Lettres africaines

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Andela travaille dans un centre de tri de la ville de Yaoundé. Ce qui lui donne l'occasion de lire à loisir, peut-être à tort, les lettres qui ont été postées à des adresses incorrectes ou inexistantes... Ces lettres sont de véritables fenêtres sur les réalités de la société camerounaise dans laquelle vit la curieuse Andela.
Publié le : dimanche 1 février 2009
Lecture(s) : 195
EAN13 : 9782296220300
Nombre de pages : 119
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Lettres africaines ou les indiscrétions d'Andela

Jean Paul Nanga Abanda

Lettres africaines

ou les indiscrétions d'Andela

Roman

L'Harmattan

@ L'Harmattan, 2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005

Paris

http://www.!ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-07848-2 EAN : 9782296078482

AVANT-PROPOS
Le présent roman achevé en 1992, je me suis soudain surpris à douter, à me poser mille questions: n'allais-je pas, en publiant une telle œuvre, inciter d'honnêtes citoyens à commettre la même infamie? Etaitce là ce que j'appelais faire œuvre sociale grâce à la littérature? Même le fait que mon héroïne ait été condamnée pour son péché ne me rassérénait pas outre mesure. Six mois durant, je me suis torturé, tentant même de reprendre tout à zéro, en respectant ce qu'on considère comme la loi. C'est un ami magistrat, à qui j'ai fait lire, pour avis, le manuscrit, qui m'a décidé à ne pas brider ce produit. Ironiquement, il m'a fait remarquer qu'aucun film ne serait tourné, ni aucune pièce de théâtre jouée, si les artistes craignaient que le public ne s'inspire des méfaits imaginaires perpétrés par les acteurs. Allant plus loin, il m'a assuré qu'a contrario, des psychologues avaient prouvé que ces délits par procuration constitueraient plutôt un antidote efficace pour les spectateurs qui s'en trouvent immunisés. Il me semble cependant nécessaire de mettre amicalement en garde ceux des lecteurs qui seraient tentés de faire un amalgame entre ce qui n'est qu'une œuvre de l'esprit et une incitation à commettre un crime sévèrement réprimé par la loi. Je pense pouvoir leur faire confiance. Faute de quoi ceux qui chevauchent les nuages seraient irrémédiablement cloués au sol, et incapables de faire efficacement leur métier d'enchanteurs. Jean Paul Nanga Abanda

INTRODUCTION Ce matin, Tamwo n'a pas trouvé d'histoire drôle à nous raconter. Le tri se fait en silence. C'est la première fois depuis longtemps. D'habitude c'est grave ici au Centre de tri postal de Yaoundé où je travaille. Tamwo n'a rien dit depuis ce matin. Il est drôlement concentré. J'ai bien essayé de le taquiner en le félicitant de la victoire de son équipe, Panthère, sur la mienne. Mais après quelques blagues polies, il s'est replongé dans son travail. C'est grave, je vous dis. Il faut serrer les dents et tenir le coup. Des lettres, encore des lettres. Toujours des lettres. Des tas de lettres à trier et à classer correctement dans des casiers réservés à cet effet. Même Fanta, qui ne manque jamais une occasion de faire des remarques sur les noms compliqués ou bizarres, semble lointaine et pensive. Elle passe son temps à nous mettre les nerfs en boule en chantonnant le dernier succès de Ali Baba, son artiste préféré. Comme disent les gens de la radio, la situation est au beau fixe. Alors, travaillons. Nos "associées" sont passées à dix heures. Autant pour nous présenter les dernières nouveautés vestimentaires de Paris que pour nous demander de préparer le compte juste pour le 15. Les "assos", ce sont ces femmes qui voyagent ou ont des relations, voyagent facilement pour l'Europe, et en rapportent des valises pleines de vêtements, chaussures, sacs et autres parfums. Elles se chargent d'écouler la marchandise à travers le pays. Leurs conditions sont évidemment meilleures que celles des grandes boutiques. Surtout, avec elles, on peut discuter et rigoler. Deux de mes collègues sont ainsi devenues de célèbres "Assos". Si célèbres que les tenues qu'elles proposent ne sont plus à notre niveau à nous

autres. Elles traitent à domicile avec les grandes dames et les deuxièmes bureaux des grands messieurs. A propos de deuxième bureau, il faut dire que nous avons notre spécimen ici au Centre de tri. Je vous disais que les vendeuses étaient passées à dix heures ce matin. Si je vous demandais qui a raflé le dernier cri qu'on nous a proposé, hésiteriez-vous avant de répondre qu'il s'agit, bien sûr, de mademoiselle Kingué Aimée-Eulalie-Jolie, qui a exigé et obtenu que tout le monde l'appelle Jolie? Mademoiselle Kingué est en quelque sorte la miss de notre service. D'ailleurs tout le monde la connaît ici à Yaoundé. Et pourtant le Centre de tri n'est pas du tout exposé. Nous travaillons dans une annexe modeste et retirée, loin de l'immeuble flambant neuf qui abrite désormais les services de la poste centrale. Mademoiselle Kingué est une vedette. Elle vient au travail avec sa propre voiture. Elle ne porte que des toilettes coûteuses, et en plus elle est belle. Ce matin, c'est bien évidemment elle qui a raflé les deux robes les plus chics, les plus chères. Et elle a réglé sa facture sur-Iechamp, avec des billets tout neufs. Elle n'a pas de dettes, elle. Quand je pense que nous sommes censées gagner chacune soixante mille (60000) trancs par mois, je ris de moi-même, comme on dit dans mon village. Jolie a une godasse en or massif. On ne sait pas qui c'est, mais ça doit être quelqu'un de très bien. Car, contrairement aux autres, on le voit, pour ainsi dire, jamais. Mademoiselle Kingué Aimée-Eulalie-Jolie est tellement sérieuse que, vraiment, la corde qui la retient doit être solide, solide. Alors que le sport national chez nous c'est "quand elle est là c'est elle, quand je suis là c'est moi" comme dit un air connu, on n'a jamais vu Jolie succomber à d'autres avances. Bon, secouons-nous, assez 8

rêvé. Un jour ou l'autre, quand le grand homme en aura assez, on verra bien... Monsieur Bidias, notre chef de bureau, n'a pas l'air non plus dans son assiette. Son associé à lui, le vendeur de noix de kola, racines, écorces et décoctions, n'est pas passé depuis deux jours. Il faut savoir ménager ses clients quand les temps sont durs, n'est-ce pas? Même son petit récepteur qui nous casse d'habitude les oreilles semble faire la grève. Les piles doivent avoir rendu l'âme. Midi. Midi? Tiens donc! Et moi qui m'ennuyais à mourir ce matin. C'est vrai ce que les gens disent, que le temps ne s'arrête jamais. Jolie se repoudre le visage avant d'aller flasher dans sa voiture. Je n'ai jamais compris pourquoi elle met autant de couleurs sur ses paupières, ses joues et lèvres. Peut-être que son homme l'apprécie ainsi. Mais on ne m'enlèvera jamais de l'esprit qu'on attrape toujours finalement des saletés par ce canal. Un peu de pommade chaque matin me suffit. Evidemment, vous me direz que je n'ai pas de grand monsieur à attirer. Depuis le collège Teerenstra à Bertoua, les Sœurs nous avaient convaincues que le maquillage, comme son nom l'indique, cache notre vraie personnalité, notre vrai visage, et qu'il faut s'attendre à de cruelles désillusions le jour où cet attirail ne fait plus son effet. Même lorsque mes parents, ne pouvant plus payer ma pension, j'ai été obligée de m'inscrire aux cours du soir, je n'ai pas cédé à l'habitude que toutes mes camarades avaient de se barioler le visage. Il est vrai que l'Institut en question était alors réputé pour être le refuge des filles de petite vertu, qui pouvaient disposer là, d'un endroit où les clients pouvaient facilement les trouver. Le fait que j'aie pu, dans un tel environnement, réussir à mon examen probatoire a fortement étonné l'oncle Simekomba, chez qui j'habitais à l'époque. Mais moi, je n'avais peut-être pas la classe pour 9

réussir dans la voie de la java. Je ne bois ni ne fume, je ne sais pas danser, je ne suis pas bavarde et, en plus, je ne résiste pas au sommeil. Voilà quelques-unes des raisons qui m'ont empêché de jouer la vie comme les autres. Ca ne fait rien. Depuis trois ans que je travaille ici, je n'ai pas de gros problèmes. Je ne sais vraiment pas comment les autres font, mais je ne comprends pas qu'ils soient tout le temps fauchés comme ça. Tout le monde pleure dix jours seulement après avoir reçu son salaire. A la réflexion, c'est normal si l'on regarde comment s'habillent et se chaussent la plupart de mes collègues. Elles me regardent souvent de travers quand j'affirme que je n'ai pas les moyens de dévaliser les boutiques comme elles. Ici, tout le monde se débrouille. Ne pas vouloir ou ne pas pouvoir se débrouiller n'est pas bien vu. J'ai de solides raisons pour ne pas perdre la tête: une vieille mère et trois jeunes frères à soutenir, ça ne pousse pas aux dépenses somptuaires. Vous pouvez, à la lecture de ce qui précède, croire que je suis sans reproche. Ce en quoi vous vous tromperiez lourdement. La suite vous prouvera que je ne suis pas aussi nette que ça. En effet, mon passe-temps secret est de me livrer à l'indiscrétion épistolaire. Pour parler clair, disons que je passe des heures à lire des lettres qui ne m'étaient pas destinées. Oh ! En tout bien, tout honneur évidemment! Vous l'ignorez peut-être, mais la plupart des lettres que vous écrivez ne parviennent pas toujours à leurs destinataires. Après avoir longtemps erré d'adresses incorrectes en boîtes postales inconnues, ces correspondances sont expédiées... par "voie de surface"... C'est-à-dire à la poubelle. Celle-ci est en fait un immense fût dans lequel il m'arrive, les soirs de spleen, de farfouiller au hasard, intriguée soit par une enveloppe, un

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timbre, une écriture, suivant mon instinct. Ça avait commencé tout a fait bêtement il y a deux ans, en 1984, par un après-midi ensoleillé de décembre. Une adresse avait attiré mon attention sur une enveloppe sale et froissée.

Monsieur Enama Marco

BP... Yaoundé
Impulsivement, j'avais empoché l'enveloppe bleue, à l'écriture ronde et appliquée. Arrivée chez moi, j'avais osé violer pour la première fois une correspondance qui ne m'était pas adressée. Le nom d'un footballeur de talent, dont j'avais peut-être envie de découvrir un aspect inconnu de la vie, fut le déclenchement de la série d'indiscrétions que, deux ans plus tard, et alors que tout cela n'est plus que souvenir et regret, je voudrais vous raconter. Refaisons ensemble ce voyage dans le passé.

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