London Panic

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Une série de meurtres ignobles ensanglante les rues de Londres.

Hélas, les aéronefs de l'armée ne peuvent rien contre cette menace venue des bas-fonds.

Craignant qu'une panique généralisée ne déstabilise son règne, Victoria lance son meilleur agent sur les traces du meurtrier.

Dans cette étonnante nouvelle, Olivier Jarrige mêle personnages littéraires et historiques au cœur d'un Londres imaginaire, dangereusement fin de siècle.

Publié le : vendredi 25 mars 2016
Lecture(s) : 7
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782374531281
Nombre de pages : 35
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Extrait
La pluie tombait, drue et froide. Les éclairs zébraient l’obscurité au rythme sourd des grondements de tonnerre. Le vent secouait avec rage la cime des grands arbres décharnés qui entouraient le marécage. Le ballon-astronef s’était posé dans ce paysage tourmenté.

Les trois hommes à côté du fuselage s’embourbaient lentement et, dos à dos, essayaient de faire face aux dizaines de petits yeux jaunes qui les encerclaient. Sournois, ceux-ci approchaient peu à peu. Le temps se figea. Puis, répondant à un signal invisible, l’enfer se déchaîna. Les sauriens se ruèrent sur leurs proies dans de grandes éclaboussures. Le combat était perdu d’avance. Une folie frénétique s’empara des grands reptiles. Une gueule terrifiante s’ouvrit avec démesure et, dans une zébrure sanglante et vive, arracha une main.


Un long cri d’agonie déchira la nuit.

Le grand échalas au poignet tranché vit son membre sanguinolent voler dans les airs. Et disparaître dans le gosier du chef de meute. Ses larmes de douleur se mêlèrent à la pluie.

« Fils de… ».

Il tomba à genoux dans la boue et dut faire appel à toute sa volonté pour ne pas sombrer dans l’inconscience. Ses camarades, le soutenant par les bras, reculèrent vers le dérisoire abri de la cabine du ballon-astronef. Terrorisés, ils crurent leur dernière heure arrivée. L’homme à la main tranchée agrippa de son bras valide l’un de ses compagnons.

« Ce n’est pas ce que tu avais dit. Ça ne devait pas se passer comme ça. »

Ses yeux brillaient de rage.

Soudain un cri strident et ondulant perça l’atmosphère. Stupéfaits, les fuyards s’arrêtèrent net, figés tels des statues de marbre tandis que l’écho se répercutait d’arbre en arbre. Une forme humaine à la carrure athlétique se laissa tomber avec souplesse au milieu du combat. Un éclair souligna la lame brillante que l’individu tenait avec fermeté.

Il eut un sourire carnassier, celui du chasseur qui fond sur sa proie.

Sans une hésitation, lame brandie, il se jeta sur les sauriens.

Profitant du carnage, l’estropié repoussa l’un de ses acolytes avec autorité, le faisant tomber à terre.

« Toi, tu restes ici. Tâche de comprendre qui est ce fou furieux. »

Puis, malgré la douleur et l’angoisse, il intima au second de l’aider. Le ton dur et cassant ne laissait aucune place à la discussion.

« Et toi, tu viens. Dépêche-toi. Aide-moi. »

Laissant leur compagnon à un sort incertain, les deux hommes mirent à profit la confusion pour atteindre le dirigeable. Au moment de monter à bord, le blessé aperçut un reflet blanchâtre dans l’eau boueuse du marécage. Y plongeant sa main valide, il s’empara de deux formes oblongues qu’il fourra dans sa chemise avant de s’engouffrer dans la cabine. Alors que le moteur à éthérium redémarrait lentement et que le combat, bref et sauvage, prenait fin, le troisième homme resté au sol se releva, hébété. Il peinait à comprendre sa soudaine disgrâce. Son idée n’avait pas fonctionné et leur commanditaire ne supportait pas l’échec. C’était sans doute suffisant pour l’abandonner à une mort probable. À lui de s’en sortir à présent. Il regarda autour de lui les cadavres des grands sauriens qui flottaient. Puis sans attendre davantage, il s’enfonça dans la jungle sur la piste de celui qui les avait sauvés. Il ne jeta qu’un rapide coup d’œil au ballon-astronef. Aucune aide ne viendrait de ce côté-là. Secoué par le vent, le véhicule s’arrachait de la boue saumâtre pour regagner les cieux tourmentés et quitter le continent africain.  



    — Sa Majesté va vous recevoir.

J’acquiesçai en silence et détournai mon regard du tableau que je contemplais, une représentation de Londres torturée, toute de noir et gris nuancés, d’un artiste que je ne connaissais pas. Elle était sombre, à l’image des ténèbres qui s’étaient refermées sur la ville depuis quelques semaines. Les grandes flammes de la cheminée de pierre au-dessus de laquelle elle était accrochée éclairaient l’œuvre de lueurs rougeâtres tremblotantes. Une saisissante impression d’incendie s’en dégageait. Un ensemble crépusculaire qui résonnait comme un écho dans mes pensées troublées. Les lourdes tentures du vestibule dans lequel j’attendais frissonnèrent lorsque la grande porte en chêne s’ouvrit en silence. Le courant d’air fit vaciller les flammèches violettes de l’éclairage à l’éthérium. Les lampes à bec-de-gaz étaient disposées à intervalles réguliers sur les cloisons lambrissées. L’atmosphère était feutrée.  Seul subsistait un léger relent d’huile de baleine, composant primaire de cette nouvelle forme d’énergie, à peine masqué par les senteurs d’encens qui embaumaient. Lorsque les deux gardes s’inclinèrent sur mon passage, je surpris le regard suspicieux de l’un d’eux. La Garde Royale semblait ne pas avoir oublié mon passé !


J’aurais pu sur le champ lui infliger mille tourments, repérant en un centième de secondes sept façons de le faire souffrir, dont au moins trois létales. Mais je retins mon geste, ne lui accordant qu’un sourire moqueur, agrémenté d’une subtile moue grimaçante qui faisait toujours son petit effet auprès des enfants des rues.

Il y avait plus important pour le moment que de châtier cet idiot. Si la Reine voulait me voir en personne, c’est que quelque chose la tourmentait. Et j’avais une vague idée de ce dont il s’agissait.


Je m’approchai, foulant avec élégance l’épais tapis de velours bordeaux, décoré de liserés aux couleurs royales. L’ambiance ouatée de la pièce invitait à la solennité. Arrivé à sa hauteur, je mis un genou à terre, marque de mon plus profond respect.

— Votre Majesté.

— Je vous en prie, Sir, relevez-vous.

— Bien votre Majesté.

La reine Victoria me fixa de ses yeux vifs, pétillants d’intelligence, dans lesquels je perçus cependant une lueur trouble. J’étais à son service depuis quelques années maintenant mais je l’avais rarement vu aussi inquiète. À l’image du monde, la Grande Bretagne vivait la fin de ce siècle dans une indicible angoisse. Certes il restait encore une douzaine d’années avant de franchir le seuil d’une nouvelle ère, mais la découverte de l’éthérium avait fait basculer la balance géopolitique. L’Angleterre, qui la première avait misé sur l’explosion de cette industrie, s’était rapidement retrouvée à la tête du Grand Conglomérat Européen, avec une puissance de frappe qui avait fait pencher de son côté l’équilibre des forces. Comme un témoignage de cette puissance, on apercevait de temps à autre, par la grande fenêtre, de grands ballons astronefs. Ces embarcations en forme d’ogive parcouraient le ciel sans relâche. Cependant, si maîtriser les airs était une chose, faire de même avec ce qui grouillait dans les ruelles sordides en était une autre. Peut-être plus compliquée finalement. Et c’est là que j’intervenais. Le plus souvent avec discrétion, toujours au service secret de sa Majesté.
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