Les Voyageurs

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- Et si nous partions quelques jours ? Ta mère t'a laissé sa voiture, profitons-en. La musique attendra. J'en ai assez de Paris, j'étouffe. Il me sourit:
- Où veux-tu aller ?
- Ailleurs
Cette réponse évasive l'enchanta. Une demi-heure plus tard, nous entassions quelques bagages dans le coffre de la voiture familiale
Publié le : dimanche 1 février 1998
Lecture(s) : 206
EAN13 : 9782296355286
Nombre de pages : 112
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Les Voyageurs

Collection Écritures dirigée par Maguy Albet et Alain Mabanckou

Dernières parutions

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Pastore, 1997. BADUELAndrée-France, Des oiseaux pour Antigone, 1997. MONTERO Andrée, «Le refus, une vie de femme», 1997. REGNIER Michel, Kamala, 1997. DAVOUS Dominique, Capucine. A l'aube du huitième jour, 1997. GENTILHOMME Serena, Villa Bini, 1997. DUVIGNAU Marie, Aufur et à morsure, 1997. GREVOZ Daniel, Les orgues du Mont-Blanc, 1997. LUGASSY Françoise, Contes de l'autreface ou l'envers des destinées, 1997. MARTIN Anne-Denes, Comme un éclat de phare, 1997. TROTET François, Les Chants du Griot, 1997. DUBREUIL Bertrand, Les yeux de Saul, 1997. FAVRET René, Le retour de Pantagruel, 1997. MAALOUF Antoine, Sur la source d'Adonis, 1997. JACQUET Roger, En un midi sans soir et sans matin, 1997. GOUTALIER Régine, Le chevalier d'Avrieux, 1997. FAYARD Pierre, Le toumoi des dupes, 1997. CHEVALLEY Bernard, Nicodème, 1997. CUVELIER Fernand, Les cousines de Rome, 1997.

@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-6178-6

Hugues DRAPPIER

LES VOYAGEURS
Roman

L'Harmattan Ine L'Hm'mattan 55, rue Saint-Jacques 5-7, rue de l'École-Polytechnique Montréal (Qc) - CANADA 1I2Y lK9 75005 Paris - FRANCE

Ses mains se déplaçaient sur le clavier. Ses doigts heurtaient ou caressaient les touches, et un nocturne de Chopin vibrait dans la pièce. Je collai mon visage à la vitre glacée pour me rafraîchir. La peau de mon visage se contracta. Un éclair zébra le ciel foncé. Le tonnerre gronda, d'épaisses gouttes frappèrent les carreaux. Ces nouveaux sons 's'accordèrent à la mélodie. Cet orage, cette surface froide sur ma peau et Chopin m'offraient une quiétude absente ces derniers temps. Mais il cessa de jouer. Je l'entendis déplacer la chaise pour se lever. Ses deux mains se posèrent sur mon dos et son souffle chatouilla ma nuque. J'aurais voulu pleurer. J'en étais incapable. Et les gouttes qui roulaient sur mes joues n'étaient que les reflets de la pluie sur la vitre. Ses bras m'enlacèrent. Je me tournai pour me blottir contre lui. Il s'écarta. Ses yeux, pour éviter les miens, fuirent vers le piano. Le petit instrument en bois clair était la pièce maîtresse du salon. Il était pourtant situé dans un coin et sa teinte se fondait dans celle des murs couverts de lambris de pins, contrairement à l'immense vaisselier, à la table, aux chaises rustiques et au mobilier marocain. Tous ces éléments formaient un décor hétéroclite et de mauvais goût où je me sentais bien. C'était le logis de son père, mais j'y retrouvais de nombreux objets me rappelant mon enfance. Il y manquait néanmoins l'affection des miens.

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Pourquoi ne puis-je me contenter de la tendresse que l'on m'offre? Pourquoi réclamai-je plus que la légère accolade qu'il venait de me donner? Quand je tentai de lui prendre la main, il alluma une cigarette. La colère m'envahit. Je saisis la boîte de Témesta qui traînait sur la table. J'avalai deux comprimés que je fis suivre d'une longue rasade de bordeaux à même la bouteille. Il s'était remis au piano et m'observait, impassible. Je grognai: - Quoi? Il soupira. Je le bousculai pour prendre la partition et la déchirer. - À quoi te sert-elle? Tu ne sais pas la lire. Les noires, les blanches, les croches, ça ne veut rien dire pour toi. Tu mets ce papier pour te rassurer, pour savoir que ce que tu joues existe. Ça te donne du courage parce que tu as peur. Tu as peur des notes et tu as peur de moi. C'est pour ça que tu me photographies: tu veux me mettre aussi sur papier, pour que je ne puisse plus m'enfuir. Tout ce qui n'est pas imprimé t'est irréel. Mais regarde-moi! J'existe! Silencieux, il se dirigea vers la chambre à coucher. J'essayai de l'arrêter. - Tu as sommeil? Pourquoi tu ne dis rien? Pourquoi tu ne dis jamais rien? Ne dors pas! Je t'interdis de dormir! Il s'enferma à clé. Je ruminai ma rage jusqu'à admettre qu'elle était semblable à celle d'un enfant gâté qui s'est vu refuser une crème glacée. Je recouvrai mon calme en buvant un grand verre de vin. Le liquide âcre me dégoûta. J'allai à la salle de bain me débarbouiller. Je m'étalai une épaisse couche de crème sur le visage après l'avoir nettoyé. Puis je me brossai soigneusement les dents avant d'aller me coucher. Les draps étaient propres et froids. Je n'appréciais que moyennement l'odeur impersonnelle de l'assouplissant,

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lui préférant un parfum plus fort, voire malodorant. Mais j'oubliai vite cette senteur aseptisée en me concentrant sur le bruit de la pluie. Je m'imaginai être quelqu'un d'autre afin de trouver le sommeil.

Quand il abandonnait son piano pour s'installer à mes côtés, sur le canapé, je m'attendais toujours à ce que nous ayons une conversation. Je voulais qu'il me parle de son passé, de ses projets ou de n'importe quoi. Il restait muet. Je n'étais même pas certain qu'il m'écoutait. Je ne devais pas être de ses amis si ce solitaire en avait. Face à son instrument ou derrière un appareil photo, il se transformait en génie. Mais ce misanthrope ne laissait échapper la moindre parole. Son art ne me contentait pas. Je me rapprochai de lui, calai ma tête sur son épaule. Je savais qu'il n'éviterait pas ce contact. Il acceptait mon besoin de me frotter à lui. Il ne manquait jamais de me passer la main dans les cheveux. Le bout de ses doigts massait vigoureusement mon cuir chevelu et je jouissais de ce rapport sensuel. Le soleil me brûlait les yeux. Nous nous étions isolés chez lui afin d'écrire la partie musicale d'un projet de spectacle qu'il voulait mettre en scène. Nous savions que le spectacle ne verrait jamais le jour. Que nous importait? L'inspiration n'était pas absente, mais nous avions du mal à organiser nos idées. La solitude me pesait un peu, et la banlieue parisienne n'était pas le cadre idéal pour profiter de ce temps estival.

-

Regarde

ce que

nous

sommes

en train

de perdre,

dis-je en lui montrant le ciel azuré. Je l'imaginais mal s'amusant au milieu des vagues, mais il ne parut pas insensible à ma suggestion. J'insistai:

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