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LITTÉRATURE PERSANE N°4

160 pages
Cette revue publie en persan et en français des poèmes et des articles originaux concernant les différents paysages de la littérature persane.
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Littérature

Persane

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Revue trimestrielle de l'Association pour la Recherche en Littérature Persane

4

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

DIRECTEUR DE PUBLICATION: Charles-Henri RÉDACTEUR Ali Shariat ùe Fouchécour EN CHEF: Kâshâni

CONSEIL DE RÉDACTION: Zabihollah Safâ Charles-Henri de Fouchécour Djalâl Khâleghi Motlagh Shahrokh Meskoob Bâgher Parhâm Mohammad Ali Amir Moezzi

L"'Association pour la Recherche Interdisciplinaire en Littérature Persane" (A. R. I. L. P.) f:st une association à but non-lucratif fondée selon la loi 1901. Le but de l'Association est d'organiser des conférences autour de thèmes littéraires précis, et de publier en persan et en français des poèmes et des articles originaux concernant les différents paysages de la littérature persane. Adresse de 1"'Association : B.P. 2421 - 75024 Paris cedex 01.

Les textes publiés dans Kâr Nâmeh expriment les opmIOns de leurs auteurs et ne sauraient engager la responsabilité du Conseil de rédaction. Abonnement annuel pour 1999 (2 numéros, n° 5 & 6) : 190 f. pour la France, 230 f. pour l'étranger, 250 f. pour les institutions. Le numéro: 85 f. Adresse pour l'abonnement: Éditions L'Harmattan 5-7 rue de l'École Polytechnique, 75005 Paris

@ L'Hannattan, 1998 ISBN: 2-7384-7403-9

Sommaire

EN FRANÇAIS: c.-H. DE FOUCHÉCOUR Francis RICHARD Traductionet commentaire du ghazal n° 34 de Hâtez Les manuscrits persans de Simon de Vierville et la Bibliothèque de l'Arsenal Des Maîtres kubrawîs à Shîrâz La vie et l'oeuvre de Forough Farrokhzâd La poésie et le Shashmaqam la musique taQiiko-ouzbeke dans 31 43

5

9 17 25

Paul BALLANFAT A. HACHEMI-Y AZDI

M. RAD et A. GoLOMB

C.-H. DE FOUCHÉCOUR

Abstracts sur des travaux récents

EN PERSAN: M.ÂZÂD Une conception nouvelle de la poésie persane moderne La place du mot dans la poésie Dieu, la mort et l'outre-monde dans le Shâh-Nâmeh Le cyprès élancé Les quatrains de Sa'doddîn Hamavî (VIo siècle de l'hégire) Réflexion sur "La vie et la poésie de Forough Farrokhzâd" Un regard sur la musique persane depuis les rouleaux en cire jusqu'à nos jours

7 Il

Y. Roy AÏ Bagher PARHAM

21 45

Pi. KALEGHI MOTLAGH Mas'oud MIRSHÂHÎ A. SHARIATKÂSHÂNI

49 57

Djalal AKHBÂRI

67

Ata AYAT!

Le Docteur Feuvrier, médecin et photographe à la Cour de Nâseraddîn Shâh

73

POÈMES EN PERSAN

84

M. Owdji (p. 84), P. Djazâyeri (p. 87), M. Sabar (p. 88), Dj. Khaleghi-Motlagh (p. 89), Y. Royâï(p. 90), Sh. Sepah-Zâd (p. 94), M. R. Sham'riz (96), L. Sarahat (p. 97), P. Farrokhzâd (p. 98)
A. SHARIATKÂSHÂNI Abstract sur des travaux récents (littérature, histoire, et..)

99-108

Kâr-Nâmeh,

1998/4

de Fouchécour

: Ghazal 34 de...

Ghaza134 de Hâfez et son commentaire
Par Charles -Henri de Fouchécour
*

1. Celui qui a choisi l'intime solitude, quel besoin aurait-il de se promener en compagnie? Puisque la rue où demeure l'Ami existe, quel besoin aurait-il de vaste campagne? 2. Bien-Aimé! Au nom du besoin que Tu as d'être en compagnie de Dieu, je T'adjure de T'enquérir enfin un instant du besoin que nous avons!

3. Par Dieu, ô Roi de beauté, nous nous sommes consumés! Interroge enfin sur le besoin qu'a le mendiant! 4. Nous sommes les seigneurs du besoin, et la langue qUi questionne n'existe pas. Devant le Seuil généreux, quel besoin y a-t-il de supplier? 5. Nul n'a besoin d'entendre des histoires, alors que Tu veux T'en prendre à notre vie! Puisque la maison est en Ta possession, as-Tu encore besoin de piller? 6. Le coeur lumineux de l'Ami est la coupe dans laquelle on voit le monde.
*Professeur émérite à la Sorbonne NouveHe, et Président de "l'Association pour la Recherche Interdisciplinaire en Littérature Persane" (Paris).

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Kâr-Nâmeh, 1998! 4
de Fouchécour: Ghazal 34 de...

Là, quel besoin y aurait-il de manifester sa propre exigence ? 7. C'en est fini que je porte le poids de dette de reconnaissance envers le marin: puisque la perle est survenue, quel besoin y aurait-il encore de la mer? 8. Ô amant et mendiant! Puisque la lèvre vivifiante du Compagnon sait bien ce qu'elle te doit, y a-t-il besoin de la solliciter? 9. Ô prétentieux, va-t'en, car je n'ai rien à faire avec toi! Quand les amis sont présents, à quoi bon les ennemis?
10. Quant à toi, Hâfez, met un terme! Car ton art deviendra évident de lui-même. Quel besoin y a-t-il de disputer et polémiquer avec le prétentieux!

COMMENT AIRE

- Mètre n° 3. Le refrain de ce ghazal 34 est l'expression "quel besoin y a-t-il de...?" (tche hâjat ast). L'expression peut correspondre à diverses nuances, selon son contexte d'emploi. Ainsi: "y a -t- il encore besoin de...?" - "à quoi pourrait encore servir de...?" - "nul besoin de..." - "à quoi bon...?" - On pourrait intituler ce ghazal : dar esteghnâ, m. à m. "du fait d'être assez riche pour se passer de... ", ou : "du comblement dont il faut se contenter", ou mieux ici: "nul besoin au-delà de tout besoin". Le poète est ici un mendiant à la porte de Celui qui connaît son besoin. Il semble dans la plus grande contradiction entre le désir de dire son besoin et la conviction qu'il est inutile de le dire, puisque l'Aimé le connaît parfaitement. Il se sent dépouillé de tout, avant tout donné, et ne recevant rien en retour, tout en sachant que l'Aimé sait ce qu'Il lui doit. 1- "Existe" (hast) est le mot fort de ce beyt : la rue (kuy) où demeure l'Aimé existe, c'est là un fait dont l'amant a la certitude. Tout va prendre sens autour de ce fait, tout sens va même être

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Kâr-Nâmch, 1998/4
de Fouchécour: Ghazal 34 de...

relatif à cela. Le sens même d'un besoin, thème du ghazal, est évacué par là. "Celui qui a choisi l'intime solitude" (pers. khalvat-gozide, m. à m. "celui qui a choisi l'isolement en compagnie de l'Étre aimé". Sur khalvat, voir déjà Ghazal. 28, 5. "Se promener ensemble" : le mot tamâshâ est d'ori~ine arabe, construit sur la racine mashâ (marcher, cheminer; 6erœ f. : se promener ensemble). Le persan a très tôt employé le mot au sens d'aller contempler, admirer. Les pieds sont alors au service des yeux qui contemplent. 2- Dans l'intime solitude, les choses ne vont pas si simplement. Deux besoins sont mis ici en opposition, celui de l'Être aimé pour son Dieu et celui de l'amant pour cet Être aimé. Au nom du premier besoin, l'amant appelle l'Aimé à comprendre le sien de Lui. Le besoin réciproque est bien à la racine de l'amour. Et l'on est aussi devant la contradiction qui détruit cette racine, où l'amant a besoin de l'Aimé qui a besoin de Dieu. Trois personnes et deux amours. Où l'on voit que l'Aimé, chez Hâfez, est autre que Dieu. Ce nom propre de Dieu est commun à tout le monde et aux soufis. Il ne nomme pas l'Aimé hâfezien. 3- Ce beyt 3 amplifie la prière instante du beyt 2. L'Aimé est Roi de beauté. L'amant est mendiant. Voici donc bien définie la position de chacun en amour, où l'un est comblé et l'autre dépourvu de tout attrait. L'amant-mendiant prie l'Aimé de questionner sur ce dont il peut avoir besoin! 4- L'on est, au beyt 4, au comble de la situation. L'amant réalise que la supplique elle-même ne sert à rien, puisque nulle langue ne questionne sur l'état des seigneurs et maîtres en Besoin! A ce point, nulle plainte ou accusation. Le Seuil (je traduis ainsi hazrat) de la demeure de l'Aimé est un lieu généreux et aucun doute n'effleure la pensée de l'amant. Seule l'idée que tout va aller plus loin mûrit chez lui. Exprimer un souhait, un désir (tamannâ) est inutile à ce point. 5- Voici donc où l'on est: le besoin d'être comblé par l'Aimé a tout ravagé dans la maison de l'amant. L'Aimé, Objet du besoin, a pour but de s'en prendre à la vie même de l'amant, de la lui ravir. L'on est bien au-delà du point où l'Aimé aurait encore besoin de raconter des histoires pour se faire encore

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de Fouchécour : Ghazal 34 de...

entendre de l'Aimé. "La maison" traduit le mot persan rakht, désigne tous les biens qui équipent une maison et en font demeure où habiter, prolongement du corps des personnes l'habitent. C'est l'aménagement qui fait d'un logement chez soi.

qui une qui un

6- Les beyts 6, 7 et 8 renversent la situation décrite jusque maintenant. Ils sont tout apaisés. L'amant contemple l'Aimé. Le coeur lumineux (zamir-e monir) de Celui-ci est la coupe dans laquelle se reflète le monde entier. Aller contempler le vaste monde (beyt 1) n'a donc plus de sens, pas plus que n'en aurait le fait de manifester son besoin, puisque le besoin est aussi une chose du monde et qu'il se trouve donc manifesté lui aussi dans la coupe. L'Aimé connaît donc le besoin que l'amant a de lui! 7- savoir que l'Aimé a cette connaissance est la perle du savoir. posséder cette gnose libère de toute dette envers le pêcheur de perle, libère du besoin de cet océan dont ce savoir est la perle obtenue. On peut imaginer que le pêcheur est le maître du poète dans son cheminement intérieur. 8- Le poète explicite ce qu'est cette connaissance qui libère de la nécessité d'exprimer son besoin. Il sait, lui, l'amant et le mendiant, que les lèvres de l'Aimé, lèvres "vivifiantes" (persan: ruh-bakhsh, m. à m. "qui prodiguent l'esprit"), connaissent "le salaire qui t'est dû" (hoquq est le droit au salaire, qui fait pendant à vazife, le devoir d'accorder le salaire. voir Riyâhi, 1367/1988, 18). Si ce savoir est moins que celui de se savoir aimé, il place cependant l'amant hors de la charge de se croire en dette de reconnaissance vis à vis de l'Aimé (mennat, beyt 7). Il sait que les lèvres de l'Aimé savent ce qu'elles lui doivent, ce qui le libère du besoin de présenter sa requête. L'on est ici aux limites extrêmes du domaine où l'amour est possible. 9- Les beyts 9 et 10 sont hors sujet et constituent un réplique de Hâfez à un poète rival! Il a assez d'amis pour n'avoir nul besoin de s'inquiéter de ses ennemis. 10- Surtout, Hâfez n'a nul besoin de s'impliquer dans des disputes, son art poétique est assez évident, et il s'adjure luimême de s'en tenir là.
c. - H. de Fouchécour

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F. Richard: Les manuscrits persans

Les manuscrits persans de Simon de Vierville et la Bibliothèque de l'Arsenal
Par Francis Richard*

Les récentes rumeurs concernant une éventuelle fermeture de la prestigieuse bibliothèque parisienne de l'Arsenal, constituée à partir de 1756 par le marquis de Paulmy et devenue à partir de 1797 une bibliothèque publique mondialement réputée pour ses collections littéraires, ont suscité une légitime inquiétude dans les milieux savants 1. Ne s'agit-il pas d'une bi bliothèque d'amateur de livres du XVIIIème siècle parvenue jusqu'à nous dans le bâtiment même où elle avait été fondée - le logement du Grand Maître de l'Artillerie du Roi -, et ayant conservé son mobilier d'origine? L' histoire de la bibliothèque de l'Arsenal est bien connue. Antoine-René de Voyer d'Argenson, marquis de Paulmy, né en 1722, ami des Lettres, avait consacré toute sa fortune à acquérir livres imprimés et manuscrits et à les faire relier. Il ouvrait très volontiers sa bibliothèque aux savants et aux curieux. Peu avant sa mort, survenue en 1787, pour éviter que sa collection ne soit dispersée, il l'avait vendue en 1785 au comte d'Artois, qui continua à l'enrichir. Survient la Révolution française et la bibliothèque du comte d'Artois, émigré, est confisquée. Ayant servi de dépôt littéraire, elle n'est pas dispersée mais devient, grâce au ministre Bénézech, bibliothèque publique "de la République" en 1797. Elle peut continuer à accroître ses collections et si le comte d'Artois la récupère en 1816, il en fait,
*Conservateur à la Division Orientale du Département des Manuscrits de la Bibliothèque Nationale de France.

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une fois monté sur le trône en 1824 sous le nom de Charles X, une bibliothèque nationale et publique. Celle-ci est spécifiquement vouée à l'histoire littéraire et à l 'histoire du livre. En 1934, on décide de la rattacher administrativement à la Bibliothèque nationale, tout en sauvegardant son autonomie. C'est donc un lieu parisien chargé d'une riche histoire. Il est en revanche moins connu que la bibliothèque de l'Arsenal a possédé une collection d'environ trente-cinq manuscrits persans. Déposés depuis 1860 à la Bibliothèque nationale (alors impériale), où l'on voulait alors regrouper tous les manuscrits orientaux de France, ils avaient fait pourtant l'objet d'un catalogue dès 1780. Celui-ci, demeuré manuscrit, est toujours conservé à l'Arsenal, sous la cote ms. 5280. Il est l'oeuvre d'un orientaliste célèbre, Denis-Dominique Cardonne (1720-1783); celui-ci avait séjourné à Constantinople à partir de 1729 pour y apprendre les langues; il était devenu, en 1750, professeur de turc et de persan au Collège royal, Secrétaireinterprète du Roi, censeur royal et inspecteur de la Librairie. Lié au marquis de Paulmy, pour lequel il rédigea cet inventaire en 1780, il avait participé à diverses publications historiques et à des traductions de contes orientaux, et notamment à la Bibliothèque universelle des Romans. Il est donc intéressant de s'interroger sur le contenu et la provenance de la collection de manuscrits persans de l'Arsenal, car il y eut assez peu d'amateurs au XVIIIème siècle, si l'on excepte peut-être Mgr. Le Fèvre de Caumartin, mort en 1733, à avoir possédé, sans avoir voyagé, autant de textes persans dans leur bibliothèque. Pour certains des volumes persans de l'Arsenal, l'origine est aisée à identifier. c'est le cas du n05 (actuel Supp!. persan 84 de la RN, une copie du traité Holiyya al-mottaqîn de Majlesî), qui provient d'Antoine Galland, des n° 5 bis (Supp!. persan 369; traité sur les forces intitulé Jorr al-Saqîl, avec figures, rapporté d'Ispahan en 1674-6 par Pétis ) et 16 (Supp!. persan 939, un recueil de textes persans et turcs) qui proviennent de Pétis de la Croix, mort en 1713. Un beau manuscrit à peintures, copie effectuée à Tabriz sous les Aq-qoyunlu, à la fin du XVème, du poème Leylî va Majnûn de Jâmî (n013 bis; actuel Supp!. persan 572) a appartenu à Cardonne qui l'avait acquis en 1750 à Alep, ainsi que lui-même l'a indiqué au premier

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F. Richard: Les manuscrits persans

feuillet. Peut-être est-ce aussi de Cardonne que le marquis de Paulmy tenait les manuscrits ayant appartenu à Pétis, prédécesseur de Cardonne au Collège royal, et à Galland. Pour sa part, le beau manuscrit n015 bis (Suppl. persan 906, qui contient 4 parties du Javâme' ol-hekâyât de ' Awfi, dans une copie ilkhanide du début du XIVème s.), ainsi que semblerait l'indiquer la présence d'un cachet de cire avec une marque typographique et les lettres D.B., provient probablement du libraire de Bure (ou Debure). Celui-ci fournissait souvent des livres au marquis de Paulmy. Un autre manuscrit de l'Arsenal, l'actuel Suppl. persan 439, une copie du XVIIème du dictionnaire Kanz ol-loghât, qui comporte une note signée de Mohammad' Alî b. 'Alî Ashraf Mâzandarânî, est en revanche un volume entré à la bibliothèque à l'époque où elle appartenait au comte d'Artois et c'est Anq uetil- Duperron qui en rédi gea la notice. Il est des manuscrits pour lesquels les indications précises manquent. C'est le cas de l'actuel Suppl. persan 333 (Arsenal persan n06), copie ottomane à peintures datée d'Istanbul de 1526, sans doute réalisée dans l'atelier de Soleïman le Magnifique, d'une traduction persane du Hayyat ol-Ensân de Damîrî, dont on ne sait à quelle date il est entré à l'Arsenal. C'est également le cas de Suppl. persan 583 (Eskandarnâme de Nezâmî; ancien n07), 615 et 616 ( deux copies du Dîvân-e Hâfez; anciens 10 bis et 10 ter), 675( livres I-II du Masnavî de Rûmî, avec des gloses, copié en 1693-6 à Bîjâpûr; ancien n08 bis) ou 981 (fragment de commentaire mystique ), d'origine indienne, qui ont peut-être été rapportés d'Inde. Suppl. persan 685 ( commentaire de Shâh Dâ'î Hoseynî sur le Masnavî du milieu du XVIIème s.; ancien n08 ter) ne porte aucune indication et il est malaisé, comme pour Suppl. persan 864 et 986 (copie ottomane du Golestân;, sans date et copie indienne également sans date de gloses sur des vers du Masnavî; n° 3 et 8.4) de déterminer leur provenance. Un dernier manuscrit, Suppl. persan 942, copie de 1594 du Lobb ol-Tavârîx d'origine ottomane, est aussi dépourvu de tout indice révélant sa provenance. Les dix-neuf autres manuscrits persans semblent rapportés

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d'Iran et ont vraisemblablement une même origine, même s'il est, dans l'état actuel de nos recherches, impossible de parvenir à une certitude absolue. Grâce à l'Histoire de la Bibliothèque de l'Arsenal que fit paraître Henry Martin en 1899, on sait que le secrétaire d'Etat à la Guerre de Louis XV, Marc-Pierre de Voyer comte d'Argenson (1696- 1764), auquel le premier volume de l'Encyclopédie avait été dédié en 1751, possédait déjà, tant à Paris qu'au château des Ormes, une riche bibliothèque constituée d'imprimés et de manuscrits. H. Martin a pu montrer que l'on retrouvera dans la bibliothèque de son neveu Paulmy un grand nombre de volumes provenant de sa collection. Après la mort de l'ancien secrétaire d'Etat, ils ont en effet été achetés en 1764-66 par le gouverneur de l'Arsenal ou peut-être, pour certains, reçus par lui. Il semble que ces dix-neuf manuscrits persans peuvent être ainsi passés de l'oncle chez le neveu. La récente étude de M Gharavi sur "Un médecin des Lumières, Simon de Vierville et son voyage en Perse"2 a révélé la tragique destinée de Jacques-Thomas Simon de Vierville (c.1715- c.1757), alias Mohammad Rezâ Hakim, médecin, agent français en Perse et renégat. De même que Jean Otter, durant son séjour à Ispahan de 1737 à 1739, avait été chargé d'y collecter des manuscrits pour la Bibliothèque du Roi, Simon semble avoir eu également parmi ses missions l'acquisition de manuscrits persans pour ses protecteurs et, même lorsque ceuxci semblaient l'avoir désavoué, il paraît s'être encore efforcé de s'acquitter de cette partie de sa charge pour se ménager leur grâce. Les collectionneurs étaient alors sutout curieux de textes historiques, plus encore que d'ouvrages scientifiques, et quelques années plus tôt, en 1729-30, c'est ce genre de textes que l'abbé Sevin recherchait en priorité à Constantinople pour la Bibliothèque du Roi. On peut supposer que certains manuscrits ont abouti entre les mains du carme Emmanuel Bayllet, alors évêque de Bagdad. Celui-ci en aurait fait profiter Joseph Rousseau 3. C'est le cas notamment d'un manuscrit envoyé d'Ispahan en 1755 à Le Monnier, de l'Académie des Sciences, qui ne parvint jamais à son destinataire véritable. Mais cela n'a vraisemblablement pas toujours été le cas.

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F. Richard: Les manuscrits persans

Parti de France en 1751, Simon de Vierville avait probablement reçu des instructions de la part du secrétaire d'Etat à la Guerre pour lui envoyer des manuscrits de Perse. Une des lettres de Simon de Vierville publiées par M. Gharavi 4 est en date d'Ispahan du 3 septembre 1756. Elle est adressée au marquis de Saint-Contest, ministre des Affaires étrangères, et fait savoir qu'il envoie au comte d'Argenson "un livre extrêmement rare", l' histoire de "Cazan Padicha",

couvrant les règnes de Gengis à Tamerlan 5 .

Il est possible de reconstituer, parmi les manuscrits persans de l'Arsenal, une liste de volumes qui sont vraisemblablement des envois faits par Simon de Vierville au comte d'Argenson. Nous reproduisons entre guillemets, sauf dans le cas des vol umes qui en sont dépourvus, les brefs titres français que l'on trouve sur une de leurs premières pages. Ces titres paraissent mis par Cardonne. Plusieurs volumes ont été reliés à neuf en France; aussi ne mentionnons-nous la reliure que lorsque ce n'est pas le cas. Cette liste correspondrait en partie ou en totalité à des envois faits d'Ispahan entre 1754 et 1756 : - une copie de 1023h (1614) des Axlâq-a Nâserî de Nasîr odDîn Tûsî, de 176 feuillets, portant le titre "Traité de morale" sur le dos de sa reliure (Arsenal, persan n04). C'est l'actuel Supp!. persan 104 de la RN. - "Histoire du Prophète", copie des deux premiers rokn des Ma'ârej ol-nobovvat de Mo'în od-Dîn Mohammad Farâhî, comptant 364 feuillets et sans date. On y lit des ex-libris de 'Alî-Qolî (avec la date de 1678-9), de Hakîm Mîrzâ Mohammad Karîm, la mention du prix (1 toman) et, au folio l, la copie d'un document rédigé vers 1713 à Ispahan (Ars. n02l). Supp!. persan 133. - "Raouzet Usefa", livre II, copié en 978h (1570), du Rawzat os-Sa/â de Mîr Xwând. Comportant 263 feuillets, on peut y lire des mentions de naissances, avec divers timbres (dont l'un daté de 1084h) aux f.2v-3, et, au f.5, l'ex-libris (1ll4h) de Moh. Sâleh b. Hâjjî Malek Moh.; la reliure persane est identique à celles de Supp!. persan l59.A et l59.C (Ars. n020). Supp!. persan 159. - "Raouzet Use/a", livre IV du même ouvrage; copie de 220

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feuillets réalisée persan 159.A.

en 980h (1572)

(Ars. 20 bis).

Suppl.

- Livre V du même ouvrage, avec la conclusion (Xâtemeh ), incomplets. Une partie a été copiée en 1007h (1596); le reste, non daté, est de la main de Za yn 01-'Âbedîn al-Hasan al- Hasanî. Les 71 feuillets sont reliés en désordre (Ars. n020 bis) Supp!. persan 159.B. - "Raouzet Use/a", livre VI du même ouvrage, non daté ni signé, comportant 302 feuillets (Ars. n° 20 bis). Supp!. persan 159.C. - "Histoire des anciens rois de Perse (...)". Premier rab' seul du Majma' ol-tavârîx de Hâfez-e Abrû; l'exemplaire compte 226 feuillets, a été copié en 829h (1425) et illustré de six peintures au XVIIème s. Il est couvert d'une belle reliure persane à décor découpé (Ars. n° 19 bis). Supp!. persan 160. - "Histoire des Califes". Copie de la seconde et de la troisième partie du second Livre du Habîb os-Siyyar de Xwând Amîr, achevée en 1023h (1614) à la forteresse de Narmûdzan; 118 feuillets. Un timbre de possesseur (f. 1 et 118) porte la date de 1138h (1725-6); un autre, de 1143h (1730-1), porte le nom d'Abû I-Hasan al-Hoseynî; un des possesseurs a donné ce manuscrit à son fils nommé Ahmad et le livre valait - semble-t-il - 500 dinars (Ars. n° 23). Supp!. persan 168. - "Histoire de Chek Seffy", une copie ornée réalisée à Tatah (Inde) en 1028h (1619) de la 4° partie du 3ème livre et de la Xâteme du même Habîb os-Siyyar, comptant 283 feuillets dont certains sont teintés de différentes couleurs; divers timbres de possesseurs persans sont grattés au premier feuillet (Ars. n° 18). Supp!. persan 179. - "3e Tome d'Abid ousayer", une copie ornée réalisée à Hérât en 1009h (1601) de la fin de la 3ème partie du troisième volume du même ouvrage. Elle compte 276 feuillets et au recto du dernier figurent deux timbres du XVIIème s. tandis qu'au verso se lit l'ex-libris de Mohammad Mohsen b. Mohammad Hoseyn Astarâbâdî. Supp!. persan 179.A. - "Abrégé des 7 volumes de Raouzet Use/a". Il s'agit en fait du Rawzat ûlî ol-albâb de Banâkatî, dans une copie de 1013h

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F. Richard: Les manuscrits persans

(1604), de 209 feuillets, avec un décor enluminé et une belle reliure persane de maroquin à décor animalier (ours) découpé. Au premier folio, différents timbres accompagnent des marques d'inventaire (arz-dîde ) datant de 1693, 1703 et 1715, dont la plus récente est signée Rajab-' Alî. Ce volume valait 1 taman et 500 dinars, à ce qu'il semble (Ars. nOI5.a). Suppl. persan 210. - "Second tome de l'histoire de Tamerlan et de ses descendans", volume II du Matla' os-Sa'dayn d'Abd orRazzâq Samarqandî, copié sur papier européen en 1051 h (1641) par Mohammad Rezâ Lâhîjî. Ce volume de 353 feuillets possède différentes marques au f. 1 (ex-libris de Moh. Ja'far b. . Moh. Alî Mâzandarânî; timbre daté de 1136h 11723-4 de Moh. Zamân ) et au f. 353 (marque de lecture datée d'Ispahan de 1704). Suppl. Persan 221. - "Second tome de l'histoire des Rays de Perse(...)", c'est-àdire les jeld II et III de l'Âlam-ârây-e 'Abbâsî d'Eskandar Monshî, dont la copie n'est pas datée. Le volume comporte 546 feuillets; un timbre figure au f. 545 verso; reliure persane estampée. Suppl. persan 223. - Recueil des volumes I et II de l'Akbar-nâme ; belle copie indienne de 352 feuillets du XVIIème s. comportant aux folios 169 et 174 un timbre persan de 1075 h au nom de Qâsem et, au folio 352, un timbre de 1122h au nom de Lotf-ollâh. La reliure orientale a été partiellement restaurée à Paris au XVIIIème s. (Ars. nOI9). Suppl. persan 274. - "Divan Anouvery (...)". Second tome d'un Dîvân-e Anvarî dont le premier tome est Suppl. persan 517; copie de 168 feuillets datée de 1027 h (1618) avec une reliure persane de maroquin rouge estampée à froid (Ars. n09). Suppl. Persan 516. - "Poésie d'Anouvery". Premier tome du Dîvân-e Anvarî dont le second tome est Suppl. persan 516. Copie non datée de la même main que ce dernier, comportant 172 feuillets et couverte en maroquin vert. Ce volume a été donné en 1619 à Ispahan par Mowlânâ Mîr Hamza Herendî à Moh. b. Alî Ebn-e Xâtûn al, Âmelî ( qui mourut en Inde et est connu pour avoir dédicacé un de ses ouvrages au sultan' Abd-ollâh Qotbshâh). Deux timbres portent les dates de 1073h et 1115h (Ars. n° 10). Suppl. persan 517.

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Kâr -Nâmeh, 1998 I 4F. Richard: Les manuscrits persans

- "Masnavy". Les quatre premiers livres du Masnavî de Jalâl od-Dîn Rûmî, avec des gloses, dans une copie ottomane de 254 feuillets de la fin du XVlème siècle, qui comporte quelques lacunes. La reliure est aussi ottomane et le volume semble avoir été apporté en Perse par un Arménien catholique venu de Turquie, Yûsuf T'arelûn, qui indique qu'il demeurait à la Nouvelle Jolfâ sous le bref règne de Shâh Ashraf (1722) (Ars. n08). Suppl. persan 674. - "Poésie de Ta/eh". Copie de la fin du XVIIème ou du début du XVIIIème siècle du Dîvân de Tâleb; elle aurait été réalisée à Qom par Moh. Amîn Kâteb. Enluminée, elle comporte 298 feuillets et possède une superbe reliure persane en cuir noir ornée d'un motif découpé sur fond bleu en forme de lyre. Au début du livre figuraient un timbre, une inscription et un prix qui ont été grattés (Ars. nOli). Suppl. persan 698. - "Poésie de Ovaez ". Dîvân de Mîrzâ Vâ' ez de Qazvîn; copie de 124 feuillets de la fin du XVIIème siècle, comportant un décor et une reliure persane de maroquin rouge. Au folio I, une note datée de 1106h (1694) indique que le manuscrit avait été alors confié à 'Alî-Qolî, le fils du Nâzer Najaf-Qolî Bêg (Ars. n022). Suppl. persan 729. Une petite note figurant au premier folio de Suppl. persan 223 précise que la notice "Second tome (...r a été mise lors de l "'inventaire de 1764". Cet inventaire fut visiblement dressé par Cardonne l'année de la mort du comte d'Argenson, avant d'entrer dans la collection de son neveu Paulmy. Il est très vraisemblable que toutes ces notices très sommaires ont été mises à la même date. On voit bien d'ailleurs la place importante qu'occupent les ouvrages historiques dans cette collection. Simon de Vierville, dernier Français à avoir séjourné à Ispahan au XVIIIème siècle et à avoir pu y acquérir des manuscrits, semble avoir déployé tous ses efforts pour satisfaire la curiosité de ses anciens protecteurs parisiens. Les livres qu'il a acquis à Ispahan ne portent malheureusement pas de marques persanes postérieures à 1730 qui nous permettraient d'établir auprès de qui l'infortuné agent français se les est procurés.
F. Richard, Paris, novembre 1997