Lettres d'Afrique

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Le 7 avril 1948, un jeune homme de 23 ans débarque à Brazzaville : son "désir dAfrique" va se réaliser… L'originalité de ce livre tient à ce qu'il est, non pas fondé sur des souvenirs, mais constitué de lettres rédigées au moment même de l'événement par ce jeune homme "empoigné par un monde nouveau" qui nous fait découvrir une vie rude parfois isolée au milieu des populations africaines, et l'intérêt profond et sincère des administrateurs de brousse pour ces hommes dont ils devaient, dans la paix , encourager l'évolution économique et politique. Gérard Serre a marqué sa préférence pour des postes perdus et il révèle ici avec une élégance inattendue les aspects les plus proches des réalités africaines.
Publié le : mercredi 1 octobre 2003
Lecture(s) : 303
EAN13 : 9782296334656
Nombre de pages : 357
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LETTRES

D'AFRIQUE

cg L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-5095-8

Gérard

Serre

LETTRES

D'AFRIQUE

GRAVEURS DE MEMOIRES

L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Du même auteur

UNE NOMADISATION D'HIVERNAGE DANS L'OUADI RIME (TCHAD, 1956) L'Harmathan - collection « Pour mieux connaître le Tchad» (2001)

Page de couverture: « La magie incantatoire de l'AtTique» (cliché de l'auteur)

Au lecteur

C'est en 1999 que Gérard Serre exhuma de (( classeurs oubliés au fOnd de vieilles cantines sentant le moisi, des lettres, dossiers, copies de rapports... )), témoins de son aventure africaine, de cette carrière d'administrateur de la France d'Outre-mer qu'il avait embrassée avec passion il y a un demi-siècle et menée pendant dix ans, dans des «coins» isolés, aussi étrangers l'un à l'autre que la forêt du Gabon et le désert du Tchad, sans que tiédisse son ardeur. Mon mari entreprit alors de classer ces documents, en majorité les lettres tapées à la machine, même du fond de la brousse, qu'il adressait à sa famille et dont il conservait les doubles. Cette étape franchie, il a sélectionné les passages les plus intéressants et les a reliés entre eux par un commentaire. Nous avons transcrit ensuite ce travail sur ordinateur.

A sa mort soudaine, j'ai décidé de poursuivre le projet, interrompu avant même qu'il ait eu le temps de relire le premier jet de son manuscrit, et j'ai pu le conduire à son terme avec le concours de camarades de l'E.N.F.O.M., nos amis Paul Blanc et Claude Millet, qui m'auront ainsi permis

d'accomplir la tâche dans laquelle je m'étais investie qu'elle constitue mon premier devoir de mémoire.

parce

Par égard à la volonté de l'auteur de conserver à ces « Lettres d'Afrique» toute leur spontanéité et leur véracité, nous nous sommes limités à supprimer les répétitions, éclaircir certains passages et compléter ses notes, comme ill' aurait certainement fait lui-même. De même nous avons ajouté les citations d'auteurs en tête des chapîtres. Marie-Charlotte Serre

Dites -moi que vous ne l'avez pas ressenti vous-même? (...) L'appel de l'Afrique! La terre ne serait point ce qu'elle est si elle n'avait ce carreau de fiu sur le ventre (...} ce trépied attisé par le sou.ifledes océans (...)
Paul Claudel (Le soulier de satin)

Introduction

Lettres d'Afrique! L'Afrique Equatoriale Française, la vraie à mes yeux, où, de 1948 à 1958, j'ai passé dix ans de ma jeunesse comme administrateur de la France d'Outre Mer, au cœur de la grande forêt de l'intérieur du Gabon puis dans le pays des nomades du Tchad.
Quarante ans après, cette époque révolue reste dans les pensées de nous tous qui l'avons vécue. Des mémoires ont été publiés, livres instructifs, attachants, parfois émouvants, décrivant une carrière en se fondant souvent sur des souvenirs. Mais les souvenirs, les miens du moins, sont parfois bien vagues. Je m'en suis aperçu en les comparant à la lecture, dans des classeurs oubliés au fond de vieilles cantines sentant le moisi, des lettres, dossiers, copies de rapports, papiers de toutes sortes qu'à l'étape du soir, sur les bords de l'Ogooué ou dans les solitudes sans limites du Tchad, je mettais en réserve pour le jour où j'aurais le temps de regarder en arrière. Ce jour est venu. Fallait-il recréer à partir de ces textes retrouvés le déroulement ordonné d'un passé parfois devenu flou avec le temps? J'ai préféré retranscrire tels quels mes documents, faisant en quelque sorte du lecteur celui qui les envoyait ou les recevait... il y a un demi-siècle, en Afrique. Les jugements que je portais à l'époque sur des gens de mon entourage ou des événements paraîtront parfois sévères, voire injustes. Mais, pour conserver à cette chronique toute sa véracité, je prends le risque de les reproduire aujourd'hui sans en rien changer.

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1948 - 1954 Gabon Au cœur de la grande forêt

Çà, ma jOt; c'est une sacrée aventure, comme on en lit dans les livres, - et c'est mon premier vqyage comme lieutenant, - et je n 'ai que vingt ans, - etje tiens bon, tout autant que n'importe lequel de ces hommes, etje garde mes gens d'attaque.
Joseph Conrad O"eunesse)

Désir d'Afrique
L'Afrique! Il avait fallu d'abord y partir! Sorti de «Colo », l'Ecole Nationale de la France d'Outre-Mer, en juin 1947, j'allais me morfondre pendant des mois à Montpellier sans nouvelles de mon embarquement, alors que mes camarades de promotion rejoignaient leur régiment ou bien prenaient le bateau pour l'outre-mer, du moins ceux de la classe 1945 dispensés du service militaire. Harcelé par mes réclamations, le Service Colonial de Bordeaux se bornait à m'informer le 31 octobre 1947 qu'il n'avait «reçu aucune notification concernant ma nomination d'élèveadministrateur 1er échelon. Les seules instructions parvenues concernaient Monsieur Serre Jacques à Velleron aucluse) ». ev Je rongeais mon frein, mon désir d'Afrique excité par des lettres comme celie de l'ami Maurice Courage incorporé au 2e Régiment de Tirailleurs sénégalais à Oran: «. . .et puis il y a les Sénégalais, des types formidables, ouverts, toujours à rire, un peu flemmards au premier abord mais toujours là quand il y a un coup de collier à donner. Ils aiment bien discuter avec les Européens et sont dix fois plus français que nous. Ce doit être absolument chic de commander à de tels types. Je commence à apprendre le bambara et je n'y comprends pas grand chose. Si tu entendais les Sénégalais nous parler de fraternité des hommes avec les bêtes de la forêt et du rôle du serpent! C'est des vrais poètes. Et quand

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ils dansent c'est effrayant: on danse tout seul. Quelques mois de cette musique et le coup de bambou ne doit pas être loin. (...) » Seule une intervention auprès de Joseph Aussel, Conseiller de la République de l'Hérault au Palais du Luxembourg, dénoua enfm mon affaire: le 17 février 1948 le secrétariat particulier de Paul Coste-Floret, Ministre de la France d'Outre-Mer, m'écrivait que ce dernier me faisait «connaître que (mon) départ s'effectuera courant mars ». La seule fois qu'un ministre se pencha sur mon sort! Le 13 mars j'embarquais à Bordeaux sur le Cap Saint-Jacques de la Compagnie des Chargeurs Réunis. Voyage initiatique que j'avais promis de faire partager à Henri Lacassagne, de ma promotion, en garnison en France. Entre nous le ton plaisant était de rigueur. «Donc le 10 mars au soir, après moult achats de dernière heure, sans bien entendu avoir pu trouver un casque colonial à ma mesure, je quittai vaillamment les miens pour le lointain pays des sauvages, des serpents et des femmes aux sems nus. Samedi 13 mars: mon bateau, le Cap Saint Jacques. Extérieurement il a l'air d'un vieux rafiot, mais à l'intérieur il vient d'être remis à neuf. Et comme l'administration, sur ma bonne mine, me paie une première classe, un garçon obséquieux me mène à la cabine que je partage, dernier signe des restrictions de transport, avec trois autres passagers. Des coups de sirène m'appellent sur le pont. A côté de moi, un petit homme rondouillard me dit d'un air dominateur: «La passerelle avant, voilà ma place durant la traversée». Et de me dégoiser en cinq minutes toute sa vie publique et privée... avec l'accent de Narbonne. Les trois jours suivants, en fait

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de passerelle, il resta agrippé à sa couchette d'une main moite, les yeux lorgnant d'un air plaintif vers le lavabo. C'est que le lendemain, le golfe de Gascogne nous réserva son vent mauvais qui faisait moutonner le vert océan. A mesure que l'on descend vers le sud, le ciel se brouille ou plutôt se masque d'un voile vaporeux de brume. Pas de soleil et pourtant la chaleur tombe uniformément de tous les azimuts. Quelques types de passagers au poil: un administrateur adjoint de première classe, Denis Boudenot, sorti du rang, déjà dix-huit ans de brousse en OubanguiChari. Barbu, dynamique, ne rêvant que de vingt-cinq jours de tournée par mois passés en palabres et en chasse. Il me raconte en me montrant des photos de circoncision et d'excision que, quand il les donna à développer à Bergerac, son patelin, il se fit éjecter avec pertes et fracas aux cris de « sadique» par la photographe horrifiée. Les escales: le plus intéressant. Grand branle-bas de combat quand, après neuf jours de navigation, Dakar s'étale devant nous dans le petit matin. Image classique que je jurerais reconnaître: l'île de Gorée, telle un lion couché, la grande digue abritant un vaste plan d'eau qui masque par son ampleur tout le boulot considérable réalisé ici, et enfin, en dernier plan, la ville qui escalade rapidement la faible colline formant l'ossature du Cap Vert. Ville d'ailleurs sans charme, esthétiquement parlant: peu de verdure, peu de perspectives, rares bâtiments officiels de style rococo comme le palais «gubernatorial» et surtout rues ayant poussé au hasard, bordées de maisons d'un à deux étages d'une désolante couleur pisseuse. Impression générale de vétusté et d'un certain laisser-aller. Bien entendu je parle en touriste: tout cela ne préjuge en rien l'activité économique. Les environs d'ailleurs rachètent la ville. Du côté de l'aérodrome de Yof, l'âpre et prenante brousse de

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terre rouge parsemée de baobabs qui, d'un seul coup, vous plonge dans la magie du Sahel desséché. Ensuite corniche et bord de mer dont les filaos qui l'ombragent laissent deviner de petites villas de style méditerranéen et aussi des restaurants « coups de fusils ». Tabou: vision d'Océanie. Le bleu de l'eau ourlé du blanc écumant de la barre lèche la côte. Une plage d'un jaune doré s'abritant bien vite sous l'ombre verte des palmiers. Audelà une masse serrée d'arbres de toutes sortes, fondus dans un vert profond, épouse la moindre ondulation de la colline, ne s'entrouvrant qu'à peine pour dévoiler de ravissants petits bungalows aux toits de paille et aux volets clairs. En bordure de l'océan, deux ou trois villages indigènes de huttes pressés par la forêt. On ne s'arrête que quelques heures pour embarquer des Kroumen qui vont relayer les bons Blancs au fond des machines, et aussi pour permettre à l'administrateur et à sa femme de venir se refaire une beauté chez le coiffeur du bord: moi qui croyais que l'on ne pouvait vivre là qu'en pagneetcheveuxlongs! Le lendemain, Port-Bouët. Quelle tristesse et quelle vanité d'être célèbre: ce pauvre amiral Bouët-Willaumez, qui à l'époque s'était crevé le popotin à se balader dans ces coins saumâtres, s'est vu gratifié d'une ville minable. Que dis-je, une ville (on est prié ici d'imaginer un point d'interrogation que l'insuffisance de la machine à écrire ne me permet pas de faire). Un phare, un wharf qui croule à moitié, trois maisons et la gare, le tout sur une bande de sable nu. Port au trafic ridiculement faible: à cause de la barre les navires ne peuvent accoster directement au wharf qu'ils risqueraient de démolir. Aussi on décharge le &et dans des chalands qui, en tanguant terriblement, sont remorqués vers la côte par des demi épaves de canots à moteur. Ces malheureux canots auraient déjà bien du mal à se rendre tout seuls jusqu'à la

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plage; aussi menacent-ils de s'affaler à chaque vague en crachant de la vapeur par toutes leurs coutures quand ils traînent une ou deux barcasses. A ce rythme, des cargos attendent jusqu'à trois semaines avant de faire leur chargement. Les paquebots heureusement ont priorité. De Port-Bouët on se rend en stop jusqu'à Abidjan à quatorze kilomètres de l'autre côté de la lagune: ville agréable, très bien bâtie et à l'aspect riche. Quartiers administratifs formés de vastes bâtiments à plusieurs étages répartis dans la verdure sur le Plateau dominant les quartiers commerçants de la ville basse. Nombreuses résidences cossues au milieu de jardins mais, nous dit-on, climat très débilitant (nos chemises trempées en témoignent). Il faut dire que nous avons pris pas mal de pots à l'Hôtel du Parc, l'endroit à la mode. Les Travaux Publics achèvent de percer le cordon littoral, ce qui fera enfin d'Abidjan un admirable port abrité en eau profonde sur la lagune. Puis ce fut Douala: grande halte de deux jours. J'attendais avec quelque impatience et curiosité cette escale. D'abord pour la ville elle-même: je ne fus pas déçu, j'appréciai son implantation sur une colline tapissée de pelouses vertes et d'allées ombragées de manguiers, qui poussent sans peine grâce aux quatre mètres cinquante de pluie annuels dus en grande partie à la proximité du Mont Cameroun culminant à quatre mille mètres; et aussi parce que j'y retrouve l'ami Fourès, affecté bien à contrecœur depuis deux mois au... Service de la Mercuriale des Affaires Economiques! C'est lui qui, sur les marchés, relève les prix des tomates et du poisson pour savoir si le coût de la vie augmente ou non. Tu parles d'un apprentissage du métier d'administrateur! »

C'est à Jean F ourès que, parvenu à Brazzaville, je 19

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continuai

à livrer mes impressions.

« Fin de traversée sans histoire qui, à l'issue de vingtquatre jours de mer, nous mena tranquillement à PointeNoire par nos dernières escales à Libreville et à Port-Gentil : villes endormies dans le souvenir de leur prometteuse activité passée, du temps où, entre 1875 et 1890, Brazza comptait faire de l'Ogooué le point de départ de notre pénétration vers le Congo Français. Nous arrivâmes enfIn à Pointe-Noire au matin du 6 avril. L'effectif des passagers était très réduit depuis que, dans le pays fortuné du Cameroun, nous avions laissé une bonne moitié des apprentis et chevronnés coloniaux; ceux qui restaient à bord, avant de descendre dans les ports gabonais, ne cachaient pas une pointe de mépris pour les bourgeois allant « se reposer» paisiblement dans les montagnes à vaches de Dschang et du reste du pays Bamiléké. Je laissais dire ces farouches forestiers de l'Ogooué, trouvant dans leurs propos quelque encouragement à poursuivre mon périple toujours plus loin vers le sud et le Moyen-Congo où, cependant, d'inquiétants bruits d'affectation obligatoire à Brazzaville se faisaient de plus en plus nets. Quelques moments pénibles à Pointe-Noire où le port est, bien sûr, à deux bornes de la ville, à pied pour les débutants. Et la ville, comme toute agglomération coloniale qui se respecte, se divise en « Plaine» et « Plateau », distants entre eux de plusieurs centaines de mètres, toujours à pied. Pourtant je revins quelque peu de ma première impression en dégustant une succulente douzaine d'huîtres locales avec un excellent petit vin blanc. A dix-huit heures un train paquebot s'arrêta sur le quai, à contre bord du navire, et bientôt nous quittions Pointe-Noire. J'étais en pleine forme après un bon bain pris sur la « Côte Sauvage» (!) balayée de

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magnifiques vagues et bien déserte. Pourtant, une jeune fille esseulée Cô tristesse!) qui se rôtissait au soleil, m'avertit: «Les requins, mon Dieu! On ne les voit pas trop souvent, mais de temps en temps ils viennent faire un tour. » Le train «Congo-Océan », le CFCO, se révéla un excellent moyen de transport; très bonne table et wagonslits de première classe. Malheureusement, on fait la plus grande partie du trajet de nuit puisque l'arrivée à Brazzaville, à cinq cent douze kilomètres, a lieu vers onze heures du matin le lendemain. Cependant, avant la tombée du jour, les premières et faibles pentes des collines révèlent de beaux paysages de savane herbeuse. Pas question en effet de forêt équatoriale; la région est nettement subéquatoriale: ondulations larges couvertes de matiti (hautes herbes) et délimitant à leurs bases les lits tortueux de nombreux ruisseaux ombragés d'arbres touffus d'un vert profond. Quelques villages aux cases basses couleur de terre. Sans trop m'en rendre compte je vivais les derniers moments confortables de mon début de séjour en Afrique. 7 avril 1948 : tout le monde descend! Il est donc onze heures quand je foule le sol de Brazzaville. Gare sans le moindre attrait qui n'a pas le pittoresque cachet de celle de Pointe-Noire au curieux style normand. Cinq minutes de flottement et je finis par mettre la main, si l'on peut dire, sur l'assistante sociale chargée d'accueillir les infortunés pèlerins que le sort a conduit ici. Elle va nous trimballer, dit-elle, au «Centre d'Accueil », ce qui vous a un goût désagréable de mendigot ou de réfugié. Effectivement, un car nous emmène à travers de larges chemins bordés de temps en temps de villas très aérées où, ma foi, il doit faire assez bon vivre. Je pense que ce sont les quartiers résidentiels de la banlieue. Renseignement pris, nous sommes en plein centre ville. Je faisais ainsi connaissance avec cette plaie de la vie

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brazzavilloise : la distance. Imagine deux agglomérations formées chacune d'un tissu lâche de bâtiments et de résidences et reliées entre elles par une interminable avenue. Le bled du haut s'appelle bien sûr «le Plateau », celui du bas «la Plaine ». Le tout s'étend sur quatre ou cinq kilomètres. Comme moyens de circulation, un car administratif toutes les heures ou des bicyclettes pousse-pousse; ce qui veut dire que sans véhicule il est très malaisé de se déplacer sauf à y passer la matinée et à mouiller plusieurs chemises. En attendant, je roulais le coeur léger de celui qui débute dans une carrière soi-disant de chef. On quitte l'avenue centrale goudronnée et tout de suite les doux avantages du sol congolais, à base essentiellement de sable, se révèlent dans toute leur ampleur: ce sont les plus invraisemblables cahots et patinages qu'une bagnole ait jamais pu supporter. Quelques virages à toute vitesse, des terrains vagues, de hautes herbes parsemées de palmiers, un long bâtiment: le « stalag », autrement dit le Centre d'Accueil. C'est là que l'administration prévoyante accueille douillettement ses jeunes fonctionnaires en instance d'affectation: un vaste dortoir avec en tout et pour tout pour chaque célibataire un lit de camp et sa moustiquaire, l'ensemble bien aligné. J'oubliais: une chaise. La douche et les chiottes sont à cent mètres. Ce qu'il y a d'épatant dans mon arrivée à Brazzaville, c'est d'y retrouver des copains de Colo qui recréent un milieu familier et me donnent toutes sortes de tuyaux pratiques. Il y a là Roger Chesnel, très sympa, Claude Durand, René Condomines, Guy Servat, Pierre A ymard, Directeur-adjoint des Finances, avec qui je suis particulièrement lié ; et aussi Jean Croquevieille, Henri Berthezène, André Louys, eux aussi gentils garçons mais que je vois plus rarement.

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Car, pour tout te dire, c'est dans cette bonne ville de Brazzaville que j'ai été fInalement affecté. Devine où ? Je te le donne en mille. Après avoir été un moment aiguillé sur l'Inspection des Affaires Administratives (poste assez intéressant par d'éventuelles tournées dans toute l'A.E.F. mais où je risquais de passer tout mon séjour), on m'a gentiment fait remarquer que la Direction des Finances serait exactement ce qui me conviendrait... J'ai eu beau me démener comme un beau diable, rien à faire: prévoyant de nombreux départs en congé avec un séjour colonial ramené de deux ans et demi à deux ans, les bureaux s'efforcent de gratter au passage tout le personnel qui se présente, bien que ne pouvant les loger et alors que la brousse crève du manque de fonctionnaires. Le plus râlant c'est que j'ai appris indirectement que je devais primitivement partir au Tchad, à Bongor ou à Ati, comme adjoint et agent spécial, mais Christian Graeff, arrivant directement à Fort-Lamy par la voie transsaharienne, a été arrêté au passage à ma place. A la réflexion et tout bien pesé, je me demande si en définitive je n'aurais pas, dans l'avenir, avantage à avoir commencé ma carrière par la capitale fédérale: question d'apprendre le boulot et de connaître des gens à condition, bien entendu, que je décramponne dans six mois selon la promesse de la Direction du Personnel. » Dans mes correspondances je n'oubliais pas la famille. Lettres où je décrivais en détail « le métier de rondde-cuir qui pour le moment est le mien en Afrique; de ce vaste pays, ce sont seuls les horizons bornés de mon bureau que je peux contempler et, en regardant par la véranda les palmiers qui masquent le Congo, je pense bien souvent à la vie qui, je l'espère, sera la mienne dans six mois. »

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Quitter les bureaux... m'enfoncer dans le vraipqys noir!
Brazzaville: avril--octobre 1948

Pour satisfaire la curiosité de mes parents je multipliai un mois après mon arrivée les détails sur notre vie de tous les jours. «Pierre Aymard, le directeur adjoint des Finances, est très sympathique et serviable ce qui facilite mon travail sous ses ordres au bureau. Avec Claude Durand, un autre célibataire de la promotion, il nous fait partager sa case. Nous y avons organisé une popote et, en attendant un train de maison plus important, nous avons engagé un boy qui nous fait le ménage, lave notre linge, cire, ô bonheur! ou passe au blanc nos chaussures, fait nos courses et d'une façon générale nous décharge de tout souci matériel. Comble de veine, Aymard s'est vu attribuer une voiture de fonction, un cabriolet Austin. Avec ce véhicule nous roulons sur les chemins défoncés de la ville à toute vitesse, comme il est de règle ici. En tout cas, je me félicite de ne pas être marié; la condition des couples est difficile pour les jeunes ici : d'abord ils doivent se débrouiller avec une solde qui n'est guère plus élevée que celie des célibataires, ce qui est vraiment scandaleux; ensuite, beaucoup sont après trois mois de séjour encore logés dans une seule pièce du Centre

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d'Accueil, qu'ils aient des enfants ou non. Ce fait d'avoir des enfants (des bébés dans la plupart des cas) n'incite guère les parents, surtout les mamans, à partir en brousse où, bien sûr, on n'a pas toujours un médecin sous la main. Si bien que, sur les huit élèves-administrateurs arrivés depuis peu à Brazzaville, seuls les trois célibataires veulent maintenant être affectés dans l'intérieur du pays à la première occasion. Les autres se sont accommodés d'une existence de bureaucrates, sinon par goût du moins pour des raisons familiales. Et quand cela se complique des réactions de la jeune femme, plus ou moins bien préparée aux réalités coloniales (les illusions que parfois elle nourissait et qu'elle ne peut remplacer comme nous par un travail assez absorbant), la vie du mari n'en est que davantage perturbée. Pour le 8 mai, fête civile et militaire, j'étais de corvée pour placer dans les tribunes du stade sportif, où se déroulait la revue, les personnalités: Gouverneur Général de l'A.E.F., Secrétaire Général, autorités belges venues d'en face, Général, Evêque, hauts fonctionnaires... sans oublier les épouses. C'était heureusement tôt le matin et je ne transpirais pas trop dans mon uniforme. Tout se passa à peu près bien avec remise de décorations, musique militaire et défùé. Mais, même s'il n'est pas ennuyeux, ce boulot d' «ouvreuse» n'est pas de mon goût et je me suis débrouillé pour que l'exercice ne se renouvelle pas. D'ailleurs pour le moment le Gouverneur Général Haut-Commissaire est en tournée dans le nord de la Fédération, au Tchad, et nous allons être tranquilles. C'est l'ancien Préfet de Strasbourg, Bernard Cornut-Gentile, qui est arrivé il y a trois mois en poste. Plein d'allant, semble-t-il, et désireux de montrer comment on travaille, il a manqué au début de mesure dans son activité, croyant faire comme en Europe. Quinze jours après il était au lit avec 40° de fièvre et

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les mauvaises langues ne se firent pas faute de rappeler que deux des Gouverneurs Généraux précédents (Luizet notamment) étaient morts au bout de quelques mois de service. De plus, il me semble mal entouré. Le Cabinet qu'il a amené de France n'a aucune expérience coloniale et, c'est malheureux à dire, beaucoup de gens ici lui tirent dans les pattes ou du moins ne font rien pour l'aider, soit par jalousie de corps (Cornut-Gentile et son équipe n'étant pas des fonctionnaires coloniaux), soit parce que trop heureux de torpiller quelqu'un qui en fait un peu trop. Vous vous étonnez peut-être que je ne vous parle pas des gens et des choses proprement africains, des Noirs, de leur vie, de leurs coutumes. C'est que je suis, hélas, à Brazzaville où les Noirs, au contact de notre civilisation, perdent tout ou partie de leurs caractères originaux. Ils sont ici soixante mille (pour trois mille Européens environ) vivant dans deux agglomérations purement indigènes: à l'ouest, Bacongo et, au nord-est de la ville européenne, Poto-Poto (poto-poto en langue lingala est la boue qui, mêlée à de la paille et à des branchages, sert de matériau pour la construction des cases). Toutes les races de la colonie du Moyen-Congo s'y retrouvent, venues là pour s'employer aux multiples tâches secondaires que les Blancs, vu leur petit nombre et le climat débilitant, ne peuvent accomplir. Leur existence est assez misérable dans leurs cases aux toits bas précédées d'une légère palissade entourant une cour; la vie pour eux est chère avec les maigres salaires qu'ils peuvent recevoir mais, des villages alentour, arrivent toujours plus nombreux de nouveaux habitants attirés par les illusions de la grande ville et aussi, pour les esprits indépendants, afin d'échapper à la tutelle de leurs chefs et de leurs sorciers encore tout puissants: quotidiennement quelqu'un revenant de brousse

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nous parle de l'empoisonnement ou de la mort de villageois qui avaient cessé de plaire à leurs sorciers. Les hommes d'ici, Batéké, Balali, Bakouyou, etc. sont plutôt petits, malingres, aux traits négroïdes accusés. Protégés du contact des Européens jusqu'à il y a quelques dizaines d'années par le fleuve impraticable près de son embouchure, par la forêt, la montagne ou les marécages (cela est encore plus évident dès qu'on s'éloigne quelque peu de Brazzaville) ils souffrent de nombreux handicaps. L'hygiène n'existe pratiquement pas et leur organisme mal nourri entretient à l'état latent toutes sortes de maladies. De très gros efforts sur l'éducation en général et l'alimentation en particulier doivent être poursuivis avec méthode et ténacité pour empêcher ces tribus de dépérir. Ils n'en sont pas moins assez accueillants et, en dehors de Brazzaville, on ne peut faire quelques centaines de mètres sans être salué par tous ceux qui passent de retentissants «bonjou missié », les vieux vous faisant un martial salut militaire et les petits enfants, tout nus, rigolant entre eux dans vos jambes. C'est là d'ailleurs une caractéristique de la vie en brousse, ce contact spontané et sympathique du Blanc et des Noirs qu'à Brazzaville on ne peut avoir, les deux communautés vivant à part. Les Noirs que l'on peut y approcher chaque jour sont uniquement les boys: nous avons un cuisinier, André Bongopassi, c'est-àdire en lingala : «manque d'argent» ou plutôt «l'argent est difficile », qui est très bien, assisté d'un marmiton, un tout jeune Sara, venu du Tchad, qu'un Européen muté à Brazzaville a laissé tout seul en carafe ici quand il est rentré en France; enfin, il y a Augustin, notre boy proprement dit, tout à fait à la hauteur. Il y a aussi, bien sûr les Africains qui travaillent dans les bureaux avec nous, comme commis, écrivains et plantons. Ceux-là, sous prétexte qu'ils tiennent

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un porte-plume, ont tendance, à part quelques-uns, à se croire un peu tout permis sans se signaler par un zèle excessif au travail. Ils ne valent pas les braves types de brousse, continuant à mener dans leurs villages isolés la même vie simple et naturelle depuis des siècles. Vivement que j'aille à leur découverte! Je me détends en me baladant en voiture, à vélo ou à pied. La promenade classique de Brazzaville, c'est la visite des rives du Djoué. Cette rivière, qui se jette dans le Congo à trois kilomètres en aval de Brazzaville, après avoir serpenté sagement à travers les plateaux couverts de hautes herbes jaunies, se rue en approchant du fleuve en rapides qui bouillonnent et tourbillonnent parmi des îlots surchargés d'une végétation impénétrable. Un pont en béton, le seul sûrement à des centaines de kilomètres à la ronde, enjambe élégamment le lit : on y vient le soir d'un coup de voiture respirer un peu de fraîcheur et admirer les reflets de la lune qui se jouent sur les eaux écumantes. Bien entendu, tout cela n'est rien par rapport au spectacle qu'offre le Congo. C'est d'abord la vaste masse du Stanley Pool, énorme étendue d'eau écartelée par la grande île M'Bamou qui en occupe le centre et qui arrive d'un lointain vaporeux bordé de collines bleutées. Le fleuve alors se resserre en un goulet, qui a quand même deux à trois kilomètres de large, séparant Brazzaville et Léopoldville, les deux capitales. Comme tous les cours d'eau équatoriaux, le Congo est trouble, parfois même boueux. Pas question d'ailleurs sous l'équateur des clairs ruisseaux de chez nous cascadant limpides sur des lits de pierres. Vers l'aval, passé Brazzaville, le Congo commence à prendre de la vitesse; ce serait imperceptible, car la masse d'eau défile sans une ride, si des branches ou quelques

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plantes aquatiques emportées par le courant ne manifestaient la force qui l'accélère, au fur et à mesure que les berges se rapprochent, spécialement sur la rive belge au sud où une série d'avancées rocheuses barrent le fleuve. Mais ensuite c'est dans le lit même du Congo que se dressent d'énormes bancs de roches rouges ou noires, qui résistent au travail de sape que mène, inlassable, le courant. Le fleuve se divise en plusieurs bras et chenaux et aux hautes eaux enjambe le tout dans une énorme écume bouillonnante. On dirait par moment que le fleuve respire: les puissants tourbillons, provoquant une véritable succion du centre du lit, aspirent en entonnoir une bonne partie de l'eau courant sur les bords où le niveau soudain s'effondre pour remonter brutalement quelques minutes après, quand les masses liquides sont rejetées du fond de l'abîme. Il se forme ainsi inlassablement de minuscules marées où des roches énormes émergent à peine pour, tout d'un coup, surgir de l'eau. Profitant, dans un des replis du fleuve, d'une zone de calme où s'était accumulé le sable sur plusieurs mètres d'épaisseur, je me suis baigné dans ce fleuve, un des plus grands du monde. Un petit bras du Djoué venait mourir tranquillement parmi les cailloux. Me méfiant tout de même, car je n'avais jamais entendu dire que des gens de Brazzaville s'y soient baignés, j'engageai de jeunes garçons qui se trouvaient là à nager avec moi. Voyant qu'ils n'hésitaient en aucune façon, je plongeai, sans plus attendre, à leur suite: l'eau à vrai dire était absolument opaque, mais les crocodiles, dans la mesure où il y en avait, ne fréquentent jamais les eaux agitées qui conviennent mal à leur paresse naturelle. Parfois aussi, on remonte un petit chemin le long du Djoué jusqu'à une «Auberge Gasconne» (sic) où l'on va prendre l'apéritif. Il arrive que, attiré par les restes de nourriture, un hippopotame devenu familier s'approche du

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bord et même grimpe sur la rive. Un plaisantin l'a baptisé un jour « hippo... Sulfite» et ce nom lui est resté.1 L'esprit ne vole pas très haut sous l'équateur... »

Le 4 juin, j'écrivais encore:
« Récemment ce fut une promenade au clair de lune qui nous mena à travers les allées du Jardin d'Essai et au-delà vers le nouveau terrain d'aviation en construction destiné à remplacer l'ancien, trop petit pour recevoir les DC4 d'Air France qui, de ce fait, doivent atterrir à Léopoldville d'où l'on transborde les passagers à travers le fleuve jusqu'à Brazzaville. Ce terrain s'appellera Maya-Maya. Et nous voilà fonçant à vive allure sur la future piste d'envol encore simplement désherbée qui court sur toute la longueur du terrain. Sensation excitante de filer ainsi dans la demie clarté lunaire. Las! Nous avions compté sans l'essence: le moteur, lui, change brusquement son ronronnement rageur en une série de ratés pour s'éteindre dans un dernier soubresaut, nous laissant continuer pendant cinquante mètres sur notre lancée. Nous nous trouvions à six kilomètres de la ville à onze heures et demie du soir. On décide que deux d'entre nous iront à pied chercher le carburant pendant qu'avec un autre nous garderons la voiture. La nuit avait cette transparence si particulière aux pays tropicaux où la lune diffuse bien plus fortement qu'en Europe sa clarté laiteuse. La vaste savane herbeuse qu'est
1 La belle histoire de cet hippo apprivoisé s'est conclue stupidement, Sulfite

ayant été tué à la carabine deux ans après par un jeune expatrié qui, fraîchement débarqué, n'a pas résisté au plaisir de commencer son tableau de chasse par cet animal qui se baignait paisiblement dans son fleuve à proximité de l'auberge.

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encore le terrain d'aviation se distinguait nettement tout autour de nous dans sa couleur claire jusqu'aux formes lourdes et trapues des arbres qui escaladaient doucement au nord des collines bleu noir. Rien que pour le plaisir, nous marchâmes sous la lune autour de la voiture, sans dire un mot, tout entiers à cette rêverie si calme et reposante que provoque la contemplation de la nature. Seuls les moustiques, dont la présence étonne sur ce plateau éloigné de tout point d'eau, vinrent quelque peu troubler notre tranquillité. Bientôt des phares trouèrent au loin la nuit: sur le chemin de Brazzaville, nos camarades avaient rencontré un colon revenant du cinéma à sa case de brousse et qui venait nous dépanner. Solidarité coloniale. »

Le 17 juin, je rappelais à mes parents récente de la guerre.

l'histoire

«Brazzaville s'apprête à fêter le jour du 18 juin : on a gardé ici, du moins officiellement, un souvenir très vivace de cette période de la débâcle de 1940 en France et, plus généralement, de toute l'époque de la France Libre. Il ne faut pas oublier en effet que le mouvement gaulliste, né le 18 juin à Londres, n'a pris une réelle importance que, lorsqu'en août 1940, la colonie du Tchad, et à sa suite toute l'A.E.F., entra en dissidence contre le régime du Maréchal Pétain, donnant ainsi à la France Libre un sol sur qui baser son autorité. Bel exemple de patriotisme donné par une colonie à sa métropole qui, elle, acceptait la défaite surtout lorsque l'on sait que la révolte fut déclenchée par un haut fonctionnaire originaire de la Guyane, du plus beau noir, le Gouverneur Félix Eboué. Bien entendu, à côté des héros de la colonne Leclerc qui partirent du Tchad et, à travers le Sahara, gagnèrent par

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la force des armes la Libye (Bir Hakeim) et au-delà la Tunisie d'où ils passèrent en Italie, en France et en Allemagne, il y eut tous ceux qui, se trouvant en service en A.E.F, emboîtèrent le pas, qu'ils se soient engagés ensuite dans la lutte ou qu'ils aient assuré seulement l'administration de la Fédération pendant les combats. Seul le Gabon fit quelques difficultés pour se rallier, ce qui nous vaut aujourd'hui à la Direction Générale des Finances une masse de comptes et de situations financières inextricables, des dépenses de toutes sortes (soldes, indemnités, achats, etc.) ayant été faites à l'époque par des fonctionnaires qui voulaient rester fidèles au Maréchal Pétain: personne aujourd'hui ne veut régulariser ces débits engagés par un régime « félon ». (00')» Pour me désintoxiquer de l'atmosphère poussiéreuse des bureaux des Finances, je décidai d'aller passer un long week-end sur le fleuve à la fin du mois de juin. « Je chargeai mon fidèle et débrouillard boy personnel, Marcel, de me dénicher une pirogue et deux pagayeurs, fis de rapides préparatifs et, samedi 19 juin, Pierre A ymard, notre chef de popote, me déposait avec sa voiture au-delà de Poto-Poto, une des deux agglomérations africaines de la ville, jusqu'au quartier de M'Pila. C'était devant la case de mes piroguiers. Gros rassemblement pour voir le mondélé (le Blanc) daignant visiter les quartiers indigènes. En attendant que les pagayeurs soient prêts à partir, on m'apporte un fauteuil d'osier et je trône au centre de la cour enclose de bambous sur qui s'ouvrent deux ou trois cases basses couvertes de paille. Les enfants et les femmes discutent ferme sur mon compte avec force gestes, ce qui me permet de faire des photos. Et nous gagnons en cortège la petite anse au bord du

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fleuve qui sert de port de pêche. Le nez posé sur la rive, les pirogues sont là à l'abri de quelques manguiers aux troncs énormes. Une m'est destinée. On entasse les paquets au milieu en les arrangeant de façon à me ménager une place assise pas trop inconfortable. Je m'installe et un des pagayeurs pousse au large, la pirogue bascule doucement quand il grimpe dessus en souplesse et la remontée du Pool commence. Un des hommes est debout à l'avant et, tout en maniant sa pagaie, scrute l'eau en essayant de repérer les hauts fonds et les bancs de sable, chose rendue difficile par l'opacité du fleuve qui roule des particules de terre et de sable aux reflets boueux. Le deuxième et mon boy pagaient à l'arrière. Notre pirogue a sept ou huit mètres de long et environ quatre vingt centimètres de large. Sous notre poids elle ne dépasse que d'une quinzaine de centimètres la surface de l'eau. Pourtant mes trois compagnons sont debout et de leur pagaie, appuyée d'un vigoureux coup de rein, poussent en avant la légère embarcation dans un continuel balancement: assez inquiet au début, je m'habitue rapidement et me laisse bercer en regardant de tous mes yeux le paysage. Nous longeons la rive nord d'un chenal qui de proche en proche va nous mener à travers un dédale d'îles jusqu'à notre lieu de campement de ce soir à partir duquel l'horizon s'ouvrira devant une partie dégagée du Pool. Nous serrons au plus près la rive pour éviter le courant de plus en plus fort dès que l'on gagne le milieu du fleuve. Tout est recouvert de hautes herbes qui s'avancent jusque dans l'eau créant ainsi par endroits un paysage miterrestre, mi-aquatique qui rappelle parfois les étangs du côté de Camon et de Palavas. Mais ce qui bientôt m'excite au plus haut point c'est de voir se promenant gravement sur le sable toutes sortes d'oiseaux et de gibier d'eau de moins en moins

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farouches au fur et à mesure que l'on s'éloigne des lieux habités: canards, sarcelles, poules du Congo (échassiers de couleur blanche), osson ou odzon de couleur noire, et, aussi, mpaga, échassier de plus grande taille celui-là et noir lui aussi, etc... Ils sont peu craintifs, pas du tout effrayés par notre pirogue s'avançant sans bruit le long des herbes. Quelquesuns, juchés sur des arbres morts et se détachant bien, tout noirs ou tout blancs, parmi les branches sans feuilles, nous regardent passer à vingt ou trente mètres sans se déranger. Nous croisons bientôt des pirogues, lourdement chargées de manioc ou de poissons fumés aux relents puissants, qui descendent vers Brazzaville à coups de pagaies nonchalants, sans forcer, portées par le courant. Les piroguiers saluent, étonnés, le Blanc venu sur leur domaine. Nos pagayeurs, eux, redoublent d'effort, gênés rapidement par les bancs de sable qui se multiplient. Pour me dégourdir un peu, coincé que je suis entre les deux bords de la pirogue, je me risque à me mettre debout moi aussi et, prenant une pagaie, j'imite les Noirs qui d'un effort de leur corps incliné à l'avant la plongent dans l'eau sans faire jaillir une éclaboussure et, se relevant d'un coup de reins, la ramènent en avant inlassablement. Je suis bien loin d'avoir leur aisance. Les échouages se succèdent et tous sautant dans l'eau nous tirons notre embarcation vers un chenal plus profond. Il est sûr que si nous marchions plus au large nous n'aurions pas ces inconvénients mais la force du courant bloquerait notre remontée. Parfois, pour alléger la pirogue, je mets pied à terre et coupe à travers des bancs de sable allongés, pendant que mes Noirs les contournent. Je foule ainsi des sols vierges au sable d'une finesse et d'une pureté incomparable et que le fleuve recouvre périodiquement aux hautes eaux. Mais à ce jeu-là, la nuit nous surprend avant d'être

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