Leur voix ne s'entend pas

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Des voix incapables de se faire entendre, alors qu'aucune ne devrait se perdre. Aussi importe-t-il d'en donner à ceux qui n'en ont pas, surtout lorsqu'ils sont malades de l'âme. Chaque être humain cache sa blessure, faille sensible pour qui sait regarder et demeurer en écoute, car chacun porte en lui son enfance, et il n'y a pas d'enfance sans blessure et sans cri. Ecouter en soi-même d'abord, car on ne devient attentif aux cris de la douleur que si l'on a su entendre celui qui est en soi ou bien celui d'un proche. L'écrivain est un passeur.
Publié le : samedi 1 mai 2010
Lecture(s) : 36
EAN13 : 9782296703186
Nombre de pages : 204
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Le piano
M arie constata en se levant, un peu tard, ce dimanche matin, que les choses n’étaient pas ce qu’elles auraient dû être. Elle se sentait d’humeur à faire des kilomètres en mar-chant le long d’une plage pieds nus dans la mer et criant des mots dont le vent violent s’emparerait pour les emporter loin de là et les déposer Dieu sait où. Elle aurait voulu, sous une pluie battante, arpenter le jardin, le visage et les cheveux tout ruisselants, tandis que monteraient les odeurs mêlées de la terre, des arbres, des giroflées en fleurs et du lilas qui tra-ceraient dans l’air comme des sentiers. Elle aurait pu aussi ne plus quitter son lit, comme çà, sans être malade, et rester couchée des jours et des jours, pour voir. Mais l’envie de parler du concert avait été la plus forte et aussi des démangeaisons qu’elle avait dans les jambes. La maison était paisible, presque plus qu’à l’ordinaire, peut-être parce que le ciel était tout gris. Toute la famille se trouvait à la cuisine. Maman préparait une tarte, papa lisait le journal, grand-mère surveillait Nicolas et Claire pendant qu’ils prenaient leur petit déjeuner. Personne ne vit rien dans ses yeux et ne s’aperçut qu’elle était sur le point d’exploser de les voir là tranquilles comme tous les dimanches. Salut !dit Nicolas, qui utilisait depuis peu cette ex-pression que la Rouronne n’arrivait pas à répéter et qu’elle remplaçait par un grand sourire.
Elle pouvait comprendre papa puisqu’il n’était pas hier au concert. Mais maman comment faisait-elle pour étendre la pâte à tarte et couper les pommes de son air habi-tuel après avoir entendu cette musique ? – Je n’ai pas faim, dit-elle, ce qui eût pour résultat de faire réagir chacun. Papa leva les yeux du journal et la re-garda incrédule. Grand-mère dit :Qui dort, dîne. Nicolas prit aussitôt la tartine de sa sœur et maman s’arrêta un instant de préparer le repas. Cela aussi elle l’aurait voulu. Que sa mère soit assise, dans la pénombre comme hier au soir, les mains croisées sur ses genoux, le visage grave et attentif, écoutant le pianiste avec un sourire dans les yeux et se tournant parfois vers elle pour voir si elle était contente. Deux seules attitudes lui sem-blait possibles ce matin : ou courir à perdre haleine dans le tumulte des éléments ou rester complètement immobile et abandonnée à la musique. Mais il n’y avait ni tempête ni musique. Pourquoi ne pouvait-on jamais faire ce dont on avait envie ?Tu vas attraper la mortlui disait-on, si elle sortait nu-tête sous la pluie ou mangeait une glace à toute allure pour faire un concours avec Nicolas. Tu vas attraper la mort. C’est alors qu’elle posa soudain la première question de la journée : – Dis papa, la terre, est-ce qu’elle pourrait s’arrêter de tourner ? Et puis tout... Est-ce que tout pourrait s’arrêter ? – Même les autos ? ajouta Nicolas, en regardant son père lui aussi. – Si cela arrive un jour, dit papa, de toute façon nous ne serons plus là depuis très très longtemps. Marie sentait battre son cœur, ce matin. Ce n’était pas la première fois. Elle avait appris à le situer à gauche, sous
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le téton et à poser la main dessus pour l’entendre. Mais il lui semblait transformé. Parfois il s’arrêtait presque, hésitant et fragile. Puis il s’élançait éperdument vers quelque chose, mais elle ne savait pas quoi. – Alors ce concert, dit papa, c’était bien ? Marie fit oui de la tête gravement et la Rouroune l’imita en silence, ce qui déclencha le fou rire général. Papa prit la petite sœur dans ses bras et la fit sauter en l’air en chantant : –! pour Bach et hop Et hop ! pour Chopin,tandis qu’elle criait de joie et que Nicolas trépignait autour d’eux en attendant son tour. – Vous nous cassez les oreilles, dit maman. Allez faire les fous ailleurs. Et la matinée suivit son cours. Marie ignora sa chambre où Nicolas et Claire entraient comme dans un moulin et alla se réfugier derrière un fau-teuil du séjour, près de la fenêtre, au milieu des rideaux dont le voile léger lui caressait le visage. Là elle commença à se raconter le concert où elle était allée hier pour la première fois à la place de son père qui avait eu un empêchement. Elle n’avait fait ce soir-là que des choses inaccoutu-mées. Elle avait mis sa plus belle robe à l’heure où norma-lement elle enfilait un pyjama et elle était partie avec sa mère en voiture alors que la nuit s’annonçait à peine et que les deux petits étaient couchés. Elle découvrait une autre vie plus excitante comme si elle avait été transportée dans un pays si lointain que les habitants se levaient quand ici il était l’heure d’aller dormir. C’était une de ses trouvailles récentes. Elle se disait : maintenant je suis à table. Il est midi. Il fait grand jour et il y a des pays, de l’autre côté de la terre où la nuit s’étend sur des milliers de kilomètres. Elle imaginait des corps allongés
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les uns à côté des autres, petits ou grands, une foule innom-brable dormant dans des maisons, des cases, des tentes, dans des champs à la belle étoile ou même – elle l’avait vu à la té-lévision – sur les trottoirs des grandes villes de l’Inde. Elle les voyait dormir et tourner avec la terre très lentement, dans un silence total, et tous ignoraient qu’elle, Marie, existait, qu’elle avait huit ans et que les idées se pressaient dans sa tête comme des grêlons. Ces contrées éloignées et toujours nocturnes lui pa-raissaient soumises au même enchantement que le château de la Belle au bois dormant où tous les êtres vivants, jus-qu’aux chevaux et aux chiens, furent immobilisés par un sommeil soudain, debout ou assis, la carabine sur l’épaule ou le verre de vin à la main, tandis que la vie continuait dans le vaste monde. Les gens de ces pays ne s’éveilleraient pour elle que si, un jour, elle y allait. Hier au soir, elle avait eu l’impression de commencer une deuxième journée en pénétrant dans un pays magique et interdit où tout ne se faisait que parce qu’elle était là. Dans la demi-obscurité du théâtre, des têtes s’agitaient, des gens se levaient ou s’asseyaient. Elle entendait le brouhaha de nombreuses conversations. Sur la scène resplendissait dans la lumière un immense piano noir et miroitant dont le des-sus s’ouvrait comme la mâchoire d’un dragon. Marie en eut le souffle coupé. Elle ne s’attendait pas à ce qu’il fût si grand. Quand le pianiste fut assis, il lui parut minuscule à côté de ce piano et tout pensif comme s’il réfléchissait au moyen d’éveiller, d’ébranler la masse sombre. Marie vit bien qu’il en avait un peu peur. Puis il se mit à jouer et ce fut elle qui eut peur de perdre le bonheur tant attendu. Elle voulait tout voir et tout entendre à la fois. D’abord elle lut dans le programme quelle tenait à la main le titre du premier morceau :Siciliennede J.-S. Bach.
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