondit sèchement Tatiana, sans
d’autres explications.
Au son de sa voix, son frère comprit qu’il y
avait là un blocage, un chagrin sans doute, un
traumatisme peut-être, dont elle éprouvait du
mal à parler. Il n’insista pas.
« Le moment venu, assurément, elle me
confiera ce qui lui pèse », pensa-t-il.
Tatiana se leva et se dirigea sans un mot vers
le coin cuisine ; elle sortit du réfrigérateur
diverses denrées : tomates, fromages, pommes de
terre en robe des champs, froides. Elle prit deux
assiettes, couteaux et fourchettes, et posa le tout
sur la grande table campagnarde.
– Je suppose que tu n’as pas mangé ! dit-elle.
– Non, j’ai juste fait une rapide halte à
Carcassonne, à midi.
– Je vais te montrer ta chambre, si tu veux te
mettre à l’aise.
– … Oui !
29 CHAPITRE 4
Dans la grande salle, parsemée de bougies,
petites et grandes, qui se consumaient,
inexorablement, en bout de table, Sébastien et Tatiana
conversaient allègrement entre deux bouchées
de ceci, de cela. La discussion en vint bien
évidemment à la présence de Sébastien et à la
raison de celle-ci. Il avait été évasif au téléphone.
Tatiana savait depuis longtemps où vivait son
frère, elle avait suivi de loin sa carrière
d’écrivain : il ne fut pas une année sans qu’un
magazine philosophique ou littéraire ne parlât
de lui, de ses écrits, de ses conférences. Mais
elle n’avait jamais osé venir le voir. Elle
éprouvait pour lui une espèce de respect paternel, une
considération de prééminence. Elle n’aurait pas
songer à le contredire, à le vexer.
– Ta venue me fait un grand plaisir, lui
confia-t-elle, mais tu es marié, je crois…
Sandra, elle s’appelle ! Où est-elle ? Êtes-vous
séparés ?
– Nous ne sommes pas séparés ! répliqua
doucement Sébastien, des considérations
psychologiques et affectives m’ont poussé à un
31Les tribulations
éloignement qui nous permettra, je l’espère, de
réfléchir et de mourir à certains clichés et
stéréotypes qui nous empoisonnaient l’existence,
moi surtout ; Sandra est restée à Nice, dans
notre villa.
– Et elle n’a pas émis d’opposition à ce
départ forcé ?
– Tu sais bien qu’avec moi, ça ne sert pas à
grand chose !
– Je sais… mais tu ne peux… me semble-t-il,
négliger sa façon de voir. Être à deux, c’est
quand même tenir compte de l’autre.
– Tu as sans doute raison, Tatiana, pourtant,
pour ce qui nous concerne, je devais trancher
dans le vif sans chercher d’excuses, sans
atténuer le problème qui nous minait. Tout
atermoiement n’aurait servi à rien.
Tatiana n’insista pas davantage, elle savait
que son frère avait pris la meilleure décision, en
dépit des douleurs que cela suscitait.
Dans une vision circulaire et panoramique,
Sébastien s’aperçut que quelques meubles qui
occupaient la pièce venaient de la maison
parentale ; il reconnut la grande armoire et le
grand buffet cossu qui, dans un passé lointain,
abritèrent les draps blancs en coton, - lavés au
savon de Marseille et à l’eau de source - , et les
plats et les assiettes remplis de menus
campagnards. Il tut son émotion et ne dit pas un mot.
32 Les tribulations
Il esquissa un sourire sitôt que son regard croisa
celui de sa sœur.
Tatiana rompit le silence de ces minutes
pesantes, bien que rempli d’une joie indescriptible,
et proposa une tisane à Sébastien ; il la refusa.
– Je te remercie, dit-il, mais je crois que je
vais aller me coucher, je tombe de fatigue…
Nous parlerons demain si tu veux, mais là, j’ai le
mental en compote.
– Comme tu voudras.
Sébastien quitta la table, embrassa sa sœur et
disparut à l’étage par un escalier en bois.
Sébastien se réveilla en sursaut. Sans doute
avait-il fait un mauvais rêve, ces rêves dont on
sort désarticulé, introspectif, interrogateur,
dérangé, en émergeant de cet océan de
souffrances qu’est l’inconscient humain, peuplé de
monstruosités, de fantasmes incohérents,
parfois.
Les yeux grand ouverts, il observa et prit
connaissance de la chambre dans laquelle il
avait dormi. La veille au soir, assommé par le
poids de la fatigue, il n’avait pas pris le temps de
s’y intéresser. « Morphée » avait été le plus
tenace et le plus virulent.
Les deux valises, au pied du lit, dont l’une
était ouverte, gisaient à même le parquet.
Quand les brouillards du rêve se furent
évaporés, que son esprit fut en place, Sandra lui
revint en mémoire, telle une image sur la pellicule
33 Les tribulations
d’un film. Il tenta d’imaginer ce qu’elle faisait en
cette minute présente. « Sans doute prend-elle
son petit déjeuner », se dit-il, en vérifiant l’heure
qu’il était à sa montre.
« Dix heures ! s’écria-t-il. Debout mon vieux !
tu n’es pas là pour t’endormir sur tes lauriers.
C’est la grève d’amour, pas d’écriture ! ». Sans
plus réfléchir, d’un bond svelte, dans la tenue
« d’Adam », il enfila un pantalon et une
chemise.
En descendant l’escalier, Sébastien fut surpris
par le silence qui régnait, pensant que Tatiana se
trouvait dans la maison. Dans la cuisine, sur la
grande table en bois, il vit en évidence une
feuille de papier bleu sur lequel était griffonné, à
l’encre noire, deux ou trois lignes distinctement
espacées : "Mon cher Sébastien. Je suis absente
pour la journée ; fais comme chez toi.
L’ordinateur est dans la pièce du fond. S’il te
plaît, fais sortir le chien.
A ce soir, ta sœur Tatiana. "
Il s’empara du billet et le chiffonna ; il le
roula en boule et le jeta dans une poubelle, sous
l’évier couleur albâtre.
Il lança un rapide coup d’œil mais général sur
la pièce. Il se décida à faire le tour du
propriétaire ; son arrivée tardive de la veille et le voyage
éreintant lui avaient ôté toute idée de visiter les
lieux qui, pour l’heure, décantaient des ondes
ambivalentes.
34 Les tribulations
D’un côté, une sérénité et un calme rassurant
habitaient cet endroit, mais en même temps un
parfum bizarre, un sentiment sombre, lugubre
et envahissant imprégnaient les murs de cette
maison.
Sébastien, qui, curieusement, ne fut pas
étonné, eut la curieuse sensation qu’une force
maléfique gouvernait, ou tout du moins,
demeurait à l’intérieur de cette bâtisse en parallèle
d’une autre bienfaisante. Toutefois, il ne se
sentit nullement en danger, comme invulnérable à
cette dualité et cette ambivalence. Il lui sembla
en être le spectateur extérieur. Ces ondes
multifonctionnelles n’eurent pas de prise sur lui,
donnant le sentiment, tout en étant bel et bien
dans la pièce qu’il s’était élevé dans un univers,
dans une conception, paradoxalement, hors du
temps et de l’espace.
Faisant fi de cette antinomie inattendue, de
ce « manichéisme » assoiffé de batailles, sans
pour autant l’oublier totalement, Sébastien
vaqua à ce pour quoi il se trouvait ici : terminer
son manuscrit et méditer sur la continuité, mais
différente, de l’amour qui l’unissait à Sandra.
L’essence de celui-ci n’avait en rien changé.
Pour sa part, seulement, il ne souhaitait plus
qu’il évolue selon les mêmes paramètres, les
mêmes latitudes.
« L’amour n’est pas une forteresse dont les
murs sont faits de tendresse“, pensa-t-il,
rageu35 Les tribulations
sement, comme l’a chanté”Michel Fugain »,
mais plutôt une énergie salvatrice, un état d’être
qui n’accepterons jamais d’être confinés,
clôturés dans un cadre, dont seul l’ego est le
concepteur, trop limité pour ne pas y mourir, à la
longue. Enferme-t-on la vent dans une cage ? "
Comme le lui avait précisé sa sœur, Sébastien
se dirigea vers la pièce du fond, fermée à clef ; il
tourna la clef dans la serrure avec la sensation
de curiosité et de crainte de savoir exactement
ce qui se camouflait derrière cette cloison.
C’était sa sœur, certes ! Mais le brouillard des
années qui les séparait en fit, en cette minute
présente, une certaine inconnue qu’il voulait
dévoiler sans violer une intimité dans laquelle il
ne s’autorisait pas la liberté de s’intégrer. «
Chacun doit avoir un jardin secret, un cercle privé
qui ne sauraient être souillés par des mains
inconnues, des regards indiscrets, des démarches
inopportunes, même si je suis son frère »,
soliloqua Sébastien.
Et la porte close céda sous l’impulsion du
bras fraternel, de la main amie et bienfaisante.
Doucement, il entrouvrit la porte puis,
progressivement, la pièce révéla ses mystères.
Quinze mètres carrés environ. Ce bureau ne
ressemblait en rien au reste de la maison qui
respirait l’ancien, la nostalgie, les souvenirs d’un
temps qui n’était plus mais que Tatiana
36 Les tribulations
s’entêtait à perdurer. Les raisons en
échappèrent à Sébastien.
Cette pièce de travail était à l’effigie du
modernisme, de la technologie. Les murs étaient
tapissés d’un papier blanc parsemé de lys bleus.
Contre la fenêtre, à droite, un bureau, en bois
blanc, dont l’espèce paraissait incertaine,
recevait un ordinateur du dernier cri, agrémenté
d’une imprimante. De chaque côté du bureau,
deux tiroirs, fermés à clé, intriguèrent Sébastien.
L’énigme fut de courte durée ; au-dessus de
l’ordinateur, à gauche de la fenêtre, une clé y
était accrochée. Il s’en saisit et ouvrit les tiroirs
un à un. Ceux-ci ne recelaient que des
documents traitant d’informatique. Dans le fond de
la pièce, en face de la fenêtre, une grande
armoire à deux portes s’érigeait majestueusement
sur quatre pieds ronds. A l’intérieur, Sébastien y
découvrit une centaine de livres, tous en bon
état, parmi lesquels se trouvait un exemplaire de
tous les livres qu’il avait écrits. Il en fut très
heureux et ému, prenant conscience que sa
sœur toute éloignée qu’elle fût, s’intéressait à ce
qu’il faisait, et même plus…
D’un côté de l’armoire, deux fauteuils
crapauds, servant sans nul doute à la lecture, à la
détente, donnaient à la pièce un caractère moins
austère, moins fonctionnel. De l’autre, une
chaîne « hi-fi », couleur anthracite, finissait de
persuader Sébastien qu’en dépit de la solitude et
37 Les tribulations
de l’éloignement, Tatiana restait branchée à la
société industrielle et de consommation, bien
qu’elle ne sombrât pas dans la démesure et
l’inutile opulence.
Il continua sa timide et discrète enquête
tendant à situer sa sœur : son comportement, ses
envies, ses désirs, sa conception de l’existence.
Poussant le bouton de la chaîne sur « marche“,
c’est avec ravissement que tinta à ses oreilles
un”Adagio » qu’il devina être celui d’Albinoni.
Il diminua le son afin que ne se perçoive qu’un
mince filet musical, une fine mélodie.
« Je vais pouvoir me mettre au travail », se
dit-il, en s’asseyant devant l’ordinateur.
Sébastien monta à l’étage en quatre
enjambées, et en redescendit avec plusieurs CD à la
main. Il manipula quelques boutons, en inséra
un dans le poitrail de l’ordinateur et, dix
secondes après, un texte en caractère
d’imprimerie apparut sur l’écran.
Il jubila, exulta. Un « orgasme » littéraire
s’emparait de lui dès que son être plongeait
dans la myriade des mots, la mangrove de la
syntaxe, le paradoxe et l’oxymoron. Enchâssé
dans la tour d’ivoire de la dialectique et de la
poétique, il planait dans un univers que seuls les
artistes et les créateurs pouvaient comprendre.
Au loin, dans la campagne encore
verdoyante, les coups d’un clocher résonnèrent et
parvinrent jusqu’à Sébastien. Juste à cet instant,
38 Les tribulations
il entendit un bruit de voiture qui se rapprochait
de plus en plus. Par la fenêtre entrouverte, il
aperçut Tatiana, des sacs et des paquets plein
les bras. Il accourut lui ouvrir la porte.
– Bonsoir Tatiana ; déjà de retour !
– Quoi, déjà ! Il est dix-huit heures ! fit-elle,
en rentrant dans la cuisine, se délestant de ses
paquets.
– Comment çà !
– Eh oui !… Qu’est-ce qui t’arrive ? Je te
trouve bizarre !
– Ne fais pas attention. J’émerge à peine de
mon imaginaire. Quand j’écris, ça me fait
toujours le même effet. Dans quelques secondes, il
n’y paraîtra plus. Je n’ai pas vu le temps passer,
comme à chaque fois. Depuis onze heures, ce
matin, je n’ai pas arrêté, si ce n’est pour boire
un café au lait… Je vois que tu as fait des
emplettes.
– Pas grand chose. Un peu d’alimentation et
du matériel pour ma peinture ; et puis, ce petit
cadeau pour toi.
Tatiana tendit à son frère un paquet de forme
cubique emballé de papier bleu, enserré d’un
ruban jaune poussin. Sébastien regarda sa sœur
dans les yeux, lui sourit et la remercia en lui
disant que ce n’était pas nécessaire. Il garda le
paquet dans les mains sans bouger.
– Tu ne l’ouvres pas ! s’exclama Tatiana.
– Si, bien sûr !
39 Les tribulations
Avec circonspection, et en même temps avec
une joie qu’il chercha à tapir, il serra le paquet
dans une main et, de l’autre, tira sur le ruban qui
tomba à terre en voletant. Il souleva le
couvercle et, oh surprise ! les yeux ébahis, il se trouva
nez à nez avec un crucifix en or massif. Sur
l’instant, il ne sut que dire.
– Tu es content ? demanda sa sœur.
– … Oui ! mais il ne fallait pas. Tu as dû le
payer assez cher !
– C’est sans importance ; là n’est pas
l’essentiel. Le principal, c’est que ça te fasse
plaisir.
– Il serait difficile qu’il en soit autrement !
Mais je veux que tu me fasses une promesse.
Celle de ne rien acheter d’autre, excepté la
nourriture.
Immédiatement, Tatiana se sentit vexée de la
réaction de son frère. Elle ne saisissait pas
totalement sa façon de voir ; mais elle s’inclina
devant ses injonctions et lui jura qu’elle ne
réitérerait pas son geste.
– Tu sais, Tatiana, répliqua Sébastien, je suis
venu ici pour me dématérialiser, d’une certaine
manière. J’ai compris que plus on s’entoure de
matière, d’objets, de gadgets de toutes sortes, et
plus on s’éloigne de l’essentiel. Ensuite, cette
matière devient une drogue, on en prend
l’habitude, on ne peut plus s’en passer. C’est
pour cette raison que Sandra et moi, nous nous
40 Les tribulations
sommes séparés. Notre relation était tellement
boursouflée par le matériel qu’elle en était
devenue la clé de voûte, et logiquement elle se
dénuait, au fil des semaines et des mois, de toute
sensibilité. Tu comprends maintenant mon
souhait à ton égard ?
– Oui, c’est possible !
– Je sais que tu doutes. N’as-tu peut-être pas
compris que l’argent, le matériel nous
emprisonnent, nous limitent dans notre liberté, notre
aisance. Notre corps, lui-même, est une
frontière à nos facultés spirituelles. Mais rassure-toi,
je ne suis pas venu t’imposer mes points de
vue ; je ne fais que t’exposer une chose qui me
semble une évidence.
– Sans doute as-tu raison, mais je ne suis pas
prête à délaisser certains avantages matériels qui
me paraissent nécessaires.
– Je respecte ton choix, et je n’ai pas
l’intention de le brider.
Sébastien vit sans peine que sa sœur était
bien loin du dénuement qu’il prônait, qu’il
revendiquait avec force. Il constata qu’elle
s’accrochait désespérément aux objets, aux
repères matériels au travers desquels elle existait,
symboliquement et illusoirement.
Comprenant facilement que, sur ce terrain, il
n’avait aucune chance de s’accorder avec
Tatiana, il décida de ne pas poursuivre plus avant la
41 Les tribulations
discussion. Il aborda un autre sujet moins enclin
à la polémique.
– Pendant que tu défais tes paquets,
j’aimerais me faire un café au lait, je t’en
propose un ? demanda Sébastien.
– Non. Tu es gentil, mais j’en ai bu un au
centre commercial.
Celui-ci fouilla dans un placard, en sortit un
bocal de « nescafé » et une grande tasse.
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