Les Yeux d'Alice

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Quand Laurence revient aux Mûriers, la maison de son enfance, dans le pays de Caux, pour quelques jours, elle est loin de s'imaginer que le destin va lui jouer un tour étrange : une rencontre amoureuse, la découverte troublante de descendants sorciers... Les personnages vont se croiser dans un ballet diabolique, le passé et le présent ne faisant plus qu'un. Comment Laurence saura t-elle déjouer le sort ? Régler ses problèmes de couples pour sortir indemne du Donjon quelque peu mystérieux où elle s'est installée avec son mari à la personnalité énigmatique ?
Publié le : vendredi 17 juin 2011
Lecture(s) : 258
EAN13 : 9782748194524
Nombre de pages : 445
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Les Yeux d'Alice Laure Reine Baudouin
Les Yeux d'Alice

Roman





Editions Le Manuscrit
Paris



















Illustration de couverture : © Collection particulière

© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 2-7481-9452-7 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748194524 (livre imprimé)
ISBN : 2-7481-9453-5 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748194531 (livre numérique)

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CHAPITRE 1
Mars 1913
La nuit était épaisse, si épaisse que la sil-
houette juvénile pouvait glisser à travers, sans
être aperçue des villageois. Le bourg était en-
core endormi, tassé sur lui-même comme un
bon gros bonhomme, regroupant autour de lui
les maisonnettes frileuses et somnolentes à cette
heure de la nuit. Cependant, dans le ciel appa-
raissaient des stries pourpres annonçant,
comme un heureux présage, les premiers fré-
missements de l’aube.
La petite silhouette soupira : oui, tout sera
accompli dans quelques minutes, elle sera enfin
délivrée du poids qui pesait sur sa conscience…
Elle se hâta, serrant plus fort contre elle le petit
paquet qui remua doucement, la chaleur qui
s’en dégageait lui donna du courage. D’un geste
brusque, elle ôta sa capuche, libérant ses longs
cheveux noirs sur ses épaules, son visage pâle
faisait une tache blanche dans la nuit.
9 Les Yeux d'Alice
Elle releva la tête et fixa le ciel. A l’horizon,
la ligne rouge s’élargissait lentement comme un
espoir. Elle enjamba le dernier talus et aperçut
le clocher blanc de l’église qui se dessinait dans
l’obscurité. Elle accéléra quand elle arriva aux
abords des marches. Pendant quelques instants,
elle ferma les yeux priant pour qu’il soit là…
elle se recouvrit de sa capuche, grimpa vite, ser-
rant toujours contre elle le petit ballot qui était
en réalité son fils, nourrisson de quelques jours.
Le petit commençait à gigoter, elle poussa la
porte de l’église :
– Dieu soit loué, elle est ouverte.
La porte s’ouvrit dans un grincement qui ré-
sonna au plus profond de l’église. Elle fit sa gé-
nuflexion puis, fouillant la nuit de ses grands
yeux noirs, elle remarqua un halo de lumière
tremblotant dans l’obscurité : des cierges
avaient été allumés.
Une silhouette d’homme se découpa dans
l’ombre. Le père PASTEL tenait une lanterne
qui répandait un peu plus de luminosité.
L’homme était lui aussi enveloppé d’une lourde
cape de laine noire. Il vint à sa rencontre, lui
serra le bras d’un geste réconfortant et referma
soigneusement la porte derrière elle, sans un
mot.
La jeune femme le suivit, ils s’arrêtèrent près
des fonds baptismaux, le prêtre tendit les bras,
10 Les Yeux d'Alice
elle lui remit le bébé et, dans un silence, il bapti-
sa l’enfant murmurant simplement :
– Pierre, je te baptise au nom du Père, du
Fils et du Saint-Esprit.
Il lui mit un peu de sel dans la bouche et
coula un peu d’eau fraîche sur sa tête. Le petit,
surpris, se mit à hurler à plein poumon. Ses cris
résonnèrent dans la nef. Le vieux prêtre essuya
avec un linge le nourrisson et le remit à sa mère.
Celle-ci se retira un peu plus loin avec lui,
s’assit sur un banc et, pendant quelques minu-
tes, pour la dernière fois lui donna le sein. Le
bébé, apaisé, s’endormit très vite.

Alors elle le roula doucement dans son châle,
revint vers le vieux curé qui l’attendait patiem-
ment près de la porte. Là, elle lui remit l’enfant,
puis baissa la tête. Le prêtre la bénit :
– Va en paix maintenant, tu es pardonnée,
ton fils est sauvé. Reviens vite parmi nous, ma
fille. Tu verras, les Sœurs du couvent Sainte-
Thérèse sont d’une grande charité. Va vite !
Elle souffla au prêtre :
– Merci pour tout mon Père.
Elle déposa rapidement un dernier baiser sur
la tête brune de son fils. Elle s’enfuit, les yeux
toujours fixés sur l’horizon qui s’éclaircissait
peu à peu. Mais, au lieu de prendre la direction
qui devait la conduire au Couvent des Sœurs,
elle prit celle de la ferme de la veuve à qui ap-
11 Les Yeux d'Alice
partenait le puits le plus profond du pays et
qu’elle avait choisi pour se donner la mort.
Avant de sauter, elle eut juste le temps
d’entendre, comme un reproche, le chant du
coq qui résonnait dans la plaine, annonçant un
jour nouveau.

12
CHAPITRE 2
72 ans plus tard…
A l’approche du crépuscule, le soleil cou-
chant agonisait lentement dans un lit de nuage.
L’horizon se parait d’or et de pourpre avant que
l’obscurité recouvre de son manteau les êtres et
les choses. Déjà les ombres noires des arbres
s’allongeaient dans la lumière déclinante du soir
et puis la nuit fut là, brusquement, comme cela
arrive au début de l’automne.
Laurence alluma ses feux de croisement et
accéléra légèrement. La route nationale filait
devant elle toute droite, bordée des deux côtés
de platanes qui se balançaient avec noncha-
lance.
Il était 19 h 30, en Normandie, plus précisé-
ment en Pays de Caux, sur la route de St Aubin
Routot. Nous étions le 25 octobre et Laurence
regagnait la demeure familiale.
La demeure de la famille LEGENDRE, ins-
tallée dans les années 1920, se situait à deux ki-
lomètres de MIRVILLE.
13 Les Yeux d'Alice
Laurence arriva au grand sens giratoire et
tourna sur sa gauche, dans la direction de
MIRVILLE LES IFS et, là, ce fut encore une
petite route bordée d’arbres. De temps en
temps, un corps de ferme surgissait, entouré de
hêtres bicentenaires.
Un petit vent marin s’était levé et, dans sa
voiture, Laurence en savourait l’odeur. La mer
n’était pas loin, à quelques kilomètres seule-
ment. Sa voiture ralentit et s’engagea dans un
petit chemin qui serpentait. Là, elle fut obligée
d’allumer ses feux de route car aucune source
de lumière n’éclairait le chemin et puis, derrière,
se tenait noble et fière une rangée de chênes.
Alors, elle aperçut la demeure de ses grands-
parents, grande et belle bâtisse en silex, mangée
par la vigne vierge qui, à cette époque, devait
être superbe dans son costume cramoisi.
La maison semblait sommeiller avec bienveil-
lance en attendant son retour. La large grille
était restée ouverte à son intention. Laurence, le
cœur battant, baissa ses feux et, doucement,
s’engagea dans l’entrée :
– Mon Dieu qu’elle est belle ! Souffla-t-elle
en contemplant la vieille maison illuminée et
qui, à chacun de ses retours, suscitait en elle la
même admiration.
Sans même prendre le temps de descendre
ses bagages, elle grimpa quatre à quatre les mar-
ches du perron de pierre et sonna en regrettant
14 Les Yeux d'Alice
la lourde cloche qui, dans le temps, remplissait
cette fonction. Mais, même au hameau des Mû-
riers, le modernisme avait laissé sa trace.
La lourde porte s’ouvrit sans bruit. Le visage
d’Andrée, l’amie de la famille, éclairé par la lu-
mière du vestibule, apparut tout souriant.
– Te voilà ma fille ! A la bonne heure ! Et
elle étreignit Laurence bruyamment. Dieu
qu’elle est belle notre parisienne !
La tenant fermement par les épaules, elle
continua :
– Fais donc voir ta mine, mais tu es blanche
comme un Petit suisse.
Puis, se tournant vers le salon éclairé par une
lumière tamisée, Andrée s’écria en poussant
Laurence dans la pièce :
– Odette, la petite est là !
Celle-ci, en riant, se secouait comme un
jeune animal et protesta pour la forme :
– Je n’ai plus six ans mais vingt-quatre.
Puis, en apercevant la petite silhouette de sa
grand-mère qui s’était levée pour aller à sa ren-
contre, elle enchaîna :
– Ah, Mamyna, comment vas-tu ?
Elle étreignit la vieille femme qui, au fil des
ans, rapetissait et devenait aussi légère qu’une
enfant.
– Comme tu vois ma poule, on fait aller.
15 Les Yeux d'Alice
La vieille femme et la jeune fille
s’embrassèrent, très heureuses de se retrouver,
mais sans exubérance, chacune étant pudique.
Odette LEGENDRE, rebaptisée familière-
ment par sa petite-fille Mamyna, était une
femme énergique, coquette et nerveuse. Elle
avait conservé de sa jeunesse son charme et sa
pétulance. Elle avait le caractère bien trempé
des gens qui ont traversé des périodes difficiles.
Elle faisait partie de la génération née pendant
la première guerre mondiale et qui vécut la se-
conde à l’âge où l’on croit que le monde nous
appartient. En 1940, Odette, jeune épouse et
jeune maman, dût affronter la peur du lende-
main, la solitude (son jeune mari mobilisé) et la
faim.
Laurence admira sa grand-mère, petite boule
d’énergie pétrie de joie de vivre, fleurant si bon
la poudre de riz et qui n’aurait jamais commen-
cé une nouvelle journée sans son bâton de
rouge à lèvres.
Laurence, assise entre les deux vieilles fem-
mes, était heureuse. Mamyna et Andrée res-
semblaient à deux bonnes fées avec leurs yeux
pétillants de malice et leur langue bien pendue.
– Alors, comme ça tu restes avec deux vieil-
les taupes ? Grimaça malicieusement Andrée.
– Vieille taupe ! Parles pour toi, dis donc, ré-
torqua Mamyna qui sans vouloir l’admettre, re-
fusait son âge.
16 Les Yeux d'Alice
– Chut les enfants terribles ! Coupa vivement
Laurence.
– Bon, bon, donnes-moi des nouvelles de tes
parents ? Ma fille est-elle toujours sur les nerfs.
Enchaîna Odette.
– Oh, tu sais, les parents, je ne les vois pas
souvent. Toujours pendus à leur boulot. Leur
principal sujet de conversation, c’est chiffre
d’affaires, perte et bénéfice, alors tu sais…
Les parents de Laurence étaient patrons
d’une chaîne de magasins de vêtements depuis
pas mal d’années. Viviane, sa mère, était une
femme élégante et ambitieuse de 43 ans. Son
père, Fabrice, un ancien jeune loup devenu au
fil du temps un de ces bellâtres de 45 ans qui
aurait vendu son âme au diable pour ne pas
prendre une ride. Ils aimaient par-dessus tout
gagner de l’argent et flamber pour oublier que
le temps passe trop vite, avec l’illusion d’exister
en vivant à cent à l’heure.
Laurence était leur fille unique que gracieu-
sement, sa mère appelait leur accident de par-
cours. Ses parents avaient respectivement 19 et
21 ans quand elle vint au monde. Elle n’était
pas vraiment la bienvenue pour ce jeune couple
fusionnel et ambitieux.
Sa mère, n’ayant pas du tout la fibre mater-
nelle, fut soulagée d’un poids énorme quand ses
grands-parents proposèrent au jeune couple de
prendre quelques temps le bébé. Laurence vécut
17 Les Yeux d'Alice
13 ans au hameau des Mûriers. Viviane et Fa-
brice furent pour elle pendant toute son en-
fance des grand frère et sœur plutôt que des pa-
rents. Sa vraie maison, c’était celle-ci, en pierres
du pays de Caux, bordée de ses grands hêtres.
Sa vraie famille, c’était ses grands-parents qui
l’avaient toujours choyée.
Laurence ferma les yeux quelques secondes.
Le petit salon tout habillé de rose sentait si bon
le feu de cheminée qui crépitait si gaiement.
Elle rêva encore à son enfance envolée trop
vite. Elle se revoyait sautillant dans la grande
entrée qu’éclaboussait le soleil. Et sa curiosité
mêlée à la peur de grimper les escaliers, d’étage
à étage, en espérant de trouver quelque chose
de fabuleux.
Un petit déclic se fit, réveillant un vieux,
vieux souvenir très enfoui. Quel âge avait-elle ?
deux ou trois ans ? Elle se revoyait grimper les
escaliers de bois qui sentaient si bon la forêt. Et
elle entendait encore les petits rires qui fusaient
dans la cage d’escalier. Elle se souvenait si net-
tement avec quelle allégresse elle montait en-
core plus haut et plus vite pour découvrir à qui
appartenait ce joli rire qui tintait de plus en plus
fort. Arrivée au dernier étage, un bruit de clo-
chette l’intrigua. Jamais elle n’avait entendu un
son pareil, si pur et cristallin. Elle avait battu
des mains dans un élan de joie intense quand
deux grandes mains d’adulte l’avaient soulevée
18 Les Yeux d'Alice
du sol. Elle s’était retrouvée face à face avec son
grand-père qui semblait mécontent. Elle avait
eu beau gigoté pour se dégager et pleurnicher
qu’elle voulait retrouver les autres petites filles
qui riaient, celui-ci la ramena avec une vitesse
étonnante au rez-de-chaussée. Comme c’était
étrange ! Laurence crut longtemps que c’était un
rêve mais ce soir, elle n’en était plus sûre du
tout.
Sa rêverie l’entraîna vers des souvenirs plus
réalistes. Sa vie à Mirville, l’école, ses petites co-
pines et copains qui comme elle, avaient des
yeux vifs et des joues rosies par le bon air. Ils
étaient tous tout-fous et gais comme des pin-
sons vivant au rythme des saisons, libres
comme le vent normand quand il souffle avec
allégresse sur les plaines sans fin couleur de
l’émeraude.
Et puis tout se compliqua l’année de ses
treize ans. Ses parents commencèrent à
s’intéresser à elle. La voix agacée et légèrement
aiguë de sa mère résonnait encore dans sa tête :
– Mais Laurence, tu ne peux tout de même
pas rester à la campagne toute ta vie voyons. Il
faut que tu ailles dans un bon collège, ce n’est
pas dans ce trou…
– Ce trou, comme tu dis ma fille, t’a été bien
utile pendant toutes ces années ! Avait rétorqué
Mamyna.
19 Les Yeux d'Alice
– Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire Maman,
excuse-moi, veux-tu. Mais toi, tu me com-
prends au moins. Il faut que Laurence revienne
à Paris avec nous pour apprendre un métier et
puis, la voix de sa mère avait baissé d’un ton,
oublier ces histoires à dormir debout.
Mamyna, pensive, avait hoché la tête. Pour
une fois, la mère et la fille étaient sur le même
terrain d’entente.
Laurence se revoyait, blottie dans un coin, les
lèvres serrées, tremblantes de rage et de colère.
Elle avait hurlé à la tête de sa mère et de sa
grand-mère :
– Jamais je ne partirais d’ici ! Plutôt crever !
Avait-elle ajouté avant de s’engouffrer dans
l’escalier, aveuglée par les larmes.
Cependant, le 30 août, encadrée par ses deux
parents comme un voleur par deux gendarmes,
la mort dans l’âme, Laurence alla vivre à Paris.
Dans la voiture de ses parents qui l’emmenait
vers la capitale, la fillette, le visage écrasé sur la
vitre arrière, assista avec effroi à la mort de son
enfance. Bientôt les silhouettes de ses grands-
parents devinrent minuscules avec en arrière-
plan, sa demeure si chérie. Il lui semblait que
son père accélérait exprès, comme pour
l’arracher à son univers si précieux. Ce jour-là,
elle jura qu’elle reviendra vivre à Mirville pour
toujours.
20 Les Yeux d'Alice
Cependant, son adolescence ne fut pas si pé-
nible à Paris. Elle goûtait d’une certaine liberté
que ses parents lui accordaient, très pris eux-
mêmes par leur métier et leur ego.
Laurence profitait de l’indifférence de ses pa-
rents à son égard pour n’en faire qu’à sa tête, et
à peine avait-elle soufflé sur ses dix-huit bou-
gies, que son bac littéraire en poche elle trouva
rapidement un emploi dans une grande biblio-
thèque du 15ème arrondissement. Elle trouva la
même année un studio, perché au dernier étage
d’un vieil immeuble qui la ravissait.
Durant ces années, elle apprit à aimer Paris
comme elle aurait appris à aimer un vieil amant,
d’abord avec réticence puis avec passion. Elle se
fit quelques amis, mais gardant toujours un cer-
tain recul.
Quand son grand-père mourut, emporté par
une crise cardiaque, elle avait alors seize ans. Ce
fut un déchirement, un vide jamais comblé ni
par son père, ni par sa mère. Ses parents étaient
et restaient des étrangers dans son cœur.
Elle devint une adulte. Ses parents, en vieil-
lissant, devenaient plus tendres avec elle mais,
comme disait la chère vieille amie de Mamyna :
– Quand la mayonnaise ne veut pas prendre,
petite, tu peux toujours t’arracher les cheveux, il
ne te reste plus qu’à prendre ton porte-monnaie
et aller chez l’épicier du coin t’en procurer une
toute faite.
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CHAPITRE 3
Le premier soir de son retour à Mirville, Lau-
rence retrouva avec délice sa chambre qu’elle
occupait quand elle était toute petite. Sa cham-
bre était lambrissée. L’odeur du bois fraîche-
ment ciré se mélangeait avec les effluves de la-
vande qui se dégageait des petits sacs en tissu
confectionnés par Mamyna dans la grande ar-
moire normande.
Laurence ouvrit la fenêtre. L’odeur de la nuit
automnale pénétra dans la pièce et balaya les
parfums de son enfance. Elle se pencha et res-
pira à fond, d’abord doucement avec la pru-
dence d’une citadine, puis de plus en plus pro-
fondément comme son grand-père lui avait ap-
pris. Instinctivement, elle refaisait les mêmes
gestes, comme quand elle était petite fille. Elle
se fondait dans la nuit. L’air vif, le vent se tour-
nait à l’ouest, ébouriffait ses longs cheveux
noirs. De la terre montait le parfum de la
mousse, des champignons et des feuilles mor-
tes. Sa tête tourna. Les feuilles bruissaient en se
chiffonnant. Bientôt ses sens en alerte perçu-
23 Les Yeux d'Alice
rent des chuchotements sous sa fenêtre. Lau-
rence se pencha encore un peu plus et tendit
l’oreille comme avant, geste familier qu’elle re-
produisait des dizaines de fois quand elle était
gamine.
C’était un soir comme celui-ci que son grand-
père l’avait surprise dans la même position. Il
s’était exclamé un peu brusquement :
– Qu’est-ce que tu fais ?
Elle avait répondu spontanément.
– J’écoute la Mère Nature, Pépé, elle me ra-
conte des belles histoires tu sais.
Pierre LEGENDRE avait fixé sa petite-fille
d’un air si étrange. Il semblait à l’enfant qu’il
avait subitement pâli, puis il avait frissonné
comme s’il avait la grippe. Il poussa sans ména-
gement Laurence, ferma la fenêtre et tira le ri-
deau en jetant un coup d’œil dehors puis se
tournant vers elle.
– Et ta grand-mère qui se casse la tête à
chauffer ta chambre tout l’après-midi, c’est une
vraie glacière.
Puis, du premier étage, il s’était penché par-
dessus la rampe d’escalier en vociférant envers
Mamyna.
– Odette, viens donc voir ta petite fille qui
n’est pas couchée et passe son temps à refroidir
la maison en faisant l’acrobate par sa fenêtre,
sous prétexte qu’elle parle (il avait toussé) avec
les arbres.
24 Les Yeux d'Alice
Mamyna avait répliqué vivement, comme
d’habitude, à son mari.
– Oh, je t’en prie Pierre, elle n’a pas l’âge de
faire la courte échelle pour aller danser.
A ces paroles, son grand-père avait haussé les
épaules en levant les yeux au ciel. Mamyna avait
enchaîné à l’adresse de Laurence :
– J’arrive, Poulette, couches-toi vite sinon tu
vas rater le marchand de sable.
Pépé avait repris :
– Mais pourquoi donc on ne ferme pas les
volets à cette enfant ?
Mamyna, qui les avait rejoint, répliqua en
plantant ses yeux couleur noisette dans ceux de
son mari, qui les avait noirs comme sa petite
fille.
– La gosse a horreur d’être enfermée, tu le
sais bien.
Laurence, qui assistait à la scène, se rappela
comme si c’était hier. Mamyna avait ajouté un
peu brutalement à l’adresse de son grand-père
cette simple phrase :
– Pierre, tu devrais comprendre, elle est
exactement comme toi. Elle ne supporte pas le
noir.
Son Pépé avait remué la tête d’une drôle de
façon, un peu comme les chevaux qu’elle voyait
s’ébrouer dans les champs. Puis, après avoir jeté
un coup d’œil rapide et songeur vers elle, il avait
quitté précipitamment la pièce.
25 Les Yeux d'Alice
Laurence ouvrit les yeux revenant à la réalité,
c’était un peu fou tous ces souvenirs d’enfance
qui se bousculaient dans sa tête, elle sentait en
elle jaillir une source de chaleur et d’énergie,
comme elle le sentait par moment quand elle
était enfant :
– Mon Dieu, c’est si loin.
Son pouls s’accéléra, elle continua à respirer
lentement mais profondément, puis eut
l’impression de décoller en sachant qu’elle était
penchée à sa fenêtre. Elle se rappela ce mercre-
di après-midi, un jour gris et chagrin, un jour où
la pluie frappait les carreaux de la salle de séjour
d’une manière agaçante et, que ce jour-là, après
s’être écrasé le nez sur la fenêtre de longues mi-
nutes qui lui semblaient des heures, exaspérée
par l’ennui, elle avait décidé de grimper quatre à
quatre les deux étages de la demeure familiale
pour aller explorer le grenier, lieu rempli de
mystères et de rêves. Elle était à peine au pre-
mier étage quand elle entendit un rire cristallin.
Une petite voix assez aiguë mais cependant mé-
lodieuse l’interpella d’une façon enjouée :
– Hé, tu viens jouer avec moi ?
Laurence avait tourné la tête dans tous les
sens, puis subitement, l’avait aperçue, debout
toute droite sur le palier du premier étage.
Elle avait son âge, à peu près quatre ou cinq
ans, mais la seule différence était qu’elle n’avait
rien de commun avec les petites filles qu’elle
26 Les Yeux d'Alice
connaissait. C’était un drôle de personnage qui
se tenait devant elle, un mélange de fée et de
lutin, les jambes gainées d’un collant rouge
qu’elle tenait légèrement écartées, les mains
qu’elle avait très longues posées sur les hanches.
Elle était vêtue d’une jupe qui ressemblait à des
pétales de fleurs. Comme haut, elle ne portait ni
chandail ni corsage comme toutes les petites
filles, mais plutôt un genre de corset comme en
ont les danseuses. Elle avait une drôle de fri-
mousse, une figure assez ronde, deux grands
yeux très bleus, un peu comme la couleur du
ciel quand il fait très beau l’été, et qu’elle plissait
sans arrêt de manière assez comique, un petit
nez retroussé qu’elle bougeait (comme le faisait
les lapins de la mère Tétrel, la voisine de ses
grands-parents) et une bouche curieuse qu’elle
avait assez grande et très rouge comme si elle
avait dévoré un panier de fraises.
Et la curieuse petite créature, ni laide ni belle,
lui apparut comme la plus délicieuse des petites
amies qu’elle ait jamais connue à la maternelle
du village qu’elle fréquentait. Combien de
temps elle passa en sa compagnie ? Elle ne se
rappelait pas. Elle se souvenait de quelques
chansons qu’elles avaient fredonnées ensemble.
Ce n’était pas des airs connus, ni “Meunier, tu
dors ? ” ou “A la claire fontaine”. Non, ces
chansons parlaient de très belles sirènes vêtues
de noir qui entonnaient des chants au fond des
27 Les Yeux d'Alice
rivières très profondes et qui pleuraient des
larmes de rubis. Ou bien encore ce chant qu’elle
avait particulièrement aimé et qui l’avait fait
pleurer.
Là, ses souvenirs devenaient confus. Etait-
elle vraiment avec cette petite amie ? Oui, mais
il y avait ce jour-là une femme, ou une jeune
fille, avec elles, belle et triste comme la chanson
qu’elle murmurait d’une voix un peu grave.
Cette voix, comment aurait-elle pu l’oublier ?
La comptine racontait l’histoire de ces jeunes
filles aux longs cheveux de pluie qui ruisselaient
sur leurs épaules, prisonnières d’un gnome laid
et méchant comme un pou (aux dires de sa
nouvelle et étrange amie) et qui durent sacrifier
leur si belle chevelure pour gagner leur liberté.
Le refrain de la comptine reprenait inlassable-
ment :

Et c’est ainsi, enfant
Qu’à chaque fois que sur ton visage
La pluie ruissellera
Souviens-toi des longs cheveux sacrifiés
de Nasel, Loïs et Cléra

A ce souvenir, les yeux de Laurence
s’embuèrent. Comment avait-elle pu les ou-
blier ? On lui raconta plus tard, beaucoup plus
tard, que ce fut son grand-père qui la retrouva
dans l’obscurité du grenier, blottie dans un petit
28 Les Yeux d'Alice
coin derrière une vieille malle à photos. Elle
chantonnait tout bas. Ce que Laurence et sa
grand-mère ignoraient et que Pierre LEGEN-
DRE avait gardé pour lui, c’était que sa petite
fille chantait dans une langue inconnue. Lau-
rence, elle, se rappela avec une netteté incroya-
ble qu’il la porta dans sa chambre en la serrant
un peu trop fort, l’assit sur le bord de son lit. Le
regard de la petite fille aux pupilles légèrement
dilatées interrogea celui de l’homme aux tempes
grisonnantes et la petite fille lut avec stupeur la
peur et l’incrédulité au fond des prunelles noires
de son grand-père.
La jeune fille revint à la réalité. Maintenant,
elle avait froid et se sentait vidée. Elle secoua
ses longs cheveux noirs (tes cheveux de bohé-
mienne, répétait Mamyna en les brossant quand
elle était petite). Un peu secouée par ces révéla-
tions, elle ne savait plus si elle avait rêvé tout
cela ou si c’était vrai mais elle décida de se cou-
cher. Avec un geste sec, elle referma sa fenêtre,
tira les doubles rideaux fleuris et s’allongea sur
son lit en baillant. Elle sombra presque immé-
diatement dans un sommeil sans rêve.
29
CHAPITRE 4
Un soleil un peu pâlot éclaira doucement la
chambre et la tira lentement des bras de Mor-
phée. A peine les yeux ouverts, Laurence se leva
vivement et, machinalement, écrasa son visage
derrière le carreau, comme quand elle était en-
fant. Maintenant qu’il faisait jour, elle pouvait
contempler le jardin de sa grand-mère. Les mas-
sifs d’hortensias étaient encore fleuris, les chê-
nes étaient parés d’or, la pelouse fraîchement
coupée était jonchée de feuilles mortes et les
derniers tournesols ployaient leurs grosses têtes
de soleil dans la brise du matin. Plus loin, à
l’horizon, Laurence pouvait découvrir les plai-
nes du Pays de Caux qui s’étendaient à l’infini.
Son regard balaya avec avidité cette foison de
richesses que la nature lui offrait, toute colorée
de pourpre, de jaune doré.
Tout à coup, ses yeux furent attirés par une
silhouette sur le bord de la route. Laurence les
plissa pour mieux voir et aperçut, au loin, un
grand gars qu’elle crut du village et qui tenait à
la main son vélo.
31 Les Yeux d'Alice
Intriguée, Laurence le fixa. L’inconnu, se
sentant certainement observé, releva la tête
dans sa direction. Elle ne pouvait discerner ses
traits mais elle pouvait voir la tache claire des
cheveux de celui-ci. Il lui sembla qu’ils brillaient
comme un soleil dans ce matin d’automne. Le
jeune homme lui fit un signe amical pour lui
dire bonjour, puis enfourcha son vélo et dispa-
rut de sa vue, aussi tranquillement qu’il était ap-
paru.
Laurence se sentit déconfite, la gorge un peu
serrée comme si elle avait perdu un être cher.
La scène n’avait duré que quelques minutes et
pourtant elle semblait connaître cette silhouette
depuis l’éternité. Que lui arrivait-elle ? Depuis
son arrivée, que de choses étranges se passaient
en elle ! Pour l’instant, une seule chose comp-
tait, revoir cet étranger aux cheveux si blonds.
Elle se doucha rapidement, enfila un jean et
un pull, lissa ses cheveux autour de son visage
et descendit quatre à quatre les escaliers. Ma-
myna fut surprise de la voir déjà habillée. Lau-
rence but à toute vitesse son café au lait, toucha
à peine au pain que sa grand-mère avait grillé
pour elle et ignora les questions de celle-ci.
– As-tu bien dormi poulette ? Le matelas ne
t’a pas paru trop mou ?
Et, sans attendre de réponse de sa part, Ma-
myna reprit, enjouée :
32 Les Yeux d'Alice
– Tiens, prends un peu de gelée de mûres.
Cette année, la récolte a été bonne. Heureuse-
ment que Lucien ANQUETIL va me les ramas-
ser. Moi, je ne peux plus. Tu te rappelles, dans
le temps, quand on allait les cueillir avec An-
drée. Tiens, au fait, où est-elle passée ?
Laurence hochait la tête, souriait d’un air ab-
sent au babillage de sa grand-mère. Un refrain
lancinant trottait dans sa tête, revoir ce garçon.
Une fois son petit-déjeuner avalé, elle se leva
brusquement. Sa chaise grinça, Mamyna sursau-
ta et protesta :
– Mais, tu n’as rien mangé ? Où vas-tu sitôt ?
– A tout à l’heure, Mamyna.
Elle planta un gros baiser à celle-ci.
– Je vais faire une promenade en vélo. J’ai
besoin de me dégourdir les jambes.
Elle quitta la pièce en se précipitant, faillit
bousculer Andrée qui rentrait dans la salle de
séjour et s’enfuit. La voix d’Andrée lui parvenait
dehors.
– Mais elle a croisé le diable ou quoi ?
Laurence rit en dévalant les marches du per-
ron et se précipita à la remise afin de retrouver
son vieux vélo, toujours disponible grâce aux
soins du vieux Fernand qui rendait toujours
service à sa grand-mère pour l’alléger des cor-
vées du jardin.
Laurence enfourcha avec allégresse son vieux
vélo en criant comme par le passé.
33 Les Yeux d'Alice
– Hue da !
La journée s’annonçait prometteuse. Le cœur
de Laurence battait en harmonie avec le paysage
qui défilait à vive allure. Laurence, à cette mi-
nute, savait que sa vie allait basculer. Elle avait
rendez-vous avec son destin et elle l’acceptait
avec une lucidité toute neuve.
Le vélo rose de la jeune fille se fondait dans
le paysage mordoré. Très vite elle arriva au petit
bourg, MIRVILLE LES IFS. Elle plaqua son
vélo contre le mur de l’unique épicerie qui fai-
sait fonction de dépôt de pain, de journaux et
de tabac.
Alors qu’elle allait rentrer dans le commerce
pour aller dire un petit bonjour à Madame
LAMBERT (qui l’avait connue haute comme
trois pommes), elle l’aperçut. Il se tenait à quel-
ques mètres d’elle, sa tête blonde légèrement
penchée sur le porte-bagages de son vélo. Il
ajustait les quelques commissions qu’il venait de
faire chez l’épicière. Grand et mince, il déga-
geait cependant une force et une énergie que
Laurence ne s’expliquait pas. Sa gorge se serra
légèrement. Une voix en elle la suppliait de re-
brousser son chemin mais son corps, devenu de
plomb, restait immobile.
L’inconnu releva la tête et l’aperçut. En trois
ou quatre enjambées, il se planta devant elle.
– Bonjour ! C’est vous que j’ai aperçues ce
matin ?
34 Les Yeux d'Alice
II lui tendit une main aux longs doigts
d’artiste qui l’attira instinctivement. Elle lui ser-
ra la main machinalement en hochant la tête.
– Oui, oui, c’était moi.
Elle toussota un peu.
– Je suis quelques jours chez mes grands- pa-
rents.
Le jeune homme la dévisagea en souriant.
Elle le sentait très sûr de lui. Beau garçon aux
épaules sportives, il était direct et savait jouer de
son charme. Laurence plongea son regard som-
bre dans celui de l’étranger qui avait des yeux
particulièrement clairs, oscillant entre le vert et
le gris. La sentant probablement très intimidée,
il se présenta :
– Je me présente, Martin DURIEUX.
Il enchaîna avec un air enjoué, il la voyait se
tordre les doigts.
– Voulez-vous prendre un café ? Nous pour-
rions faire plus ample connaissance.
La voix criait de plus en plus fort à Laurence
de prendre la fuite. Elle entendit sa propre voix
comme dans un rêve lui répondre.
– Heu… Non, enfin, oui je…
D’un geste naturellement autoritaire, il lui
prit le coude et, doucement, l’entraîna chez Ma-
dame LAMBERT qui, à la vue de la jeune fille,
poussa des cris de joie après l’avoir bien bou-
jouté quatre fois à la façon cauchoise. Les jeu-
nes gens s’assirent au fond de la salle du petit
35 Les Yeux d'Alice
bistrot, ils discutèrent de tout et de rien. Lau-
rence expliqua sa vie à PARIS, son job à la bi-
bliothèque et, bientôt, elle se sentit en terrain
connu. Il lui semblait que ce grand garçon aux
yeux un peu étranges lui était familier, comme
le décor qui l’entourait. Elle perdait sa timidité
et lui racontait des anecdotes de sa vie profes-
sionnelles en imitant avec talent certains travers
comiques de ses collègues. Lui, bon public,
s’esclaffait, puis il raconta à son tour son projet
de s’installer dans le coin. Il voulait racheter le
magasin d’antiquités qui était à vol d’oiseau de
MIRVILLE. Elle ne connaissait pas ? Il
l’emmènerait. C’est un coin super. Mais déjà le
soleil était au zénith quand ils se séparèrent,
chacun tenant le guidon de son vélo.
– A très bientôt princesse, lui a-t-il simple-
ment murmuré.
Et elle lui répondit d’une voix inaudible :
– Comme vous voudrez.
Et Martin le voulut.
Alors, ils ne se quittèrent plus durant le sé-
jour qu’elle passait au hameau des Mûriers.
Mamyna et Andrée assistaient, ahuries et im-
puissantes, à la métamorphose de leur protégée
qui s’enfermait des heures dans la salle de bains,
chantait à tue-tête des airs idiots et défilait de-
vant elles comme un mannequin en les harce-
lant sans répit à propos de tenues dont elle
n’était jamais satisfaite. Bref, elle avait perdu la
36 Les Yeux d'Alice
tête. Andrée avait baptisé son prétendant de
Viking, elle lui avait déclaré un matin :
– Avec son port de tête et ses airs de vain-
queur, ton chéri a tout du Viking, ma belle.
Laurence ne répondit rien mais cette petite
remarque lui trotta dans la tête. Elle n’avait pas
l’impression que sa vieille amie appréciait Mar-
tin. Mamyna était elle, sous le charme de son
conquérant, presque autant qu’elle. Martin fut
présent pratiquement tous les jours, ponctuel
comme une horloge, précisait Andrée malicieu-
sement. Quand son géant blond se tenait dans
l’encadrement de la porte, le cœur de Laurence
bondissait. Déjà dans le bourg, les gens qui la
connaissaient avaient au coin des lèvres un petit
sourire de connivence qui l’agaçait quand ils
croisaient le couple d’amoureux.
Son séjour prenait fin et déjà elle pensait à
leur séparation malgré les mille projets que Mar-
tin mettait en route (il allait signer sous peu
avec Louis BREDEL pour lui racheter son ma-
gasin).
Martin ne parlait jamais de sa famille. Elle
savait qu’il était orphelin depuis des années.
Une tante du côté de sa mère s’était chargée de
son éducation à la mort de ses parents. Celle-ci
était partie vivre dans le midi de la France. A
vingt et un ans, il avait touché une somme im-
portante que lui avaient léguée ses parents. En
fait, l’argent venait du côté de son grand-père
37 Les Yeux d'Alice
maternel et il voulait s’établir ici en mémoire de
ses ancêtres, lui avait-il raconté. L’autre rêve qui
le tenaillait depuis des mois, lui avait-il confié,
c’était cette superbe maison, à une dizaine de
kilomètres de MIRVILLE, baptisée “Le Don-
jon” à cause de sa tour très particulière.
38
CHAPITRE 5
Laurence se laissait bercer par ses paroles
comme un enfant est émerveillé devant une vi-
trine illuminée un soir de Noël. Cependant, il y
eut un incident assez étrange qui brisa un peu le
charme de sa romance. Cela se passa trois jours
avant son départ pour PARIS. Martin s’était ab-
senté une partie de l’après-midi avec Louis
BREDEL au sujet du magasin. Il devait la re-
joindre en début de soirée. Laurence se sentait
un peu désemparée, comme si elle n’avait tou-
jours existé qu’à travers Martin. Donc, cet
après-midi là, alors qu’elle se morfondait lovée
au creux du fauteuil qui avait appartenu à son
grand-père, elle eut subitement l’idée de monter
au grenier. Elle grimpa donc quatre à quatre les
escaliers fraîchement cirés et pénétra dans la
grande pièce éclairée faiblement par deux lucar-
nes. Peu de toiles d’araignées hantaient les lieux
car, même au fin fond de la maison, le terrible
plumeau de Mamyna sévissait. Le grenier était
net, sec et impeccablement rangé. Laurence
n’eut aucun mal à trouver la grande valise qui
39 Les Yeux d'Alice
renfermait les photos de la famille quand elle
fut attirée par une drôle de boite de carton à
l’aspect vieillot, décorée de couronnes de violet-
tes. Laurence fut intriguée. Elle ne connaissait
pas cette boîte et fut surprise en l’ouvrant de n’y
trouver que quelques photos jaunies. Elles
semblaient vraiment anciennes. Elle tomba sur
un portait de très jeunes filles, elles n’avaient
pas plus de quinze ou seize ans. C’étaient des
jumelles sans aucun doute et Laurence n’en
connaissait pas dans l’histoire de la famille.
Songeuse, elle regarda longuement la photo. Les
deux adolescentes, la tête rapprochée, portaient
de longs cheveux noirs joliment tressés de ru-
bans. Laurence trouva qu’elles avaient de très
beaux yeux qui, aussitôt, lui rappelèrent ceux
très foncés de son grand-père. C’était certaine-
ment du côté des LEGENDRE. Après avoir
parcouru deux autres photos encore plus jau-
nies et qui ne lui disaient rien, elle tomba sur la
dernière, une photo de mariage avec un groupe
de personnes, jeunes et vieilles, qui lui étaient
inconnues. Les femmes portaient des robes sé-
vères et semblaient toutes vieilles avant l’âge.
– Les hommes n’étaient pas plus folichons,
remarqua Laurence, avec leurs moustaches de
militaires et leurs costumes trois pièces.
Laurence s’imagina la noce et frémit :
– Ils ne devaient pas s’amuser à cette époque
avec ces têtes pas possibles.
40 Les Yeux d'Alice
Elle chercha des yeux les heureux mariés et
les trouva au centre de la photo. L’homme était
grave, petit, assez menu pour un paysan car elle
savait que, du côté de son grand-père, ils étaient
de souche de cultivateur. Avant de demeurer ici,
les arrière-grands-parents, étant jeunes, avaient
une ferme, pas très loin de leur maison. Elle
avait brûlé à cause d’un orage terrible, lui avait
raconté son grand-père. C’est ainsi que ses ar-
rière-grands-parents avaient construit la maison
des “Mûriers”, baptisée ainsi à cause des arbus-
tes qui proliféraient à foison. Elle trouva au
jeune marié un air bien mélancolique malgré le
léger sourire qui flottait sur ses lèvres. Quant à
la jeune mariée, elle reconnut tout de suite les
yeux noirs d’une des jeunes filles de la première
photo. Avec sa couronne de fleurs sur la tête,
elle ressemblait à la tragédienne Sarah Bernhard.
Mais où était passée sa jumelle ? La photo était
vraiment jaunie et Laurence eut beaucoup de
mal à la deviner, à moitié cachée derrière une
grosse dame corsetée. Elle reconnut les grands
yeux noirs qui semblaient si tristes.
– Cette noce semble bien lugubre. Pensa tout
haut Laurence.
Elle reprit le portrait des jeunes filles et les
contempla. Au fond de son être, il lui semblait
entendre une petite cloche résonner.
– Je sens que cette photo veut me livrer un
secret, je le sens, murmura-t-elle.
41 Les Yeux d'Alice
Elle sentit une chaleur monter dans sa tête.
Elle ne pouvait détacher son regard de celui de
ses ancêtres sur la photo. La jeune fille de gau-
che avait un regard plus farouche que l’autre.
Laurence rangea très vite les photos et conserva
le portrait. Elle allait demander à Mamyna qui
était ces jumelles dont personne ne lui avait
évoqué l’existence.
L’après-midi était bien avancée quand Lau-
rence, troublée, pressa sa grand-mère de ques-
tions au sujet des photos :
– Comment se fait-il, Mamyna, que Pépé et
toi vous ne m’avez jamais parlé de ces jumel-
les ? Je crois avoir reconnu vaguement la mère
de Pépé, la grand-mère Suzanne, j’ignorais
qu’elle avait une jumelle.
Et joignant le geste à la parole, elle brandit
sous le nez de sa grand-mère la photo en ques-
tion. Mamyna était tranquillement assise dans
son confortable fauteuil avec un roman sur les
genoux. Elle aimait beaucoup lire ce genre de
roman qui racontent des sagas à travers les âges,
peuplées de d’histoires d’amour et de tragédies.
Odette retira ses lunettes de lecture le plus
tranquillement du monde. Celles-ci d’ailleurs lui
arrondissaient les yeux exagérément car en réali-
té, elle avait hérité d’un ancêtre breton des yeux
bridés qui lui donnait un faux air asiatique. Elle
soupira et s’exclama :
– Que veux-tu que je te raconte, ma pou-
lette ? Ton grand-père a tissé tout un mystère
42 Les Yeux d'Alice
autour de cette histoire de famille qui n’est pas
ordinaire, je l’avoue. Mais de là à cacher à sa
propre descendance la vérité… je ne l’ai jamais
compris.
Elle soupira :
– Mais j’ai toujours respecté ses idées.
Mamyna fit une pause, le regard un peu flou.
Elle reprit :
– Quand j’y repense ! Tu sais ton grand-père
était un original à sa façon.
– Racontes-moi l’histoire de ces jumelles,
Mamyna, réclama Laurence.
– Bon, dans les grandes lignes. Ton grand-
père m’a expliqué qu’en fait sa mère, ce n’était
pas Suzanne comme tous le croyaient, mais
Alice, sa sœur jumelle. Suzanne l’a avoué à
Pierre le jour de ses vingt ans. Ce qui, évidem-
ment, l’a très choqué car elle l’a élevé comme
son propre fils. Alice est décédée à peine une
semaine après la naissance de son fils. Une mort
tragique ! Sa famille, aidée des gens du village l’a
retrouvée au fond du puits d’une voisine, je
crois !
– Mamyna soupira encore plus fort.
– Mais le plus extraordinaire dans l’histoire,
c’est quand Alice s’est rendu compte qu’elle
était enceinte, elle s’est confiée uniquement à sa
sœur car les parents étaient très durs.
Mamyna haussa légèrement les épaules.
– Tu sais, c’était des vrais paysans, un peu
bornés comme il y en avait à l’époque. Et puis,
43 Les Yeux d'Alice
il faut ajouter un détail important : la pauvre
Alice avait mal choisi son prétendant.
– Sa grand-mère toussota, en prenant son air
mystérieux qui agaçait toujours Laurence. Celle-
ci s’exclama :
– Quel prétendant, Mamyna ?
– Oh, il ne devait pas avoir l’allure du tien,
d’après ton grand-père. Alice avait été plus ou
moins séduite… moi, je dis séduite, lui disait
ensorcelée par un espèce de… hum…
– Odette cherchait un qualificatif assez des-
criptif.
– Un sorcier, tout simplement, Odette !
La grand-mère et la petite fille tournèrent en-
semble la tête vers Andrée qui pénétrait dans le
salon. Mamyna fit une petite moue :
– Sorcier, sorcier, tu y vas fort, toi, Andrée.
Celle-ci répliqua d’un ton énergique :
– On appelle un chat un chat, pas vrai. Pierre
a toujours raconté que son père naturel était un
drôle de type, craint par tout le village. Les gens
le surnommaient “l’homme noir” à cause de sa
cape dont il ne se séparait jamais. Odette reprit :
– Moi, tu sais ce que je pense des histoires à
dormir debout. Mais le fait que cette jeune Alice
qui avait à peine dix-sept ans (elle tripota ner-
veusement ses lunettes de lecture). C’est tout de
même jeune pour avoir un bébé quand j’y
pense.
Puis, reprenant le fil de l’histoire.
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