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Lila

De
173 pages
Les drames et la rage à peine contenue de Moussa n'allaient pas de pair avec l'insouciance et le goût de vivre de Lila. N'ayant pas appris ce qu'aimer veut dire, Moussa n'écoute que son instinct de survie. Lila, elle, se laisse aller à la douceur de l'amour de sa famille sans se poser de question. La rencontre de Lila et de Moussa, issus de deux mondes opposés, était plus qu'improbable, mais elle eut lieu.
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Fouzia Oukazi
LRomianl




































© L’Harmattan, 2013
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ00772Ȭ4
EAN : 9782343007724

Lila









Du même auteur, chez le même éditeur :

L’Ecole de la République face aux jeunes musulmans, ouvrage
collectif, sous la direction de Hassan Aoummis ;

La femme de l’Emir, roman, 2008

L’âge de la Révélation, roman, 2011

Fouzia Oukazi

Lila

Roman

















L’Harmattan



A toutes les « Lila », que je n’ai pas connues.

I

L’étiquette sur la bouteille d’eau de javel était déjà illisible,
le papier s’était déchiré parce qu’elle utilisait souvent ce
produit pour faire son ménage, mais elle devina la phrase
« ne pas laisser à la portée des enfants » et prit le temps de
lire la composition du produit : « hypochlorite de soȬ
dium : 2,6 % ». C’est tout ?
Et elle ne put s’empêcher de se demander si ce produit
était aussi dangereux qu’on le disait. « Le chlore peut
dégager des gaz dangereux », lutȬelle encore. Mais rien ne
précisait la nature du danger. Elle nota que le produit
avait été fabriqué dans le pays. Au moins, on sait faȬ
briquer de l’eau de javel.
Les cheveux en bataille, habillée d’une robe aux couȬ
leurs passées, négligée dans sa mise, comme si elle voulait
se punir d’une faute, elle avait les pieds nus, elle qui avait
porté des chaussons dès qu’elle apprit à marcher, parce
qu’elle n’avait jamais aimé le contact du sol. Elle déamȬ
bulait comme une automate, avait l’impression de rêver
tout éveillée, comme si elle atteignait cette limite si
inconfortable entre l’éveil et le sommeil, tétanisée par la
lourdeur et la moiteur de l’air et l’absence inhabituelle de
bruit. Elle se sentait mal et ne savait pas quoi faire pour

atténuer l’errance de son esprit. Elle s’étonna un moment
de ce que sa pensée puisse courir de cette façon dans tous
les sens, comme un gamin mal élevé, inspectant une
bouteille de plastique contenant de l’eau de javel, lisant
attentivement l’étiquette indiquant la composition du
produit, se posant des questions sur l’air et l’absence de
bruit, sentant le sol frais et propre sous ses pieds...
Comment et pourquoi la pensée pouvaitȬelle ainsi passer
en une fraction de seconde d’un sujet à un autre, d’une
interrogation à une autre, d’un drame à un autre, sans
que rien ne change ou ne s’écroule autour de soi ? Elle en
était accablée, comme exténuée par une longue et difficile
course qui ne menait nulle part et dont elle ne connaissait
pas l’arrivée. Elle sentait comme le goût et le poids d’une
catastrophe au fond d’elleȬmême et se demanda quelle
pouvait être cette catastrophe qui enflammait ses pensées
au moindre arrêt. Mais elle retrouva très vite le fil de ce
qui l’avait tenue éveillée toute la nuit et l’image de ses
parents vint douloureusement brouiller son esprit.
Elle ne les avait pas revus depuis deux mois. Elle avait
bien pensé appeler sa mère pour lui raconter ses désilȬ
lusions et son désarroi, mais elle craignait une réponse
vague ou trop catégorique : « Sois patiente, il changeȬ
ra… » ou alors : « Tu as voulu te marier, il faut assumer, tu
es adulte maintenant… » Mais sa mère pourraitȬelle lui
lancer des propos qui pourraient la blesser ? Elle ne se
rappelait pas s’être disputée avec elle, ni avec son père.
Mannie était sa seule confidente, qui l’avait patiemment
suivie dans ses études primaires et jusqu’à sa mort, elle
était la seule personne à qui elle avait osé parler de ses
interrogations de petiteȬfille et de ses doutes d’adoȬ
lescente. Mais elle ne lui avait rien dit de Moussa et c’était
peutȬêtre à partir de ce moment que Mannie était tombée
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malade et n’avait plus parlé. Mais comment auraitȬelle pu
lui parler de ce garçon ? Elle appréciait les histoires que sa
grandȬmère lui racontait sur « l’ancien temps » et les
paraboles des saints dont elle ne comprenait pas souvent
le sens. A présent que Mannie n’était plus là, elle ne savait
comment parler à sa mère ni quelles paroles maternelles
elle attendait et qui pourraient la réconforter. Dans un
instant d’abattement soudain, elle s’aperçut que son esprit
ne fixait le nom d’aucune amie vers laquelle elle aurait pu
se tourner. Pourquoi se retrouvaitȬelle si seule ?
Elle inspecta l’espace où elle se trouvait, lentement,
comme hagarde, tout autour d’elle, passant dans le salon
où ses tableaux de calligraphie arabe n’avaient plus sur
elle le même effet que lorsqu’elle les avait accrochés il y a
maintenant huit mois, puis dans la chambre où elle
constata que le dessus de lit, assorti à la peinture vert pâle
des murs, lui plaisait toujours, elle inspecta la cuisine
qu’elle avait demandé à Moussa de construire au
deuxième étage pour ne plus partager les repas avec les
autres. Le bruit des conversations, mêlé à celui de la
télévision la gênait péniblement, lui avaitȬelle dit et il
avait consenti à la dépense. Aïcha n’avait pas hésité à dire
tout haut que, décidément, cette jeune fille venue d’un
autre monde, se prenait pour une princesse qui ne voulait
pas se mêler à la plèbe, mais Moussa avait mis fin à ses
commentaires d’un seul regard.
Elle avait réussi, au fil des jours, à placer des livres sur
des étagères le long d’un mur, mais Moussa l’avait touȬ
jours taquinée sur cette manie de lire et de croire tout ce
qui était écrit dans les livres. Elle n’avait pas su lui dire ce
qu’elle trouvait dans les livres ni pourquoi elle les aimait
tant. Puis, elle n’avait plus eu envie de lire.

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Tout était en ordre. Le salon, ravagé par les beuveries
de la veille, avait retrouvé son aspect habituel. En ouvrant
machinalement la porte de la pièce, elle avait trouvé
l’endroit jonché de verres sales, de serviettes en papier,
alors qu’ils étaient seulement quatre invités, des tâches de
liquide faisaient des auréoles sur le tapis et quelques
livres avaient été déplacés et laissés, comme des choses
vaines et superflues, sur la table basse. A présent, tout
était propre malgré la moisissure qui s’étalait sur l’un des
murs de la pièce. Rien ne traînait dans l’évier de la cuisine
puisqu’elle n’avait pas eu envie de prendre, comme à son
habitude, une tasse du café de la veille. Il était près de
midi. D’habitude, quand tout le monde était absent, elle
aimait cette heure de calme et de propreté, qui semblait
lui permettre d’avoir prise sur le temps et sur sa vie,
comme un temps de repos dans la course des jours, un
temps de sérénité au milieu des éclats de voix et des
routines épuisantes, une heure de miséricorde.
Quand elle se décida à se lever ce vendredi matin, elle
prit conscience que la maison s’était vidée de ses occuȬ
pants. L’absence des bruits habituels laissait planer un
silence étrange, comme si quelque chose allait survenir.
Totalement engloutie dans sa peine, elle avait donné
moins d’importance au vacarme qui montait de la rue
déjà encombrée. Aïcha devait être au marché avec Linda
et Amar à la mosquée avec les enfants. Quant à Moussa, il
devait certainement être, comme toujours, devant son
grand magasin du centreȬville. Elle l’avait écouté se lever
et se préparer, comme à son habitude, sans la réveiller,
ayant dormi à peine trois heures, pendant lesquelles Lila
était restée prostrée, recroquevillée sur son humiliation.
Mais avaitȬil vraiment dormi ? L’air de la chambre était
resté jusqu’au matin saturé de colère rentrée et de
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rancune, mais il avait pris soin de remonter le drap sur
elle, qui préférait retenir son souffle pour ne pas avoir à
l’affronter et revivre les moments de sa honte. En
contrebas de la colline où perchait le tombeau de la
Chrétienne, la ville ocre semblait encore plus bruyante
que les autres jours, la poussière semblait plus dense que
les printemps précédents, l’air plus saturé, empli aussi de
la voix inélégante et saccadée, sans une once de piété,
d’un muezzin que la tâche d’appeler à la prière ne
comblait plus depuis bien longtemps. Pourtant, la mer au
loin avait toujours ce même bleu lumineux qu’elle prend
en cette saison, différent de celui du ciel, comme pour
mieux accueillir la lumière du soleil. Incidemment, elle se
demanda pourquoi la lumière ne baignait pas les âmes
aussi facilement qu’elle baignait l’horizon. Mais elle savait
aussi que le soleil pouvait se montrer généreux et
insistant, pour finir, quelques deux ou trois mois plus tard
par brûler la terre et ce qu’elle faisait pousser. Elle se
rappela l’histoire de la maman qui ne voulait pas allaiter
son enfant et qui avait répondu aux voisins offusqués :
« C’est moi qui ai fait cet enfant, je sais donc quand lui
donner à manger ! » PeutȬêtre que Dieu savait également
à quel moment il devait désaltérer la terre mais ce matin,
précisément, les histoires de sagesse, racontées tant de
fois par Mannie, ne lui convenaient plus et n’arrivaient
pas à faire tomber la barrière de son scepticisme et son
désenchantement. Deux bateaux passaient nonchalamȬ
ment devant l’horizon qu’on ne distinguait presque plus
du ciel.
Elle s’étonna d’avoir fait, comme par automatisme, le
travail qui lui incombait et ne sut pas si elle devait être
contente d’elleȬmême ou non. Depuis huit mois, elle
s’occupait de sa maison comme si elle avait toujours vécu
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ici, elle avait ces gestes et ces pratiques sans âge qui
faisaient à présent partie de sa vie ou qu’elle avait faits
siens sans s’en rendre compte. Jamais elle ne s’était
demandé où ces habitudes et ces gestes ancestraux
avaient pris leur source et pourquoi elle s’y était
conformée sans rechigner. Imprimés dans les banalités du
quotidien, ils étaient devenus comme l’air qu’on respire :
une nécessité et un réflexe inconscients. Elle se dit que sa
belleȬfamille avait fini par la voir à travers ces gestes
quotidiens, puisqu’ils la définissaient en tant que personȬ
ne et sans lesquels elle n’existerait pas. L’universitaire
s’était très rapidement diluée dans sa nouvelle identité de
femme au foyer. Avec et par ces gestes, elle était un être
de sexe féminin dont la vie n’avait de sens qu’à travers ces
mécanismes d’automate. Elle n’était plus une personne à
part entière, vivante et pensante, avec ses joies et ses
peines, mais seulement une minuscule pièce d’un puzzle
gigantesque dont elle ne parvenait pas à percevoir l’image
d’ensemble. « A quoi je sers ? » était la question qui ne lui
effleurait plus l’esprit depuis quelques mois, parce que
cette question venait finalement bousculer l’égrènement
monotone, mais peutȬêtre rassurant, de ses jours et de ses
nuits. Elle avait voulu délibérément oublier la sensation
qu’elle s’enterrait chaque jour un peu plus profondément,
qu’elle s’enfonçait lentement dans un marais gluant. Huit
mois étaient un temps assez long pour rendre impossible
toute tentative de se libérer d’une prison où elle s’était
volontairement laissée enfermer. Le fait est que cette
prison n’était ni malsaine, ni inhumaine, elle n’était ni
torturée, ni battue, mangeait à sa faim, dormait dans des
draps propres, pouvait sortir faire les magasins, aller
rendre visite à ses parents… Aïcha disait que les femmes

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d’aujourd’hui avaient vraiment beaucoup de liberté, peutȬ
être même un peu trop.
Mais d’où venait donc cette sensation presque tangible
qu’un lourd couvercle était posé auȬdessus de sa tête et
qu’elle avait de plus en plus de mal à le soulever ? D’où
venait cette idée de vivre sous l’eau, avec l’envie désesȬ
pérée mais vaine de remonter rapidement à la surface
pour chercher l’air ? La pensée d’une catastrophe immiȬ
nente lui revint d’une manière fulgurante, la laissant
pétrifiée de peur, mais elle avait du mal à revenir sur les
faits de la nuit, qui bousculaient ses pensées comme des
feux follets, ricanant et incontrôlables, lui donnant
l’impression de vivre des moments fantasmés, totalement
enfermée dans sa solitude. Elle avait fini par comprendre
que Moussa ne se livrera jamais, qu’il restera emmuré
dans sa mémoire enfouie et son passé d’orphelin. Sa route
était déjà tracée, mais il ne faisait rien pour l’emmener
avec lui et lui montrer le chemin.
Elle se posa lourdement sur une des chaises, regarda
ses pieds nus, posa machinalement la bouteille d’eau de
javel qu’elle tenait dans la main et jeta un coup d’œil
distrait par la fenêtre ouverte où le ciel commençait à
pâlir sous la lumière déjà incandescente du soleil. Le
tombeau de la Chrétienne ne se voyait plus, trop de
maisons avaient été construites en un temps record, en
briques, et la plupart d’entre elles gardaient le toit en
construction. Quand un peu d’argent est mis de côté, un
autre étage est élevé. Il y avait à peine une vingtaine
d’années, tout l’espace à l’arrière du tombeau était un
espace de pâture pour les nomades et les troupeaux de
chèvres. A présent, les maisons, grands cubes de briques
identiques, s’alignaient en un ordre imprécis, offrant un
paysage ocre et gris, de béton et de structures métalliques,
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poussiéreux, monotone et triste. Toutes les maisons se
ressemblaient, la plupart n’avaient pas encore été peintes
à l’extérieur et arboraient sur toute leur façade un ciment
dur et peu accueillant. Aucune maison n’avait été
construite tout près du tombeau, dont la masse ronde,
plus calme et plus secrète que les maisons alentour d’où
émergeaient des antennes débridées de télévision, domiȬ
nait le paysage. La mairie n’avait eu aucun rôle à jouer
dans cet urbanisme grossier qui heurtait le regard. AuȬ
dessus des maisons et du tombeau, ondulait déjà la
flamme perceptible de la chaleur, comme un esprit maléȬ
fique prêt à se déverser sur les humains et les biens.
En posant un premier regard curieux sur la vue extéȬ
rieure que lui offrait la maison qui allait devenir la sienne,
Lila avait pensé qu’il aurait été dommage d’encercler ce
monument historique qui dominait fièrement la mer et la
ville, mais Moussa avait affirmé que le tombeau finirait
probablement par disparaître car il rappelait d’une
manière trop visible la présence chrétienne en Afrique du
Nord avant l’arrivée heureuse de l’Islam et la proclaȬ
mation du message divin. En tiquant secrètement sur les
propos de son mari, elle avait pensé que si on pouvait
détruire les monuments, personne ne pourra effacer
l’histoire, ni les mémoires, mais elle avait préféré garder
cette pensée pour elleȬmême. Puis, elle avait oublié les
paroles de son mari.
Elle avait entendu Aïcha raconter que certaines jeunes
filles se rendaient au tombeau dans l’espoir de donner un
enfant à leur mari, personne ne sachant à quels rituels
elles se pliaient, ni combien d’argent elles donnaient au
gardien. Lila avait bien compris que l’anecdote lui était
destinée, elle qui venait d’intégrer la famille depuis déjà
six mois, sans donner l’ombre d’un ventre arrondi ou de
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